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Full text of "Traite de la verite de la religion chretienne"

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û2hô03i 


M.  DCC.  LXI1I. 

AVEC  P JlIVILEGE  DU  RQiL 


T É 

DE  LA  VÉRITÉ 

DE  LA  RELIGION 

CHRÉTIENNE, 

Ou  lyon  établit  la  Divinité  de  Notre» 
Seigneur  Jefus-Chrijl. 

Par  Jacques  A b b a d i e* 

TOME  TROISIEME . 


Chez  Jean  D e v i l l e , rue  Mercier©, 


I T É 

D H 

nÔTRE-SEIGNEUR 


JESUS-CHRIST- 


E S veritez  eiTt 


inwl!f 


icelles  de  la  Religion 
font  tellement  enchaînées  , qu’elles 
refifembient  à cet  égard  aux  principes 
.de  la  Geometrie  , dont  les  uns  fervent  com- 


\ me  de  degré  pour  descendre  à la  connoiC- 
fance  des  autres. 

Ainfi  dans  l’examen  que  nous  avons  fait 
des  principales  preuves  qui  établirent  les 
fondemens  de  nôtre  Foi , la  vérité  de  V exif- 
tence  de  Dieu  nous  avoit  conduit  à celle  de 
la  Religion  naturelle  5 t:  la  vérité  de  la  Re- 
ligion naturelle  à la  connoiffance  de  la  Reli- 
gion judaïque  3 & la  Religion  Jfc#aïque  à 
la  vérité  de  la  Religion  Chrétienne  : & tout 
cela  par  une  fuite  de  confequences  {I  julies, 
qu’il  ne  fcrnbîe  pas  qu’on  puifle  les  contef- 
ter , fans  renoncer  à ce  qu’il  y a de  plus  pur 
$âns  la  lumière  naturelle. 

A ij 


aj,  T rriti  de  la  'Divinité 

Ce  raport  que  les  grandes  veritez^nt  erj- 
tr’elles  , nous  a conduit  encore  plus  loiri. 
Nous  n’avons  pû  examiner  avec  quelque  foirt 
les  fondemens  qui  établirent  la  vérité  de  la 
Religion  Chrétienne,  fans  nous  convaincre 
que  ces  mêmes  principes  établirent  la  Divi- 
nité de  nôtre  Seigneur  Jefus-  Chrift , d’une 
telle  forte  que  celui  qui  doute  que  Jefus- 
Chrift  foit  Dieu,  le  Dieu  très  haut  , doit 
douter  de  la  vérité  des  oracles  qui  établirent 
le  Chriftianifme  ; & que  celui  qui  s’affure 
que  ces  oracles  font  véritables  , ne  doute 
plus  de  la  Divinité  de  Nôtre-Seigneur  J.  C. 
Et  c’eft:  ici  le  derein  général  de  ce  Traité. 

Mais  pour  le  mieux  comprendre  , il  faut 
faire  une  diftin&ion  très-neceffaire  dans  ces 
matières.  On  peut  confiderer  la  Divinité  de 
J.  C.  comme  un  Miftere  qui  nous  eft  caché,  j 
ou  comme  une  vérité  qui  nous  a été  révélée.  - 
Au  premier  égard  c’eft  un  dogme  incompré- 
hensible , & nous  ne  devons  point  tâcher 
de  l’expliquer  : mais  nous  devons  faire  voir 
qu’il  eft  inexplicable.  , | 

Toute  la  différence  qu’il  y a à cet  égard 
entre  le  peuple  & les  Docteurs  , c’eft  que 
leur  ignorance  étant  égale , l'ignorance  du 
peuple  eft  une  ignorance  modefte  & de  bon- 
ne foi , qni  ne  rougit  point  de  ne  pas  voir 
ce  qu’il  a plû  à Dieu  de  lui  cacher  : au  lieu 
que  l’ignorance  des  Do&eurs  eft  une  igno- 
rance fuperbe  & artiricieufe  , qui  a recours 
aux  diftin&ions  de  l’école  & aux  fpéruîations 
abftraitfc-,  pour  n’être  pas  obligé  de  fe  con- 
fondre avec  celle  du  peuple. 

On  n’entreprend  point  ici  d’expliquer  I© 
Miftere  , mais  de  prouver  la  vérité.  On 
n’aura  point  recours  à des  fpéculations  h u-j 
maines  , posr  montrer  comment  la  chofe 
sft  ; mais  on  montrera  gifçiie  eft  effective- 


de  Je  fus  - Cbrijf.  f 

ment  par  des  preuves  prifes  de  la  révélation. 
Entant  que  c'elt  une  vérité  révélée , elle 
elt  clairement  &:  diftinélement  contenue  dans 
l'Ecriture. 

Au  relie  , comme  mon  delfein  eft  de  fai- 
re voir  la  dépendance  efléntielle  qui  eft  entre 
la  Divinité  de  Jefus-Chrill , & la  vérité  de 
la  Religion  Chrétienne  en  général  , je  m'at- 
tacherai principalement  à faire  voir , qu'il 
faut  ou  iesfauver  toutes  deux  , ou  les  faire 
périr  toutes  deux  par  un  commun  naufrage, 
ik  dans  cette  vûë  je  me  fervirai  d'une  métho- 
de qui  pourra  fembier  avoir  quelque  choie 
de  nouveau  & d'extraordinaire  , mais  qui 
peut-être  convaincra  l'efpric. 

Car  premièrement  je  montrerai , que  fi 
J.  C.  n'étoit  pas  vrai  Dieu  d'une  même  effen- 
ce  avec  fon  Pere  , la  Religion  Mahomeca- 
ne  feroit  préférable  à la  Religion  Chrétien- 
ne , tk  Jefus-Chrill  moindre  que  Mahomet. 
En  fécond  lieu  je  ferai  voir,  que  fi  Jefus- 
Chrill  n'écoit  pas  le  vrai  Dieu  dans  ce  fens  , 
le  Sanhédrin  auroit  fait  un  a été  de  jultice  en 
le  faifant  mourir  j ou  du  moins  que  ies  Juifs 
auroient  bien  fait  de  s'en  tenir  à cette  lén- 
tence , & de  rejetter  la  prédication  des  Apô- 
tres , lorfque  ceux  - ci  leur  ont  propofé  de 
croire  en  ce  Crucifié.  On  montrera  pour  un 
troiliéme  , que  fi  Jefus-Chrift  n’eft  point  le 
vrai  Dieu  , Jefus-Chrill  ik  les  Apôtres  nous 
ont  engagé  dans  l’erreur  , & que  c'ell  eux  , 
& non  pas  nous,  qui  font  coupables  de  cet- 
te féduétion.  On  fera  voir  en  quatrième 
lieu-,  que  fi  Jefus  - Cbrift  n'eit'*oinc  d'une 
même  elfence  avec  fon  Pere  , ii  n'y  a au- 
cun accord  entre  le  Vieux  & le  Nouveau 
Teftament , que  les  Prophètes  & les  Apô- 
tres ont  été  inlpirez  par  un  efprit  de  contra- 


(g  fmitè  de  la  Î>hiniîê 

di&ion  & de  merifonge.  Enfin  on  montrera 
que  fi  Jefus-Chrift  n’eft  pas  le  Dieu  très- 
haut  , on  ne  peut  difcerner  la  Religion  de 
là  fuperfiition  & de  Tidoîatrie  j qu’on  la  doit 
prendre  pour  une  farce  deftinée  à tromper 
les  hommes  5 & môme  ( fi  l’on  peut  ie  dire 
fans  blafphême)  qu’il  n’y  a point  après  cela 
allez  de  caraétere  dans  la  Religion  pour  la 
difcerner  de  la  Magie.  C’eft  à quoi  nous  def- 
tihons  cinq  Sections  differentes  qui  partage- 
ront cet  Ouvrage  avec  la  fixiérne  & dernicre, 
qui  eft  deftinée  à répondre  aux  obje&iona- 
qu’on  fait  contre  la  Foi  orthodoxe,  & à 
chercher  quelques  voies  de  fe  fatisfâire  fur 
les  difficuitez , & fur  les  obfcuritez  de  ce 
grand  Miftere. 

Cependant  il  eft  bon  de  donner  ici  au  Lec- 
teur quelques  avis  qui  nous  parodient  ailes» 
importans,  Le  premier  eft  , que  la  Divini- 
té de  Jefus-Chrift  , l'Incarnation  S c la  Trini- 
té , étant  trois  objets  que  l’on  peut  traiter 
avec  quelque  diftinétion  , on  ne  le  propofe 
ki  que  d'établir  îs  pfèmièrc-j  que  i on  regar- 
de comme  étant  plus  connue , & en  quel- 
que lorte  fondamentale  2 l’égard  des  autres. 

Le  fécond  eft  * que  l’on  ne  fera  point  de 
dièlcuité  d’employer  le  terme  de  Dieufou- 
verain  en  parlant  de  Jefus-Chrift  ; quoique 
ce  terme  foit  une  exprefiion  payenne , à le. 
p rendre  à la  rigueur  , & qu’il  lernble  mar- 
quer quelque  opomion  entre  le  Dieu  luprê- 
me  & des  Divinités  (ubalternes.  Il  flilîic  que 
nous  ôtionsi’éc uivoque,en  déclarant  que  nous 
entendons  p^r-là  celui  qui  eft  participant  de 
cette  efk :;ce,  &:  de  cette  Divinité  glorieufe  & 
fouveraine  à laquelle  toutes  choies  obéïflent» 

Le  trOifiéme  eft,  que  !a  breveté  qu’on  re- 
cherche dans  cet  Ecrit, n’ayant  point  permis 
de  ranger  les  ad  vernir  es  de  lado&rine  onho 


de  Jefùs  - Ckrift<  j> 

êo:iè  en  pïulieurs  cfafiés  differentes*  & d« 
tombattre  diftinétement  les  Arricns  , les  de- 
mi-Arriens,  les  Sociniens  , on  s'eft  telle- 
ment  réglé  dans  la  conduite  de  cet  Ouvra- 
ge , qu'ils  fe  trouvent  prefque  par-tout  com- 
battus par  les  mêmes  preuves. 

Après  cela  , je  fouhaitc  qu’on  diftingus 
ici  ce  que  je  dis  de  la  perfonne  de  nos  adver- 
faires  3 d'avec  ce  que  je  dois  dire  de  leur 
caufe.  J'ai  pour  la  première  tous  les  fenti- 
mens  d'amour  & de  compaiiion  que  je  dois 
à mes  freres  égarez.  J’admire  les  grands  8c 
admirables  talens  que  Dieu  a départis  à 
quelques-uns  d’entr'eux.  Et  quoi  qu'ils  Faf- 
fent  une  violence  manifefi®  à l'Ecriture  3 je 
ne  voudroispas  lesaccufer  de  parler  contre 
leur  fentiment  ni  ks  juger  indignes  du  chari- 
table Fuport  qu'on  a pour  leurs  perfonnss 
dans  quelques  Etats  ProteiFarrs. 

A l’égard  de  leur  caufe , on  ne  trouvera 
pas  mauvais  que  je  tâche  de  la  Faire  paroî- 
ire  dans  toute  la  difformité  qui  peut  donner 
le  plus  d'horreur  pour  des  fentimens^  que 
nous  croyons  incompatibles  avec  l'efprit  de 
Sa  véritable  Religion.  C'cft  mon  devoir  , 8c 
la  fin  de  mon  Miniflere.  Je  ne  dois  rien  ou- 
blier de  tout  ce  que  je  peux  croire  capable 
de  faire  revenir  ceux  qui  font  dans  l’égare- 
ment , 8c  d'en  défendre  les  autres. 

On  ne  prétend  point  au  refte  employer 
des  hyperboles  8c  des  déclamations  pour  fai- 
re un  portrait  affreux  d'une  doctrine  dégui- 
fée.  On  n'employera  que  des  preuves  pro- 
pofées  d'une  maniéré  fimple  on  n aura 
recours  qu'à  la  feverité  de  la  droite  raifort , 
foit  pour  fe  convaincre  , foit  pour  convain- 
cre ks  autres.  Dieu  veuille-  nous  eclairer  8c 
jgtous  diriger  par  ion  Efprit  > afin  que  ces 

A iiij 


% Traité  de  la  Divinité 

Ouvrage  réüiîïfle  à fa  gloire  5c  au  falut  été r- 

jsel  des  âmes.  Ainfi  foit-il. 

I.  SECTION. 

Où  l'on  fait  voir  que  Ci  Jefus-Chrift:  11'eft: 
pas  vrai  Dieu  d'une  même  effence  avec 
fon  Pere  , la  Religion  Mahometane 
eft  préférable  à la  Religion  Chrétienne, 
&c  Jefus-Chrift  moindrequeMahomet. 

CHAPITRE  I. 

€}ue  fi  Jefus-Chrifi  n'efi pas  d'une  même  efisxce  que 
fon  Pere  , le  Chufiianifme  que  nous  profefiens  , 
efi  la  corruption  de  la  Religion  Chrétienne  , 
que  le  Mahometifme  en  efi  le  rétabli  filment. 

C'Eft  un  principe  de  la  Religion  naturel* 
le  plus  ancienne  que  toutes  les  autres. 
Religions , qu'il  y a un  éloignement  infini 
entre  le  Créateur  8c  la  créature.  Cela  fais 
qu'on  ne  peut  fans  pieté  abaiffer  Dieu  juf- 
qu'à  la  créature  5 & qu'on  ne  peut  fans  ido- 
lâtrie élever  la  créature  jufqu’à  Dieu.  Si 
donc  Jefus-Chrift  eft  le  Créateur,  le  Sou- 
verain , on  ne  peut  dire  fans  pieté  qu'il 
foit  une  lim pie  créature.  Et  fi  Jefus-Chrift 
ii'eft  qu'une  Ample  créature , on  ne  peut 
fans  idolâtrie  le  reconnoître  pour  le  Dieu 
Souverain.  * De  forte  que  fi  nous  nous  trom- 
pons dans  le  fentiment  que  nous  avons  que 
Jefus-Chrift  eft  d'une  meme  effence  que  fon 
Pere  , 8c  qu'il  eft  par  confequent  le  Dieu 
Souverain  , on  ne  voit  pas  que  nous  puif 
lions  nous  défendre  d'être  de  véritables  ido* 


de  Jefus  - Chr'ift.  $ 

lâtres , puifgue  nous  l’adorons  dans  cette 
qualité. 

Il  ne  fervira  de  rien  de  dire  ici  pour  nous 
décharger  de  ce  crime  , que  nous  croyons 
de  bonne  foi  que  Jefus-Chrift  eft  le  Dieu 
Souverain  ; qu’il  y a véritablement  de  l’er- 
reur dans  nôtre  efprit , mais  non  pas  de  l’in- 
fïdeiité  dans  nôtre  cœur,  puis  qu’au  fonds, 
ce  n’eft  qu’au  Dieu  Souverain  que  va  nôtre 
adoration.  On  pourroit  excufer  par  la  même 
raifon  toutes  les  idolâtries  paftees,  prefen- 
tes  & poflibles.  Les  Payens  qui  adoroient 
leur  Jupiter , croyoient  de  bonne  foi  qu’iî 
étoit  le  Dieu  Souverain  > & dans  leur  inten- 
tion leur  culte  fe  raportoit  à l’Etre  Suprême. 
Cependant  ils  n’en  étoient  pas  moins  idolâ- 
tres pour  cela. 

Il  ne  faut  pas  non  plus  s’imaginer,  qu’un® 
créature  pour  être  très  excellente  puîné  de- 
venir l'objet  de  l’adoration  qui  ne  peut  être 
rendue  qu’au  Dieu  Souverain.  Ceux  qui 
adorent  les  Allres  , ne  font  pas  moins  idolâ- 
tres que  ceux  qui  adorent  le  bois  & la  pier- 
re : &:  ceux  qui  adoreroient  les  Anges  , ne 
le  feroient  pas  moins  que  ceux  qui  adorent 
les  Aftres.  Leur  idolâtrie  fèroit  moins  grofc 
ftere,  mais  elle  ne  feroit  pas  moins  vérita- 
ble, parce  que  l’idolâtrie  ne  confite  pas  à 
rendre  les  honneurs  divins  à une  créature 
baffe  , mais  Amplement  à les  rendre  à une 
créature. 

On  nous  dira  , qu’il  peut  être  quelque 
fois  permis  de  rendre  l’adoration 'Bune  créa- 
ture qu’il  plaît  à Dieu  de  revêtir  de  fa  gloi- 
re : comme  il  eft  permis  de  faire  des  hon- 
neurs extraordinaires  à un  homme  à qui  le 
Roi  ordonne  qu’on  les  rende.  A la  bonne 
heure  que  cela  foie  , pourvû  qu’on  nous 


i»  Traité  de  la  Divinité 

accorde  qu’il  n’eft  jamais  permis  d’adorerurt'é 
créature  comme  le  Dieu  fouverain  : de  mê- 
me qu’il  u’eft  poinc  permis  d’honorer  un  fm 
jet  en  Je  reconnoifîant  pour  être  le  véritable 
Roi.  Dieu  en  effet  n’a  pu  ni  voulu  fe  dé- 
charger en  faveur  d’un  autre  de  ce  cara&e- 
re  incommunicable  de  fa  gloire.  Il  ne  l’a  pût 
car  il  eft  impoEible  que  Dieu  feul  foit  le 
Dieu  fouverain  , & qu’un  autre  qui  n’a  pas 
fon  elfence  , le  foit  avec  lui.  Il  ne  l’a  point 
voulu  * car  comment  pourroit  il  vouloir  une 
chofe  qui  étant  contre  la  vérité , eit  aulR 
contre  ia  nature  ? 

Supofez  dcirc  tant  qu’il  vous  plaira  , que 
Jefus-Chrift  tient  la  place  de  Dieu  v qu’il  eit 
fon  Ambaffadeur  j & que  ce  n’eit  qu’entant 
qu’il  tient  la  place  cie  Dieu,  qu’il  eit  un  juite 
objet  de  noire  adoration  : cela  ne  fait  rien 
contre  nôtre  maxime,  qui  eit  que  jefus- 
Chriit  n’étant  point  le  Dieu  fouverain  , ne 
peut  être  adoré  comme  Dieu  fouverain  , fans 
sme  manifefte  idolâtrie*-  Ce  fera  nôtre  pre- 
mier principe. 

Le  fécond  elt , que  l’idolâtrie  ef:  un  critn# 
qui  viole  la  Loi  de  Dieu , & qui  anéantie 
Fefprit  de  la  prêté.  En  effet  ce  crime  eit  opo1* 
fé  aux  deux  grandes  En  s de  la  Religion.  Il  & 
ane  opofition  évidente  à la  gloire  de  Dieu  , 
puifqu’iî  dépouille  Dieu  de  fa  gloire  pour 
en  revêtir  une  créature.  Il  eit  opofe  â nôtre 
falot  , puifque  le  Saint- Efprit  déclare  que 
les  idolâtres  n hériteront  jamais  U Royaume  des 
deux.  | 

Il  s'enfuit  de  ces  deux  principes  que  le 
Chriitianifme  que  nous  profefTons  , elt  la 
corruption  de  la  Religion  Chrétienne  , 5c 
que  le  Mahometifmc  en  elt  le  récabliffemenr, 
Car  £ la  Religion  Chrétienne  dans  fa  pureté 


ié  Jefus  - Chrifî.  rt 

üfc'  rêconnoït  Jefus-Chrift  que  pour  être  une 
fimple  créature  , nous  renverfons  la  Reli- 
gion Chrétienne  , lorfque  nous  adorons  Je- 
fus-Chrift , comme  étant  efiêntjellemcnt  îë 
Dieu  fouverain.  Et  h la  Religion  de  ceux  qui 
adorent  Jefus-Chrift  comme  l'Etre  fouve- 
rain  , eft  la  corruption  du  Chriftianifme  , 
il  s’enfuit  que  la  Religion  Mahometane  qui 
met  le  Dieu  fouverain  infiniment  au-delfus 
de  Jefus-Chrift  , en  eft  à cet  égard  le  réta- 
bliiïement. 

On  dira  ici  peut-être  , que  la  Religion- 
Chrétienne  efîentiellement  n’eft  pas  "une 
fcience  de  fimple  contemplation  * mais  uns 
connoiiïance  pratique  y & qu’elle  confifte’ 
plûcôt  dans  l’obéïiiance  que  dans  des  fpécu- 
lations  abi!  rai  tes  fur  la  Divinité.  Je  con- 
viens du  principe  : mais  je  fbûtiens  qu’on 
n’en  peut  faire  d’application  raifonnable  au? 
fujet  dont  il  s’agit  ici.  Car  peut-on  traîner 
de  fimplcs  fpe'culations  des  principes  fi  im- 
portans  , que  nous  fommes  idolâtres  ou  ne 
Te  fommes  pas  félon  qu’ils  font  faux  ou  véri- 
tables ? Si  Jefus-Chrift:  eft  d’une  même  efc 
fence  avec  fon  Pere  , ou  ce  qui  revient  à la 
même  choie  , fi  Jefus-Chrift  ell  le  Dieu  fou- 
verain , il  doit  être  adoré  en  cette  qualité  r 
& nos  adverfaircs  ne  pourront  alors  fans  im- 
piété refufer  de  le  reconnoître  pour  tel , &r 
de  l’honorer  fous  ce  nom  : & s’il  ne  l’efë 
point , nous  ne  pouvons  fans  idolâtrie  le" 
confondre  avec  le  Dieu  fouverain.  Il  s’agit 
ici  d’éviter  l’impiété  ou  l’idolâtrie^  il  s’agit 
par  confequenc  de  queftions  pratiques  > 
qui  font  même  d’une  fouveraine  impor- 
tance. 

C’eft  d«ncen  vain  qu’Efcopius  fait  fes  ef- 
forts pour  nous  montrer  que  ce  n’eft  poin& 


il  Traité  de  la  Divinité 

une  chofe  eftentielle  au  fàlut  : defçavoirfi 
Jefus  - Chrift  eft  Dieu  par  une  génération 
éternelle  j ou  fi  n’étant  qu’une  fimple  créa- 
rure , il  eft  apeiié  Dieti  à caule  de  Ton  Mi* 
niftere.  Car  lors  qu’il  entreprend  de  faire 
voir  que  ces  queftions  ne  font  point  fonda- 
mentales , en  montrant  que  ceux  qui  croyent 
Jefus  - Chrift  une  fimple  créature  , ou 
même  un  fimple  homme  , peuvent  i’adorer 
fans  être  coupables  d’idolâtrie  ; parce  qu’ils 
l’adorent  non  entant  qu’il  eft  homme  , mais 
entant  qu’il  tient  la  place  de  Dieu  ; il  ne 
s’eft  pas  aperçu  que  fa  preuve  demeuroit  im- 
parfaite : parce  que  pour  montrer  que  ces 
queftions  ne  font  pas  eftentielles , il  ne  fuf- 
fit  pas  de  faire  voir  que  les  Sociniens  , fans 
ctre  idolâtres  , peuvent  adorer  celui  qu’ils 
croyent  être  un  fimple  homme  par  i'a  nature; 
mais  qu’il  faut  montrer  encore  , que  nous 
pouvons  fans  idolâtrie  adorer  Jefus  Chrift 
comme  le  Dieu  fouverain  , encore  qu’il  ne 
foit  pas  le  Dieu  fouverain. 

Certainement  ce  que  nous  croyons  de 
la  confubftantialité,  & de  la  génération  éter-, 
nelle  du  Fils  de  Dieu,  nous  engage  dans  i’i- 
dolatrie,  rien  ne  peut  être  plus  elfentiel  ni 
plus  fondamental  que  ces  queftions  qui  re- 
gardent cette  génération  & cpcte  confubftan- 
tialité. Or  il  eft  certain  que  nôtre  do&rine 
fur  ce  fujet  nous  engage  dans  l’idolâtrie,  s’il 
eft  vrai  que  nous  foyons  dans  l’erreur.  Car 
fi  Jefus- Chrift  n’eft  pas  d’une  même  eflence 
avec  fo^  Pere,  il  n’eft  pas  le  Dieu  & le 
Créateur  de  toutes  chofes.  Et  fi  cela  eft  en- 
core , nous  ne  pouvons  le  mettre  fur  le  trô- 
ne de  j’Etre  fouverain  fans  une  manifefte 
idolâtrie  ; & même  il  ne  nous  refte  plus 
d’excufe  pour  diminuer  l’horreur  de  cette 
fuperftition. 


de  Je  fus  - C tir /fi.  rj 

Car  lî  nous  difons  pour  nôtre  juftification, 
que  nous  l'adorons  comme  l'Etre  fouverain, 
parrce  que  nous  le  croyons  de  bonne  foi  l'Etre 
fouverain  : les  Payens , comme  nous  l'a- 
vons déjà  remarqué, juftifieront  le  culte  qu'ils 
rendent  à ieur  Jupiter  , en  difant  qu'ils  ne 
l'adorent  comme  le  vrai  Dieu  , que  parce 
qu'ils  croyent  de  bonne  foi  qu'il  eft  le  vrai 
Dieu. 

Si  nous  difons  que  nous  ne  fommes  point 
coupables  d’adortr  Jefus-Chrift  comme  le 
Dieu  fouverain  ; parce  qu'encore  qu'il  ne 
foie  point  en  effet  le  Dieu  fouverain, il  mérité 
pourtant  nôtre  adoration  , nous  ne  faifons 
que  changer  l’état  de  la  queftion,  Car  il  ne 
s'agit  pas  ici  de  fçavoir , lî  Jefus-Chrift  mé- 
rité nôtre  adoration  : mais  il  s'agit  de  fça^ 
voir  lî  nous  pouvons  l'adorer  comme  le  Dieu 
fouverain  , lors  qu'il  n’eft  pas  le  Dieu  fou- 
verain  en  effet. 

Si  nous  difons  qu'il  ne  faut  reconnoître 
pour  elfentiel  & pour  véritablement  neceflai- 
re  au  falut  , que  les  chofes  qui  d'un  côte 
font  très-clairement  contenues  dans  l'Ecritu- 
re , & qui  de  l'autre  nous  font  commandées, 
ou  défendues  fous  peine  de  la  perte  du  falut 
éternel  ; cela  même  fert  à nous  condamner. 
Car  qu’y  a-t-il  de  plus  formellement  con- 
tenu dans  l'Ecriture , que  le  précepte  de  ne 
pas  attribuer  à un  autre  la  gloire  du.  Dieu 
fouverain?  Et  qu'y  a-t-il  qui  foit  défendît 
fous  des  peines  plus  rigoureufes  que  l'i- 
dolatrie , qui  met  la  créature  ^ la  place  du 
Créateur. 

S'il  nous  vient  dans  la  penfée  , cjue  le  Dieu 
fouverain  ne  condamnera  point  nôtre  culte  , 
parce  qu'il  s'attribue  tous  les  honneurs  qu  ou 
rend  à Ion  Fils  , ou  nous  redrdfera  en  no«« 


,V4  Traité  de  la  Divinité 

difant  que  fi  Jefus-Chrift  eft  une  créature  ? 
il|  ne  peut' être  appelié  Je  Fils  de  Dieu  que 
dans  un  fens  impropre  & éloigné  i & que 
quoi  qu'il  en  foit  3 s'il  eft  une  fïmple  créa- 
ture , la  différence  qui  eft  encre  lui  & le 
Dieu  fouverain , eft  plus  grande  que  celle 
qui  peut  fe  trouver  entre  une  créature  & une 
créature,  quelle  que  Toit  la  difproportion  qui 
eft  enti 'elles:  3c  qu'ainfi  fi  une  créatuie  excel- 
lente trouve  mauvais  avec  raifon  , qu'on 
.transporte  à une  créature  baffe  les  homma- 
ges qui  lui  font  dûs  , Dieu  trouvera  plus 
mauvais  encore  qu'on  rende  à Jefus-Çhrift 
Je  culte  qui  n'eft  dû  qu'à  lui  feul. 

On  dit  que  Jefus-Çhrift  reprefente  le  Dieu 
fouverain.  Oüi  : mais  pour  reprefçnter  le 
Dieu  fouverain  , il  n'eft  pas  le  Dieu  fouve- 
rain. Il  eft  le  Fils  de  Dieu.  Oüi , mais  il 
ne  porte  ce  tître  que  dans  un  fens  impropre 
& figuré  , qui  n'empêche  pas  qu'il  n'v  ait  un 
plus  grand  eloignement  entre  lui  & le  Dieu 
fouverain  s qu'entre  le  plus  fale  des  infeétes 
& le  plus  glorieux  des  Anges.  De  forte  que 
quand  il  feroit  permis  de  revêtir  la  plus  baf- 
fe des  créatures , des  titres  & de  la  gloire 
qui  apartiennent  à la  plus  noble , il  ne  feroit 
Jamais  permis  de  rendre  à J.  C.  les  homma- 
ges qui  ne  font  dûs  qu'au  Dieu  fouverain. 

CHAPITRE  II. 

Cm  Ven  montre  que  fi  Jefus-Chrift  n’eft  pas  d'une 
même  eftencn  avec  {on  Tere}on  ne  peut  fe  ùifpenfer 
de  regarder  Mahomet  comme  un  homme  divin* 

A Infi  il  nous  paroît  que  la  Religion  Ma- 
hometane  eft  du  moins  à quelque  égard 
r&abliRçment  de  la  Religion  Chrétienne , 


s*M  efl  vrai  que  Jefus-Chrift  ne  Toit  pas  d’u- 
ne même  efîcnce  avec  le  Dieu  fouverain* 
Mais  parce  qu’on  pourroic  dire  , que  cette 
Religion  eft  d’ailleurs  pleine  de  fidions  & 
d’impoftures , nous  demanderions  volon- 
tiers , comment  on  conçoit  que  la  vérité  & 
l’erreur  ayent  ici  une  fi  étroite  alliance.  Ma- 
homet eft  un  impofteur.  Tout  Je  monde  le 
reconnoît  parmi  nous.  Mahomet  a aboli  l’i- 
dolatrie.  C’eft  çe  qu’il  faudra  fupofer.  Voi- 
là I’afTortiment  de  deux  caradteres  bien 
opofez.  Si  Mahomet  a defa'oufé  le  monde  fur 
le  fujet  de  l’idolâtrie  Chrétienne  , ( car  c’efl 
ainfî  que  j’appelle  le  culte  que  les  Chrétiens 
rendent  à Jefus-Chrift  , fi  celui-ci  n’cll:  pas 
J’Sure  fuprême)  par  quel  efprit  a-t-il  fait  un 
fi  grand  ouvrage } par  l’efprit  de  Dieu  , on 
par  l’efprit  du  démon  ? Si  c’eft  par  1’efprie 
du  démon,  comment  a-t-il  aboli  l’idola- 
trie  ? Si  c’eft  par  l’Efprit  de  Dieu  5 com- 
ment eft-il  un  impofteur  ? 

©n  dira  peut-être  , que  Mahomet  a con- 
damné le  culte  des  Idoles  Payennes  , & 
qu’ainfî  on  pourroit  faire  la  même  queftiom 
fur  ce  dernier  article.  Mais  il  y a de  la  dif- 
férence entre  des  principes  q«e  Mahomec 
fupofe  , & des  principes  que  Mahomet  a 
établis.  Mahomet  fupofe  la  connoiffance  du 
vrai  Dieu  & la  ruïne  de  l’Idolâtrie  Payenne. 
Ce  n’eft  point  lui  , mais  Jefus-Chrift  , qui 
a produit  ces  deux  effets  dans  le  monde.  Oib 
jconnoiffoic  par  tout  le  vrai  Dieu  plufîeurs 
fiécles  avant  lui , & l’idolâtrie  Paonne  étoiç 
entièrement  abolie.  C’eft*] à un  effet  de  la 
prédication  des  Apôtres.  Et  Mahomet , de 
quelque  efprit  d’impofture  qu’on  le  con- 
çoive animé  , n’aura  ofé  ni  pu  établir  une 
Religion  dueftement  oppoféç  è çss  deia 
^rinçi^sf» 


Traité  de  la  Divinité 

Mais  il  n’en  eft  pas  de  même  de  la  véri- 
table connoilTance  de  Jefus-Chrift  , & de  la 
ruïne  de  l’idolâtrie  Chrétienne.  C’eft  Maho- 
met. qui  a enfeigné  aux  hommes  que  les 
Chrétiens  étoient  des  idolâtres  en  adorant 
Jefus  Chrift  comme  le  Dieu  fcuverain.  Il  ne 
s’efF  Yien  propofé  de  plus  efféntiel , que  de 
ramener  de  leur  égarement  des  hommes,  qui 
fous  le  nom  de  la  Trinité  fervoient  en  effet  , 
piufîeurs  Dieux.  Car  c’eft  ainfî  qu’il  parle 
dans  fon  Alcoran.  Jefu£ChriR'&  les  Apô- 
tres auront  donc  été  les  Réformateurs  du 
monde  Payen  , en  détruifant  par  leur  prédi- 
cation l’idolâtrie  Payenne.  Mais  Mahomet 
doit  être  confédéré  comme  le  Réformateur 
du  monde  Chrétien  , s’il  eft  vrai  qu’il  ait  dé- 
truit cette  idolâtrie  Chrétienne. 

Comme  donc  on  feroit  infiniment  furpris 
iï  les  Apôtres  avoient  détruit  l’idolâtrie  Pa* 
yenne  en  prêchant  des  fables  : nous  aurions 
lieu  d’être  furpris  que  Mahomet  eût  aboli 
l’idolâtrie  Chrétienne  par  des  impoftures. 

En  effet,  Jefus-Chrift  déclare  dans  fon 
Evangile  , qu’on  reconnoît  les  Docteurs  à 
leurs  fruits.  Et  cette  maxime  ne  peut  man- 
quer d’être  véritable  , puifque  e’elF  la  vérité 
même  qui  nous  l’enfeigne.  A juger  des 
chofes  par  ce  principe  , nous  ne  pouvons 
qu’avoir  une  très  haute  opinion  de  Maho- 
met , &■  le  reconnoître  même  pour  un  grand 
Prophète  , s’il  efF  vrai  qu’il  ait  enfeigné  aux 
hommes  à ne  pas  confondre  le  Dieu  fouve- 
rain  avec  une  créature.  Il  a éclairé  pltifîeurs 
nations K.t  plufîeurs  fîécles.  Il  amis  Dieu 
fur  le  trône  de  Dieu  , & la  créature  dans  le 
rang  de  la  créature.  Qu’y  a- t-il  de  plus  lé- 
gitime & de  plus  faint  qu’uiï  tel  deffein  > 
Qu’y  a-t-il  de  plus  noble  & de  plus  grand 
qu’un  tel  ouvrage  i Certaine-, 


âe  Jefus  - Chrifî.  17 

Certainement  fi  Mahomet  a éclairé  l’Uni- 
vers en  dilîipant  les  ténèbres  de  cette  pro- 
fonde fuperftition  , on  auroit  tort  de  lui 
concerter  tous  les  titres  que  les  Mufulmans. 
lui  donnent  ; & Ton  peut  dire  hardiment  5 
<qu’il  doit  être  confîderé  comme  un  Doéteur 
de  vérité  , comme  un  Prophète , comme 
plus  grand  que  les  Prophètes  delà  Loi, com- 
me plus  grand  Prophète  que  Jefus-Chrirt 
lui-même.  Ge  font  là  des  paradoxes  étran- 
ges & choquans.  Ce  feront  néanmoins  des 
veritez  certaines  & évidentes,  fi  Jefus-Chrili 
n’ert  point  le  Dieu  Souverain, 

Je  dis  que  c’ert  un  Doéteur  de  vérité.  On 
n’en  peut  douter  , puifqu’il  enfeigne  aux 
hommes  des  veritez  fi  elfentielles.  Ce  pre- 
mier élément  de  la  Religion  , celui  qui  ert 
une  fimple  créature  par  fa  nature  , ne  doit 
pas  être  adoré  comme  le  Dieu  Souverain  , 
ert  le  fondement  de  la  Religion  naturelle 
dirtinguée  de  la  fuperftition  , ert  le  fondement 
de  la  Religion  Judaïque  dirtinguée  de  l’idolu- 
trie  Payennne  > & le  fondement  de  la  Reli- 
gion Chrétienne  confiderée  dans  fa  pureté. 
Mahomet  qui  a établi  fa  Religion  fur  ce 
grand  principe  , n’eft  donc  pas  feulement  un 
Do&eur  de  vérité  , mais  encore  un  Doéteur 
qui  femble  rétablir  toutes  les  veritez  , du 
moins  toutes  les  veritez  les  plus  eiTensielies 
& les  plus  importantes  à la  Religion. 

Mais , dira-t  on  , on  ne  fçauroit  nier  du 
moins  que  Mahomet  ne  tende  à flatter  les 
partions  humaines , & qu’il  ne  foit  plutôt  le 
Doéteur  de  la  chair  que  celui  de  jjefprir.  Si 
cela  ert  ainfi  , on  s’étonnera  avec  raifon,.  que 
tant  de  vérité  fe  trouve  jointe  avec  tant: 
d’impureté  &:  de  vices.  Car  nou5  ffâvons 
qu’il  n’y  a point  de  communion  entre  la 
Tcu&z  * ll>  B 


•j  g.  Traité  de  la  Divinité 

lumière  te  les  ténèbres,  & qu’ainû  Af$v 
home:  n’a  pas  agi  par  i’Efprit  de  Dieu  3 il 
a agi  par  i’efprit  du  monde  ; ou  que  s’il  n’a 
point  agi  par  Lefprit  du  monde,  il  a agi 
par  LEfprit  de  Dieu.  Là  ddius  nous  cher- 
chons en  lui  les  caractères  de  Lun  ou  de 
l’autre  de  ces  deux  efprits.  On  nous  dit  que 
Mahomet  efi  impur  dans  fa  Morale  & dans 
Les  maximes.  Ge  caraétere  eft  celui  de  l’efi- 
prit  du  monde  : mais  il  eft  concilié.  Il  nous 
paroît  que  Mahomet  a réformé  la  Religion 
en  aboîiflànt  l’idoiatrie  Ghréiienne  , & t'ai- 
Tant  adorer  par.-tnut  un  feul  Dieu.  C*eft  ici- 
un  caraétere  de  rEfprit  de  Dieu  , &r  le  fait 
eft  incontefiable.  îi  eti  plus  fur  à nôtre  égard- 
que  Mahomet  a le  caractère  de  REfprit  de. 
Dieu  , qu’il  ne  l'feft  qu’il.a  Iss  caraéteres  de. 
i’efprit  du  monde. 

Si  Mahomet  eft  un impofieur,  dites- nous, 
comment  un  impofteur  fait  profperer  le  bom 
piaifir  de  Dieu  , détruit  l’idolâtrie  , éclaire 
l’Univers.  Dieu  a-t-il  revêtu  un  impofteur- 
du  plus  grand  caraétere  de  fes  Prophètes  , & 
du  caraétere  de  fon  propre  Fils  ? Gar  les 
Prophêtes  qui  ont  annoncé  la  venue  du 
Médis  , ont  prédit  aufli  comme  un  caractè- 
re de  fa  venue,  qu'il  détruiroit  1 ’ idolâtrie . ? 
Dieu  a-t-il  fait  d’un  impolteur  l’iuftrumens 
de  fa  miféricorde  & le  miniltre  de  fa  gloire  ? 
Que  croirions-nous  de  la  Providence  , fi  elle 
eut  choifi  pour  fes  Evange  liftes  des  démons 
qui  euiient  paru  fous  me  forme  humaine  3 
éc  qui  euffent  prêché  l’Evangile  ? On  au- 
ï-oit  cru  qpu  que  Dieu  vouloir  faire  détefter 
l'Evangile,  tout  divin  qu’il  eft  , en  le  met- 
tant dans  la  bouche  du  démon  ; ou  que 
Dieu  vouloit  confacrer  le  démon  nonobfiant 
&.  malice  3 en  le  rendant,  te  dépofiuire  de- 


de  Jefuï  - Çhrtjf.  *$> 

FEvangile.  Cette  comparaiton  pour  être 
odieufe , n'en  eft  que  plus  propre  à faire 
connoître  ia  vérité.  Car  cc  que  nous  difons 
du  démon  , nous  pouvons  le  dire  des  induc- 
teurs qui  font  fes  miniftres  , nous  pouvons 
Je  dire*  fur  le  fujet  de  Mahomet.  Que  fi  cet 
homme  étant  un  impofteur  > a été  choifi  par 
la  Providence  poür  établir  la  véritable  Re- 
ligion, il  faut  que  la  Providence  ait  voulu, 
ou  rendre  la  Religion  infâme  en  la  faillit 
rétablir  par  un  impofteur  , ou  conl acier 
l'impofture  en  la  choiliftant  pour  rétablir  la 
Religion  : & l’un  & l'autre*  eft  également 
impie  & extravagant. 

CHAPITRE  III. 

©«  Von  fait  voir  que  fi  fefus-Chrifl  n'eft  pas  d'u- 
ne meme  ejfence  avec  fon  Pere  , Mahomet  ejt 
un  grand  Prophète , le  plus  grand  des  Prophè- 
tes , & meme  plus  préférable  en  toutes  manié- 
rés à Je  fus  Cbriji,. 

MÂis  allons  plus  loin  , Sé  difons  que  fé- 
lon cette  fuppofition  , Mahomet  peut 
être  regardé  non- feulement  comme  un  Pro- 
phète, mais  comme  plus  grand  que  tous 
les  Prophètes  de  l'Ancien  Teftament.  Les 
Prophètes  anciens  ne  parlement  qu'au  feu  h 
peuple  d'Ifràcl  : Mais  Mahomet  a parlé  à la 
plus  belle  8c  plus  confiderable  partie  de  l'U- 
nivers. Les  Prophètes  fe  fuccedoient  ’es  uns 
aux  autres , parce  qu'un  feul  ne  vivoit  'pa* 
aftfez  long-tems  pour  inftruire  lerÿiommcs 
de  differens  fiécies.  Mahomet  n'a  point  be- 
foin  de  compagnon  ni  de  fucceffeur  pour 
bannir  pour  toüjours  l'idolâtrie  despaïs  , où 
fado&rme  a été  reçûë.  Les  anciens  Prophê* 


sa  Traité  de  la  Divinité 

tes  ont  été  fufcitez  extraordinairement  ponr 
détruire  la  fuperitition  & l’idolâtrie  , en  fai- 
fant  divers  miracles.  Mahomet  a ruiné  fans] 
miiacle  une  idolâtrie  répandue  dans  tout 
rUnivers.  Enfin , fi  Moïfe  a été  honoré  du- 
tître  glorieux  d’ami  de  Dieu  , parce  que 
Dieu  lui  réveîoit  fa  volonté  fans  obfcuritéi 
& fans  énigme  : Il  faut  eftimer  encore  da- 
vantage le  privilège  de  Mahomet , qui  n’au- 
ja  pas  feulement  connu  la  volonté  de  Dieu  , 
mais  qui  l’aura  très-diftinélement  fait  con- 
Jioître.  Moïfe  n’a  point  connu  Dieu  tel  qu’il' 
étoit.  Jefus  Chrift  feul  & l’a  connu  , & l’a 
fait  connoître.  Mais  fi  les  principes  de  nos 
adverfaires  font  vrais  3 Mahomet  l’a  encore 
mieux  fait  connoître  que  n’a  fait  Jefus- j 
Chrift.  Et  ceci  nous  conduit  infenfiblement 
à montrer  que  dans  leurs  hypothefes  Maho- 
met doit  être  regardé  comme  un  plus  grand; 
Prophète  que  Jefus  Chrift. 

C’eft  dequoi  il  faudra  demeurer  d’accord , 
foit  que  vous  confideriez  fa  doctrine  3 foie 
que  vous  regardiez  le  fuccès  de  fon  Mïnifte- 
re.  Si  vous  confiderez  le  fuccès  de  fa  doc-i 
j.ine,  la  chofe  parle.  Jefus-Chrift  a fait  re- 
cevoir fon  Evangile  dans  tout  l’Univers.. 
Mais  à peine  a-t-il  détruit  une  efpecedefu- 
perftition  3 que  les  hommes  retombent  dans 
une  autre  qui  n’eft  pas  moins  dangereufe  , 
& ils  ne  font  pas  plutôt  délivrez  de  lldola- 
trie  Payenne  , qu’ils  tombent  dans  l’idolâ- 
trie Çhiétienne.  Mahomet  a établi  fa  Reli- 
gion ^ j des  fondemens  plus  fermes  ; & il 
a pris  des  mefures  plus  jufies  pour  empêcher 
que  l’idolâtrie  ne  renaquit  après  avoir  été 
détruite , puifque  nous  voyons  que  depuis  1 
que  fa  Religion  fubfifte  fes  difciples  n’ont 
aucun  penchant  à çeue  e.fpece  de  fupeifti- { 
uon,. 


de  Jefiuf  - Chrift.  % î 

Il  ne  faut  pas  s'en  étonner.  Le  defavanta- 
ge  que  Jefus-Chrift  a dans  cette  comparai- 
son, vient,  fi  le  principe  de  nos  adverfaires 
efi  véritable  , de  ce  que  la  do&rine  de  Ma- 
homet a un  cara&ere  naturel  qui  ell  plus 
opofé  à l'idolâtrie  , que  n'eft  celle  de  Jefus- 
Chrift.  Que  Ton  eonfidere  bien  le  langage 
de  Jefus  Chrift,  foit  lors -qu'il  parle  par  lui- 
même  , foit  lors  qu'il  parle  par  le  minifie- 
re  de  fes  difciples  , & qu'on  le  compare 
avec  le  langage  de  Mahomet  ; & l’on  en  fe- 
ra perfuadé. 

jefus-Chrift  parlant  par  lui-même,  ou  par 
fes  ferviteurs  > vous  dira  , qu’il  a été  fait 
avant  Jean-'Baptifie  -}  qu’il  était  avant  qu’ Abra- 
ham fut  ; qu'il  a en  fa  gloire  par  devers  fon  Pere 
avant  la  naiffance  du  monde  , qu'il  efi  l'Alpha  & 
V Oméga  , l commencement  & la  fin , le  premier 
& lê  dernier  : qu'il  étoït  au  commencement  \ qu’il 
étoit  avec  Dieu  -,  qu’il  êtoit  Dieu  j que  toutes 
chofes  ont  été  faites  par  lui  ’ que  fans  lui  rien 
de  ce  qui  a été  fait , n’a  été  fait  ; que  les  fiée  te  s 
ont  été  faits  par  lui  ; que  toutes  çhofes  ont  été 
créées  par  lui , tant  celles  qui  font  au  Ciel , que 
celles  qui  font  en  la  terre  , les  chofes  vifibles  & les- 
chofes  invifibles , foit  les  trônes  , foit  les  domina- 
tions: foit  les  principautés,  foit  les  puiffahees  -,  que 
toutes  chofes  ont  été  faites  par  lui  & pour  lui  ; 
qu'il  efi  avant  toutes  chofes  , & que  toutes  chofes 
fubfifient  par  lui.  Il  vous  dira,  qu’il  y a un  feul 
Seigneur  qui  efi  Jefus  - Chrifi:  , par  lequel  font 
toutes  chofes , & nous  par  lui  ; que  c’efi  lui  qui 
a fondé  la  terre  , & que  [es  Cteux^nt  les  œuvres 
de  fis  mains. 

Il  fe  nomme  le  Fils  de  Dieu  , le  Fils  unique 
de  Dieu  , le  propre  Fils  de  D eu  , l’unique  iffu  du 
Pere  , ëmanuël  , c'ell:- à-dire  , Dieu  avec  nous , 
Vm  mmfifié  en  chair , Dieu  mortifié  en  chair  3 


Jean  t. 
Ibid.  8, 


A p oc. 

17  fear> 

1, 


Heb.  2<* 


I .Cor. 
i.  Hebr 
1. 


Afoc,  î. 
3^. 


If  aie  $j. 


£?i  traité  de  la  'Divinité 

Ô*  jujtifié  en  efprit , le  Seigneur  (gr  le  Dieu  : quel- 
quefois le  Sauveur  Ô'jgrand  Dieu  , U Vitu  & 
le  Sauveur  de  toute  U terre  y l'Etemd  de  nôtre  juf- 
fice. 

Mais  afin  que  nous  ne  doutions  point  du 
fens  dans  lequel  toutes  ces  eiiprelhons  con- 
viennent à J.  C.  il  ell  infiniment  remar- 
quable que  parlant  par  lui  - même , ou  par 
fes  ferviteurs , qu'il  a inftruits  & remplis 
de  fon  efprit , il  s'applique  à lui  - même  les 
oracles  des  Prophètes  qui  font  mention  du 
3Dieu  Souverain  , & qui  contiennent  les  ca- 
ractères de  fa  gloire  la  plus  propre  & la  plus- 
incommunicable.  Il  avoit  été  dit  au  Livre 
des  Chroniques,  que  Dieu  feul  connoit  les  mœurs 
des  fils  des  hommes.  Jefus-Chrift  s'attribue  ce 
titre  glorieux  comme  un  titre  qui  lui  doit' 
attirer  la  crainte  & l'admiration  des  hom- 
mes. Et  toutes  les  Eglifes  f auront' , dit-il  dans* 
l'Apocalypfe  , que  je  fuis  le  ferutateur  des  reins- 
& des  cœurs  -,  tgr  je  rendrai  à chacun  félon  fes  œu- 
vres. Il  a été  dit  dans  la  Loi  , Tu  adoreras  le- 
Seigneur  ton  Dieu  , & tu  ferviras  à lui  feul , fui- 
vant  Texpofition  qu’en  donne  Jefus  - Chrift. 
Et  l'Auteur  de  l'Epître  aux  Hebrèux  nous 
aprend , que  Dieu  dit  en  introduifant  fon  Fils- 
premier  né  au  monde  , Qge  tous  les  Anges  l’ ai- 
dèrent. 11  a été  dit  du  Mellie  par  un  Prophè- 
te : L'efprit  du  Seigneur  efi  fur  mot.  Car  le  Ssi— 
gnettr  ma  oint  : il  ma  envoyé  peur  porter  de  bon- 
nes nouvelles  aux  affligez,  , pour  guérir  les  de  fiez, 
de  cœur  y & pour  publier  aux  prijonr.iers  leur  dé— 
livrante  , l'ouverture  de  leur  prifon , &C.  Je  fuis 
le  Seigneur  fejîjrnel  , aimant  jugement  , f>  hdif- 
fant  rinjuflice  pour  l’holocaufle.  f établirai  leur  œu- 
vre en  vérité , & je  traiterai  avec  eux  une  alitan- 
te étemelle.  JefusChrift  s’applique  cet  oracle1 
emSaint  Luc,  chap,  4»  18.  lors  qu’il  di:  aux» 


dé  Je  fus  - Chrîff. 

juifs,  Aujourd'hui  cette  Ecriture  eft  accomplie  , 

&c.  Les  Prophètes  avoient  parlé  d'une  voix 
qui  crieroit  au  defert  , PrépareXJe  chemin  du  Sel-  l'f'ievf^ 
gneur  5 faites  droits  fes  f entiers r Et  ïiaïe  pré- 
voyant ce  tems-là , exhorte  Sion  à annoncer 
bonnes  nouvelles  , d élever  fa  voix  avec  force  3> 

& d dire  aux  villes  de  Juda  , Voici  ton  Dieu  s 
ajoûtant  immédiatement  après , vaiti  le  Sei- 
gneur viendra  avec  force  , & fon  bras  aura  domi- 
nation , &c.  il  paîtra  fon  troupeau  comme  le  ber- 
ger, Il  ajfemblera  de  fes  bras  les  agneaux  & les 
portera  en  fon  fein  , &TC.  Et  puis  : §lui  eft  celui 
qui  a mefuré  les  eaux  avec  le  creux  de  fa  main 
& qui  a cctnpaffé  les  deux  avec  fa- paume  ; qui' 
a pris  la  poudre  de  la  terre  avec  trois  doigts , qui  a' 
pefé  au  crochet  les  coteaux  , & les  montagnes  a Itfr 
balance  ? qui  eft  celui  qui  a drejfé  l'éfptit  du  Sei- 
gneur ? ou  qui  a été  fon  Confeiller  ? &TC.  Voici  les 
nations  font  comme  une  goutte  d'eau  , & font  efti - 
mies  comme  uu  grain  en  la  balance.  H jette  au  loin- 
les  ifles  comme  de  la  poudre  menue  , &C.  Ce  font 
là  fans  difticu lté  les  caraéteres  de  TEtre 
Souverain  : & cependant  l'Evangile  en  fait 
l’application  à Jcfus  Chrift  ; puifque  Jean- 
Baptifte  eft  cette  voix  qui  crie  âu  defert  ; ou 
que  c'eft  devant  Jefus  Chrift  que  Jean-Bap- 
tifte  a préparé  le  chemin  , & que  peu  après 
on  a entendu  les  Meffagers  de  paix  dire  aux 
villes  de  Juda  , Voici  ton  Sauveur  qui  vient. 

Voici  votre  Dieu.  Dieu  avoir  dit  par  la  bou- 
che du  Prophète  î Tare  ; Dites  aux  trouble^  de  lfaïi%^  . 
cœur  y Soyef  confiez , & ne  craignez  plus , Voi- 
ci vôtre  Dieu  viendra  prenant  v ngeance  , Dieu 
viendra  donnant  rétribution  , C T il  voM  fauvera. 

Alors  les  yeux  des  aveugles  feront  ouverts  > Ô* 
les  oreilles  des  fourds  feront  débouchées.  Alors  J ’au  »- 
fera  le  boiteux  comme  le  cerf,  & la  langue  des 
mtsets.  chant  sr  a , &e»  Lifcz  le  Chag.  I h d§.- 


14  Traité  de  la  Divinité 

Saint  Mathieu  , Sz  vous  verrez  que  Jefus- 
Chrift  fe  fait  vifïbiement  l'application  de  cet 
oracle  dans  la  réponfe  qu'il  fait  aux  Difci- 
ples  de  Jean.  Il  fe  déclare  donc  pour  le  Dieu 
des  Ifraëlites  > le  Dieu  qui  les  doit  confoler  i 
& aufti  le  Dieu  de  rétribution  & de  vengean- 
ce , le  Dieu  de  leur  falut , qui  font  tous 
des  titres  que  le  Dieu  fouverain  a accoutumé 
de  prendre  dans  les  anciens  oracles.  Il  avoit 
été  dit  à Dieu  par  la  bouche  du  Pfalmifte  : 
Tfeetu-  Tu  as  au  commencement  fondé  la  Terre  -,  & les 
Ute  loi.  deux  [ont  l’ouvrage  de  tes  mains,  ils  périront  j 
mais  tu  feras  permanent.  Ils  vieilliront  tous  com- 
me un  vêtement  ; tu  le  changeras  comme  le  vête- 
ment , & Us  feront  change ^ : mais  toi,  tu  és 
toujours  le  même , & tes  ans  ne  prendront  jamais 
de  fin.  On  ne  peut  nier  que  toutes  ces  chofes 
ne  foient  dites  au  Dieu  Souverain  & du  Dieu 
Souverain,  auffi-bien  que  le  commence- 
ment du  Cantique  qui  commence  ainfi  y 
Seigneur  , oy  mon  oraifori , & que  mon  cri  parvien- 
ne jufquà  toi , & ces  expreftions  qui  en  font  la 
fuite  : Tu  le  lèveras,  & auras  compajfion  de 
Sien  y $zc.  Alors  Les  nations  redouteront  le  nom 
du  Seigneur  , & tous  les  Rois  de  la  terre  ta  gloire 
quand  le  Seigneur  aura  réédifié  Sron  , & fera  apa» 
ru  en  fa  gloire  : D'autant  qu’il  a regardé  de  fon 
faint  lieu  qui  efl  la  haut , & que  le  Seigneur  a con- 
templé du  Ciel  en  la  Terre.  Il  eft  très-évident 
qu'il  s'agit- là  du  Dieu  Souverain,  & plus 
évident  encore  , que  cet  oracle  eft  aplicpié 
à Jefus  Chrift  au  Chapitre  T.  de  l’Epitre 
aux  Hebreux.  C'eft  au  Dieu  Souverain  que 
le  Pfalrfefte  s'adrefîe,  lors  qu'après  avoir  dît, 
Tfeau-  La  chevalerie  de  Dieu  efl  de  vingt  mille  , & de 
me  66.  milliers  d' Anges.  Le  Seigneur  efl  ent deux  au  Sanc- 
tuaire , comme  en  Sina.  Tu  es  monté  en  lieu  haut. 


bicn>  : Et  c'efi  ici  le  Dieu  de  notre  falut  : S elab. 

C'ell  ici  le  Dieu  Souverain  , le  Pere  de  nôtre 
Seigneur  Jefus  Chrift  , qui  a des  légions 
d'Anges  en  fa  difpofition  , comme  Jefus- 
Chriit  le  dit  lui-qnême;  c'eft  le  D eu  bénit, 
le  Dieu  qui  étoit  monté  en  un  lieu  élevé 
dans  T Arche  qu'il  rempliffoit  d'une  maniéré 
particulière,  le  Dieu  qui  diftribuë  fes  dons 
aux  hommes  : Mais  c'eft  auffi  Jefus  Chrift 
lelon  l'application  que  lui  en  fait  l’Apôtre  en 
ces  termes  qui  lèvent  toute  difficulté  à cct 
égard  : 3lais  la  g race  efl  donnée  à chacun  de  mus  'Epkef.ÿ, 
félon  la  mefure  du  don  de  Chrift.  Pour  laquelle  cho - 
fc  il  dit  : Etant  monté  en  haut , il  a tnené  capti- 
ve une  grande  multitude  de  captifs , 0*  a donna 
des  dons  aux  hommes.  O r te  qu'il eft  monté  , queft- 
ce  finon  qu'il  étoit  premièrement  def tendu  dans  les 
parties  les  plus  bajjes  de  la  terre.  Ces  dernieres 
paroles  montrent  que  c'eft  à Jefus  Chrift 
que  cet  ancien  oracle  ell  apliqué  ; & il 
ne  faut  que  confiderer  l'oracle  même  , pour 
voir  qu'il  regarde  manuellement  le  Souve- 
rain. Il  avoit  été  dit  par  les  Prophètes , 
que  Dieu  répandrait  fur  la  mat  fort  de  David  & 2 ’ach.l® 
fur  les  habitant  de  jerufnlcm  , Vefprit  de  grâce 
& de  mifericorde  , qu’ils  regarder  oient  vers  luit 
qu'ils  aurcient  percé , qu’ils  le  plaindront  comme 
l'on  plaint  un  fis  unique , & qu’il  ■ mener  oient 
deuil  fur  lui  , comme  l'on  mcr.e  deuil  fur  la  mort 
d’un  premier  né.  On  ne  peut  douter  que  ce  ne 
foit  le  Dieu  Souverain  qui  parle  dans  cette 
prophétie.  Il  n'y  a qu'à  écouter  ie  Prophète 
qui  nous  i'aprend  dès  l'entrée  du  # aphte  en 
ces  termes.  Le  Seigneur  qui  étend  le  Ciel  , é-  qui 
fonde  la  terre  > qui  forme  îtfprit  de  l'homme 
en  lui  , a dit  : loici  je  mettrai  fer ufalem  , &'c. 

& quelque  temps  après , fans  changer  dq 
Tmn t III,  C 


%$  Traité  de  la  Divinité 

perfbnne  : Je  répandrai  fur  la  maifon  de  'David 
& fur  le  s habit  ans  de  Jerufalem  l'efprit  de  grâce  & 
de  mifericorde,&  ils  regarderont  vers  moi  qu’ils  ont 
percé , &c.  Saint  Jean  dans  Ton  Apocalypfe  , 
fait  Implication  de  cet  oracle  à Jefus- Chrift. 
Voici , dit- il , H vient  avec  les  nuées , & tout 
ml  le  verra  , même  ceux  qui  Vent  percé.  Mais 
fi  Ton  fe  defie  de  ce  témoignage , & qu'on  ne 
le  trouve  pas  affez  évident , il  faut  du  moins 
acquiefcer  à celui  que  nous  lifons  au  Chapi- 
tre 1 9.  de  l’Evangile  de  cet  Apôtrp  , en  ces 
mots  : Et  derechef  une  autre  Ecriture  dit , ils 
verront  celui  qu'ils  amont  percé.  Ainfi  l'oracle 
s'entend  très-certainement  du  Dieu  Souverain 
& très-  certainement  encore  , c'eft  en  Jefus- 
Chrift  que  l'Evangelifte  en  cherche  l'accom- 
pè’fTement.  C'eft  le  Dieu  Souverain  que  le 
Prophète  Ifaïe  introduit  parlant  ainfi  : fai 
juré  par  moi-même  , & la  parole  efi  fortie  en  jufti- 
ce  hors  de  ma  bouche  , & ne  retournera  point  à 
moi  : c’eft  que  tout  gencüil  fe  ployera  devant  moi9 
& toute  langue  jurera  à moi.  Je  dis  que  celui 
qui  parle  dans  cette  Prophétie  , eft  le  Dieu 
Souverain.  Le  Prophète  le  dit  expreflement 
dans  les  verfets  quf précèdent.  Car  vcici  ce  que 
dit  le  Seigneur  quia  crée  les  Cieux  : Je  fuis  l’ Eternel 
qui  a formé  la  terre  , &rc.  Je  fuis  le  Seigneur  l'E - 
ternel , & il  n'y  en  a point  d'autre  , &TC.  Et  peu 
après  : N'e(l-ce  pas  moi  L'Eternel  votre  Dieu  , fans 
qu'il  y ait  autre  Dieu  que  moi  ? & c.  Mous  tout 
les  limites  de  la  terre  , regardez  vers  moi „ 
vous  fereffauveXj,  car  il  n'y  en  a point  d'autre. 
J'ai  juré  par  mot-même , &TC.  c'eft  que  tout  ge - 
noisil  fe  ploftbca  devant  moi , & toute  langue  me 
donnera  gloire.  Cependant  il  eft  certain  que 
Saint  Paul  en  fait  l'application’à  Jefus  Chrift. 
Car  après  avoir  dit , Rom.  10.  que  nous  corn- 
paroiirm  tm  tevmf  is  Tribunal  te  Chrift , ü 


ds  Jefùs  - Chrijf  . rr 

fijoàte  : Car  il  eft  écrit  : Je  fuis  vivant , dit  le 
Seigneur  , que  tout  geno'ùil  fe  ployer  a devant  moi  , 
& toute  langue  donnera  io'mnge  à Dieu . 

CHAPITRE  IV. 

OÙ  l'on  compare  le  langage  de  Je  fus-  Chrtft  avec 
celui  de  Mahomet  ; & où? on  montre  que  fi  Je- 
fus- ChriJl  n'eft  pas  d'une  mime  ejfence  avec  (on 
Fere  , Mahomet  a été  plus  véritable  , plus  fa- 
ge  , plus  charitable  , Jy  plus  xatlé  pour  la  gloire 
de  Dieu  , queJefus-Chrift. 

VOilà  comment  Jefus-Chrift  parlant  pae 
lui-même  , par  la  bouche  de  Tes  Di  Tri- 
ples , s'égale  & Te  confond  avec  le  Dieu 
très-haut  ; tantôt  difant  de  foi-même  des 
chofes  , qui  ne  peuvent  convenir  qu'à  l'Etre 
fuprêmej  & tantôt  s'apîiquant  des  oracles 
qui  ne  peuvent  convenir  qu'à  l’Etre  Couve- 
rai n. 

Mahomet  n’a  pas  fait  cela.  U déclare  dans 
prefque  toutes  les  pages  de  Ion  Alcoran  , 
qu’il  n’y  a que  le  Pere  étemel  qui  fo;t  Dieu. 
Il  fe  dit  un  Prophète  , un  homme  divine- 
ment envoyé  ; mais  il  ne  veut  point  palfer 
pour  Dieu.  Il  avoue  que  Jefus-Chrilt  a été 
envoyé  divinement  ; mais  il  ne  veut  point 
qu'on  le  nomme  ni  ®ieu , ni  Fils  de  Dieu. 
Ses  paroles  ne  font  ni  obfcures , ni  équivo- 
ques. Il  die  nettement , que  ceux-là  font 
incrédules  & infidèles  , qui  difent  que  le  Fils 
de  Marie  eft  Dieu.  Chrift  le  Fils  de  Marne  , n’eft 
que  l'Envoyé  de  Dieu.  Il  dit  , que  les  Chrétiens 
font  des  infidèles  , faifant  trois  Dieux  , là  où  il 
ri y en  aquunfeul.  Il  reprefente  même  Dieu  fc 
plaignant  ainfi  à J.  C.  : ofefts  Fils  de  Marie, 
perfmdes-tH  aux  bemmes  de  vous  p.aeer  en  la  pu* 


z8  Traité  de  la  Divinité 

ce  de  Dieu  , & de  vous  adorer , Clarté  ta  tnere 
& toi , comme  fi  vous  étiez,  des  Dieux  ? A quoi 
Jefus  répond  : A Dieu  ne  plaife  que  je  dife 
quelque  chofe  contre  ta  vérité.  Tu  fiais  fi  j'ai  en - 
feigne  cela.  Tu  cannois  les  fecrets  des  cœurs , &c>. 
Ii  veut  que  les  hommes  invoquent  Dieu  Créa- 
teur du  Ciel  & de  la  Terre  , qut  a fait  la  lumière 
épies  tenebres  : Et  il  traite  d'infidèles  ceux  qui 
établirent  un  autre  Chrifi  femblable  & égal  à 
Daniel. 

De  là  il  femble  qu’on  ne  peut  s’empêcher 
de  conclurre  , que  Mahomet  a été  , fi  l'on 
fupofe  le  principe  de  nos  adverfaires , & 
plus  véritable , & plus  fage  , & plus  cha- 
ritable , & plus  zélé  pour  la  gloire  de  Dieu, 
que  Jefus  Chrifi.  Ce  font  là  des  conféquen- 
ces  que  nôtre  cœur  abhorre  comme  pleinesde 
biafphême  : mais  que  nôtre  efprit  fera  con- 
traint de  recevoir  comme  véritables,  fi  Je- 
fus-Chrilt  n'eft  point  d'une  même  efifence 
aveefon  Pere. 

Je  dis  qu'en  ce  cas-là  Mahomet  feroit 
plus  véritable  que  Jefus  Chrifi , du  moins 
en  ce  qui  fait  l'effentiel  de  la  Religion  , & 
qui  concerne  la  gloire  de  l’Etre  fuprême.  Il 
me  femble  que  cela  recevra  peu  de  difficulté 
fi  nous  rapellons  ici  toutes  ces  propofitions 
furprenantes  de  Jefus  Chrifi:  parlant  par  lui- 
même  , ou  par  fes  difciples  , par  lef quelles 
il  femble  fe  confondre  avec  l’Etre  Souverain, 
& que  nous  les  comparions  avec  les  propo- 
fitions de  Mahomet  qui  leur  font  contradic- 
toires. 

JefusXhrift  dit  ou  par  lui-même,  ou  par 
fon  Evangelifie  , qu'tl  étoït  an  commencement  , 
& qu'il  étoit  Dieu.  Mahomet  vous  dira  , que 
Jefus  Chrifi  n'a  point  été  Dieu  , & qu’tl  r'a  pas 
été  m commencement,  JLa  doctrine  de  Jefus-» 


àe  Je  fus  - Chrijl. 

Chfift  eft  , que  toutes  chofes  ont  été  faites  par  lui  ; 
que  fans  lui  rien  de  ce  qui  a,  été  fait gn  a pas  été  fait  } 
que  toutes  chofes  ont  été  créées  par  lui , les  cho- 
fes vif  blés  & les  chofes  inviftbles , que  le  monde 
a été  fait  par  lui , qu’il  a fait  les  ftécles  , qu’il  a 
•fondé  la  terre,  & que  les  deux  font  l’ ouvrage  de 
fes  mains.  La  doctrine  de  Mahomet  eft,  que  tou- 
tes chofes  n’ont  point  été  faites  par  fefus-ChriJl  -,  que 
le  monde  ni  les  ftécles  n’ont  point  été  faits  par  lui  ÿ 
qu'il  n’a  créé  ni  les  chofés  vfibles  , ni  les  chofes  in - 
vif  blés  ; qu'il  n'  a point  fondé  la  terre  , & que  les 
Cieux  ne  font  point  L’ ouvrage  de  fes  mains.  Les 
Evangeliftes  parlant  par  Jefus  - Chrift  , & 
fuivantfes  principes  vous  diront , que  Dieu 
adonné  fa  gloire  à Jefus-Chrift  j & que  ce- 
lui qui  honore  le  Fils , honore  le  Pere.  Mahomet 
au  contraire  , vous  foûtiendra  que  Dieu  ne 
donne  fa  gloire  à perfonne  5 que  comme  il 
ne  fe  peut  qu’un  autre  que  lui  foit  le  Dieu 
fouverain  , la  gloire  de  l’Etre  fouverain  eft 
une  gloire  incommunicable  , qu’il  n’eft  pas 
vrai  que  celui  qui  honore  le  Fils , honore  le 
Pere  ; & qu’au  contraire  on  deshonore  le 
Pere  , lorfqu’on  veut  trop  honorer  le  Fils. 
Jefus  - Chnft  s’appliquant  les  Oracles  des 
Prophètes  qui  parlent  du  Dieu  Souverain  , 
fe  qualifie  par  là  même  Jehova  , un  Dieu  ai- 
mant jugement , haijfant  L’iniquité , celui  qui  a 
mefuré  les  eaux  de  la  Mer  dans  le  creux  de  fa 
main  , (jr  qui  pefe  les  montagnes  a la  balance  , çj» 
qui  feme  les  ljles  tomme  de  la  poudre  menue  : le 
Créateur  , & auffi  le  deftru&eur  de  la  terre  & des 
Cieux  » le  premier  & le  dernier  , le  commence- 
ment & la  fin  de  toutes  chofes  : le  fouverain  de- 
vant la  face  duquel  de  voit  marcher  Jean-Baptifle  , 
le  Seigneur  qui  étend  le  Ciel , & qui  fonde  la  Ter- 
re , & qui  forme  l'efprit  de  l’homme  en  lui  , lequel 
divoit  envoyer  fur  les  habitant  de  Jcrufalem  l’ef 

C iij 


Zach, 

10. 


3®  Traité  de  la  Divinité 

f rit  de  grâce  & de  mifericorde  , &c.  celui  qùr 
jure  par  lui  meme  , celui  devant  lequel  tout  ge- 
noüil  doit  fe  ployer  > celui  qui  apelle  les  générations 
des  le  commencement  t celui  qui  efl  vivant , & au- 
quel toute  langue  doit  donner  louange  , le  Seigneur  y 
le  Rédempteur , le  Dieu  d'ifraël , celui  qui  s'écrie  , 
il  n'y  a point  d'autre  Dieu  que  moi.  Qui  efi  fem- 
blable  à moi  ? Qui  Je  nomme  le  Dieu  des  armées  , 
notre  crainte  & nôtre  épouvantement  > le  trois 
fois  Saint  d'ifaie  , dont  la  gloire  remplit  toute  la 
terre.  Mahomet  au  contraire  vous  dira  que 
tous  ces  titres  font  juftes  & véritables  apli* 
quez  au  Dieu  fouverain  5 mais  qu'ils  font 
impies  & facrileges  apliquez  à un  autre  , par- 
ce qu'ils  enferment  évidemment  les  caraéte- 
res  de  la  gloire  la  plus  incommunicable  de 
Dieu.  Ces  deux  langages  ne  peuvent  être 
tous  deux  faux  , & tous  deux  véritables* 
Car  ils  font  contradictoires.  Il  faut  que  l'un 
foit  véritable  , & l’autre  faux.  Celui  de 
Mahomet  qui  dit  fi  fortement,  que  Jefus- 
Chrifi  eft  une  fimple  créature  , & qu'il  ne 
doit  point  être  confondu  avec  le  Dieu  fouve- 
rain , n'efi  point  faux  , fi  Jefus-Chrifi  n'efi: 
qu’une  fimple  créature  en  effet.  Il  s'enfuie 
donc  , ce  qui  efi  horrible  à dire  , que  c'eft 
celui  de  Jefus-Chrifi  qui  manque  de  vérité. 

On  dira  que  les  expreflions  de  Mahomet 
font  propres  & littérales  ; au  lieu  que  celles 
de  Jefus-Chrifi  font  figurées  & hyperboli- 
ques : <k  qu'ainfî  ces  deux  langages  qui 
font  contraires  en  aparence , ne  le  font  point 
en  effet. 

Mais  qgfjle  preuve  a-t-on  que  ce  langa- 
ge de  Jefus-Chrifi  foit  un  langage  impropre  ? 
£t  puis  il  n'efi  point  permis  de  fe  fervir  de 
figures  qui  font  tort  à la  gloire  de  Dieu. 
On  ne  peut  dire  fans  profanation , qu'u». 


de  Jefus  - Chrïfl.  $t 

homme  eft  auffi  grand > auffi  puiffant  , au£ 
fi  fage  que  Dieu.  Il  ne  ferviroic  de  rien  de 
dire,  que  ce  font  là  des  hyperboles  , c’eft- 
à-dire,  des  figures , & non  pas  des  expref- 
fions  propres.  Car  on  répondrait  fort  bien  » 
qu’il  y a des  figures  impies  , & que  les  hy- 
perboles qui  ofent  mettre  le  Créateur  en  pa- 
xalelle  avec  la  créature  5 font  de  ce  nombre. 

Si  dans  le  Hile  du  monde , on  dit  des  beau- 
tez  mortelles  qu’elles  font  adorables  , fi  l’on 
en  fait  des  Divinitez  ; fi  on  prétend  leur  of- 
frir de  l’encens  , & leur  faire  des  facrifices, 
ces  exprelïions  toutes  figurées  qu’elles  font, 
ne  laifient  point  de  palier  pour  des  expref* 
fions  impies.  La  qualité  d’exprelfions  figu- 
rées ne  les  en  met  point  à couvert.  On  ne 
peut  pas  même  faire  leur  apologie  , en  di- 
fant  qu’elles  ne  feront  jamais  prifes  dans  la 
rigueur  delà  lettre  > & qu’il  n’y  a perfonne 
qui  s’avife  de  prendre  une  femme  qui  a de 
la  beauté  pour  une  Divinité , trompé  par 
cette  forte  d’expreflions.  Car  il  fuiSt  que  ces 
figures  enferment  quelque  irrévérence  , & 
quelque  manque  de  refpeét  direfl;  ou  indireéfc 
■pour  le  vrai  Dieu  , afin  qu’elles  paffènt  pour 
impies.  Que  fi  dans  le  langage  humain  , on 
ne  doit  point  fouffrir  des  figures  qui  enfer* 
ment  quelque  idée  defavantageufe  à la  Divi- 
nité , combien  moins  dans  un  langage  fairit 
& divin  comme  celui  de  l’Ecriture?  Et  fi  les 
hyperboles  ne  font  pas  fiiportables  , lorf- 
qu’il  s’agit  de  faire  honneur  à des  beaucez 
mortelles  , qu’il  eft  impolfible  mie  l’on  con- 
fonde jamais  avec  le  Dieu  fouv<ffain  ? Com- 
bien feront  elles  plus  dangereufes , lorfqu’iî 
s’agit  d’un  fujet  qui  peut  facilement  etre 
confondu  avec  l’Etre  Souverain  , comme 
l’évenement  l’a  allez  juftifié  de  Jefus-  Chrift* 
C iiij 


Traité  de  la  Divinité 

Nôtre  fécondé  propofirion  eft , que  fi  Je- 
fus  Chrift  n’eft  pas  d'une  même  eftence  avec 
fon  Pere , il  s’enfuivra  que  Mahomet  aura 
écé  plus  fage  que  Jefus-Chrift.  En  effet  la 
fagefte  confinant  elfentiellement  à choifir  les 
moyens  les  plus  propres  pour  parvenir  a la 
fin  qu'on  fe  propofe  ; il  n’y  a qu’à  examiner 
quelle  eft  la  fin  de  l’une  & de  l’autre  dans 
l’établiftement  de  leur  Religion  , & de 
les  voies  ils  fe  fervent  pour  réüfiir  dans 
leur  deftein.  Le  deftein  de  Mahomet , à ce 
qu’il  déclare  , eft  de  faire  connoître  le  Dieu 
Souverain  pour  le  feul  Dieu  , qui  eft  en  lui- 
même  élevé  au-deftus  de  tous  les  autres 
Etres  , & que  nous  devons  dans  les  Aétes  de 
la  Religion  diftinguer  de  tout  autre  , même 
de  Jefus-Chrift  , reconnoilfant  que  celui-ci 
eft  bien  éloigné  de  partager  avec  lui  la  gloire 
de  la  Divinité.  C’eft- là  ce  qu’il  veut  perfua- 
der  aux  hommes.  Pour  y réüflïr  , il  choifit 
les  exprelïïons  du  monde  les  plus  claires  & 
les  plus  propres.  Il  déclare  hautement  & 
fortement,  que  ceux-là  font  de  vrais  idolâ- 
tres, qui  reconnoiftent  Jefus-Chrift  pour  être 
Dieu.  C’eft  venir  parfaitement  bien  à fon 
but.  Voyons  fi  Jefus-Chrift  réüftita  de  mê- 
me dans  fon  deftein.  Son  but  eft  , comme 
on  le  fupofe , de  glorifier  Dieu.  Glorifier 
Dieu,  c’eft  évidemment  l’élever  au  defliis 
de  tous  les  autres  êtres.  C’eft-là  particuliè- 
rement le  ftile  de  l’Ecriture.  Les  anciens 
Prophètes  pour  dire  que  Dieu  feroit  extraor- 
dinairement glorifié  aux  derniers  temps , di- 
fent  : En  c9êempr*là  toutes  chofes  feront  abaijfses , 
& Dieu  fera  feul  élevé.  Or  dans  le  même  tems 
que  Jefus-Chrift  dit  avoir  deftein  d’élever 
Dieu  , il  l’abaifte  , puifqu’il  le  confond  avec 
lui  par  fes  expreftîons.  Car  n’eft*  ce  pas  fè 


de  Jefu*  - Chrift.  _ 33 

confondre  avec  lui  , que  fe  dire  Dieu  , s'at- 
tribuer l'ouvrage  de  la  création  , les  attri- 
buts de  la  Divinité  , & s'impliquer  ou  pei> 
mettre  qu'on  lui  aplique  les  oracles  de  l'An- 
cien Teltament , qui  marquent  les  caraéie- 
res  lés  plus  eftentiels  de  la  gloire  de  l'Etre,  fu- 
prême  ? On  dira  qu'il  fuffit  que  Jefus-Cnrift 
déclare  que  fon  Pere  e(l  plus  grand  que  lui.  Pre- 
mièrement ce  fcroit  une  modeftie  bien  fuper- 
be  à une  fimple  créature  de  dire  que  le  Dieu 
fouverain  eft  plus  grand  qu'elle.  Moyfe  , 
Ifaïe  , les  Prophètes  ne  parlent  point  ainlî. 
Un  fujet  n'affe&e  point  de  dire  que  Ton  Roi 
eft  plus  grand  que  lui.  Cela  s'en  va  fans  dire. 
Une  créature  ne  le  dira  pas  non  plus  de  fou 
Créateur  j parce  que  c'eft  fe  mettre  en  pa- 
rallèle avec  lui.  D'ailleurs  que  fert-il  que 
Jefiis  Çhrift  déclare  que  fon  Pere  eft  plus 
grand  que  lui  ( nous  verrons  dans  la  fuite 
quel  a été  fon  fens  en  le  difant  ) que  fert-il 
que  Jeliis  Chrilt  le  déclare  une  feule  fois 
dans  une  feule  ocCafion  , lorfque  fa  condui- 
te confiante  î fes  maniérés,  fon  langage, 
& le  langage  qu’il  a apris  à fes  Difciples  , 
difent  très- fortement  qu'il  fe  confond  avec 
l'Etre  fouverain  ? On  dira  , que  lorfque  nous 
difons  que  J.  C.  fe  confond  avec  l’Etre  fou- 
verain , nous  fupofons  ce  qui  eft  en  queftion  > 
&:  que  les  expreflions  qui  nous  donnent  cet- 
te idée,  doivent  être  prifes  dans  un  autre  fens 
que  celui  que  nous  leur  donnons.  On  veut, par 
exemple,  que  quand  Jefus-Ohrift  eft  apel- 
lé  Dieu,  cela  (unifie  un  homme  envoyé  de 
Dieu  , & reorefentant  Dieu  : qu®  quand  il 
eft  dit , qu'il  a fait  les  fiécles , cela  veuille 
dire  qu'il  fait  le  bonheur  de  ce  fiéçle  avenir , 
que  les  Juifs  attendoient  avec  tant  d’ardeur  i 
que  lorfque  fes  Difciples  nous  aprennenc 


34  " ‘Traité  de  la  Divinité 
a créé  les  chofes  vifibles  & les  chofes  inviftbles , CC - 
Ja  veuille  dire  qu'il  y a aporté  changement 
qui  confifte  , en  ce  que  les  créatures  vifibles, 
comme  les  hommes , ont  été  éclairées  de  la 
connoiflance  de  l'Evangile  -,  & que  les  créa- 
tures invifibles  , comme  les  Anges  , ont 
commencé  d'avoir  un  chef  qu'elles  n'avoient 
pas,  à fçavoir  Jefus  Chrift  : que  lorfque  ces 
Difciples  difent  qu'il  étoit  au  commencement  , à* 
ejue  toutes  chofes  ont  été  faites  par  lui  , cela  ligni- 
fie qu’il  étoit  dès  le  temps  de  Jean-Baptif- 
te,  & qu'il  eft  l'auteur  de  l'Evangile;  & 
de  tout  ce  qui  fe  fait  fous  cette  difpenfation  : 
que  lorfque  Jefus- Chrift  eft  apellé  Dieu  mani- 
fefiéen  chair , cela  veuille  dire  une  créature  qui 
reprefente  Dieu  : que  lorfque  il  eft  dit  de  lui 
par  opofîtioa  aux  Anges  , qui  a fondé  la  ter - 
re  , & que  les  deux  font  l'ouvrage  de  fes  mains  , 
cela  lui  eft  attribué  par  accommodatios  & 
non  pas  à la  rigueur  de  la  lettre , &c. 

11  ne  faut  qu'un  peu  de  fens  commun  , 
pour  voir  combien  toutes  ces  explications 
font  violentes. Mais  fupofons  qu'elles  peuvent 
avoir  lieu  , du  moins  ne  peut  on  point  nier 
que  ces  expreffions  , fi  elles  doivent  erre  pri- 
fes  dans  ce  fens  , ne  foient  un  peu  obfcures 
& équivoques.  On  ne  le  peut  nier;  puis 
qu'on  a été  tant  de  fiécles  fans  les  entendre  ; 
& que  conftamment  la  première  imprefiion 
qu'elles  forment  naturellement  dans  nôtre 
cfprit , nous  donne  un  autre  fens  que  ce- 
lui là. 

Or  cette  vérité  qui  eft  inconteftable , fuftit 
pour  noiw  perfuader  que  Jefus-Chrift  a été 
moins  fage  dans  fes  expreffions  & dans  fon 
langage  , que  n'a  été  Mahomet , ( fi  je  puis 
le  dire  fans  blafphême.  ) Car  Mahomet  a 
parlé  jufte  , clairement , expreffémenc  & 


de  Jefut  - Chrîfî.  $$ 

fortement,  pour  montrer  que  le  Dieu  fou- 
verain  ne  de  voit  point  être  confondu  avec  la 
créature.  On  ne  le  peut  nier.  La  chofe  par- 
le. Chacun  peut  voir  de  quelle  maniéré  il 
s'exprime  dans  fon  Alcoran.  Jefus-Chrift  au 
contraire  a employé  , ou  ce  qui  revient  à la 
même  chofe  ; il  a permis  que  çes  Difciples 
employaffent  des  expreflions  obfcures , équi- 
voques , captieufes  même  , & qui  femblent 
par  leur  impreflïon  naturelle  confondre  Je- 
fus-Chrift avec  le  Dieu  fouverain  : les  hom- 
mes étant  obligez  de  prendre  les  termes  dans 
leur  lignification  ordinaire  & naturelle , & 
non  pas  dans  un  fens  violent  & extraordi- 
naire. Il  s'enfuit  donc  que  le  langage  de  Ma- 
homet eft  plus  propre  que  celui  de  Jefus- 
Chrift  à élever  le  Dieu  fouverain  , & à le 
glorifier  ; & qu'ainfi  fi  le  deffcin  de  Jefus- 
Chrift  eft  de  glorifier  Dieu  , il  a moins  réiifiî 
dans  ce  defifein  que  Mahomet.  Ce  qui  eft 
une  conclufion  également  impie  & extrava- 
gante. 

On  ajoûte  en  troifiéme  lieu  , que  Maho- 
met auroit  été  plus  charitable  envers  les 
hommes  , que  Jefus-Chjrift  , fi  le  fentiment 
de  nos  adverfaires  avoit  lieu.  En  effet  , deux 
chofes  font  certaines.  La  prermere  eft  , que 
la  plus.grande  marque  de  charité  qu'on  puif- 
fe  donner  aux  hon  nies*  c'elî'de  les  défen- 
dre de  l'idolâtrie  ; pu  fque  l'idolâtrie  donne 
la  mort  à leur  arne  , & que  les  idolâtres 
n'heriteront  point  le  Royaume  des  Cieux. 
La  fécondé  eft , quec'eft  Mahomet , & non 
pas  Jefus-Chrift,  qui  a pris  des  nBfures  juf- 
tes,  afin  que  les  hommes  ne  tombaflent 
point  dans  l'idolâtrie,  s'il  eft  vrai , que  Jefus- 
Chrirt  ne  foit  pas  d'une  même  efîence  avec 
le  Dieu  fouverain.  Mahomet  a aboli  l'ida*  , 


§6  Traité  de  la  Divinité 

latrie  Chrétienne  , & jette  de  tels  fondemens 
de  la  Religion , qu’on  ne  commence  d’être 
idolâtre  qu’en  cedant  d’être  du  nombre  de 
fes  Difciples.  Mais  pour  J.  C.  on  peut  dire 
qu’il  a donné  occalion  ou  par  ces  exprefîions , 
ou  par  celles  de  Tes  Difciples , à la  plus  vé- 
ritable idolâtrie  qui  fût  jamais  ^ files  fenti- 
timens  de  nos  adverfaires  font  véritables. 
Car  non  feulement  il  permet  qu’on  le  traite 
de  Dieu , mais  encore  il  fouffre  qu’on  lui 
attribue  les  vertus  les  plus  incommunicables 
de  la  Divinité  , qu’on  lui  âplique  les  oracles 
de  l’Ancien  Tefiament  qui  expriment  les  ca- 
ractères les  plus  propres  de  la  gloire  de  l’Etre 
fuprême.  C’eft  une  chofe  furprenante , par 
exemple  , que  Jefus  - Chrift  aparoiflant  à 
Thomas  après  fa  réfurreétion  , il  lui  permet- 
te de  s’écrier  , Mon  Seigneur  & mon  Dieu  1 
fans  lui  rien  dire  qui  marque  combien  cette 
exclamation  qui  confond  la  Créature  avec 
le  Créateur5eft  impie  &■  pleine  de  blafphême.- 
Thomas  avoit  été  incrédule  ; & le  voici 
idolâtre.  Auparavant  il  nepouvoit  Ce  perfua- 
der  la  refurre&ion  de  Jefus-Chrift , & à pre- 
fent  il  le  confond  avec  la  Divinité  , en  lui 
donnant  un  titre  qu’on  ne  donne  qu’à  Dieu. 
Certainement  de  ces  deux  extrêmitez  la  der- 
nière eft  la  plus  condamnable.  L’incrédulité 
eft  beaucoup  moirrs  criminelle  que  i’idola- 
trie.  Car  l’incrédulité  ne  fait  tort  directe- 
ment qu’à  Jefus-Chrift  j & l’idolâtrie  en  fait 
à Dieu.  Il  auroit  donc  valu  beaucoup  mieux 
que  Thomas  eût  perfeveré  dans  l’incrédulité, 
que  denffortir  de  l’incrédulité  queparl’i- 
dolatrie.  Cependant  Jefus-Chrift  lui  reproche 
la  première  5 & point  du  tout  la  fécondé. 
Cela  eft  furprenant.  Cela  me  paroîc  d’autant 


de  Jefus  - Chrift.  37 

plus  contraire  à la  charité  que  Jefus-Chrill 
devoit  avoir  pour  les  hommes  3 qu'il  ne 
pou  voit  pas  ignorer  l’impreffion  que  ces  ex- 
preffions faifoient  fur  les  hommes  en  gene- 
ral , fur  Tes  amis  , fur  Tes  ennemis.  Il  con- 
noifioit  le  paflfé  Se  l'avenir.  Il  fçavoit  donc 
bien  que  les  Juifs  l'avoient  accufé  de  blaf- 
phême,  trompez  par  des  expre/fions  moin- 
dres que  celles-là.  Il  n'ignoroit  pas  que  ces 
mêmes  expreffions  donneroient  occafion  aux 
Chrétiens  qui  viendroient  dans  la  fuite  , de 
le  confondre  avec  le  Dieu  fouverain  , en 
foûtenant  qu'il  étoit  d'une  même  effence 
avec  lui.  Connoiffant  donc  le  paffé  &i  l'ave- 
nir à cet  égard  , il  eil  évident  qu'il  étoit  de 
Ja  chariré  de  Jefus-Chrill  de  fu primer  & de 
défendre  toutes  ces  expreffions  qui  pouvoient 
faire  une  imprefïion  fi  dangereufe.  Cepen- 
dant il  nous  paroît  que  non-feulement  il  per- 
met que  fes  Difciples  parlent  ainfi  , mais  en- 
core qu'il  fait  rédiger  par  écrit  fans  explica- 
tion , fans  adouciffement , des  chofes  fi  plei- 
nes d'une  impiété  aparente. 

On  dira  que  ces  expreffions  qui  marquent 
la  Divinité  fouverainè  de  Jefus  Chrift,  font 
équivoques.  Premièrement,  je  ne  fçai  pas 
quelle  équivoque  on  pourroit  trouver  dans 
ces  paroles  qui  marquent  expréffement , que 
Jefus -Chrijl  x fende  lu  terre',  que  les  Cieux  Jont 
l'ouvrage  de  fes  mains  : que  pur  lui  & pour  lui 
font  toutes  chefs  3 En  fécond  lieu  , quand 
il  feroit  vrai  que  ces  expreffions  feroient 
équivoques  , il  luffiroit  que  certe  ambigui- 
té lue  contraire  à la  gloire  de  Pieu,  pour 
les  faire  condamner  d'impieté. 

Cette  confideracion  nous  conduit  à mon- 
trer  en  quatre  r. je  &■  dernier  lieu . , que  h Je- 
fus-Cfuift  pas  d’une  même  eiîence 


3*  Traité  de  la.  Divinité 

avec  le  Dieu  fouverain.  Mahomet  auroît  pa- 
ru plus  zélé  pour  la  gloire  de  Dieu  , que  ma 
fait  Jefus-Chrift.  Pour  le  comprendre,  il 
ne  faut  que  confiderer  ce  que  c’eft  que  glori- 
fier Dieu.  Cpmme  la  gloire  eflfentielîe  de 
Dieu  cor.fifte  dans  l’éminence  de  ces  perfec- 
tions qui  l'élevent  au-deftus  de  tous  les  au- 
tres êtres  , la  gloire  extérieure  de  Dieu  con- 
fiftedans  les  Aétes  de  la  Religion  qui  le  dis- 
tinguent de  toutes  fes  créatures.  Or  je  corn* 
prens  bien  que  Mahomet  a glorifié  Dieu  en 
le  diftinguant  de  tous  les  autres  êtres  : mais 
on  ne  comprendra  jamais  comment  Jefus- 
Chrift  a glorifié  Dieu  , lorfque  fon  langage 
& celui  de  fes  Difciples  ne  femblent  tendre 
qu’à  confondre  une  fimple  créature  avec  le 
Dieu  fouverain.  Il  eft  certain  que  ces  expref- 
lîons  qui  attribuent  à la  créature  les  carac- 
tères de  la  gloire  du  Créateur  , font  vérita- 
blement facrileges.  Je  foûtiens  même  que 
quand  elles  pourroient  recevoir  un  fens  qui 
ne  foit  pas  impie,  il  fuffit  qu’elles  foient  équi- 
voques , & qu’elles  puififent  être  expliquées 
au  préjudice  de  la  gloire  de  Dieu  , pour  les 
faire  condamner.  Car  lî  dans  le  commerce 
de  la  vie  civile, on  trouveroit  criminel  un  lan- 
gage équivoque  qui  pourroit  être  expliqué 
aux  dépens  du  fervice  du  Souverain  j & fi 
dans  les  occafions  où  l’autorité  royale  eft  ir>- 
tereftee  , on  regarde  le  filence  & les  équivo- 
ques de  ceux  qui  s’expriment  d’une  maniéré 
ambiguë  , lors  qu’il  faut  parler  clairement 
pour  la  gloire  de  fon  maître , comme  autant 
de  crime  dfv  leze-Majefté  : n’a  t on  pas  rai- 
lon  d’accufer  d’im pieté  & de  blafphême 
i’ambiguité  Se  les  équivoques  dont  il  s’agit 
ici , quand  il  n’y  auroit  rien  que  cela  ? Mais 
il  faut  s'arracher  les  yeux  > pour  ne  poitri 


de  Jefus- Chrijî. 

voir  qu’il  y a plus  que  de  l'ambiguité  & des 
équivoques  dans  un  langage  ^qui  n'étant 
qu  une  perpétuelle  aplication  des  caraéteres 
de  lagloire  du  Dieu  fouverain  à Jefus-Chrift, 
ji'eft  qu'une  continuelle  profanation  , fi  Je- 
fus-Chrift n’eft:  pas  d'une  même  elfence 
avec  lui. 

^Ainfî^  fi  nous  fupofons  que  Jefus-Chrift 
n'eft  qu'une  fimple  créature  , il  s’enfuit  clai- 
rement que  Mahomet  qui  n'a  eu  rien  plus  à 
cœur  que  de  faire  recevoir  ce  principe,  a 
parle  conformément  à la  vérité,  à la  pru- 
dence, à la  charité  & à la  pieté:  au  lieu 
que  Jefus-Chrift:  aura  parlé  d'une  maniéré 
fauffe , imprudente,  cruelle  envers  nous, 
impie  envers  Dieu  , fi  l'on  ofe  parler  ainfi  : 
différence  qui  n'eft  point  petite,  mais  tout- 
a-fait  extrême. 

Si  nous  fupofons  au  contraire  , que  Jefus- 
Chrift  foit  d'une  même  elfence  avec  le  Dieu 
fouverain  , il  eft  clair  que  Jefus-Chrift:  a 
parlé  conformement  à la  vérité  , lors  qu'il 
s'eft  attribué  les  noms,  les  titres  & les  ou- 
vrages de  Dieu  : il  a parlé  d'une  maniéré 
très-fage  s puis  qu’il  a employé  les  expref. 
fions  qui  étoient  le  plus  capable  de  nous  fai- 
re connoître  ce  grand  principe  : il  a parlé 
avec  charité  ; puis  qu'il  n'a  pas  voulu  nous 
Jailfer  ignorer  une  vérité  fi  necelfaire  : il  a 
parlé  d’une  maniéré  très  convenable  à la  pie- 
té ; puifque  nous  ne  pouvons  manquer  à ce 
que  nous  devons  à Jefus-Chrift  , fans  offen- 
fer  Dieu  même  , s'il  eft  vrai  que  Jefus- 
Chrift  foit  d’une  même  elfence  avec#ieu. 

Mahomet  au  contraire  dans  cette  fupofi- 
tion, n'aura  parlé  ni  conformément  à la  véri- 
té , puis  qu’il  aura  foûtenu  que  Jefus-Chrift 
tfeft  pgiflt  çç  qu'il  eft  en  effet , ni  confor- 


4<5  Traité  de  la  Divinité 

mément  au  deftein  qu'il  dit  avoir  de  glori- 
fier Dieu , puis  qu'en  faifant  tort  à Jefus- 
Chrift  , on  en  fait  à Dieu  même  ; ni  con- 
formément à la  charité , puis  qu’il  enfeigne 
aux  hommes  à blafphêmer  contre  Jefus- 
Chrift  j & les  engage  par- là  dans  la  mort,; 
ni  conformément  à la  pieté,  puis  qu'il  ne 
peut  interefler  la  gloire  de  Jefus-Chrift  fans 
interelfer  celle  de  Dieu , fupofé  que  Jefus- 
Chrift  foit  d'une  même  elfence  avec  lui. 

Il  eft  facile  de  juger  , fi  c'eft  le  fentiment 
de  ceux  qui  croient  que  Jefus-Chrift  efi  une 
fimple  créature^,  & duquel  on  tire  des  con- 
féquences  fi  affreufes , qui  doit  être  regar- 
dé comme  véritable  ; ou  fi  c'eft  le  fentiment 
qui  établit  la  confubftantialité  de  Jefus-Chrift 
avec  fon  Pere  , d'où  il  coule  des  cosfeqtien- 
ces  fi  raifonnabîes  , qui  doit  être  reçu  com- 
me orthodoxe. 

Au  refte  il  n'y  a gueres  d'objeérions  que 
l'on  puiife  faire  contre  tous  ces  principes , 
aufqueües  il  ne  nous  foit  bien  facile  de  ré- 
pondre. 

Car  fi  l’on  dit , que  Mahomet  eft  coupa- 
ble de  n'avir  pas  eu  d’aflez  grandes  idées 
de  Jefus-Chrift  : il  eft  aifé  de  répondre  , 
que  le  préjudice  qu'il  a fait  à la  Religion  à 
eet  égard,  eft  très- petit , auprès  de  l'avanta- 
ge qu’il  lui  a procuré , en  détruisant  les  idées 
exceflîves  que  les  hommes  s’étoient  fait  du 
Fils  de  Marie.  Car  fe  reprefenter  une  créatu- 
re moins  excellente  qu'elle  n'eft  en  effet , 
rieft  pas  un  grand  malheur , fur-tout  Jorf- 
que  cetrç  J créature  étoit  devenue  l'idole  des 
hommes.  Mais  aprendre  à ne  pas  confondre 
la  créature  , avec  le  Créateur,  eft  le  chef- 
d'œuvre  de  la  pieté  & de  la  Religion.  Maho- 
met a regardé  Jefus-Chrift  comme  un  i mpie 

homme  : 


de  Je  fus  - Chrijî.  4ï 

homme  : mais  Mahomet  a regardé  J.  C, 
comme  étant  l’envoyé  de  Dieu  ; & c’elt 
principalement  fous  cette  nation  que  nos 
adversaires  veulent  que  nous  le  confinerions. 
Au  fonds  ; quand  Mahomet  abolit  une  ido- 
lâtrie déteftabie  j & que  par -là  ilëleveîe 
Dieu  fouverain  autant  que  ks  hommes  l’a- 
voient  abaiffé , il  faut  compter  pour  rien 
ce  petit  défaut , qui  confiée  à ne  pas  élever 
affez  Jefus  Chrill.  On  peut  dire  même  que 
l’abaiffement  de  Jefus  Chrift  , fimple  hom- 
me ou  fimple  créature  , feroit  très-julle  6c 
très- légitimé  , s’il  fervoit  à glorifier  ou  à éle- 
ver le  Dieu  très-haut. 

Si  l’on  obje&e  en  fécond  lieu  , que  quand 
il  feroit  vrai  que  Mahomet  auroit  quelque 
avantage  fur  Jefus-Chrifi  à certains  égards  , 
cela  n’empêcheroit  pas  que  Jefus-Chnil  n’en 
eût  d’autres  bien  plus  grands  encore  à d’au- 
tres : nous  répondrons  , que  ce  qu’il  peut  y 
avoir  de  plus  effentiel  8c  de  plus  important 
dans  la  .Religion  , regarde  la  gloire  de  Diet* 
& le  faîutdes  âmes  , puifque  ce  font  ici  les 
deux  grandes  fins  de  cette  Religion.  De  for- 
te qu’étant  évident  que  Mahomet  a mieux 
réiifîl  que  Jefus  -Chriil  dans  le  delïein  d’éle- 
ver Dieu  & de  le  glorifier , & de  défendre 
ks  hommes  de  l’idolâtrie  qui  e.ft  contraire  à 
leur  falut  , comme  nous  l’avons  fait  voir  :: 
il  s’enfuit  que  Mahomet  elf  en  effet  préfé- 
rable à Jefus  - Chritf.  Je  paffe  plus  avant  5. 
& je  dis  que  fi  le  principe  de  nos  adverfai- 
res efi  véritable  , Jefus-Chrifi  ôt^  Dieu  fai 
gloire,  & que  Mahomet  la  lui-rencr 
. Si  l’on  dit , que  Mahomet  a fait  fembîant 
d’avoir  dans  le  cœur  le  defîr  d’avancer  1& 
gloire  de  Dieu  , qu’il  n’y  avoit  pas  en  effet  r. 
on  répond  , que.  félon  la.maxime.  de  Jefuasr 
Tome.  Xlk 


4t  Trahi  de  la  Divinité 

Chrift  » on  reconnoît  les  Douleurs  à leurs 

fruits. 

Si  l'on  objedle  , que  Mahomet  n'a  point 
fait  de  miracles , nous  dirons  , qu'il  r/eft. 
pasefientiel  à un  Prophète  véritable  de  fai- 
re des  miracles , comme  cela  paroît  par  l'e- 
xemple de  Jean-Baptifte  ; & qu'au  relie  la 
Loi  nous  apprend  à juger  non  de  la  doctrine 
par  les  miracles  5 mais  des  miracles  par  la 
do&rine. 

Si  l'on  dit  , que  Je  fus  - Chrift  avoit  été 
prédit  par  les  oracles  des  Prophètes  j & que 
Mahomet  ne  peut  fe  vanter  de  cet  avanta- 
ge : c'cfr-cela  même  qui  augmente  l'em- 
barras de  nos  adverfaires.  Car  peut  - on^ 
comprendre  que  les  anciens  oracles  n'ayent 
point  prédit  la  venue  de  Mahomet  qui  dé- 
truit l'idolâtrie  dans  les  plus  belles  & plus 
conliderabies  parties  de  l'Univers  : & qu'ils, 
ayent  annoncé  la  venue'  de  celui  qui  devoir, 
être  l'idole  des  Chrétiens  pendant  plulîeurs. 
jGécles  , &:  qui  par  les  exprelEons  & celles 
de  fes  Difciples  devok  donner  lieu  à la  plus- 
horrible  & plus  monftrueufe  idolâtrie  qui. 
fût  jamais  ? n’eft  ce  pas  une  belle  matière 
de  joie  que  la  venue  & le  miniilere  d'un 
homme  qui  devoit  s'égaler  & fe  confondre.' 
avec  le  Dieu  fouverain  , pour  être  ainfi  cé- 
lébrée par  un  Prophète  : Leve-  tôt  & fois  illu- 
minée. Car  ta  lumière  efi  venue  , & la  gloire  fe. 
i’Eternel  s’eft  élevée  fur  tôt,. 

Si  l’on  dit , que  la  Morale  de  Jefus-Chrift 
furpaife  celle  de  Mahomet  : on  demandé' 
quelle  plit  être  cette  morale  qui  n'empêr 
chepasles  Chrétiens  d'être  coupables  d'im- 
pieté & de  blafphême  , ni  Mahomet  d'être 
plus  charitable  & plus  zélé  pour  la  gloire 
ïe  Dieu  que  Jefus  Chrift.  Certainement  û 


dé  Jefus  - Chrîfi.  4* 

Jefus-Chrift  n’eft  point  d'une  meme  enesce 
avec  le  vrai  Dieu , c’eft  une  dourine  d’im- 
pieté , plutôt  qu’une  do&rine  de  pieté  , que 
la  Religion  Chrétienne. 

Si  l’on  dit  que  Mahomet  a agi  par  poli- 
tique j au  lieu  que  Jefus  - Chrifi  a agi  par 
perfuafion  , nous  demandons  en  qui  on  re- 
marque le  plus  de  caraéteres  de  i’efprit  du 
monde , ou  en  un  homme  qui  s’attribue  tous 
les  cara&eres  les  plus  eftentiels  de  la  gloire 
de  Dieu  fans  l’être  véritablement , tel  qu’éft 
Jefus-Chrift  s ou  en  un  homme  qui  ne  fe 
propofe  rien  de  plus  effentiel  dans  J’établif- 
fement  de  fa  Religion,  que  d’élever  & de 
glorifier  le  vrai  Dieu , en  montrant  qu’on 
ne  lui  doit  point  aflbcier  une  fimple  créa- 
ture. 

Si  l’on  obje&e , que  Mahomet  Rate  la 
chair  & le  fang , en  promettant  un  Paradis 
charnel  & des  délices  groflteres  : nous  n’a- 
vons y fans  examiner  fi  les  Difciples  de  Ma- 
homet ne  fpiritualifent  pas  leur  Alcoran  , en 
prenant  ces  exprelïions  groflïeres  dans  un 
lens  myftique  & fpirituel , comme  c’eft  la 
vérité  , nous  n’avons  qu’à  répondre  en  tout 
cas , que  les  vices  qui  naiflfent  des  affections 
de  la  chair  & du  fang  , ne  font  pas  fi  dange- 
reux que  ceux  qui  naififent  de  l’orgueil  &:  de 
l’impiété  de  l’efprit,  & qu’ainfi  ja  Morale  de 
Mahomet  feroit  encore  , à cet  égard  , moins 
dangereufe  que  la  doétrine  de  Jefus-Chrift. 

Enfin  j tandis  qu’on  fupofera  que  Jefus- 
Chrift  a donné  lieu  à l’idolâtrie  Chrétienne  s> 
en  parlant  comme  il  a fait  ,&  que  Mahomet 
au  contraire  a aboli  cette  idolâtrie  , on  trou- 
vera que  les  avantages  que  Jefus-Chrift  peut 
avoir  fur  Mahomec , font  très-petits  , & les* 
avantages  que  Mahomet  a.  fur  Jefus-Chrift-» 

B ijt 


*44  traité  de  la  Divinité 

très- confidérab les , parce  qu'il  n'y  a pas  rien 
de  plus  effeniiel  dans  la  Religion  que  de  glo- 
rifier Dieu. 

Ce  qui  commence  a nous  faire  voir , que 
la  vérité  de  la  Religion  Chrétienne , & la 
Divinité  de  nôtre  Seigneur  Jefus-Chrift  font 
fi  eflfentiellement  jointes  , qu'on  ne  peut  éta- 
blir l'une  fans  jufiifier  l'autre , ni  détruire 
celle  ci  fans  renoncer  à celle  - là.  Mais  on  le 
montrera  beaucoup  plus  clairement  & plus 
fortement  encore  dans  la  fuite  de  cet  Ou- 
vrage. 

II.  section. 

Où  l'on  fait  voir  que  fi  Jésus-Christ 
n'étoit  pas  le  vrai  Dieu  d'une  même 
cfïènce  avec  fon  Pere , le  Sanhédrin 
auroit  fait  un  adte  de  Juftice  en  le  fai- 
fant  mourir,  ou  du  moins  que  les 
Juifs  auroient  bien  fait  enfuite  de  s'en 
tenir  à cette  fentence. 

CHAPITRE  I. 

fremiere  preuve  tirée  de  ce  que  Jefus-Chrift  a 
pris  le  nom  de  Dieu.. 

COmme  le  fèntimentdéceux  qui  croyent 
que  JefuSrChrift  eft  un  fimple  homme  5 
ou  mêmd  une  fimple  créature  > va  à.  confa»» 
crer  la  Religion  Mahometane , il  tend  auift 
à juftifier  les  Juifs  du  plus  execrable  parricir 
de  qui  fût  jamais  ni  commis  , ni  conçu  , qui 
eft  le  meurtre  de  Jefus-  Çbrift  noire  Saur 


de  Je/us  - Chrîfî.  4-ç 

En  effet , pour  juftifier  parfaitement  les 
Juifs  à cet  égard  , il  ne  faut  que  montrer 
premièrement  que  le  Sanhédrin  a eu  droit 
déjuger  Jefus-Chrift  : en  fécond  lieu,  qu'il 
a eu  raifon  de  le  condamner  de  blafphême  : 
pour  un  troifiéme  , qu'il  a eu  droit  de  Je 
faire  mourir  : & enfin  , que  les  Juifs  ont  eu 
raifon  de  s'en  tenir  à la  femence  de  leur  San- 
, hedrin  ,.  & de  rejetter  la  prédication  de  ceux, 
qui  leur  ont  propofé  de  croire  en  ce  Cruci- 
fié. Or  iL  effc  certain  que  ces  quatre  propo 
fitions  font  véritables,  s'il  eft  vrai  que  Je- 
fus-Chrift foit  un  fimple  homme  , ou  une 
fimple  créature  % & non  pas  le  Dieu  fou- 
verain. 

Pour  le  droit  que  l'on  a eu  de  juger  Je- 
fus-Chrift , il  eft  inconteftable  ; puifque  le. 
Sanhédrin  étoit  un  Confeil  établi  de  Dieu- 
même  , & qu'il  connoiffoit  géneralemenr 
de  toutes  les  affaires  capitales  qui  regar.- 
doient  la  tranquilité  de  l'Etat,  ou  laconfer- 
vation  de  ^ Religion. 

U n’eft  pas  moins  certain  qu'on  a eu  Je 
droit  de  le  faire  mourir,  s'il  a été  convaincu* 
de  blafphême  & derejetter  la  prédication 
de  fes  Apôtres , fi  on  l'a  fait  mourir  avec 
Juftice.  Ainfi  la  difficulté,  confifte  unique- 
ment àfçavoir , fi  Tors  a pû.  le  convaincre 
de  blafphême.  Il  n'eft  plus  fur  la  terre.  Les 
Juifs  ne  peuvent  point  inftruire  le  procès  de 
nouveau  en  le  mettant  fur  la  fellete  : mais 
il  leur  fera  facile  de  connoître  fa  doctrine 
dans  les  Ecrits  de  fes  Duciples  $üi  nous 
l'ont  confervée.  En  effet  le  témoignage  que 
Jefus-Chrift  rend  de  lui- même, doit. être  corif 
fondu  avec  celui  que  fes  Difciples  rendent 
de  lui  j puifque  tout  le  monde  convient, 
qujls  ont  parlé  par  l'ordre  & par  l'efgrk.dç; 


4^  Traité  de  la  Divinité 

Or  il  paroît  que  les  Ecrits  de  Tes  ©ifcipîes  s 
».  Que  Jefus-Chrift  a été  appelle  Dieu  : t. 
Qu’on  lui  a attribué  les  vertus  de  Dieu  ; hon- 
neur qui  n’avoit  jamais  été  rendu  qu’à  Dieu  : 
3.  Qu’il  fe  fait  adorer  : 4.  Qu’on  l’a  fait 
égal  à Dieu  : 5.  Qu’on  lui  a attribué  les 
oracles  de  l’Ancien  Teftament,qui  expriment 
la  gloire  deDieu  5 & il  eft  évident  par  la 
lumière  naturelle , que  tout  cela  ne  peut  fe 
dire  d’un  limple  homme , ni  d’une  limple 
créature  , fans  un  bîafphême  manifefte. 

Mettons-nous  pour  un  moment  en  la  pla* 
ce  des  Juifs  de  nos  jours , & voyons  li  fu- 
pofé  que  le  principe  de  nos  adverfaires  eft 
véritable  , nous  ne  ferons  pas  obligez  de 
perfeverer  dans  nôtre  incrédulité. 

Pour  fortir  hors  de  cet  état  , il  faudroit 
de  deux  chofes  l’une  : ou  que  nous  pûfîions 
nous  perfuader  que  Jefus  - Chrift  ne  s’eft 
point  apellé  Dieu,  qu’il  ne  s’eft  point  fait 
adorer  , qu’il  n’a  point  prétendu  être  égal  à 
fon  Pere,  & qu’il  ne  s’eft  point  appliqué , oü 
qu’il  n’a  point  permis  qu’on  lui  appliquât  les 
©racles  de  l’Ancien  Teftament,qui  expriment 
la  gloire  de  l’Etre  fouverain  : ou  bien  il  faut 
fe  perfuader  qu’un  limple  homme  peut  fans 
impiété  porter  le  nom  de  Dieu  avec  l’idée 
que  cet  augufte  nom  renferme  , & la  gloi- 
re & le  culte  qui  fuivent  cette  idée. 

Le  premier  n’eft  point  poffible.  Jefus-Chrift 
eft  apellé  Dieu  dans  les  Ecrits  des  Apôtres. 
Il  eft  nommé  le  grand  Dieu.  Thomas  lui 
dit  apre^la  réfurreélion , Mon  Seigneur  & mon 
'Dieu  ! Saint  Jean  commence  ainlï  fon  Evai>- 
g: le  : Au  commencement  éioit  lu  Parole  , & la 

Farole  étoit  Dieu.  Saint  Paul  l’apelle  , Dieu  ma- 
nifejlê  en  chair  , & juftifié  en  efprit.  Il  n’impoiv 
seau,  refte  que  ce  foit  en  Grec  ou  en  Hfc* 


de  Jefuî  - Chrrfî.  47 

t>reu  que  ce  nom  foit  donné  à Jefus  - Chrift.. 
Chacun  f$ait  que  dans  quelque  langue  que 
ce  foit , ce  nom  exprime  la  gloire  d'une  ef- 
fençe  élevée  au- deflus  de  la  nôtre.  D’aHîeurs 
on  ne  |>eut  douter  que  les  Apôtres  n'attri- 
buënt  a Jefus-Chrift  tous  les  noms  de  Dieu 
eonfacrez  dans  l’ufage  delà  langue  fainte  , 
puis  qu'ils  lui  attribuent  tous  les  oracles  ou 
il  efr  parlé  du  Dieu  fouverain. 

Ileft  bon  de  remarquer  ici , que  ces  cinq 
chefs  de  l'accufation  que  les  Juifs  peuvent 
former  contre  Jefus-Chrift  j fe  foutient  mu- 
tuellement. On  ne  peut  douter  que  Jefus- 
Chrift  ne  s'attribue  le  nom  de  Dieu  ; puis= 
qu'il  fe  fait  adorer.  On  ne  peut  pas  douter 
qu’il  ne  fe  falTe  adorer  dans  un  fens  propre- 
ment dit  , puis  qu’il  fe  fait  nommer  Dieu* 
On  ne  peut  difconvenir  que  ce  nom  ne  lui 
foit  attribué  entant  qu'il  exprime  la  gloire 
de  Dieu  , puis  qu'on  ne  fe  contente  point 
de  lui  donner  ce  nom  , mais  qu'on  le  lui 
attribue  avec  l' idée  des  perfections  que  ce 
grand  nom  renferme  , & même  qu'on  le 
fait  égal  à Dieu  , après  lui  avoir  attribué 
les  perfections  divines.  On  ne  peut  nier 
qu’on  ne  le  fafle  égal  à Dieu  } puisqu’on  lui 
applique  des  oracles  qui  parlent  du  Dieu, 
fouverain  , qui  ne  parlent  que  du  Dieu  fou- 
vesain , & qui  expriment  les  caraéteres  de 
fa  gloire  efifentielle.  Mais  il  faut  confîderer 
toutes  chofes  dans  le  détail. 

Chacun  {çait  que  nous  nous  faifons  natu- 
rellement un  fcrupule  de  prendre  1 Jnom  de 
; Dieu  ; & l’on  demande  d'abord  d'où  vient: 
cette  répugnance  : fi  c'eft  du  refpeCt  que  nous 
avons  pour  la  Divinité  j ou  de  quelque  au- 
tre principe.  Si  c’eft  de  quelque  autre  prin- 
cipe, qu’on  nous  marque  ce  principe-  là.  SI: 


48  Traité  de  la  Divinité 

e’eft  du  refped  que  nous  avons  pour  la  Di- 
vinité , je  demande  encore , fi  c’eft  du  re£ 
pedt  que  nous  devons  à l'Etre  fouverain  j oa 
du  refipecï  que  nous  avons  pour  quelque  Di- 
vinité fubalterne.  Ce  n’eft  pas  du  refpeâ:  qui 
eft  dû  à quelque  Divinité  fubalterne  : car  fi 
cela  étoit , il  s’enfuivroit  que  ceux  qui  n’ont 
point  reconnu  la  Divinité  fubalterne  , n’ont 
point  du  faire  difficulté  de  prendre  le  nom 
de  Dieu  : ce  qui  feroit  rempli  d'extrava- 
gance. Que  fi  c’eft  le  refpeét  que  nous  avons 
pour  le  Dieu  fouverain  qui  fait  que  nous 
refufons  de  prendre  le  nom  de  Dieu  , il 
s’enfuit  qu’en  prenant  ce  nom  , nous  cro- 
yons faire  tort  à l’Etre  fouverain  ; & qu’ainfi 
il  faut  que  nous  foyons  perfuadez  que  ce 
nom  foit  propre  à i’Etre  fouverain  : & fi 
nous  croyons  que  ce  nom  eft  propre  & con- 
facré  à l’Etre  fouverain , nous  ne  pouvons 
regarder  que  comme  un  impie  celui  qui 
fans  être  le  Dieu  fouverain , ofe  prendre  ce 
nom. 

Et  en  effet  le  nom  de  Je  fus  - Chrift , celui 
de  Sauveur  ou  Rédempteur  du  monde  , n’eft 
alfûrément  pas  plus  confacré  au  Fils  de  Ma- 
rie, que  le  nom  de  Dieu  eft  confacré  à 
l’Etre  fouverain.  Car  comme  jufqu’ici  per- 
fonne  n’a  ofé  donner  ce  nom  à un  autre 
qu’au  Fils  de  Marie  parmi  lés  Chrétiens  : 
auffi  perfonne  n’avoit  ofé  donner  le  nom  de 
Dieu  à un  autre  qu’au  Dieu  fouverain  par- 
mi les  Juifs.  Et  comme  les  Chrétiens  n’en- 
tenden{j’as  plffiôtcet  adorable  nom  > Jefus- 
Chrift , qu’ils  fe  repreentent  cet  homme 
£aint  & divin  qui  a été  conçu  dans  le  fiein 
de  Marie  : de  même  on  ne  prononçait  pas 
plutôt  l’augufte  Nom  de  Dieu,  ou  celui 
qui  répond  àceluirci , que  les  Juifs  avaient 

l'idée 


de  Je  fus  - Ckrift.  49 

l'idée  de  ce  grand  Dieu  qui  a créé  les  Cieux 
& ia  terre.  Comme  donc  un  homme  qui 
prétendroit  aujourd'hui  le  nom  de  Jefus- 
Chrid  fans  l’être  véritablement , & qui  vou- 
droit  être  adoré  comme  nôtre  Sauveur  , fe- 
roit  judement  condamné  de  blafphême  : on 
foûtient  qu’un  homme  qui  a pris  le  nom 
de  Dieu  fans  être  le  Dieu  fouverain  , peut 
être  jullement  condamné  d'impieté.  Il  ne 
fervira  de  rien  de  dire  , que  quoique  Jefus- 
Chrid  ait  pris  le  nom  de  Dieu  , il  a pour- 
tant fait  entendre  qu'il  n’étoit  point  le  Dieu 
fouverain.  Car  premièrement  il  eft  faux,  que 
Jefus-Chrid  ait  donné  à entendre  , du  moins 
comme  il  falloir  , qu'il  n'étoit  point  le- 
Dieu  fouverain.  Le  contraire  paroît  évidem- 
ment de  fon  langage  & de  fa  conduite.  Car 
s'il  n'ed  pas  le  Dieu  fouverain , pourquoi 
prend-il  un  nom  propre  & coni atré  au  Dieu 
fouverain  ? S'il  n'ed  pas  le  Dieu  fouverain  , 
comment  fe  fait- il  rendre  l'adoration  , qui 
ed  un  hommage  ou  cuite  propre  au  D;eu 
fouverain  ? Je  réponds  en  fécond  lieu  , que 
comme  ce  feroit  une  impiété  à un  homme 
qui  fe  reeonnoîtroit  n'être  point  Jefus-Chiid, 
de  prendre  les  noms  & les  qualitez  de  Je- 
fus  - Chrid  j & de  prétendre  a-u  culte  qui 
n'ed  dû  qu'à  xe  divin  Sauveur  : c'ed  une 
impiété  tout  de  même  à un  hpmme  qui 
n'elt  pas  le  Dieu  fouverain  , de  prendie  les 
noms  & les  qualitez  du  Dieu  fouverain  , Sc 
en  fe  faifant  adorer  , fe  faire  rendre  un  hon- 
neur qu'on  n'avoit  accouumé  de  rendre 
qu'au  pieu  fouverain.  ^ 

. Suppolons  que  Moïfe  revenant  de  la  fain- 
te  Montagne  , <ic  ayant  la  face  toute  ref* 
plendiflante  par  le  commerce  qu'il  venoit 
d’avoir  avec  Dieu,  eût  ofé  prendre  le  nom 
Tome  l U,  £ 


5©  Traité  de  la  Divinité 

de  Dieu  , qu'il  fe  fût  attribué  ce  qui  ne  con^ 
Venoit  qu’à  l'Etre  fouverain  , & qu'il  eûc 
voulu  être  adoré  du  peuple  ; je  veux  qu’a- 
vec cela  il  eût  été  diftinélement  connu  pour 
n'être  qu'un  fimple  homme  : je  foutiens  que 
le  peuple  d'Ifraël  auroit  été  bien  fondé  à 
réjetter  Moyfe  comme  un  féduéteur  , fans 
confiderer  la  gloire  de  fes  miracles  fi  grands 
& fi  fenfibles.  Car  Moyfe  auroit  donné  & dé^ 
truit  la  Loi  tout  à la  fois*  Il  auroit  ordon- 
né au  peuple  de  la  part  de  Dieu  , de  n'avoir 
point  d'autres  Dieux  devant  fa  face  : & cepen- 
dant il  fe  feroit. lui* même  mis  en  la  place  de 
Dieu.  Que  fi  les  Juifs  auroient  bien  fait  de 
rejetter  Moyfe  fe  difant  Dieu  : il  femble 
qu'on  foit  de  même  obligé  de  rëconnoître  , 
que  les  Juifs  qui  compofoient  le  Sanhé- 
drin , n’ont  pu  s’empêcher  de  condamner 
Jefus-Chrifl:  à la  mort  pour  caufe  de  blafi- 
phême , quand  Jefus  - Chrift  a voulu  , ou 
feulement  permis  qu'on  le  traitât  de  Dieu. 

Car  quand  il  s'agit  d'ufurper  les  noms  &: 
la  gloire  de  Dieu  ; ni  les  miracles  , ni  la  di- 
gnité prétendue  de  la  perfonne  accufée  de 
faire  ce  larcin»  ne  doivent  être  comptez 
pour  rien.  Non  les  miracles  : parc£  que  les 
miracles  ne  peuvent  jamais  faire  recevoir 
un  blafphême  5 mais  qu'a*  contraire  un 
blafphême  doit  faire  rejetter  les  miracles. 
Non  la  dignité  de  la  perfonne  qui  fait  cette 
ufurpation  : car  le  larcin  de  la  gloire  de 
Dieu  , n'eft  que  plus  odieux  , lors  qu'il  eft 
fait  par  une  perfonne  excellente. 

Si  unCyere  de  famille  s'avife  de  prendre  la 
qualité  de  Roi , fous  prétexte  qu'il  a quel- 
que autorité  fur  fes  enfans  ; qu’il  la  pren- 
ne plufieurs  fois  fans  reftriélion  , fans  adou- 
ciifcjnem j & fur-tout  qu’il  veuille  être  trai* 


de  Je  fus  - Chrifî.  fT 

té  en  Roi , il  eft  fans  doute  fort  coupable* 
Mais  le  crime  fera  plus  grand  , fi  c’eft  un 
Magiftrat  qui  ufurpe  ce  nom  parmi  fes  con- 
citoyens ; parce  que  cet  attentat  devient 
alors  d'une  plus  dangereufe  conféquence. 
Le  crime  fera  plus  grand  encore  , fi  c’eft  un 
Gouverneur  de  Province  ; & plus  grand  en- 
fin à proportion  que  la  perfonne  eft  élevée 
•en  dignité. 

Ainfi  le  nom  de  Dieu  étant  confacré  par 
un  ufage  très-ancien  & très- fai  nt, à reprefên- 
ter  le  Dieu  qui  a fait  les  Ci  eux  & la  Terre  , 
on  peut  dire  que  bien  loin  qu'on  puiffe  jus- 
tifier le  procédé  de  ceux  qui  le  donnent  à 
un  autre  , en  difant  que  c’eft  à une  créature 
noble  & excellente  qu’on  l’attribué  , qu’au 
contraire  cela  même  augmentèrent  à cet 
'égard  le  blafphême  Sc  l’impiété. 

Au  refte  il  eft  bon  de  remarquer  , que  le 
Nom  de  Dieu  en  nôtre  langue, & celui  de 
en  Grec, répondent  à ces  noms  auguftes  & vé- 
nérables que  Dieu  s ecoit  impofés  dans  l’An- 
cien Teftament.  Noms  qui  doivent  être  ia- 
crez  , premièrement  parce  que  c’eft  Dieu 
lui- même  qui  fe  les  eft  impofés  j en  fécond 
lieu  , parce  qu’ils  dillirrguent  ce  grand  D eu 
de  fes  créatures.  U y en  a un  qui  lignifie  , 
Celui  qui  efi  fuffiOint , pour  marquer  que  les 
autres  ont  befoin  de  Dieu  , mais  que  Dieu 
n’a  pas  befoin  du  fecours  des  autres  pour 
être  parfaitement  fa  tnt  & heureux.  U y en 
-a  un  autre  qui  marque  , Je  fuis  ou  je  fuis  ce- 
lui qui  fuis  : pour  marquer  & que  Dieu  eft 
eftentiellement  & par  lui-même^,  &r  que 
Dieu  n’eft  pas  comme  les  créatures  corn* 
pofées  en  partie  d’être  , & en  partie  de 
néant,  &■  qu’il  eft  éternel  & ne  celfera  ja- 
mais d’être.  Il  y en  a d’autres  qui  emportent* 


% i Traité  de  la  Divinité 

Celui  qui  eft  le  Juge  ou  le  fondement  de  toutes 

chofes , &c. 

Èc  il  eft  remarquable  que  tous  ces  noms 
enferment  une  éminence  de  gloire  & de 
perfections,  qui  eft  telle,  qu'ils  ne  peuvent 
jamais  convenir  qu'à  l'Etre  fouverain.  Car 
on  ne  peut  point  dire  d'une  créature  , qu’el- 
le eft  le  fondement  de  toutes  chofes  , qu'elle 
eft  par  elle- même  , ou  qu'elle  fera  infailli- 
blement , &c. 

Or  il  eft  remarquable  qu'il  y a dans  la 
langue  du  nouveau  Teftament  deux  noms 
qui  expriment  ce  qui  avoir  été  lignifié  par 
ces  noms  divers  , qui  font  celui  de  Sios  & de 
xhptos  employez  & par  les  Septante  , & par 
les  Apôtres  mêmes , pour  rendre  les  noms 
que  Dieu  s'attribua  dans  les  oracles  de  l'An- 
cien Teftament  : mais  deux  noms  qui  font 
aufli  tellement  propres  & confacrez  à Dieu  , 
que  nous  ne  voyons  point  d'exemple  de  gens 
qui  fe  les  foient  donnez  fous  la  nouvelle  dit 
penfation. 

Et  certainement  il  ne  faut  pas  s'imaginer, 
que  les  noms  que  Dieu  s'eft  confacrés  fous 
le  nouveau  Teftament , foient  moins  facrez, 
& lui  foient  moins  propres  , que  ceux  qu'il 
s'eft  impofés  fous  l'Ancien.  Car  s’il  étoit 
néceffaire  que  Dieu  fût  alors  diftingué  de 
fes  créatures  ; & fi  c'eft  pour  cela  qu'il  prend 
des  noms  qui  expriment  la  gloire  qui  lui  eft 
la  plus  eftentielle  & la  plus  incommuniqua- 
ble  : il  n'eft  pas  moins  nécelfaire  que  Dieu 
foit  aujourd'hui  diftingué  de  fes  ouvrages. 
Au  contrée,  la  néceflité  eft  encore  plus 
grande  5 puifque  c’eft  ici  le  tems  marqué 
par  les  Prophètes  , ou  toutes  chofes  doivent  être 
abuijfées  , & ou  Dieu  doit  être  lui  feul  élevé, 

Çvmmç  donç  on  n’auroit  que  faire  de  cher-» 


de  Jefus  - Cbrift. 

cher  des  preuves  pour  convaincre  d’impieté 
& de  blafphême  un  homme  qui  fous  l’An- 
cien Teftament  auroit  ofé  ufurper  le  nom 
de  Jehova , avec  l’adoration  qu’on  rend  à 
l’objet  reprefenté  par  ce  nom  } ainfï  aulii  il 
n’y  a rien  qui  frape  davantage,  que  l’impiété 
de  celui  qui  ufurpe  aujourd’hui  le  nom  de 
Dieu  , & qui  prétend  à l’adoration  , qui  eft 
un  culte  qui  a toujours  été  attaché  à ce 
nom. 

En  effet,  le  blafphême  &:  l’idolâtrie  ne 
confident  pas  feulement  à s’attribuer  toute 
la  gloire  de  Dieu  , mais  encore  à s’en  attri- 
buer une  partie.  C’ed  ce  qu’on  peut  judi- 
fîer  par  des  exemples  inconteitables.  Lors 
qu’Herode  haranguant  le  peuple  , fut  frapé 
d’un  ulcéré  pour  avoir  permis  ces  acclama- 
tions , Voix  de  Dieu  & non  point  d'homme  : ni 
le  peuple  , ni  Herode  n’entendoient  afsûré- 
ment  point  que  tout  cela  fût  vrai  au  pied  de 
la  lettre.  Herode  ne  fe  croyait  pas  le  Dieu 
fouverain  : & le  peuple  ne  s’imaginoit  pas 
que  ton  Roi  eût  été  changé  tout  d’un  coup  en 
l’Etre  fuprême.  Cependant  fon  impiété  ne 
laiffa  pas  d’être  exemplairement  punie.  Ain- 
fi  il  ne  fervira  de  rien  pour  j'uftifier  Jefus- 
Chrid  de  blafphême  , s il  ed  tel  que  nos 
adverlaires  fe  l’imaginent  , de  dire  qu’il  fe 
déclare  homme  , qu’il  reconnoît-  que  fon 
Pere  ed  plus  grand  que  lui.  On  peut  être 
impie  fans  fe  dire  le  Dieu  fouverain  , com- 
me cela  paroît  par  l’exemple  ci  deffus  mar- 
qué : & fimpieté  & l’idolâtrie  aie  confident 
pas  feulement  à ufurper  touteTa  gloire  de 
Dieu  , elles  confident  aufii  à en  ufurper  une 
partie. 

Les  Juifs  qui  confiderent  toutes  ces  cho- 
es , n’ont-ils  pas  raifo  n de  s’attacher  à leur: 

L » j 


f4  Traité  de  la  Divinité 

Sanhédrin  } & de  prétendre  que  Jedis-Chîfffi 
nôtre  Sauveur  a été  jugement  condamné  à 
la  more  apiès  avoir  été  convaincu  de  biaf- 
phême  ? Et  que  pourront  répondre  nos  ad- 
verfaires  pour  iuiiitier  nôtre  MeiHe  ? Iis  di- 
ront une  feule  choie  ; car  il  n’y  a qu’une 
chofe  à répondre  : c’etl  qu’il  y a cette  diffé- 
rence entre  Ilerode  & Jefus  - Chriil  5 que  le 
premier  content  par  orgueil  qu’on  le  traite 
de  Dieu  contre  la  volonté  de  Dieu  j au  lieu 
que  Jefus-Chrift  ne  fe  nomme  Dieu , que 
parce  que  Dieu  le  veut  ainfi.  Mais  on  prêt 
fera  nosudverfaires  de  dire  en  quel  lieu  Dieu 
a déclaré  qu’il  vouloit  que  Jefus  - Chrift 
portât  ton  nom  : & alors  ils  feront  obligés 
de  répondre  de  ces  trois  chofes  l’une.  Ils 
diront  que  Dieu  Ta  déclaré  par  les  Prophè- 
tes , ou  qu’il  l’a  dit  par  la  bouche  de  fon. 
Fils , ou  qu’il  l’a  fait  entendre  par  le  mi- 
nittere  des  Apôtres.  Si  l’on  dit  que  Dieu  a 
déclaré  fa  volonté  à cet  égard  par  le  minif- 
tere  de  fon  Fils  : les  Juifs  demanderont  fi 
ce  n’eft  pas  là  ce  que  répondront  tous  les 
fédu&eurs  du  monde.  Ils  diront  que  Dieu 
leur  ordonne  de  prendre  les  qualitez  qu’ils 
prennent.  Mais  on  les  convaincra  de  men- 
fonge , & leurs  miracles  d’impollure , par 
cela  même  qu’ils  ufurpent  les  noms  & la 
gloire  de  Dieu.  Si  l’on  dit  que  Dieu  a dé- 
claré fa  volonté  à cet  égard  par  les  Apô- 
tres : on  tombe  dans  un  embarras  qui  n’efl 
pas  moins  ridicule.  Car  ceux,  qui  ont  con- 
damné Jefus  - Chriil , ne  condamnent  pas 
moins  lesVkpôtr es  , & ils  les  acculent  de 
blafphemer  , en  raviffant  à Dieu  fa  gloire 
pour  U donner  à un  autre.  Il  ne  relie  donc 
linon  qu’ils  difent , que  c’etl  par  le  minif- 
sere  des  Prophètes , que  Dieu  a fait  connoi- 


de  Jefus-Chrijî.  ff 

tre  la  volonté  qu'il  a que  Jefus-Chrift  por- 
te Ton  nom  , & qu*il  foit  adoré  des  autres 
créatures.  Mais  fi  nos  adverfaires  répondent 
cela  , ils  font  forcez  de  reconnoître  que 
Jefus-Chrift  eft  le  Dieu  fouverain.  Car  tous 
les  oracles  de  l'ancien  Teftament , qui  par- 
lent de  Jefus-Chrift  comme  d'un  Dieu , le 
confondent  avec  le  Dieu  fouverain  5 comme 
nous  l’avons  déjà  montré  en  partie  , & 
comme  nous  le  montrerons  ci-après.  Il  n'y 
a rien  de  fi  exprès  que  l'ordre  qui  eft  don- 
né à tous  les  Anges  de  l'adorer  : mais  il 
n'y  a rien  de  fi  vrai  aufii , que  c'eft  du  Dieu 
fouverain  qu'il  y eft  fait  mention.  Enfin» 
comme  les  Prophètes  ont  mille  & mille  fois 
déclaré  qu'il  n'y  avoit  qu'un  feul  Dieu  , qui 
étoit  le  Dieu  Créateur  du  Ciel  & de  la  terre  } 
il  eft  évident  que  celui  que  les  Prophètes 
traitent  de  vrai  Dieu  » eft  néceftairemene 
confondu  avec  le  Dieu  fouverain. 

Il  faut  bien  que  le  Dieu  que  nous  annon- 
cent les  Prophètes  comme  devant  venir  , 
comme  envoyant  fon  mdfager  devant  fa 
face  , comme  envoyant  fes  lerviteurs  pour 
dire  à Jerufalem  , Voici  ton  Dieu  ; il  faut 
bien  , dis- je , que  ce  Dieu  foit  le  même  Dieu 
qui  a fait  le  Ciel  & la  terre.  Car  deux  cho- 
fes  font  certaines.  La  première  çft  , que  fi  ce 
n'eft  pas  le  même  Dieu  , il  faut  qu'il  y ait 
deux  Dieux  dont  les  Prophètes  nous  par- 
lent. La  fécondé  eft  , que  la  Loi  & les  Pro- 
phètes ne  nous  enfeignent  rien  de  plus  ef- 
ientiel  que  ce. principe,  il  n'y  a qu'un  feul 
Dieu.  I 

Les  Juifs  ne  pouvoient  ignorer  une  vérité 
qui  fait  le  fondement  eflentiel  de  toute  leur 
Religion.  Ifaïe  ne  dit  autre  chofe.  Ainft  a 
dit  1‘ Eternel , le  Roi  a'iftaèl  > fon  Rédempeur  » 

E iiif 


Traité  de  la  Divinité 

l'Eternel  des  armées.  Je  fuis  le  premier , & je 
fuis  le  dernier,  il  n'y  a point  de  Dieu  fi  ce  n'efir 
moi.  Cela  veut  dire  , que  celui  - là  qui  eft 
Dieu  , peut  fe  nommer  Jehov a , le  Rédempteur 
ulfraèl , le  Dieu  des  armées  , le  premier  & le 
dernier  -,  mais  que  celui  qui  ne  poffede  point 
tous  ces  titres  , ne  peut  & ne  doit  point  être 
regardé  comme  Dieu.  Vous  voyez  com- 
ment les  Juifs  ont  raifon  de  s'attacher  à ce 
grand  principe  , qu'il  n’y  a qu'un  feul  Dieu  , 
& qu'autre  que  le  Dieu  fouverain,  ne  doit 
porter  ce  grand  nom.  Je  fuis  l'Eternel , dit- 
il  par  la  bouche  du  même  Prophète  , & il 
n'y  en  a point  d’aUtre  , il  n'y  » point  d'autre  Dieu 
que  moi.  Je  t' ai  ceint , bien  que  tu  ne  me  connufjet 
point,  afin  qu'on  tomoijje  depuis  le  Soleil  levant  , 
juf qu'au  Soleil  couchant , qu'il  n’y  en  a point  d'au- 
tre que  moi.  Je  fuis  l'Eternel , (y  il  n'y  en  a 
point  d3 autre  qui  crée  les  ténèbres  , Ô*  qui  forme 
la  lumière , qui  fait  la  paix , & qui  crée  L'ad- 
•uerfité.  C'efi  moi  l'Eternel  qui  fais  toutes  ces 
chofes.  Voyez  , je  vous  prie , avec  quel  foin 
le  Prophète  répété  cette  vérité  effentiellc  8c 
capitale , qu'il  n'y  a qu'un  feul  Dieu  , 8c 
qu'on  ne  doit  reconnoître  pour  tel,  que  celui 
qui  a créé  la  lumière , & qui  forme  les  té- 
nèbres. Vous , tous  les  bouts  de  la  terre  , dit  - il 
ailleurs,  regardez  vers  moi  , & foyez  fauvez. 
Je  fuis  le  Dieu  fort , & il  n'y  en  a peint  d'autre . 

C'eft  fur  ce  principe  , diront  les  Juifs , que 
nos  Peres  ont  jugé  votre  Melfie.  Il  s'ell  dit 
Dieu  , & nous  fçavons  qu'il  n'y  a qu'un 
feul  Dieu  quj  a créé  les  Cieux  8c  la  terre. 
Vôtre  Melllt  n'étant  point  ce  Dieu  , il  ne 
fçauroit  l’être  , pu ï! que  nous  fçavons  qu'il 
n'y  en  a point  d'autre.  lia  blafphemé. 

Quand,  les  Juifs  parleront  ainfi  , qu'au- 
rons-nous  s répondre  , fi  nous  fupofons  que 


de  Je  fus  - Chrîjt.  j 7 

Jefus-Chrift  eft  un  (impie  homme  , & que 
néanmoins  il  s’eft  dit  Dieu  ? Dirons  - nous 
que  c’eft  un  Dieu  équivoque  j qu’il  n’y  a 
que  le  Ton  de  cette  expreflion  qui  lui  con- 
vienne ? Non.  Car  fi  cela  étoit , Jefus- 
Chrift  ne  meriteroit  pas  mieux  qu’un  autre 
homme,  de  porter  le  nom  de  Dieu.  Dirons- 
nous  que  c’eft  ici  un  Dieu  métaphorique  ; 
& que  Jefus-Chrift  eft  dit  Dieu  , dans  le 
même  fens  qu’un  homme  extrêmement  bra- 
ve , appelîé  le  Roi  des  vaillans , porte  ce 
nom?  Mais  ce  qui  montre  que  Jefus  Chrift 
ne  fe  donne  pas  pour  un  Dieu  métaphori- 
que , c’eft  qu’il  fe  fait  adorer.  Quand  nous 
apellons  un  homme  extrêmement  brave , 
le  Roi  des  vaillans  r nous  ne  le  traitons  pas 
pour  cela  de  Majefté.  Outre  qu’on  n’a  pas 
accoutumé  de  prendre  un  nom  Simplement  » 
fans  correétif  & fans  adouciflement , lors 
qn'on  ne  peut  fe  l’attribuer  que  par  méta- 
phore. Dirons -nous  que  Jefus-Chrift  eft  à 
la  vérité  un  Dieu  proprement  dit , mais  que' 
ce  n’eft  qu’un  Dieu  fubalterne  & dépendant 
du  Dieu  fouverain  ? C’eft-là  en  effet  la  ré- 
ponfe  de  ceux  qui  croyent  qu’il  eft  une  (im- 
pie créature  par  fon  effénce.  Mais  par  mal- 
rneur  pour  eux  , lorfque  l’Ecriture  exclud  la 
pluralité  des  Dieux  en  étabWfant  l’unité  de 
Dieu  , elle  exclud  les  Dieux  fubalternes. 
Car  elle  exclud  les  Dieux  qui  n’ont,  point 
créé  toutes  choies  , comme  cela  fe  voit  par- 
tout dans  i’ancien  Teftament. 

D’ailieurs  je  demande,  fi  lorfqu^le  fou- 
verain Légiflateur  dit  dans  le  Décalogue  , 
Tu  n'nu'As  point  d’autre  Dieu  devant  ma  face  , 
il  prétend  exclure  généralement  tous  jes  ob- 
jets qui  ne  font  point  le  Dieu  fouveraift.j,  ou 
feulement  quelques  - uns  d’eux.  S’il  n’en 


Traité  de  la  Divinité 

a voulu  exclure  que  quelques-uns , il  s*en- 
fuit  que  dans  le  tems  que  le  Législateur  di- 
foit  5 Tu  n'auras  point  d'autres  Dieux  devant  ma 
face , les  Ifraëlites  pou  voient  entendre  qu’il 
leur  étoit  permis  d'avoir  quelques  autres  Dieux 
devant  fa  face.  Que  li  Dieu  défend  d'adorer 
tous  autres  objets  qui  ne  font  point  le  Dieu 
Souverain , fans  exception , il  s'enfuit  que  les 
Juifs  ont  eu  raifon  d'accufer  Jefus  Chrift 
de  blafphême  , lorfque  celui-ci  a voulu  fe 
faire  reconnoître  d'eux  comme  un  Dieu  fu- 
bal  terne  , contre  ce  précepte  li  exprès  de 
leur  Loi. 

On  me  dira  ici , que  lorfque  le  fouve- 
radi  Législateur  dit  dans  la  Loi  , Tu  n'auras 
point  d'autre  Dieu  devant  ma  face , il  prétend 
principalement  exclure  les  faux  Dieux  des 
Payens.  Cela  ne  fait  rien.  Car  première- 
ment , lorfque  le  Législateur  exclud  les  faux 
Dieux  en  cet  endroit , c'eft  par  une  proposi- 
tion générale  qui  exclud  tous  les  objets  de 
nôtre  culte , qui  ne  font  pas  le  Dieu  fouve- 
rain.  Car  le  Législateur  n'abhorre  point  les 
idoles  Payennes  parce  qu'elles  font  Payen- 
nes , mais  parce  qu'elles  ne  font  point  le  vrai 
Dieu  , & qu'elles  font  adorées  comme  Si 
elles  rétoient.  Prenez  donc  non-feulement 
le  bois,  la  pierre,  mais  un  homme , mais 
un  Ange  } dès  que  vous  l'adorez  comme  un 
Dieu  , vous  ea  faites  une  idole  Payenne. 
Autrement , on  ne  pourroit  point  redrelfer 
celui  qui  adoreroit  quelqu'Ange  , en  lui  di- 
fant  cef*précepte  du  Décalogue  , Tu  n duras 
point  d'autre  Dieu  devant  ma  face.  C'eft  donc 
ici  un  précepte  général  qui  défend  de  recon- 
noître d'autre  Dieu  que  le  Dieu  Souverain  » 
& qui  par  conféquent  exclud  tous  les  Dieux 
fubalternes. 


de  Jefüf-ChriJf. 

Que  fi  le  fens  du  Légillateur  étoit,  Tu  n' au- 
ras point  d'autres  Dieux  fouverains  devant  fa- 
ce , on  peut  dire  que  de  tous  les  Dieux  des* 
jPay eus  il  n'y  auroit  que  leur  Jupiter  dont  le: 
fervice  fut  condamné  dans  la  Loi  du  Décalo- 
gue. Car  il  n'y  avoit  que  Jupiter  qui  paflat 
parmi  eux  pour  le  Dieu  fouverain. 

On  peut  dire  que  le  delfein  de  la  Loi  5c 
des  Prophètes  , lors  qu'ils  répètent  fi  fou- 
vent  , que  1‘ Eternel  feul  efl  Dieu  , qu'il  n'y  en  a 
point  d’autre  que  lui  , que  nous  ne  devons  point 
avoir  d'autres  Dieux  devant  fa  face  , n'eft  pas 
d’exclure  la  multitude  des  Dieux  fouverains* 
car  pourquoi  entreprendroient-ils  de  con- 
damner une  erreur  qui  n'a  jamais  été , 5c 
qui  aparemment  ne  fera  jamais  ? mais  que 
leur  but  eft  lur-tout  d’exclure  la  multitude 
des  Dieux  fubalternes.  Ce  qu'ils  font , en 
montrant  i'impolïibilité  qu'il  y a que  des 
créatures  baffes  & foibles  partagent  la  gloire 
de  la  Divinité  avec  une  Effence  fi  grande,  fi 
parfaite  & fi  puififante , telle  qu'ell  le  vrai 
Dieu.  C’eft  là  la  raifon  pour  laquelle  ils  font 
des  defcriptions  les  plus  magnifiques  &:  les. 
plus  éclatantes  qu'il  eft  poffible  de  ce  Dieu  , 
qu'ils  repréfentent  tantôt  comme  le  Créa- 
teur du  Ciel  & de  la  terre  , tantôt  com- 
me le  fouverain  difpenfateur  de  la  profperirc- 
& de  l'adverfité,  &c.  & des  defcriptions  fi 
balles  & fi  trilles  des  idoles  , qu'ils  repréfen- 
tent comme  n'étant  dans  leur  fubftance  que 
des  pierres  qui  ont  été  tirées  de  la  carrière  > 
ou  une  partie  d'un  bois  qui  a crû.  pB  laro- 
ifée  des  Cieux. 

Les  Juifs  n'ont-ils  donc  pas  raifon  de  trou- 
ver mauvais  que  Jefus-Chrift  n’étant  qu'un; 
fimple  homme  , il  fe  falfe  un  Dieu  ? Et  pou- 
vons-nous condamner  leur  jugement, à moine 


€o  Traité  de  la  Divinité 

que  nous  ne  (bions  perfuadez  quejefus  Chrift 
n'eff  point  effentiellement  different  du  Dieu 
qui  a créé  le  Ciel  & la  terre  ? 

Ils  attachent  ridée  de  l'fctre  fouverain  à ce 
nom  de  Dieu , parce  qu'ils  ont  apris  des  Pro- 
phètes , qu'il  n'y  a qu'un  feul  Dieu  qui  a 
fait  les  Cieux  & la  terre  , & que  tous  les 
autres  Dieux  ne  font  que  vanité , & qu'ils 
doivent  périr  fur  la  terre.  S'ils  fe  trompent, 
iis  fe  trompent  avec  les  Prophètes  qui  les 
ont  jettés  dans  l'erreur.  S'ils  ne  fe  trompent 
pas  , iis  ont  raifon  de  condamner  d'impieté 
tous  ceux  qui  ufurpent  le  nom  de  Dieu. 

En  effet  les  noms , comme  chacun  fçait , 
ne  lignifient  point  naturellement , mais  par 
inftitution.  Ainfi  il  ne  faut  pas  confiderer  les 
lettres  & les  voyelles  qui  compofent  le  nom 
de  Dieu  en  nôtre  langue  , ou  Sios  en  Grec, 
oujehovazn  Hebreu  ; mais  il  faut  voir  quel 
fens  les  hommes  lui  ont  attaché.  Or  ce  fens 
n'eft  pas  celui  qu'il  plaît  à un  particulier  de 
lui  donner  , mais  celui  que  le  confentcment 
des  hommes  lui  a attaché.  S'il  prenoit  en- 
vie à uii  Comte  de  l’Empire  de  fie  qualifier 
Empereur , il  courroit  grand  rifque  de  dé- 
plaire aux  Puiffances.  Et  il  ne  lui  ferviroit  de 
rien  de  dire  , que  par  le  nom  d'Èmpereur  il 
n'entend  autre  chofe  qu'un  homme  qui  eft 
fouverain  dans  fies  Etats  ; on  lui  diroit  , que 
c'eff  le  confentement  des  hommes  , & non 
pas  fon  caprice  particulier , qui  fait  la  li- 
gnification des  noms.  De  même  il  ne  fervira 
de  rivaux  Chrétiens  de  dire  , que  Jefus- 
Chriff  véritablement  a pris  le  nom  de  Dieu , 
mais  que  par  ce  nom  il  n'entend  pas  ce  que 
les  hommes  ont  accoutumé  d'entendre.  Car 
il  ne  s’agit  pas  de  fçavoir  ce  qu’il  a entendu  , 
mais  çe  que  les  autres  on  dû  entendre , lors 


de  Jefus-Chrifl.  6 1 

qu'ils  ont  vu  qu'on  lui  donnoit  ce  nom. 

Ainfi,  pour  fçavoir  ce  que  Jefus-Chrifl:  a 
prétendu  s'attribuer  en  fe  difant  Dieu,  ou 
ce  que  les  Difciples  ont  prétendu  lui  attri- 
buer en  lui  donnant  ce  nom  , il  ne  faut  que 
confiderer  quelle  étoit  la  véritable  lignifica- 
tion de  ce  nom,  établie  par  l'ufage.  Cet  ufa- 
ge  eft  ou  des  hommes  en  général , ou  des 
Payens  , ou  des  Juifs  , ou  des  Prophètes, 
ou  de  Dieu  même.  Si  le  nom  de  Dieu  con- 
vient à Jefus-Chrifl  fimple  homme  , dites- 
nous  fuivant  quel  ufage.  En  voilà  cinq. 
Choifififez.  Ce  n'eft  point  fuivant  l'ufage  des 
hommes  en  général  , ou  des  Payens  en  par- 
ticulier , puis  qu'ils  n'ont  pas  acccûtumé  de 
donner  le  nom  de  Dieu  à celui  qui  efl  un  fim- 
ple homme , ou  un  fimple  efprit  par  fa  na- 
ture. Ce  n'efl  pas  non  plus  félon  l'ufage  des 
Juifs  , des  Prophètes  , & de  Dieu  même. 
Car  les  Juifs  étoient  accoûtumés  à attacher 
à ce  nom  l'idée  de  l’Etre  fouverain  , l'idée 
de  Dieu  qui  a créé  les  Cieux  & la  terre.  Us 
n'en  connoiâent  point  d'autre.  On  peut  dire 
la  même  chofe  des  Prophètes  qui  les  avoient 
ainfi  inftruits , & du  Saint-Efprit  qui  avoit 
ainfi  inftruit  les  Prophètes. 

CHAPITRE  II. 

Suite  de  la  même  Preuve. 

LEs  Juifs  qui  vivoient  du  tems  des  Apô- 
tres , ne  font  point  coupables  de  parler 
comme  Dieu  8c  comme  les  Prophêÿs  leur 
ont  enfeigné.  Us  ne  le  font  point  de  n'avoir 
ipû  deviner  qu'il  y avoit  une  lignification  du 
nom  de  Dieu  , inconnue  jufqu'alors  , qui 
juflifioit  pleinement  un  homme  convaincu 


«ri  Traité  de  la  Divinité 

fans  cela  de  blafphême.  Les  Juifs  de  nos 
jours  le  font  encore  moins  de  parler  comme 
leurs  Peres  ont  parlé. 

Mais  il  fera  bon  de  voir  en  combien  de 
maniérés  les  Prophètes  les  avoient  inftrnits  à 
cet  égard.  I.  Ils  les  faifoient  continuellement 
fouvenir  de  cette  Loi  du  Décalogue,  Tu  n’au- 
ras point  d’autres  Dieux  devant  ma  face  : & ja- 
mais ils  n^ont  ajouté  le  moindre  adoucilfe- 
ment , ni  la  moindre  reftriélion  qui  ait  mar- 
qué que  ce  précepte  ne  de  voit  être  regardé 
comme  un  piécepte  général  , & qui  obligeât 
les  hommes  de  tous  les  tems  & de  tous  les 
lieux.  Les  Juifs  ont  ■ ils  été  obligés  de  croire 
fans  en  être  avertis  , que  l'obligation  de  ce 
précepte  fi  inviolable  jufqu'alors  , avoit  cef- 
fé  du  tems  de  Jefus-Chrift  ? 

I I.  Iis  opofent  perpétuellement  le  Dieu 
qui  a fait  toutes  chofes , aux  Dieux  qui  (e 
font  faits  eux-mêmes.  Ils  donnent  ce  carac- 
tère au  Dieu  dont  ils  fcûtiennent  l'unité  en 
toutes  fortes  d'occafions  , c'eft:  qu'il  a fait  les 
deux  & la  terre  ; & ils  nous  déclarent  qu'il 
n'y  a point  d'autre  Dieu.  Les  Juifs  feront- ils 
plus  fages  que  les  Prophètes  ? aporteront-iis 
des  exceptions  là  où  les  Prophètes  n'en  ont 
jamais  aporté  ? 

III.  Ils  nous  difent  que  tous  autres 
Dieux  que  le  vrai  Dieu  Créateur  du  Ciel  & 
de  la  terre  , font  des  Dieux  corruptibles , & 
qui  périront  tôt  ou  tard.  Les  Dieux  , difent- 
ils  , qui  n'cnt  point  créé  les  deux  & la  terre , 
périrent  de  deffus  la  terre.  Le  Prophète  fait  un 
Taifom^ment  caché  & implicite , qui  peut 
être  ainfi  dévelopé.  I.es  Dieux  qui  n'ont 
créé  les  Cieux  , périront  fur  la  terre.  Or  les 
Idoles  qu'adorent  les  Nations,  font  des  Dieux 
q«i  n’ont  point  créé  les  Cieux.  Donc  les  Ido* 


de  Jefus  - Ckrift.  6$ 

les  qu’adorent  les  Nations  , périront  fur  la 
Terre.  La  première  propofition  de  cet  argu- 
ment , eft  une  propofition  générale  , qui  èn- 
feignoit  aux  Juifs  à ne  reconnoître  point 
d'autre  Dieu  que  celui  qui  a créé  les  Cieux  , 
& qui  demeure  éternellement.  Les  Juifs  ont- 
ils  dû  regarder  ce  principe  des  Prophètes  , 
comme  étant  faux&  illufoire  ? 

IV.  Ils  nous  donnent  ce  caraélere  de 
Dieu  , c'eft  qu'il  ne  peut  être  portrait  , par- 
ce qu'il  n'y  a rien  qui  foit  capable  de  nous 
le  reprefenter.  A qui  me  feriez-vous  femblahle  ? 
dit  Dieu  par  la  bouche  du  Prophète  Ifaïe. 
Ma  main  n a-t-elle  pas  fait  toutes  ces  cbofes  ? Ce 
qui  aprenoit  aux  Juifs  à ne  pas  reconnoître 
pour  Dieu  tout  ce  qui  pouvoit  être  reprefen- 
té  par  des  llatuës  ou  par  des  images , & à 
croire  par  confequent  qu’un  homme  étoit 
bien  éloigné  de  pouvoir  porter  ce  nom 
glorieux. 

V.  Le  nom  de  Jehova  & les  autres  noms 
de  Dieu  étoient  des  noms  fans  diftinélion,que 
Dieu  s’impofoit  à lui  - même  , ou  que  les 
Prophètes  lui  donnoient  pour  l'élever  au  défi- 
fus  des  créatures,  fe  fuis  ÏEtemel , dit  Dieu 
par  la  bouche  d'Ifaïe  : C'eft  - là  mon  nom.  il 
n’y  a point  d’autre  Dieu  que  moi.  Les  Prophètes 
enfeignoient  auflià  jurer  par  le  nom  de  Dieu. 
Celui  qui  jurera  , difei it -ils  , en  la  terre  , jurera 
par  le  Dieu  ds  vérité.  Vous  jureref  par  mon  nom  , 
dit  Je  Souverain  Legiflateur.  Ou  ce  nom 
devoit  le  diftinguer  de  toutes  les  créatures 
fans  exception  » ou  il  ne  devoit  le  diftinguer 
que  de  quelques-unes  de  les  créâmes.  S'il 
ne  devoit  le  diftinguer  que  de  quelques-unes 
de  fes  créatures , en  vain  Dieu  s'écrie  par 
la  bouche  du  Prophète  , fe  fuis  l’Etemel  : 
t'ejl-là  won  mm  i il  n’y  a point  d'autre  gieu  qm 


€4  Traité  de  la  'Divinité 

moi  : puis  qu'on  peut  lui  répondre  : Il  eft 
vrai , ceft-là  ton  nom  , mais  ce  nom  ne  te 
diftingue  pourtant  pas  de  toutes  les  créatu- 
res , puis  qu'il  y en  a , ou  qu'il  y en  doit 
avoir  , qui  le  porteront  aulîi  bien  que  toi. 
Que  fi  ce  nom  devoir  le  diftinjjuer  de  toutes 
fes  créatures  fans  exception  , je  dis  que  qui- 
conque prend  cet  augufte  nom  , fe  tire  par- 
la de  la  condition  des  créatures  > & qu'ain- 
fi3  fi  Jefus-Chrift  prend  ou  ce  nom  , ou  d'au- 
tres noms  qui  en  expriment  la  gloire,  ce 
qui  eft  la  même  chofe  , les  Juifs  ne  peu- 
vent s'empêcher  de  l'accufer  d'impieté  & de 
blafphême. 

V I.  Les  Prophètes  répètent  ce  qu'ils 
nous  difentde  l'unité  de  Dieu,  dans  prefque 
toutes  les  pages  de  leurs  divins  Ecrits.  Or , 
pour  le  dire  en  pafiant , on  ne  peut  raporter 
c es  foins  extraordinaires  de  nous  aprendre 
qu'il  n'y  a qu'un  feul  Dieu  , fi  ce  n'eft  au 
danger  qu'îl  y avoit  que  les  hommes  tom- 
bafîent  dans  l'idolâtrie  , en  reconnoiflant 
pour  Dieu  ce  qui  ne  l’étoit  point.  Or  je 
demande  , , n'y  avoit-il  plus  aucun  danger 
i||ue  les  hommes  tombaient  dans  l'idolâtrie , 
lorfque  le  Sanhédrin  a jugé  Jefus-Chrift? 
Certainement  le  danger  étoit  aufti  grand  en 
ce  temps-là  que  du  temps  des  Prophètes  : & 
s'il  en  faut  croire  nos  adverfaires,  l'évene- 
ment  a fait  voir  que  les  hommes  pouvoient 
redevenir  Payens  , en  mettant  une  créature 
honorée  du  nom  de  Dieu  , fur  le  trône  de  la 
Divinité.  Les  Juifs  dévoient  avoir  foin  de 
la  gloirf 'de  Dieu  , comme  les  Prophètes  en 
avoient  eu  du  temps  de  leurs  Peres.  Les 
Juifs  pouvoient  prévoir  que  fi  on  permettoit 
à un  fimpîe  homme  de  prendre  le  nom  de 
Dieu  3 il  feroit  mis  bien-tôt  en  la  place  de 

l'Etre 


de  Jefus  - Chrijf .•  gj 

TEtre  fouverain  ; & l'évenement  ne  les  au- 
roit  que  trop  juftifiez  à eet  égard»  Si  donc 
les  Prophètes  avoient  crié  pendant  tant  de 
Cécles  qu'il  n'y  avort  qu'un  feui  objet  qui  dût 
porter  le  nom  de  Dieu  > pour  empêcher  les 
Juifs  de  tomber  dans  l'idolâtrie  : les  Juifs 
ont  dû  par  ce  même  interet  s'élever  contre 
un  homme  qui  ofoit  prendre  les  noms  & les 
titres  de  Dieu. 

VII.  Il  ed  extrêmement  remarquable , 
que  les  Prophètes  prennent  à tâche  de  faire 
voir  aux  Juifs  j que  les  êtres  fubalternes  & 
dependans  ne  doivent  point  être  apellez  des 
Dieux  , en  nous  difant  qu'il  ne  faut  point 
reconnoître  les  Dieux  qui  n'ont  point  fait  les 
Cieux  , qui  ne  font  point  pleuvoir  fur  la: 
terre,  &c.  Les  Juifs  ont- ils  du  perdre  tout: 
d'un  coup  & fansaucune  raifon  ce  jude  pré- 
jugé ? ou  ne  le  perdant  pas  , ont-ils  pû  con~ 
fentir  à l'Evangile  ? Ils  voyoient  que  Jefus- 
Chrill  étoit  un  fimple  homme , & par  con- 
féquent  un  être  fubalterne  & purement  dé- 
pendant. Us  ont  donc  été  obligez  de  regar- 
der comme  une  fuperllinon,  la  Religion  qi*» 
lui  attribuoit  les  noms  & la  gloire  de  Dieu, 

- ou  de  fe  mocquer  des  principesde  leurs  Pro- 
phètes. 

VIII.  Les  Prophètes  voulant  nous  mon- 
trer que  Dieu  ne  peut  jamais  consentir  ë 
voir  honorer  d'autres  Dieux  que  lui, en  pren- 
nent une  raifon  du  confeil  de  Dieu  j ils  in- 
troduifent  Dieu  parlant  ainfï  : fe  ne  donnera v 
point  ma  gloire  à un  autre.  Les  Jui%  avoient 
donc  raifon  de  penfer  qu'il  n'avoit  pointdon- 
né  fa  gloire  à Jefus- Chrid.  Car  ou  cette  pro- 
pofition  ed  générale,  de  forte  qu'elle  ligni- 
fie , que  Dieu  ne  donne  jamais  fa  gloire  ë 
perfonne  ; ou  elle  ed  particulière.,  de  forts; 

3 sm.  LL. U fi. 


Truité  de  la  "Divinité. 

qu’elle  marque  feulement , que  quelquefois 
& en  certaines  rencontres  Dieu  ne  donne 
point  fa  gloire  à un  autre.  Si  c’ell  une  propo- 
iïtion  particulière  , le  raifonnement  du 
Prophète  ne  vaut  rien.  Car  il  doit  être  con- 
çû  de  la  forte.  Dieu  ne  donne  point  fa  gloi- 
re à un  autre  en  quelque  occafion  , bien 
qu’il  la  donne  en  d’autres.  Donc  il  ne  don- 
nera point  fa  louange  aux  images  taillées. 
Qpe  fi  c’eft  là  une  propofition  générale  , 
comme  le  bon  fens  & la  force  des  termes 
nous  rapprennent  aiTez  j & qu’elle  lignifie  ,, 
jamais  en  aucune  occafion  Dieu  ne  donna  fa; 
gloire  à un  autre  : il  s’enfuit  que  les  Juifs, 
ont  été  obligez  de  croire  que  Dieu  n’âvoit 
point  donné  fa  gloire  à Jefus-  Ghrift  , & 
qu’ainfi  Jefus- Chriil  ne  pouvoir  fans  une  im- 
piété manifeile  , ni  fe  revêtir  des  titres  de; 
Pieu  j ni  prétendre  à.  des  honneurs  divins  ,. 
ou  à l’adoration  qu’on  avoir  accoutumé  de 
rendre  feulement  à l’Etre  fouverain. 

IX.  Le  refpeét  que  les  Prophètes  ont  eu. 
pour  les  noms  qui  expriment  i’effence  & la, 
gloire  de  Dieu,  eft  tel,  qu’ils  évitent  d’en 
prendre  leurs  métaphores.  C’eft-là  une  diffé- 
rence effentieiie  qu’on  peut  remarquer  entre 
le  langage  humain  & divin.  Le  premier  , 
comme  étant  le  langage  des  hommes  qui  ne 
refpeélent  pas  alïez.  la  Divinité  , eft  rempli 
de  métaphores  prifes  de  Dieu.  Tout  y- eft' 
divin,  adorable  , éternel,  infini.  Les  ter- 
mes d'encens  , de  facrifke:,  de  confacrer 
de  fe  défiler  , & mille  autres  exprdftons . 
prifes  du  culte  que  nous  devons  à.  Dieu  , ne 
coûtent  rien.  Mais  elles  font  bannies  du  lan- 
gage du  Saint  - Efprit , qui  parlant  de  Dieu 
comme  de  Dieu-,  Se  de  la  créature  comme 
de  là,  créature  y évite  les  métaphores  prifes . 


de  fefut  - Cbift. 

deTEtre  fouverain3quand  il  faut  parler  de  la. 
créature.  Elle  ne  dit  point  le  Dieu  des  épott- 
•y  ante  mens  , mais  le  Roi  des  épouvante  mens. 
Que  s'il  arrive  une  fois  au  Pfalrr^iile  de  dire  , 
Vous  êtes  Dieux  > il  ajoâce  immédiatement 
après  : Mais  vous  mourrez,  comme  des  hommes. 
Sur  quoi  il  faut  remarquer  quel  eft  le  terme 
de  l'original  : c'eft  celui  de  Elohim , nom 
qui  n'eft  pas  fi  propre  à Dieu  que  les  autres  y 
puis  qu'il  eft  aulfi  donné  aux  Anges  : nom 
pluriel  qui  eft  plutôt  un  nom  appellatifqu'uifc 
pom  propre  : nom  qui  ne  peut  interelfer  la 
gloire  de  Dieu  , parce  qu'il  n'eft  donné  en 
cet  endroit  aux  Puiftances , que  pour  former: 
l'antithefe  qui  doit  les  humilier.  Vous  êtes 
Dieux , mais  vous  mourrez  comme  des 
hommes.  Que  fi  le  refpeét  que  les  Ecrivains, 
facrez  de  l'Ancien  Teftament  ont  eu  pour  les 
noms  propres  de  Dieu , eft  fi  grand  ; ôc  fi  l’on 
peut  remarquer  ce  même  refpeét  dans  les 
Ecrivains  du  Nouveau,  qui  ne  prennent: 
point  leurs  figures  & leurs  métaphores  * 
quand  iis  parlent  de  la  créature  , des  attri- 
buts de  Dieu  , comme  ont  fait  les  Auteurs^ 
payens  , & comme  font  encore  aujourd'hui: 
les  Auteurs  du  fiécle  : peut  - on  condamner 
d'une  excdfive  délicatefte  les  Juifs*  lorsqu'ils; 
ne  peuvent  fouffrir  qu'on  donne  à un  fimpie 
homme  le  nom  de  Dieu,  & même  qu'on; 
le  lui  donne  dans  un  fens  qui  engage  à l'ado- 
rer ? Car  enfin  , ou  le  nom  de  Dieu  exprima 
la  gloire  du  Créateur  , ou  il  exprime  la  gloi- 
re de  la  créature,  ou  il  exprime  use  gloire1 
commune  au  Créateur  Se.  à la  créamre.  Om 
ne  peut  point  dire  qu'il  exprime  une  gloire 
commune  au  Créateur  & à la  créature.  Car 
fi  cela  éioic , les  Prophètes  n'auroient  pûi 
dire  y qu'il  y a un  feul  Dku  y Se  chacumdft 


Traité  de  la  "Divinité 

nous  pourroit  prendre  ce  nom  fans  en  faire 
difficulté.  On  ne  peut  point  dire  qu'il  expri- 
me lu  gloire  de  la  créature.  Cela  feroit  ex- 
travagant. Il  s’enfuit  donc  qu'il  exprime  la 
gloire  du  Ci éateur.  Or  je  loûnens  que  les 
Juifs  ne  peuvent  fe  difpenfer  d'accufer  de 
blafphême  celui  qui  fans  être  le  Créateur, 
fe  donne  un  nom  qui  exprime  la  gloire  dit 
Créateur. 

X Enfin  il  eft  certain  que  les  Prophètes  ont 
principalement  deux  fins  lorfqu'ils  nous  infc 
truifent  du  nom  & des  attributs  de  Dieu-, 
£a  première  eft  , de  glorifier  Dieu  en  l'éle- 
vant au-  deflus  de  toutes  les  créatures.  La  fé- 
condé eft  , de  fauver  les  hommes  en  les  em- 
pêchant de  tomber  dans  la  fuperftition  & 
dans  l'idolâtrie.  Or  il  eft  certain  que  ces 
deux  fins  de  la  Religion  périlfent  , fi  les 
Juifs  permettent  à un  fimple  homme  de 
prendre  les  noms  de  Dieu.  Car  première- 
ment, comme  les  noms  ont  été  impofez 
aux  chofes  pour  les  faire  connoître  & pour 
les  diftinguer  ; il  s'enfuit  que  fi  un  fimple 
homme  prend  les  noms  de  Dieu  , il  fera, 
confondu  avec  Dieu , du  moins  en  quelque 
maniéré:  ce  qui  eft  oppofé  à cette  premiè- 
re fin  , qui  eft  de  glorifier  Dieu  en  i'élevanc 
au- defliis  de  toutes  les  autres  chofes.En  effet*, 
qui  ne  voit:  que  fi  Dieu  fe  glorifie  lui-même,, 
lorsqu'il  s'impofe  des  noms  qui  ne  convien-- 
nent  point  à la  créature  *•  il  faut  par  la  loi 
des  contraires  , que  la  créature  deshonore 
Dieu  , ^qrs  qu'elle  fe  donne  les  noms  qui- 
avoienr  été  confaerez  à Dieu.  A l'égard  de 
la  fécondé  fin  de  la  Religion  , qui  eft  d'em- 
pêcher que  les  hommes  ne  tombent  dans  l'i- 
dolâtrie , elle  eft  encore  détruite  par  cette 
iffurpation  du  nom  de  Dieu.  Car  ou.  Jeius- 


de  Jeftts  - Chrîfî. 

Chrîft  s’attribue  ce  nom  fans  idée  , ou  il  fe 
l’attribué  avec  quelque  idée.  S'il  fe  l’attri- 
bue fans  idée , il  fe  l’attribue  follement  ». 
ce  qui  eft  impie.  S’il  fe  l’attribue  avec  une 
idée  , il  fe  l’attribue  avec  l’idée  que  les 
autres  hommes  y ont  attachée  , ou  il  fe  l’at- 
tribue avec  une  idée  particulière  qu’il  y a at- 
tachée lui-même.S’il  fe  l’attribué  avec  l’idée 
que  les  autres  hommes  y ont  attachée , il  fe. 
l’attribue  avec  l’idée  de  l’Etre  fouverain  , & 
par  confequent  il  engage  les  hommes  dans 
l’impieté.  S’il  fe  l’attribué  avec  une  autre- 
idée  , avec  une  idée  inconnue  aux  hommes  * 
il  leur  tend  des  pièges  par-là  ».  il  les  jette 
dans  l’erreur  » & de  l’erreur  dans  la  fuper,- 
ftition  ; il  fait  du  langage  un  commerce  d’il- 
lufion  & de  tromperie  * au  lieu  que  par  fa 
naturelle  diftinétion  il  doit  être  un  commer- 
ce de  vérité  & de  fîncerité..  Enfin  on  peut  dif 
re  , que  la  lignification  du  nom  de  Dieu  net 
dépendant  point  de  la  fantaifie  d’un  particur 
lier  y mais  du  confentement  & de  l’ufage  5: 
la  direction  de  fon  intention  ne  peut  le  iau? 
ver,  ni  lui  de  blafphême  > ni  ceux  qui  le: 
fuivront,  d’idolâtrie. 

On  nous  dira  peut  - être  ici , que  Jefus» 
Chrill  ne  s’eft  point  dit  Dieu  , mais  le  Fils, 
de  Dieu  , lors  qu’il  converfoit  fur  la  terre  5. 
& que  même  il  s’eft.  juftifié  d’une  maniéré? 
qui  moutroit  qu’il  n’afpiroit  pointa  ce  pre- 
mier titre,  lors  qu’il  a cité  à ce  proposées, 
paroles  du  Pfal mille  , Vous  êtes  D ux  , &ç... 
Comme  l’on. doit  examiner  ce  paff^e  à part 
dans  fon  lieu  , on  le  contentera  de  dire  ici 
deux  chofes.  La  première  eft  , que  ce  n’elE 
pas  une  chofe  qui  puilfe  être  conteüée  entra 
nos  adverfaires  & nous  , que  Je.us-Chriib. 
fe.  Câ,e«e  en  cette  occaiîon  comme  eu  pia® 


•J9-  traité  de  la  Divinité 

fieurs  autres  , & qu'il  ne  dit  point  au* 
Juifs  tout  ce  qu'il  eft.  Car  à ne  confiderer 
que  l’impreflion  de  fes  paroles  , il  femble 
qu'il  ne  fe  dife  Dieu  ou  le  Fils  de  Dieu  , que 
dans  le  même  fens  que  les  hommes  élevez 
en  dignité  dans  le  monde  , portent  ce  nom 
dans  l’Ecriture  ; & nos  adverfaires  même 
conviennent  que  Jefus-Chrift  eft  Dieu  d'une 
maniéré  qui  lui  eit  propre  , & qui  ne  fçau- 
r-oit  convenir  aux  PuitTances  de  la  terre  ; mais 
dans  un  fens  très-éminent.  C'eft  ce  qu'on 
montrera  diftinéleroent  dans  la  fuite.  Il  n'eft- 
point  necefifàite  de  preffer  ici  cette  confîde- 
ration  : elle  eft  inutile.  Car  quand  il  feroit 
vrai  que  Jefus-Chrift  n'auroit  point  pris  le 
nom  de  Dieu  dans  aucune  occafion  5 & que 
le  Sanhédrin  ne  pourroit  rien  dire  de  pareil 
pour  juftiner  la  fentencc  qu'il  prononça  corn- 
tre  lui  : il  eft  du  moins  inconteftabie  que 
fes  Difçiples  lui  ont  donné  & les  noms  & 
ks  éloges  qui  étoient  confacrez  à Dieu  3 & 
que  les  Juifs  qui  ont  entendu  depuis  3 & qui 
entendent  encore  leur  langage  , ne  peuvent 
s'empêcher  de  condamner  l'Evangile  d'im- 
pieté , & font  forcez  d’aprouver  la  fentence 
de  leurs  Peres , quand  on  leur  dit  que  l'ef- 
prit  de  Jefus-Chrift  eft  le  même  que  celui  de 
fes  Difçiples  , & que  ceux  ci  ne  nous  difent 
rien  que  ce  que  celui-là  veut  bien  qu'ils  nous 
difent.  On  laiftera-  là  , fi  l'on  veut , les  Juifs 
qui  ont  condamné  Jefus  Chrift  , & l'on  s'ar- 
rêtera à ceux  qui  enfuite  ont  rejette  la  pré- 
dicatio^ldes  Apôtres.  On  fera  voir  qu'ils 
ont  dû  regarder  ceux-ci  comme  des  gens  qui 
blafphemoient , tk  qu'ils  n'ont  pû  s'empê* 
eher  d'aprouver  l'arrêt  porté  contre  Jefus- 
Chrift  s'il  eft  vrai  que  celui-ci  n'ait  été 
qu'ime  fimple  créature  3 ou  un  fimple  hoir»* 


de  Je  fus  - C Hrifî. 

me  par  (a  nature.  En  un  mot  , il  ne  s^àgir 
point  de  juilifier  le  Sanhédrin  , fi  l'on  veut  : 
mais  il  s'agira  de  juilifier  rattachement  que- 
les  Juifs  ont  eu  dans  tous  les  fiécles  pour  ce 
jugement  du  Sanhédrin,  en  confiderant  que 
ceux  qui  le  compofoient,  avoient  le  droit  de 
juger  Jefus-Chrift  , puis  qu'ils  étoient  établis, 
de  Dieu  pour  juger  de  cette  forte  d'affaires  ; 
qu'ils  ont  eu  raifon  d'accufer  Jefus-Chrift- de; 
blafphême  , puilquela  doélrineque  fes  Dis- 
ciples annoncent,  par  laquelle  feule  on  peut 
juger  de  fes  fentimens  , le  revêt  de  tous  les. 
caraéteres  du  Dieu  fouvej-ain  ^ lui  qui  n'elt 
qu'une  créature  5 ce  qui  fait  l'effence  de  la. 
prophanation  & du  blafphême  ; &:  qu'on, 
ne  peut  pas  nier  que  cette  affemblée  ne  pût. 
& ne  dût  condamner  à la  mort  les  blafphé- 
mateurs  , ne  pouvant  même  fedifpenfer  de; 
cett#  rigueur  , fans  trahir  fon  devoir.  O11  ob- 
jectera , que  les  Juifs  qui  compofoient  le 
Sanhédrin  ont  agi  par  pafTion  & par  envie». 
Cela  peut  être  , répondra  t-on.  Tant  pis  pour 
eux,  fi  cela  ell.  Ce  n'ell point  à nous  , di- 
fen t les  Juifs  qui  viennent  enfuite  , à juger, 
du  coeur  de  nos  Peres,  qui  nous  ell  incon- 
nu ; mais  il  nous  apartientde  juger  de  la. 
jullicede  leur  fentence,  qui  nous  ell  très-con- 
nue. Il  ell  inoüi  que  devant  aucun  Tribunal 
on  s'arrête  plutôt  aux  foupçons  qu'on  peut, 
avoir  de  la  mauvâife  difpolition  des  Juges  , 
qu'aux  caraCleres  de  jullice  ou  d'injuilice  , 
qui  font  dans  leur  jugement.  Les  Juifs  n'ont: 
pas  appris  à fonder,  les  cœurs  : mais  !§ur  Loi; 
leur  enfeigne  à difeerner  les  blafphemateurs,  , 
en  leur  difant , Tu  n'auras  point  d'autr*  Dieu 
devant  ma  face  , & en  les  obligeant  par  - là  à; 
rejetrer  celui  qui  n'étant  pas  le  Dieu  dTfraëi» . 
le  Dieu  de  leurs  Peres  , ofe  prendre,  le  nom-. 
&les  titres  de  Dieu. 


7».  Traité  de  la  Divinité 

Si  celui  qui  devoit  venir  dans  l'accompli£ 
femenc  des  tems  pour  racheter  Sion  , & 
pour  détourner  les  infidelitez  de  Jacob  , de- 
voit être  le  vrai  Dieu  , le  Dieu  d'Ifraël , & 
fi  les  oracles  des  Prophètes  rapprennent  aux 
Juifs , comme  on  le  montrera  dans  la  fui- 
te : ceux  - ci  font  évidemment  coupables 
d’impiété.  Mais  fi  celui  qui  devoit  venir  pour 
faire  l'ouvrage  de  nôtre  rédemption  , ne  de- 
voit être  qu’un  fimple  homme  , ou  une  (im- 
pie créature  : les  Difciples  de  Jefus-Chrill 
ne  peuvent  être  excufez  de  blafphême  , ni 
Jefus-Chrifi:  lui- même  regardé  comme  inno- 
cent j parce  que  nous  fupofons  que  ces  Dif- 
ciples ne  parlent  que  par  fon  efprit  & par 
fon  ordre.  Nous  en  verrons  une  confirma- 
tion dans  les  Chapitres  qui  fuivent. 

CHAPITRE  I I L # 

Seconde  preuve  3 prife  de  ce  que  les  Difciples  At- 
tribuent àfefus-ChriJl  tous  les  titres  principaux 
qui  ferment  dans  Us  Ecrits  des  Prophètes  l’idée 
du  Dieu  fou  ver /lin  , & qui  le  distingue  ejfentiel « 
le  ment  de  fes  créatures. 

\ v _ ' ' y •*.  f * 

AU  refte,  ce  qui  montre  que  Jefus  Ghrift. 

s'elt  véritablement  3c  proprement  don- 
né le  nom  de  D:eu  , c’etl  qu'il  s'eil  attrir 
bue  les  qualitez  qui  forment  lJidée  de  ce 
nom  augufie , ou  fi  vous  voulez , que  les 
Apôtres  lui  ont  attribué  ces  qualitez.  Car, 
comnfutTious  l'avons  déjà  remarqué  , on  ne 
doit  point  mettre  de  différence  entre  ce 
qu'il  dit  de  lui-même,  & ce  que  les  Apôr 
très  difent  de  lui  j puifque  ceux-ci  parlent 
far  fon  efprir. 

Tes  Prophètes  avaient  attaché  à ce  nom 

l'idéd 


de  Je  fus-  Chrift.  7 $ 

l'idée  d*un  Etre  tout-puiftant  qui  avoir  créé 
les  Cieux  & la  terre.  On  attribue  à jefus- 
Chrift  les  ouvrages  de  la  création.  Car  Par 
lui  , dit  faint  Jean  , toutes  chofes  ont  été  fai- 
tes ; & fans * lui  rien  de  ce  qui  a été  fait  , n'a  été 
fait.  Par  lui , dit  un  autre,  ej  pour  lui  font 
toutes  chofes ; Il  a créé  , dit  faint  Paul  , les 
chofes  vifibles  & les  invifibus,  il  a fondé  la  ter- 
re , & les  Cieux  font  l'ouvrage  de  fe<  mains.  Il  a 
fait  les  fécles.  De  vouloir  ici  chicaner  fur  ces 
palfages  , cela  ne  fert  de  rien.  Car  il  eft  auf- 
fi  clair  que  le  jour  , que  toutes  ces  chofes 
font  dites  de  Jefus-Chrift;  & on  le  juftifie- 
ra  d'une  maniéré  invincible  en  fon  lieu  ; 8«r 
il  n'eft  pas  pollible  de  donner  un  autre  feus  à 
ces  paroles , fans  faire  une  violence  manifes- 
te à l'Ecriture.  Ce  qu'il  7 a de  plus  confidera- 
ble  à remarquer  fur  ce  fu jet , c'eft  cet  atta- 
chement des  Difciples  à caraétérifer  Jefus- 
Chrift  par  la  création  de  routes  chofes  , qui 
eft  le  caraétére  le  pius  ordinaire  dont  les 
Prophètes  fe  fervent  pour  faire  connoître  le 
Dieu  fouverain  , & pour  l'élever  au-deftus  de 
toutes  choies  par  la  confideration  de  cette 
Puilfance  qui  les  a faites.  Ce  qui  feroit  une 
affectation  impie  , fi  jefus-Chrift  croit  une 
{impie  créature. 

Les  Prophètes  nous  a voient  parlé  de  Dieu 
comme  d'une  Eftencequi  connoîc  toutes  cho- 
fes , & devant  laquelle  les  ténebies  mêmes 
deviennent  lumière.  On  attribue  à Jejus- 
Chrift  de  connoître  tout.  Seigneur  , dit  faint 
Pierre  , tu  ff»is  toutes  chefs  s , tu  connoh  que  je 
t'aime.  Il  ne  ferviroit  de  rien  de  dire  Hi  , que 
faint  Pierre  parle  là  de  fon  chef ; fk  qu'il 
n’eft  pas  dit  que  fa  penfée  fût  aprouvée  de 
jefus-Chrift.  Car  fa  penfée  eft  un  bîàfphê- 
îüc,  ou  une  vérité,  Si  Jefus  «■  Cbrift  cca- 
Tome  III . Q 


74  Traité  de  la  Divinité 

° noît  toutes  chofes  , c’eft  une  vérité.  S’il  ne 
connoît  point  toutes  chofes , c’eft  un  blaf- 
phême.  Il  n'y  a point  de  milieu.  Si  c’eft  une 
vérité , il  faut  que  Jefus-Chrift  l’aprouve  , 
car  il  eft  la  vérité  même  , & il  faut  par  con- 
féquent  qu’il  laifte  dire  faint  Pierre.  Si  c’eft 
un  blafphême  , il  eft  de  la  gloire  de  Dieu  , 
& du  foin  qu’il  a du  falut  de  fon  Difciple , 
qu’il  le  redreiïe  & le  cenfure  avec  beaucoup 
de  févérité.  Car  quoi  ! lorfque  ce  Difciple 
veut  le  détourner  d’aller  à Jerufalem  pour 
y foufFrir  la  mort  , Jefus-Chrift  fe  montre- 
ra févere  à fon  égard , jufqu’à  lui  dire  : va, 
Satan  , arriéré  de  moi.  Tu  m'es  en  fcandale . Car  tu 
ne  comprens  point  les  chofes  qui  font  de  Dieu  , 
mais  celles  qui  font  des  hommes  : Et  lors  qu’il 
s’agit  d’empêcher  qu’on  ne  dérobe  à Dieu 
une  louange  qui  lui  eft  dûe , pour  la  don- 
ner à un  autre  , Jefus-Chrift  gardera  un  ft- 
ience  tranquille  ? Certes  s’il  y avoit  quel- 
que chofe  à reprendre  dans  le  zélé  que 
faint  Pierre  témoigne  fur  le  chemin  de  Je- 
rufalem , c’eft  cette  inconfidération , qui  ne 
lui  permet  point  de  voir  que  croyant  parler 
en  faveur  de  fon  Maître  , il  veut  empêcher 
une  œuvre  qui  avance  la  gloire  de  Dieu. 
Car  , comme  la  gloire  de  Dieu  eft  la  derniè- 
re fin  de  toutes  chofes , il  n’y  a rien  de  £ 
pernicieux  ni  de  fi  digne  d’horreur  , que  ce 
qui  s’opofe.à  la  gloire  de  Dieu.  Or  l’Apôtre 
ici  non- feulement  dit  quelque  chofe  d’incon- 
fidéré  contre  la  gloire  de  Dièu  , mais  il  blaf- 
phême ouvertement  contre  lui , fi  la  penfée 
n’eft  poif*  véritable. 

Saint  Pierre  dans  cette  occafîon  n’attribuë 
pas  feulement  à Jefus-Chrift  de  eonnoître 
toutes  chofes  en  général  > il  lui  attribue  en 
particulier  de  fçavoir  ce  qui  fe  paffe  dans  les 


de  Jefuî-Chr/fî. 

•Cœurs.  Seigneur  , dit- il  , tu  ff*is  toutes  chofes  : 
tu  [fais  que  je  t'aime.  Cependant  c’eft  là  ie  ca- 
ra&ere  le  plus  efientiel  de  la  gloire  du  Dieu 
fouverain.  Le  cœur  , dit  Dieu  par  la  bouche 
•de  Jeremie  , le  cœur  de  l'homme  ejî  méchant  Ô* 
infcrutable  : Qui  le  connaîtra  ? Moi  L'Etemel  , je 
fuis  celui  qui  comois  les  cœurs  , & qui  fende 
les  reins.  Vous  voyez  bien  que  Dieu  s’at- 
tribue la  connoiffance  des  cœurs , comme 
une  gloire  qui  lui  eft  propre  , & qui  n’apar- 
tient  à aucun  autre.  Mais  afin  que  vous  n’en 
puifîîez  point  douter  , écoutez  comment 
Salomon  parle  fur  ce  fujet  dans  une  priere 
qu’il  adrefîe  à Dieu.  Toi  féal  , lui  dit*il , 
cannois  les  coeurs  des  hommes.  Il  dit  deux  cho- 
ies : La  première  eft  , que  Dieu  connoît 
les  cœurs  des  hommes  : La  fécondé  , qu’il 
n’y  a que  lui  qui  les  connoiffe.  D’où  il  s’en- 
fuit que  la  qualité  de  Scrutateur  des  cœurs 
entre  dans  l’idée  propre  que  les  Prophêces 
nous  ont  donnée  du  Dieu  d’Ifrael.  Cependant 
Jefus-Chrift  s’attribue  ce  glorieux  titre  > de 
même  d’une  maniéré  très-remarquable  & 
très-folemneîle.  Et  toutes  les  Eglifes , dit-i!  , 
fç auront  que  je  fuis  le  Scrutateur  des  cœurs  & des 
reins  , & je  rendrai  a chacun  félon  fes  œuvres. 

Il  s’enfuit  donc  qu’il  s’attribue  non  fimple- 
ment  le  nom  de  Dieu  s mais  encore  ies  qua- 
litez  qui  forment  l’idée  la  plus  propre  que 
les  Prophètes  nous  avoient  donnée  de  lui.  Et 
cela  étant , ou  Jefus-Chrilt  eîl  en  effct  le 
Dieu  d’Iiraëi , eu  ies  juifs  font  fondez  à re- 
garder fon  langage  comme  impie  & idein  de 
blafpbême.  Que  pourra-t  on  leur  Jlpondre 
îorfqu’ils  feronr  cette  objection  ? 

On  leur  dira  , que  Jefus-Cbrift  ne  prend 
pas  ce  titre  de  Scrutateur  des  cœu»s  dans  le 
même  feus  que  Dieu  i’avoit  pris  dans  les 

G ij 


r . R oh  r 

8. 


Afoc.  U 


je.  Traité  de  la  Divinité 

anciens  oracles  : Que  lorfque  Dieu  eft  die 
connoître  les  cœurs  , & fonder  les  reins  , 
cela  doit  s’entendre  d‘une  connoilfance  qui 
lui  eft  propre.  Car  il  les  connoît  par  lui- me-, 
me  & fans  le  fecours  d’autrui.  Au  lieu  que 
îorfque  Jefus-Chrift  dit  qu’il  fondeies  cœurs 
& les  reins  , cela  s’entend  d’une  connoilfan- 
ce  qui  lui  vient  d’ailleurs.  Il  ne  connoît 
point  les  fecrets  des  cœurs  immédiatement 
& par  lui  même  , mais  il  les  connoît  par- 
ce que  Dieu  les  lui  révélé.  C’eft  tout  ce  que 
la  fubtilité  a pu  inventer  fur  ce  fujet  5 & ce- 
pendant tout  cela  eft  fi  peu  raifonnable,  qu’il 
fe  détruit  de  lui-même.  Car  premièrement, 
quand  quelqu’un  s’attribue  une  qualité  qui 
le  rend  évidemment  fufpeâ:  d’ufurper  une 
gloire  qui  ne  lui  apartient  point  , il  eft: 
obligé  de  s’expliquer  en  ôtant  l’équivoque 
du  terme  ; autrement , il  fe  rend  coupable  de 
larcin.  Ainfi , fi  quelqu’un  s’avifoit  de  fe  fai- 
re traiter  de  Majefté  , fous  prétexte  qu’il  eft 
élevé  à quelque  rang  confiderable  dans  le 
monde  , fans  être  pourtant  Roi  ; il  feroit 
par  cela  même  criminel  envers  le  Monarque 
dont  il  ufurperoit  la  gloire.  Il  auroit  beau 
dire , que  lors  qu’il  fe  fait  traiter  de  Ma- 
jefté , il  n’attache  point  à ce  nom  de  Majef- 
té.l'idée  qu’y  attachent  les  autres  hommes  , 
qu’il  n’entend  par-là  qu’une  Majefté  fubal- 
terne  & dépendante  ; on  lui  diroit  que  ces 
exeufes  font  trop  froides  pour  être  reçûes  j 
que  le  terme  de  Majefté  étant  confacré  par 
l’ufage  des  hommes  & par  la  volonté  des 
PuiffanceC*  à exprimer  la  dignité  fouveraine 
des  Rois  , qui  les  distingue  non  feulement 
des  autres  hommes  , mais  encore  des  auttes 
Princes  ; il  n’a  pu  fans  crime  s’attribuer  ce 
titre  , & moins  encore  fe  l'attribuer  fans 


de  Je  fus  - Chrifl.  fy 

l'expliquer  , ce  qui  eft  un  fécond  degré  de 
témérité  8c  d’infolence  tout-à-fait  infuporta- 
ble.  De  même  le  titre  de  Scrutateur  des 
cœurs  eft  confacré  par  l’ufage  8c  par  l'auto- 
rité, à exprimer  la  gloire  propre  8c  eflfentiel- 
le  de  Dieu.  Il  eft  confacré  par  1’ufage , & 
même  par  un  ufage  général.  Car  jamais 
homme  ne  l’avoit  attribué  qu’à  Dieu  ; 8c  les 
Fidèles  le  regardent  comme  un  caraétere 
propre  qui  fepare  Dieu  de  fes  créatures  , 8c 
Téîeve  au-defius  des  autres  intelligences.  îl 
eft  confacré  par  l’autorité  , mais  par  une  au- 
torité divine  8c  facrée  ; puifque  c’eft  Dieu 
lui-même  qui  fe  l'attribue  par  le  miniftere 
de  fes  Prophètes  , qui  fe  l’attribué  en  plu- 
sieurs occafions  differentes  , qui  fe  l'attribue* 
comme  lui  convenant  uniquement , 8c  fai- 
sant un  caraélere  propre  8c  efléntiel  de  fa 
gloire.  Il  s’enfuit  donc  qu’un  autre  que  Dieu 
n’a  pû  l’ufurper  fans  crime > 8c  encore  moins 
J’ufurper  fans  expliquer  en  aucune  maniéré 
le  fens  dans  lequel  il  le  prenoit.  Toutes  les 
Tglifes  connaîtront  que  je  fuis  le  Scrutateur  des 
cosurs  & des  reins  ; O*  je  rendrai  à chacun  jelon 
fes  oeuvres.  Nous  voyons  bien  que  dans  ces 
paroles  il  joint  la  qualité  de  Juge  du  mon- 
de avec  celle  de  Scrutateur  des  cœurs>comme 
les  Prophètes  les  uniffoient  aulîi  lorfqu’ils 
les  attribuoient  à Dieu.  Nous  comprenons 
que  pour  pouvoir  rendre  â chacun  félon  fes 
oeuvres  , il  eft  neceffaire  de  fonder  les  cœurs 
8c  les  reins.  Mais  nous  n’y  trouvons  pas  que 
Dieu  connoifife  les  lecrets  des  coqurs  par  lui- 
même  , 8c  que  Jelus-Chrift  ne  connoilfe 
point  immédiatement.  D’ailleurs  il  eft  re- 
marquable que  bien  loin  que  les  Apôtres 
attribuent  à Jefus-Chrift  de  connoître  les  fe- 
crecs  des  cœurs , parce  que  feulement  Dieu 


7 8 'Traite  de  la  Divinité 

les  lui  révélé  5 ils  lui  attribuent  cette  con* 
noilfance  particulière,  parce  qu'ils  lui  attri- 
buent de  connoître  généralement  toutes 
chofes.  Seigneur , dit  Saint  Pierre , tu  con- 
nois  toutes  chofes  : tu  fuis  que  je  t’aime,  Con- 
noître  les  fecrets  des  cœurs  , parce  que  Dieu, 
les  révélé  , c’eft  les  connoître  en  homme  : 
Mais  connoître  les  fecrets  des  cœurs  parce 
qu'on  connote  toutes  chofes , c'etl  les  can- 
noître  en  Dieu.  Or  c'dl  cette  derniere  con- 
noiflance  qui  elt  attribuée  à Jefus-Chriit. 
En  effet  on  peut  ajouter  en  troisième  lieu  y 
que  s'il  fuffifoit  de  connoître  les  fecrets  des. 
cœurs  par  révélation  , pour  mériter  le  titre 
de  Scrutateur  des  cœurs  , les  Apôtres  eux- 
mêmes  auroient  pû  prétendre  à la  gloire  de 
ce  titre.  Car  parmi  tant  de  dons  miraculeux 
qu'ils avoient  reçôsduSaint-Efprir,on  compte 
celui  de  connoître  les  fecrets  des  penfées. 
C'eft  ce  que  Saint  Paul  fupofe , lors  qu'il 
dit  au  Chapitre  13.  de  la  I.  Epître  aux  Co- 
rinthiens : Quand  bien  faurois  le  don  de  Prophé- 
tie , & que  je  connoîtrois  tous  les  fecrets  , &C.  Sir 
je  n'ai  point  de  charité , cela  ne  me  prof  te  de  rien. 
Ce  don  étoit  dans  les  uns  plus  parfait  que 
dans  les  autres.  Mais  fupofons  avec  Saine 
Paul , qu'il  fe  fût  trouvé  quelqu'un  qui  l'eût 
eu  dans  le  degré  de  la  perfection , 8c  qu'il 
eût  connu  tous  les  fecrets  : je  demande  ft 
un  tel  homme  auroit  pû  prétendre  au  titre; 
de  Scrutateur  des  coeurs.  Si  l'on  dit  qu'il  l'au- 
roit  pû  , on  avance  un  blafphême  , puis 
qu'on  atftibuë  à un  autre  les  éloges  confa- 
crezà  iJrtu  & à Jefus-Chrilt.  Si  l'on  dit 
qu'il  ne  i'auroit  pas  pu  , on  demeure  d'ac- 
cord tacitement  avec  nous  , que  qui  dit  Scru- 
tateur des  cœurs  , dit  quelque  chofe  de 
plus  que  connaître  les  coeurs  par  révélation,. 


de  Jepus  - Chrîjl.  79 

'On  répondra  peut-être,  que  quelque  parfai- 
te qu’on  fuppofe  la  connoiilance  de  cet  hom- 
me qui  connoît  les  fecrets  , celle  de  Jefus- 
Chrift  fera  plus  parfaite  encore  : ce  qui  l’em- 
pêche.ra  de  pouvoir  prétendre  à cet  égard 
aux  mêmes  titres  que  ce  dernier.  Mais  fi  la 
connoifTan.ee  de  cet  homme  cede  à celle  de 
Jefus-Chrift,  la  connoiffance  de  Jefus-Chrift 
à cet  égard  cede  encore  davantage  à çelle  de 
Dieu. 

Comme  donc  cet  homme  ne  doit  point 
s’attribuer  le  titre  de  Scrutateur  des  cœurs, 
par  refpeétpour  Jefus-Chrift  ; celui-ci  a dû. 
beaucoup  moins  fe  l’attribuer , par  relpeét 
pour  Dieu.  Ce  qui  confirme  cette  penfée  , 
c’eft  que  la  connoiffance  de  Jefus-Chrift  & 
celle  de  cet  homme,  ne  diffeient  que  du  plus 
au  moins.  Elles  font  toutes  deux  de  la  mê- 
me efpece.  L’une  & l’autre  eft  une  connoil- 
Tance  acquife  ôz  qui  naît  de  la  révélation» 
Au  lieu  que  la  connoiilance  de  Jefus-  Chiift 
& celle  de  Dieu,  différeront  en  cfpece  ; puil- 
que  Dieu  connoît  les  cœurs  immédiatement 
& par  lui-même  ; au  lieu  qu’on  fupofe  que 
Jefus-Chrift  ne  les  connoît  que  par  la  révé- 
lation. Si  donc  cet  homme  que  nous  fupo- 
fons  connoître  les  fecrets  des  cœurs  , ne  peut 
faire  fçavoir  aux  Eglifes  qu’il  eft  le  Scrutateur 
des  cœurs  & des  reins  , fans  ufurper  la  gloire 
de  Jefus-Chrift  ; n’avons- nous  pas  raiferc 
auffi  de  dire  que  Jefus-Chrift  n’aura  pûpren-' 
dre  ce  titre  approprié  à Dieu  en  ces  mots. 

Toi  feul  qui  connois  les  coeurs  des  filules  hommes  , 
fans  ufurper  la  gloire  du  Dietrfouverain  ? 
Remarquez  en  quatrième  lieu  la  différence 
qu’il  y a entre  connoître  les  fecrets  des 
coeurs,  & être  Scrutateur  des  cœurs.  Celui 
qui  eft  Scrutateur  des  cœurs,  connoît  necef^ 

G iiij 


îo  Tirai tê  de  la  Divinité 

fairement  les  fecrets  des  cœurs  : mais  ?I 

n’eft  pas  neceflaire  que  celui  qui  connoît  les 
fecrets  des  cœurs,  foie  Scrutateur  des  cœurs. 

On  dira  d'un  homme  à qui  les  penfées  d'un 
autre  font  révélées  , qu'il  connoît  le^  cœur 
d'un  autre  , quoique  même  il  évitera  de 
parler  fi  généralement , pour  n'être  pas  fuf- 
pe<ft  d’impieté  , & dira  , s'il  parle  fage- 
ment  & pieufement  , qu'il  les  connoît  par 
révélation  : mais  il  ne  dira  point  qu'il  fon- 
de les  cœurs  & les  reins  , ou  qu'il  eft  Scru- 
tateur du  cœur  de  celui  dont  les  penfées  lui 
font  révélées^  car  il  parleroit  faulfement. 
Les  termes  de  fonder  les  reins , d'être  Scru- 
- tateur  des  penfées  , ne  fignifient  pas  connoî- 
tre  par  révélation,  mais,  connoître  , fonder , 
•découvrir  par  foi-même  ce  qui  étoit  caché. 
C'eft  la  forme  du  terme  de  l'original. 

Jefus-Chrift  parlant  ainfi  , a voulu  qu'on 
saarrêtât  à la  lignification  naturelle  de  fes 
paroles  , ou  qu'on  s*en  départît.  S'il  a vou- 
lu qu'on  fe  départît  de  la  lignification  natu- 
relle des  termes  , il  faut  qu'il  nous  ait  ten- 
du des  piégés  , & qu'il  ait  eu  deffein  de 
nous  tromper.  Car  c'eft  avoir  delfein  de 
nous  tromper,  que  de  parler  pour  n’être 
point  entendu  : & c'eft  parler  pour  n’être 
pas  entendu  , que  de  prétendre  qu'on  ne 
prendra  point  fes  expreflions  dans  leur  natu- 
relle fignification.Qiie  J.C.a  voulu  qu’on  s'ar- 
rêtât à la  lignification  naturelle  des  termes  f 
il  eft  impofiible  que  fi  nous  fuivons  là  volon- 
té, nous  puiilîon^comioître  les  fecrets  des 
cœurs  par  (V velation,  & être  Scrutateur  des 
cœurs  & des  penfées,  pour  une  même  chofe. 

En  troifiéme  lieu  , les  Prophètes  avoient 
donné  cette  idée  du  Dieu  fouverain  , qu'il 
étoit  le  Sauveur,  &le  feul  Sauveur  de  la 


de  Jefut  - Chrijf.  St 

terre.  C’eft  ce  qu'Ifaïe  exprime  , lors  qu'il 
die  : "Regardez- moi  y vous  toutes  les  extrémitez 
de  ta  terre  , & vous  ferez  fauvées.  Car  je  fuis 
le  Seigneur  , & il  n'y  en  a point  d'autre.  C'eft-à- 
dire  évidemment  , il  n'y  a point  d'autre 
Seigneur  pour  vous  fauver.  J’avouë  que  le 
Prophète  dans  cet  endroit  fait  allufion  aux. 
idoles  Payennes,  incapables  de  fauver  ceux 
qui  mettoient  en  elles  leur  confiance  : Mais 
cela  n'empêche  pas  qu'il  n'établiiîe  ce  prin- 
cipe général  , que  Dieu  eft  Je  feui  qui  peut 
fauver  les  extrêmitez  de  la  terre.  Si  l'on  en 
doutoit,on  n'auroit  qu'à  conliderer  ces  paro- 
les de  Dieu  parlant  par  le  même  Prophète  : 
Ne  fuis-je  pas  L'Eternel  ? Et  y a-t-il  un  autre 
Dieu  que  moi  ? il  n'y  a point  d'autre  Dieu  jujle  & 
qui  fauve  y fi  ce%neftmci.  Or  non- feulement 
J.  C.  prétend  fauver  les  hommes  » mais 
il  fe  nomme  leur  Sauveur  par  excellence. 
Peut-on  s'empêcher  de  reconnoître  qu'il  s’at- 
tribue un  titre  que  le  Dieu  d'Ifraël  s'éioit  re- 
fervé  pour  lui  leul  ? Non  fans  doute  ; on 
en  conviendra , pour  peu  qu'on  y faiTe  de 
férieufes  reflexions.  Car  je  demande  , lors- 
que les  Prophètes  pour  confondre  la  fuper- 
ftition  & l'idolâtrie  de  ceux  qui  mettoient 
leur  confiance  aux  Idoles  , avançaient  ce 
principe  , qu'il  n'y  avoit  point  d'autre  Sau- 
veur que  le  Dieu  d’Ifraël  , prétendoient-  ils 
parler  pour  toujours , ou  Amplement  pour 
le  tems  d'alors  ? S'ils  parloient  feulement 
pour  le  tems  d'alors  , il  s'enfuit  que  les  rai- 
fons  dont  Dieu  fe  feiwoit  alors  pour  tipnfon- 
dre  les  idolâtres,  ne  font  plus  véritables  & 
légitimés  : Il  s'enfuit  qu'un  oracle  devient 
faux  précifement  lors  qu'il  s’accomplit.  Car 
cet  oracle  , Regardez  vers  moi , toutes  les  ex- 
trémité^ de  U terre  3 & votes  ferez,  fauvées , &ç<, 


Si  _ Traité  de  la  Divinité 
Car  je  fuis  le  Seigneur  , & il  n'y  en  et  point  Vau- 
tre > exprimant  la  vocation  des  Payens , ne 
s'accomplit  que  depuis  ia  manifeltation  du 
Meflie  : Et  c'efi  depuis  la  manifeftation  du 
Mefiie,qu'il  y a un  autre  Sauveur  & un  autre 
Seigneur  que  le  Dieu  d'Ifraël,  qui  avoit  par- 
le dans  cet  oracle.  Ainfî  il  s'enfuivroit  de-là, 
que  cet  oracle  deviendroit  faux  précifemenÉ 
lors  qu'il  s'accomplit.  Que  fi  les  Prophètes 
ont  parlé  pour  toujours , & fi  ce  principe 
efi  d'une  perpétuelle  vérité  : Un  y a point  d' au- 
tre Dieu  jufie  & qui  fauve,  fi  ce  n'efi  le  Dieu 
d'ifraïl  : je  demande  comment  on  pourroit 
fe  difpenfer  de  regarder  comme  un  blafphe- 
mateur  celui  qui  n'étant  point  le  Dieu  d'If- 
raëî , fe  dit  néanmoins  un  Dieu  jufte  & qui 
fauve,  ou  plutôt  le  Sauveur  du  monde , ce- 
lui qui  fauve  les  extrêmitez  de  la  terre.  On 
dira  qu'il  fe  dit  un  Sauveur  fubalterne.  Mais 
je  demande  encore  le  delfein  de  Dieu  , lots 
qu'il  dit , Il  n’y  a point  d’autre  Dieu  jufie  & qui 
fauve,  fi  ce  n'efi  moi.  Son  defifein  n'efi- il 
point  d'exclure  auifi  les  Dieux  & les  Sauveurs 
lubalternes  ? Et  s'il  eut  pris  fancaifie  à quel- 
qu'un en  ce  tems-là  de  regarder  un  Prophète, 
ou  Moiïe  le  plus  grand  des  Prophètes,, 
comme  un  Dieu  & un  Sauveur  fubalterne, 
par  le  minifiere  duquel  Dieu  avoit  racheté 
ion  peuple , &:  de  le  fervir  après  fa  mort 
pour  cette  railon  : n'auroit-on  pas  pu  re- 
drelfer  ce  fuperfiitieux  , par  ce  principe  fi 
généralement  énoncé , Il  n'y  et  point  d'autre 
Dieu  jdfie  & qui  fauve,  fi  ce  n'efi  le  Dieu  d'Ifraël  ? 
Il  efi  donc  vrai  que  les  Prophètes  ont  pré- 
tendu exclure  les  Sauveurs  & les  Dieux  fubal- 
ternes  j car  aulïï  la  plupart  des  faux  Dieux 
des  Payens  étoient  dans  ce  rang  : Il  efi  vrai 
que  le  fens  des  Prophètes  a été  qu'il  ne  fai- 


de  Jefm  - Chrifî.  gj 

loit  reconnoître  qu'un  feuî  Dieu  & Sauveur, 
qui  eft  le  Dieu  d'Ifraël  ou  le  Dieu  fouverain  j. 
& qu'ainli  celui  qui  fans  être  le  Dieu  fou- 
verain, fe  dit  le  Dieu  & le  Sauveur  de  toute 
la  terre  , ne  prend  pas  feulement  le  nom  de' 
Dieu  -,  mais  encore  le  prend  avec  l'idée  la. 
plus  propre  que  les  anciens  oracles  lui  euftent. 
attachée. 

En  quatrième  lieu  , les  Prophètes,  pour 
diftinguer  le  Dieu  fouverain,  de  tout  autre , 
( car  c’eft  du  Dieu  fouverain  , & point  d'au- 
cun autre  qu’ils  nous  parlent  ) l'apellent* 
Celui  qui  eft  le  premier  & le  dernier  ; & chacun 
fçait  que  Jefus-Chrift  prend  ce  titre  jufqu'à 
cinq  fois  au  Livre  de  l'Apocalypfe.  Or  pour 
faire  voir  qu'en  cela  Jefus-Chrill  s'attribue 
les  qualitez  qui  forment  l'idée  propre  du 
Dieu  fouverain  , il  ne  faut  que  conftderer 
que  les  Prophètes  ont  donné  au  Dieu  fou- 
verain , ce  titre  comme  un  titre  qui  lui  eft 
propre  , & incommunicable  à tout  autre. 
Cela  paroît  par  piufteurs  railons.  Première- 
ment,chacun  demeure  d'accord,  que  jufqu'à 
Jefus-Chrift  ce  titre  n'avoit  jamais  été  don- 
né à aucun  autre  qu’au  Dieu  fouverain.  L'u- 
fage  l'avoit  donc  rendu  propre  au  Dieu  fou- 
verain. En  fécond  lieu  , il  n'y  a point  de 
cloute  que  fi  quelqu'un  avant  Jefus-Chrift 
l'eut  ufurpé , il  auroit  été  taxé  d'impieté. 
Il  faut  donc  que  ce  titre  fût  regardé  comme- 
étant  propre  au  Dieu  fouverain.  Pour  une 
troifîéme  , on  ne  peut  nier  que  li  aujour- 
d’hui quelqu’un  s'avifoit  de  le  pré3dre  , on 
ne  l'accusât  de  blafphême.  D’où  il  s'enfuit 
encore , que  malgré  qu'on  en  ait , on  recon- 
noît  que  ce  titre  eft  confacré  à Dieu.,  On  di- 
ra peut  être  , que  fi  quelqu'un  le  prenoic. 
aujourd’hui  > il  feroic  impie,  parce  qu’ilt 


§4  Traité  de  la  Divinité 

feroit  tort  à Jefus-Chrift  à qui  il  apartienf* 
Mais  s’il  faifoit  tort  à Jefus  Chrilt , il  feroit 
tort  encore  davantage  à Dieu  , à qui  princi- 
palement il  apartient.  Ht  puis  lî  un  homme 
qui  l'ufurperoit  aujourd'hui  faifoit  tort  à 
Jefus- Chrill  : un  hômme  qui  l'auroit  ufur- 
pé  avant  la  venue  de  Jefus-chrift,  auroit  fait 
rort  au  Dieu  fouverain.  Et  dé- là  il  s'enfuit 
invinciblement  , que  malgré  qu'on  en  ait,  on 
eft  toujours  obligé  de  regarder  ce  titre  com- 
me étant  confacré  au  Dieu  fouverain.  En 
quatrième  lieu  , ce  titre  fe  trouve  placé  en- 
tre les  éioges  de  Dieu  , & dans  les  endroits 
où  Dieu  veut  relever  fa  gloire  & fa  majefté 
fouveraîne.  Si  ce  titre  ne  fait  rien  à ce  def- 
fein  , pourquoi  efTil  mêlé  aux  traits  de  ces 
pompeufes  & magnifiques  defcriptions  de  la 
gloire  de  Dieu  ? Et  iï  ce  titre  fert  à exprimer 
la  majefté,  la  grandeur  & la  gloire  de  Dieu, 
n'eft-il  pas  vrai  de  dire  qu'il  eit  particulière- 
ment confacré  à l’Etre  fouverain  , 8e  qu'on 
ne  peut  i'ufurper  fans  blafphême  ? Ajoûtez  à 
cela,  qu'il  ell  tellement  confondu  avec  les 
autres  attributs  propres  du  Dieu  fouverain  , 
qu’il  n'eft  pas  polïible  de  l'en  diftinguer,  fans 
faire  une  efpece  de  galimatias  des  plus  beaux 
oracles  des  Prophètes.  Car  tantôt  il  ed  mêlé 
avec  fa  puiffance  : comme  lors  qu'il  elt  dit: 
Qui  eft  celui  qui  a,  travaillé  Cr  fuit  cela  s C'eji  ce- 
lui qui  apelle  les  générations  des  le  commencement. 
Je  fuis  le  Seigneur , je  fuis  le  premier  , & je  fuis 
avec  les  derniers.  C'eji  moi.  Tantôt  il  ell  joint 
aux  ca^éteres  de  fa  grandeur  & de  fa  majef- 
té  : comme  lorfque  le  Prophète  parle  de 
cette  forte  : Le  Seigneur  parle  atnfi , le  Roi  d'if- 
ra’el  , fon  Rédempteur  , l' Eternel,  le  Dieu  désar- 
mées : je  fi uis  le  premier  & le'  dernier  , Ô*  il  ri  y 
a,  point  d’autre  Dieu  que  moi  : & qui  ejl  fmblakle. 


de  Je  fus  - Chrift. 

à moi  ? Vous  voyez  qu’après  avoir  dit  , Je 
fuis  le  premier  C^1  le  dernier  , Dieu  ajoûte  , Qui 
ejl  fembUble  à moi  ? Pour  nous  aprendre  que 
perfonne  que  lui  ne  poflede  la  majefté  & la 
gloire  qui  eft  contenue  dans  ce  titre  , & 
dans  les  autres  titres  qui  raccompagnent. 
Tantôt  Dieu  mêle  la  gloire  de  ce  titre  avec 
la  merveille  de  la  création  , pour  s’attribuer 
l’une  & l’autre  : comme  lors  qu’il  dit  : 
'Ecoute-moi  , Jacob  ; & toi  , lfraël , me  j‘ apelle  : 
c’efi  moi  qui  fuis  le  premier  , & qui  fuis  le  der- 
n er  - & c’ejl  mu  main  qui  a fondé  la  terre  , &c. 
En  cinquième  lieu  * Dieu  fe  fert  de  ce  titre 
pour  exprimer  fon  unité.  Car  voici  l’expofi- 
tion  qu’il  en  donne  : Il  n'y  a point  de  Dieu  qui 
ait  été  formé  avant  moi , & il  n'y  en  aura  point 
après  moi.  Que  fi  ce  titre  n’étoit  point  propre 
à Dieu  , comment  pourroit  il  emporter  fbn 
unité  ? Jefus-Chrift  en  fe  difant  le  premier 
& le  dernier  , prend  ce  titre  dans  un  même 
fens  que  les  Prophètes  l’avoient  pris  ; ou  il 
le  prend  dans  un  autre  fens.  S’il  le  prend  dans 
un  autre  fens  , il  jette  les  hommes  dans  l’er- 
reur & dans  l’idolâtrie  par  des  paroles  cap- 
tieufes  ; il  eft  coupable  de  blafphême , puis 
qu'il  s’attribue  abfolument  un  titre  qui  ne 
lui  .convient  qu’avec  refhiétion  ; 'il  change 
de  fon  autorité  la  lignification  des  termes 
confacrez  par  un  ufage  divin  ; il  fait  ce  que 
jamais  homme  ne  fit  depuis  la  naiffance  du 
monde , qui  eft  de  changer  la  lignification 
connue  & ordinaire  des  ternies,  fans  en  aver- 
tir perfonne  i il  ouvre  la  porte  de  Impiété 
& du  blafphême  à tout  le  monde.  Carcom- 
me  il  s’attribue  les  titres  qui  entrent  dans  l’é- 
loge du  Dieu  fouverain  ^ en  changeant  men- 
talement la  lignification  connue  des  paroles 
de  l’ancien  Teftamenc  > rien  n’ernpêchera 


$5  Traité  de  la  Divinité 

que  fuivant  (on  exemple  je  ne  m'attribue  les 
titres  qui  entrent  dans  Pelage  de  Jefus  Chrift, 
en  changeant  félon  ma  fantaifîe  par  la  pen- 
fée  , la  lignification  la  plus  connue  des  ex- 
prenions  du  Nouveau  Teftament.  Que  fi  Je- 
fus-Chrift en  fe  difant  celui  qui  eft  le  premier 
&r  1#  dernier , prend  ce  terme  dans  le  fens 
que  les  Prophètes  Pont  pris  , il  s'enfuit  qu'il 
fe  caraélérife  par  un  titre  qui  avoit  1er* 
vi  aux  Prophètes  à exprimer  l’unité  de  Dieu, 
fa  gloire  & fa  majefté  : il  s'enfuit  que  Jefus- 
Chrift  le  prenant , empêche  qu'il  ne  convien- 
ne plus  au  Dieu  d'Ilraël  auquel  les  Prophè- 
tes l'ont  attribué  , & qu'ainfi  le  langage  de 
ceux-ci  devient  faux  & contradiéloire.  Car 
fi  le  Dieu  d'ifraëi  eft  le  Dieu  , avant  5e  après 
lequel  il  ne  s'eft  point  formé  d'autre  Dieu  : 
comment  Jefus-Chrift  eft-il  Dieu  , 5e  com- 
ment eft  il  aulfi  à fon  tour  un  Dieu  , avant 
Se  après  lequel  il  ne  s'eft  point  formé  d'autre 
Dieu  ? Certainement  ou  Jefiis  - Chrift  eft.  le 
Dieu  fouverain , ou  Jefus-Chrift  ne  peut  s'at- 
tribuer ce  titre  fans  blafphême , parce  que  ce 
titre  fait  partie  de  l'idée  propre  5e  véritable 
que  les  Prophètes  ont  donnée  de  l'Etre  fou- 
verain. Nous  n'ajouterons  pas  ici  3 que  fupo- 
fé  que  Jefus-Chrift  foit  un  fimple  homme  , 
on  ne  fçauroit  comprendre  j pas  même  de- 
viner , en  quel  fens  ce  titre  pourroit  lui  con- 
venir. Car  ou  il  s'agit  là  d'une  priorité  & 
poftcriorité  de  tems  , ( on  me  permettra 
bien  ces  termes  barbares  dans  une  matière 
fi  difficile  ) ou  il  s’agit  d'une  priorité  ou  pof- 
teriorit^Üe  dignité  , ou  il  s'agit  de  l'un  Se  de 
l'autre  : & lequel  des  trois  que  l'on  dife  , ce 
titre  ne  fçauroit  convenir  à Jefus-Chrift  fim- 
ple homme.  S'il  s'agit  d’une  priorité  & 
d'une  poileriorité  de  tems,  le  fens  de  ces 


t „ . de  Je  fus  - Chrift.  *7 

paroles  eft , je  fuis  le  premier  en  durée  , & 
je  fuis  le  dernier  en  durée.  Mais  comment 
pourra- t-on  dire  que  Jefus-Chrift  eft  le  pre- 
mier en  duree , lui  qui  a été  formé  dans  le 
fein  de  Marie  , dans  l’accompliffement  des 
terris  ? S il  s agit  d une  priorité  & d’une  pos- 
tériorité de  dignité,  le  fens  de  ces  paroles 
ne  peut  être  que  celui-ci  : Je  fuis  le  premier 
& le  dernier  en  dignité.  Et  comment  Jefus- 
Chrift  eft-il  le  dernier  en  dignité  , lui  qui 
ert  la  perfection  même,&  tellement  élevé  au- 
deflus  des  Prophètes,  que  Jean-Baptifte  le 
plus  grand  des  Prophètes,  ne  fe  reconnoilfoic 
point  digne  de  délier  la  c©uroye  de  fes  fou- 
Ijers?  Que  fi  on  l’explique  <k  l’un  & de 
l’autre  de  ces  deux  prioritez  & pofteriori- 
tez  , ou  le  fens  de  ces  paroles  fera  celui-ci  : 
Je  fuis  le  premier  en  tems  , & le  dernier  eii 
dignité  ; & alors  la  propofition  elt  faufile  : ou 
Je  fens  de  ces  paroles  fera  celui-ci  : Je  fuis  le 
premier  en  dignité  , & le  dernier  en  tems  ; 
& alors  la  propofition  eft  encore  fauffe.  Car 
comment  Jefus  - Chrift  eft  il  le  dernier  en 
tems  ? Eft-il  le  dernier  des  hommes  ? Non  ; 
car  il  y a plufieurs  hommes  qui  naiffenc 
après  lui.  Eft-il  le  dernier  des/ervireurs  de 
Dieu  ? Non  ; car  il  y a plufieurs  Apôtres 
& Prophètes  de  la  nouvelle  Alliance  qui 
viennent  après  lui.  Ou  enfin  le  fens  de  ces 
paroles  fera  celui-ci:  Je  fuis  le  premier  & le 
dernier  en  tems  &c  en  dignité  , &:  le  fens  en- 
core fera  faux.  Car  fi  Jefus  - Chrift  n’dl 
point  le  premier  & le  dernier  en  tem  v fi 

l’on  ne  peut  point  dire  non  plus  , qu’w'ôic  le 
premier  & le  dernier  eu  dignité  s il  eft 
doublement  faux  qu’il  foit  le"  premier, & le 
dernier  en  tems  & en  dignité  tour  à la  fois. 
Mais  il  ne  s’agit  pas  ici  de  la  vérité  des  pa- 


88  Traité  de  la  Divinité 

rôles  de  Jefus-Chrilè  , mais  bien  de  Pim- 
prelïion  que  ces  paroles  pouvoient  & de- 
voient  faire  fur  dos  hommes  inllruits  par  les 
Prophètes.  Nous  foûtenons  qu’entendant  je- 
ftis  Chrilf  , qui  fe  nomme  fi  fouvent  & avec 
tant  d’empreffement  le  premier  & le  der- 
nier, ils  n’ont  pû  croire  autre  chofe  , fmon 
qu’il  ufurpoit  un  des  titres  les  plus  propres 
de  l’Etre  fouverain. 

Cette  confideration  devient  beaucoup  plus 
forte  , lors  qu’on  ramafife  tous  ces  grands 
titres  , par  lefquels  Dieu  caraftérife  fa  gloi- 
re dans  les  oracles  des  Prophètes  , celui 
de  Dieu  , de  Seigneur  , de  Sauveur  , de  Ré- 
dempteur ■'flfraël  , de  Dieu  qui  fauve  les 
extrémités  de  la  terre  , & vers  lequel  les 
bouts  de  la  terre  doivent  regarder  pour  être 
fauvez  , de  Dieu  qui  a fait  les  fiécles , ou  qui 
apelle  les  générations , celui  qui  ell  le  pre- 
mier & le  dernier  , celui  par  qui  toutes 
chofes  ont  été  faites  , celui  qui  fonde  les 
cœurs  & les  reins.  Car  deux  chofes  font 
très-évidentes.  La  première  eft , que  tous 
ces  noms  forment  l’idée  que  les  Prophètes 
nous  donnent  du  Dieu  fouverain.  La  fécon- 
dé , qui  ell  une  dépendance  de  cette  premiè- 
re , ell } que  quiconque  s’attribue  tous  ces 
titres  glorieux  & magnifiques  , &:  qui  fe  die 
Dieu  avec  cela  , prend  évidemment  le  nom 
de  Dieu  , non  dans  un  fens  équivoque , non 
dans  un  fens  métaphorique  , mais  avec  le 
fens  & Ridée  que  les  Prophètes  lui  Ont  at- 
tachés :^de  forte  qu’il  devient  coupable  de 
J’impietVdes  hommes  , fi  les  hommes  vien- 
nent à le  prendre  fauffement  pour  le  Dieu 
fouverain.  Ou  donc  les  Juifs  n’ont  point  dû 
s’opofer  à l’impiété  , à l’idolâtrie  , aux 
‘blalphêmes  j ou  ils  n'ont  pû  s'empêcher  de 

prononcer 


de  Jefat  - Chrifî. 

prononcer  fentence  de  condamnation  contre 
Jefus-Chrill,  s'il  a parlé  comme  Tes  üifci- 
ples  parlent  & le  font  parler  dans  la  fuite  * 
ou  en  tout  cas  on  n’a  pu  s'empêcher  de  fe 
déclarer  contre  fes  Difciples  , contre  leur 
Evangile  >&  contre  leur  Religion,  fi  évidem- 
ment convaincus  de  blafphême.  Mais  com- 
me nous  avons  fait  voir  ci  defïus  , que  Je- 
fus-Chrilt  s'ell  donné  le  nom  de  Dieu  dans 
un  fens  propre  , parce  qu'il  s’elt  attribué 
les  titres  les  plus  propres  de  Dieu  , nous 
allons  montrer  dans  le  Chapitre  fuivanr, 
que  les  Apôtres  ont  apliqué  à Jefus  - Chrill 
l'idée-  propre  de  Dieu  , en  faifant  voir  qu'ils 
l'ont  reprefenté  comme  égal  à fon  Pere.  Ce 
qui  ne  peut  fe  dire  que  de  celui  qui  elt  véri- 
tablement & proprement  Dieu* 

CHAPITRE  IV, 

T roifiême  preuve  , prifi  de  ce  qu'on  fait  Je  fus- Chri§ 
égal  à.  Dieu, 

SAint  Paul  ne  fait  point  de  difficulté  de 
dire,  que  Jefus-Chrift  n'a  point  réputé 
à rapine  d'être  égal  à fon  Pere.  Nous  ver- 
rons dans  la.  fuite  de  cet  Ouvrage  l'inutilité 
& la  faulfeté  des  défaites  de  ceux  qui  veu- 
lent donner  des  explications  violentes  à cet- 
te expreffiou , il  n'a  point  réputé  a rapine.  Ce- 
pendant de  quelque  manière  qu'on  entende- 
ee  terme.,,  il  nous  fera  toujours!  permis  de: 
fupofer  ,.  que  l'on  attribue  à jefi#-  ChriR. 
quelque  efpece  d'égalité  avec  ion  Pere , le- 
quel ell  irrconteftablement  le  Dieu  fouve- 
rain. 

On  dira  peut-être  , que  c’eft  ici  une  feulé 
expreflion  fans  confequence.  & même  u uei 
Tarn*,  EU.  m 


<9$  T retifê  de  la  Divinité 

expreflîofi  qu’il  ne  faut  pas  prendre  tottt-à- 
fait  dans  la  rigueur  du  fens  littéral  : qu'il 
fe  peut  trouver  des  exemples  d'une  pareille 
exprefiion  , qui  ne  lignifie  point  une  égali- 
té rigoureufe  & proprement  dite  avec  Dieu  : 
qu'on  en  lit  même  un  exemple  dans  Home- 
re  , Auteur  Payen.  Tout  cela  ne  fert  de  rien* 
Premièrement  on  a mauvaife  grâce  de  citer, 
un  exemple  tiré  d'Homere.  Les  Livres  des, 
Payens , &r  fur-tout  les  Livres  des  Poètes  >, 
font , comme  chacun  fçait > tout  pleins  d'im- 
pieté &r  de  blafphêmes  : &•  c'eft  là  précifé- 
mentce  qui  éleve  les  Livres  de,  l'Ecriture  3. 
dont  le  caraétere  eft  de  diftinguer  infiniment 
Dieu  de  la  créature  , en  n'attribuant  jamais, 
à la  créature  ce  qui  peut  convenir  à Dieu  >, 
ce  qui  les  éleve  , dis  - je  , au  - deffus  de  tous, 
les  Livres  humains  , où  tantôt  l'on  confond 
Dieu  avec  les  hommes  j & tantôt  l'on  éle- 
vé les  hommes  au-defïus  de  Dieu.  D'ailleurs 
il  eft  remarquable  , que^celui  qui  employe.: 
cette  façon  de  parler  , c'eft  Paul  , c'eft  - à- 
dire,  l'homme  du  monde  qui  fernble  le  plus, 
donner  à la  grâce  , & raporter  tout  à la, 
gloire  de  Dieu.  Nous  avons dit-il  , ce  trefor 
en  des  vaijfiaux  de  terre  , qu’il  apparoiff'  que 
l’excellence  de  cette  force  vient  de  Dieu  , & non 
point  de  nous.  Un  homme,  qui  eft  en  garde 
pour  s*empêcher  de  rien  attribuer  aux  cau- 
fes  fécondés  , de  la  louange  qui  apartient  à 
Dieu  , n'aura  garde  d'employer  legerement 
une  exprefiion  qui  afibcie  le  Créateur  à la 
créatufi , en  faifant  celle-ci  égale  à ceJui-lè.. 
En  troifiéme  lieu  , afin  que.  vous  ne  croyez 
pas  qu'elle  lui  échape  par  hazard  , confide- 
xez  qu’elle  eft  conçue  d'une  maniéré  fingu- 
liere  , & que  c'eft  une  expreftion  qui  ne 
vient  pas  naturellement  dans  l'efprit.-  Mais, 


de  Jefm -Chrift.  çï 

peut-être  que  c’eft  ici  une  hyperbole.  Si 
c’eft  une  hyperbole , c'eft  une  hyperbole 
qui  intereife  la  gloire  de  Dieu.  Quand  on 
ne  reproche  autre  chofe  à l'hyperbole , fi 
ce  nJefi  qu’elle  manque  de  vérité , étant  exa- 
minée à la  rigueur  ; ce  n’eft  rien  : mais  il 
ne  faut  pas  qu’on  lui  puilTe  reprocher  d’être 
impie  & blasphématoire.  Ainfi  REcriture  ne 
dira  point  qu’un  homme  Toit  bon , fage  , 
puiflant , &c.  comme  Dieu  , par  le  danger 
qu’tl-y  a:  que  ces  expreflions  ne  faflent  une 
impreffion  contraire  à la  gloire  de  cette 
Efifence  fouveraine.  Les  Ecrivains  du  Vieux 
Teftament  ont  évité  cela  avec  beaucoup  de 
loin.  Ceux  du  Nouveau  doivent  l’éviter 
avec  un  plus  grand  foin  encore  ; parce  qu’il 
a été  dit  rque  fous  cette  Alliance  toutes 
chofes  feront  abaiffées , 8c  que  Dieu  feroic 
fouverainement  élevé. 


Mais  enfin  je  m’arrête  à trois  confidéra- 
tions  principales  fur  ce  fujet.  La  première 
eft  , que  Dieu  avoit  folemnellement  déclaré' 
par  la  bouche  de  fes  Prophètes  , que  rien 
n’étoit  femblable  à lui..  Il  ne  l’avoit  pas 
dit  une  fois  ou  deux  , mais  il  l’avoit  mille, 
fois  répété.  Il  l’avoit  dit  d’une  maniéré  ca- 
pable de  confondre  les  idolâtres.  Il  en  avoit 
fait  le  grand  principe  de  fa  Religion.  Saint 
Paul  le  lçavoit.  Il  avoit.  lu  & relu  les  an- 
ciens oracles.  Cependant  S;  Paul  ofe  ré- 
pondre à cette,  voix  du  Ciel , §h*i  eft  fimbUble 
à moi  ? en  difant  hardiment , que  fefus- 
Chrifi  n'a  point  réputé  et  rapine  d’être^gal  à ce 
grand  Dieu,, 

Ma  fécondé  confédération  eft',  que  cet 
Apôtre  ne  pouvoit  ignorer  la  rai fon  , ou  fii 
l’on  veut  , le  prétexte  pour  lequel  Jefus- 
Ohrift  avoit.  été.  premièrement  accufé.  8& 

H,  ij; 


$?.'  Traité  de  la  Divinité 

condamné  des  Juifs,  qui  elt  , qu’il  fe  fai- 
fou  égal  &r  fçmbîable  à Dieu.  C’étoit  là  ua 
prodigieux  fcandale  pour  des  hommes  qui 
avoient  entendu  Dieu  dîfànt  par  (es  Prophê» 
tes  : Qui  ejt  rimbUble  à moi  ? Saint  Paul  fait 
ce  qu’il  peut  pour  attirer  les  Juifs  dans  TEr 
glife  Chrétienne  : mais  au  lieu  de  julhfier  la 
Religion  Chrétienne  du  crime  d’égaler  la 
créature  au  Créateur , dans  un  tems  ou  cela 
feroit  finéceffaire  ta  pour  le  falut  des  honv 
mes  , & pour  la  gloire  de  D.ieu  , il  pro- 
nonce , que  Jefus-l  hrji  n'a  point  réputé  à ra~. 
fine  d'être  égal  à Dieu.  Cet  homme  qui  dé- 
chire (es  vêtemens , lorfque  dans  une  autre 
occafion  on  le  prend  pour  Mercure,  qui 
eft  un  Dieu  fubalterne  des  Payens , ofe-t-il 
égaler  une  fimple  créature  au  Dieu  fouve- 
rain  ? Ses  hyperboles  ne  font  elles  pas  bie*a 
édifiâmes  ? Ne  prend  il  pas  bien  fon  tems 
pour  !es  débiter  ? Et  n’a-t-il  pas  bonne  grâ- 
ce de  vouloir  faire  l’Orateur  aux  dépens  de 
la  pieté  & de  la  gloire  de  Dieu  l 

Enfin,  nous  di  ions  en  troifiéme  lieu,  que 
les  autres  exp refilons  des  Apôtres  font  uo 
jufte  commentaire  de  celle  ci  i & que  com- 
me les  Difciples  de  Jefus-Chrift  n’attribuent 
pas  feulement  à ce  dernier  le  Nom  de  Dieu,, 
mais  lui  donnent  encore  ce  nom  avec  l’idée 
que  les  Prophètes  lui  ont  attachée  , & que 
les  Apôtres  donnent  à Je  fus  Chrill  des  titres 
qui  ne  peuvent  lui  convenir  , à moins  qu’il, 
lie  foit  en  effet  égal  à Dieu  : il  ne  faut  point 
doyter  çpe  Saint  Paul  ne  prenne  ici  ce  ter-- 
me  dans  un  fens propre  & littéral. 

Mais  enfin  ou  les  Chrétiens  adoptent  cet* 
te  exprefïion  , ou  ils  ne  l’adoptent  point.. 
S’ils  ne  l’adoptentpoint  , il  faut  donc  qu’ils 
froyent  que  Saint  Paul  a mal  parié  5 Sc  a! or/. 


de  Je  fus  - Çhrijî.-  >3 

Ils  renverfent  un  principe  fondamental  de 
leur  Religion,  qui  eft  que  Saint  Paul  a été 
infpiré  par  le  Saint  - Efprit.  Que  s'ils  adop- 
tent cette  expreflion  , il  s'enfuit  que  nous 
pouvons  croire  que  les.  autres  Difciples  ont 
parlé  de  la  même  forte  : & cela  étant  nous 
leur  demandons  , H les  Juifs  qui  ont  entendu 
les  Apôtres  parlant  ainfi  , n'ont  pas  été  fon- 
dez à les  traiter  d'impies  & de  blafphema- 
teurs  , lorfque  d'un  coté  ils  voyoient  que 
Jefus-Ghrift  étoic  une  fimple  créature  , &• 
que  de  l'autre  il  étoit  égalé  au  Dieu  fouve- 
rain. 

Voici  quatre  j.ugemens  que  les  Juifs  ont 
pu  faire  avec  raifon  fur  ce  fujet.  Première- 
ment ils  jugent  que  Jefus-Chrift  eft  une  finv- 
ple  créature  on  en  convient.  En  fécond- 
lieu  , ils  jugent  qu'on  ne  peut  point  dire 
d'une  créature  fans  impiété,  qu’elle  eft  égale- 
à Dieu  : c'eft  Dieu  lui  même  qui  nous  l'en,- 
feigne  , Qui  eft  fembluble  à moi?  Ou  , A qui  me 
feriez.  - vous  fembfabie  ? En  troifiéme  lieu  , ils 
jugent  que  les  Difciples  de  Jefus  Chrift  éga- 
ient la  créature  au  Créateur.  Cela  paraît 
par  l'exprelTion  de  Saint  Paul.  En  quatrième; 
fieu  , ils  jugent  que  les  Difciples  de  Jefus- 
Chnft  doivent  être  condamnez  de  blafphê-- 
me.  Ce  dernier  jugement  eft  une  juiie  &’ 
naturelle  conclufion  des  trois  autres.  Lorl- 
que  Dieu  dit , Qui  eft  fembm&le.  à moi  ? il  n'en- 
tend pas  exclure  en  général  toute,  forte  de; 
relftmblance  y il  n'exclud  point  la  relfem- 
blance  de  conformité  & d'analoa^e  > car 
nous  reflêmblons  à Dieu  , qui  eft  , qui  agit 
qui  penfe  , parce  que  nous  fômmes  , que 
nous  âgiftbns,  que  nous  penfons  : mais  il; 
entend  exclure  la  relfemblance  d'égalité.  Ejt 
q'eft  précifément  cette  reflemblance  d'égali? 


24  Traité  de  la  Divinité 

té  que  vous  choifilfez  pour  l'attribuer  à' une' 
créature  , Iorfque  vous  dites  _ que  Jefus- 
Ghrijl  ri  a point  réputé  à rapine  d’être  égal  à 
Dieu.  Car  ou  vous  lui  attribuez  cette  reflem- 
blance  d'égalité  , ou  vous  lui  attribuez  cette 
reflemblance  d'analogie  , qui  confîfte  en  ce- 
qir'on  a quelque  raport  avec  Dieu  , plus  ou 
moins  , félon  qu'on  a plus  ou  moins  de  de- 
grez  de  perfeétion.  Si  vous  lui  attribuez  cet- 
te relfemblance  d'analogie  feulement  , vous 
ne  dites  rien  , les  hommes  & les  Anges 
refifemblent  à Dieu  de  cette  maniéré  5 ôz 
jamais  pourtant  aucun  des  hommes  & des 
Anges  n’a  pu  ou  n'a  dû  s'exprimer  de  cette 
maniéré.  Et  puis  ce  feroit  une  extravagance 
de  dire  en  ce  fens  : Nous  ne  réputons  point 
à rapine  d’être  égaux  ou  femblables  à Dieu. 
Il  relie  donc  que  vous  lui  attribuiez  la  ref- 
femblance  d'égalité  félon  la  vérité  & la  for- 
ce de  i’expreifion.  Car  on  exprime  bien 
quelquefois  le  mot  d'égal  far  celui  de  fem- 
biable  ; comme  Iorfque  les  Prophètes  di- 
rent , ^4  qui  le  fejiez-vous  femblable  ? mais  on 
n'exprime  point  ie~  nom  de  femblable  pris 
pour  relfemblant , pour  conforme  , par  ce- 
lui d'égal.  L'homme  eft  femblable  à Dieu^ 
de  cette  reifemblance  d'analogie  , puis  qu'il 
porte  l'image  de  Dieu  : cependant  on  ne  dit 
point  que  l'homme  foit  égal  à Dieu.  On  ne 
peut  point  dire  ici  , que  cette  égalité  eft  une- 
égalité  figurée  & métaphorique.  Cela  eli 
froid.  I.  C.  n'a  point  réputé  à rapine  d'être 
égal  à©ieu  par  figure  & par  métaphore  , eft- 
une  propofition  abfurde  & ridicule.  Et  puis, 
les  figures  deviennent  impies,  Iorfque  d'un 
côté  elles  n'ont  jamais  été  employées,  & que 
de  l'autre  elles  prefentent  un  fens  contraire 
à,  la  gloire  de  Dieu.  Enfin  les  Juifs  n'écaanf 


dt  Jèfûs  - Clirîft.  $$■ 

pas  coupables  de  parler  comme  les  autres 
hommes  , & fur- tout  comme  les  Prophêces- 
de  Dieu  , qui  les  ont  inllruits  , ils  ne  le  font 
pas  aulïi  de  croire  qu’on  ne  peut  fe  dire  égal 
à Dieu  j fans  ou  qu’on  foit  Dieu  , ou  qu’on 
faflfe  tort  à Dieu.  Qu’ils  croyent  que  les 
Difciples  tiennent  ce  langage  de  Jefus- Chrift , . 
ils  ne  peuvent  non  plus  s’en  difpenfer.  Car- 
pourquoi  les  Difciples  parlent  - ils  de  cette.- 
maniéré  , s’ils  ne  veulent  point  qu’on  leur, 
attribue  ce  langage  ? On  dira  , qu’ils  s’explb 
' quent  allez  en  d’autres  rencontrestnous  foute- 
nons  premièrement, .que  quand  ils  fe  feroient 
mille  & mille  fois  expliquez; , cette  propo- 
rtion ne  laifieroit  pas  d’être  contraire  à la- 
gloire  de  Dieu  vil  y a quelque  créature  qui  peut' 
ne  pas  réputer  à rapine  d'être  ég*i  à Dieu.  Je r 
fouriens  d’ailleurs  qu’ils  renverfent  d’une: 
main  ce  qu’ils  bêtifient  de  l’autre  Au  fonds  , 
ü 'efus-Chrift  n’eft  point  égal  à Dieu  , & fo 
c’eft  un  crime  de  le  penfer , pourquoi  le  di- 
re ? Cette  expreflion  à quoi  étoit-elle  necef- 
faire  ? Etoit  - elle  neceflaire  à la  gloire  de- 
Dieu  ? non;  car  elle  ravale  au  contraire  la. 
Divinité  , du  moins  fi  l’on  y attache  l’idée- 
que  les  hommes  y ont  toujours  attachée,,. 
Etoit  - elle  néceflaire  pour  élever  Jefus- 
Chrirt  ? Mais  Jefus-Chrift  ne  peut  - il  être- 
élevé  fans  qu’on  le  mette  au  niveau  du  D:eu 
fouverain  ? Etoit  ce  pour  montrer  la  vérité; 
& l’accomplifiement  des  anciens  oracles  ? 
'Mais  ces  oracles  avoient  tant  de  fois  pro- 
noncé qu’il  n’y  avoit  qu’un  feul  Ûibu  , 8c 
qu’il  n’y  avoit  rien  de  pareil  à lui.  Etoit-ce 
pour  édifier  les  hommes  ? Mais  les  hommes: 
peuvent  ils  être  édifiez  de  voir  égaler  une 
'créature  au  Dieu  fouverain?  Saint  Pierre  8c  : 
Saint  . Pau]  font  les  Difciples  de  Jefus-Chriiia-. 


$6  Traits  de  la  Divinité 

les  Minières  , fes  AmbalTadeurs , & Huas 
doute  qu'ils  tiennent  dans  l’Eglife  le  pre- 
mier rang  après  Jefus  - Chrift.  Cependant  fi 
S.  Pierre  ou  S.  Paul  nous  difoit  : fene  réputé 
point  a rapine  d'être  égal  à fefus-Chrifl  r nous 
le  traiterions  de  blafphémateur.  Dieu  , le 
Dieu  fouverain  ell  infiniment  plus  élevé  au- 
deffus  de  Jefus-Chriii: , que  Jefus-Chrilt  ne 
l’eft  au  deffus  d’un  de  fes  Apôtres,  Si  donc 
cet  Apôtre  feroit  accufé  d’impieté,  s’il  fe 
difoit  égal  à Jefus-Chriîl  : celui  - ci  femble- 
aufii  le  devoir  être  , s’il  ofe  dire  qu’il  n’a 
point  réputé  à rapine  d’être  égal  à Dieu. 

CHAPITRE  V. 


Quatrième  preuve  , prife  de  ce  que  Jefus -Chrifl 
s'eft  fait  adorer . 

MAis  pour  montrer  encore  mieux,  que 
c’eil  dans  un  feus  proprement  dit , que 
les  Difciples  ont  égalé  Jefus-Chrift  à Dieu  , 
& que  Jefus-Chriil  s’eil  égalé  lui  - même  à 
l’Etre  fouverain , ne  nous  contentons  point 
d’avoir  remarqué,  qu’il  s’ell  attribué  les 
noms  & les  titres  qui  avoient  été  confacrez 
au  Dieu  fouverain  , montrons  encore  qu’il 
a prétendu,  aux  mêmes  hommages.. 

Il  eit  certain  qu’on  adore  Dieu  , & qu’on 
n’adore  que  Djeu.  Quand  les  hommes  ont 
prétendu  à cette  adoration , ils  ont  par-là 
même  prétendu  êrre  des  Dieux  : & quand 
ils  n’$;t  pas  prétendu  être  des  Dieux , ils 
^n’ont  pas  prétendu  à l’adoration. 

Quand  donc  nous  n’aurions  point  fçû  juf- 
qu’ici  que  Jefus-Chrill  veut  être  regardé 
comme  Dieu  , nous  n’en  pourrions  point 
douter,  torique.  nous  voyons  qu’il  exige 


de  Jefus-Chrijî. 

des  hommes , qu’ils  lui  rendent  cette  adora- 
tion. Les  Evangiles  raportent  qu’après  fa 
irai  {Tance  il  fut  adoré  premièrement  par  des 
bergers  de  Bethléem  , & enfuite  par  des 
Mages.  On  ne  doit  point  lui  imputer  une 
adoration  , qu'il  ne  paroifFoit  pas  être  en 
état  d’empêcner.  Mais  ces  mêmes  Evangiles 
nous  aprennent  qu'il  fut  plufieurs  fpis  ado- 
ré pendant  fa  vie  ; ils  ajoûtent  que  non- 
feulement  il'eft  permis  de  Radorer  , mais 
^encore  qu'il  a été  commandé  à tous  les  An- 
ges de  lui  rendre  cet  hommage. 

Si  Jefus-Chrift  eft  le  Dieu  fouverain  , il  a 
raifon  de  fe  faire  adorer»  Mais  s'il  n’eft  pas 
le  Dieu  fouverain , on  ne  peut  fans  une  ef- 
pece  de  facrilege  , lui  rendre  l’adoration  qui 
eft  dûë  à Dieu  , & qui  n’eft  dûë  qu'à  Dieu. 
Certainement  quand  tout  le  refte  feroit  fu- 
portable  , ceci  ne  le  feroit  en  aucune  façon  , 
puifque  s’eft  s’ériger  en  Dieu  fouverain,  non- 
feulement  par  fes  paroles , mais  auffi  par  fes 
actions. 

Un  homme  qui  auroit  la  hardieffe  de 
prendre  le  nom  du  Roi , quoiqu’il  fût  fu- 
jet  dans  un  Etat  qui  reconnoîtroit  un  légi- 
time Monarque , feroit  alîurément  très-cri- 
minel. Il  le  feroit  bien  davantage  , s’il  ofoie 
prendre  les  titres  qui  font  confacrez  à mar- 
quer la  grandeur  de  fon  Maître  : comme 
ft  étant  en  Fance  , il  Te  qualifioit  Roi  de 
France , Roi  de  Navarre  , &c  ou  fi  étant 
en  Autriche  , il  fe  nommoit  Roi  de  Boheme, 
Roi  de  Hongrie  , &c.  Mais  il  feroit  plus  cri- 
minel encore,  s'il  vouloir  outre (ièla  être 
{irai té  véritablement  en  Monarque  , s'il  fe 
faifoit  traiter  de  Majefté  , & qu'il  fe  fît  fer- 
vir  à genoux  , comme  font  quelques  Rois 
dans  leurs  Etats.  Alors  il  n'y  auroit  plus  au- 
Tome  III,  l 


*f%  Traité  de  la  Divinité 

cun  moyen  de  dilfimuler  un  tel  attentat , & 
il  faudroit  ou  renoncer  à la  fidelité  qu'on 
doit  à Ton  Roi  légitime  , ou  traiter  cet  hom- 
me d'uiurpateur  & de  criminel  de  kze-Ma- 
jefté. 

On  peut  dire  qae  les  Juifs  ont  eu  deux 
raifons  pour  une,  de  traiter  ainfi  Jefus-Chriit. 
Premièrement , le  refpeét  & la  fidélité  qu'ils 
doivent  au  Dieu  fouverain  , ne  pouvoient 
fouffrir  qu’ils  permiffent  à un  fimple  hom- 
me ou  à une  fimple  créature , d'ufurper  les 
hommages  qui  ne  font  dûs  qu'au  Dieu  fou- 
verain : & d'ailleurs  , l'obéïifance  qu'ils  dé- 
voient à la  Loi  3 ne  leur  permettoit  point 
d'avoir  d'autres  Dieux  devant  la  face  du 
Seigneur. 

Il  n'y  a que  trois  cho fes  que  l'on  puiffe 
répondre  à cela.  Il  faut  ou  que  l’on  nie  que 
l'adoration  foit  un  hommage  propre  au  Dieu 
fouverain  ; ou  qu'on  dife  que  Jefus  - Chrift 
n’a  pu  prétendre  fe  faire  adorer  ; ou  qu'on 
prétende  que  Jefus  - Chrift  n'a  pas  voulu  être 
adoré  dans  le  même  fens  & de  la  même  ma- 
niéré que  le  Dieu  fouverain.  Cependant  on 
ne  peut  rien  dire  de  tout  cela  avec  quelque 
fondement. 

Car  fi  l'on  dit  que  l'adoration  n'eft  pas 
un  hommage  propre  au  Dieu  fouverain  : je 
demande,  y a t-il  quelqu’autre  que  le  Dieu 
fouverain  , qui  ait  jamais  été  adoré?  On  ré- 
pondra peut  être  que  l'Ange  qui  aparut  aux 
Patriarches , & enfuite  à Moïfe  , a été  ado- 
ré, quoiqu’il  ne  fût  qu'une  fimpie  créatu- 
re. M éh  c’elt  fupofer  une  chofe  qui  eft  ex- 
trêmement comelïée.  L'Ange  qu'ont  adoré 
les  Patriarches  premièrement  , & enfuite 
les  Ifraëlites  au  pied  de  la  Montagne  de  Si- 
jtt  3 eft  k Pieu  fouverain  ? puis  qu'il  eft  le 


de  Jefus- Chrïft. 

Dim  pojfeffeur  du  Ciel  & de  la  terre  , la  frayeur 
tflfaac3  le  Juge  de  toute  la  terre  , celui  en  la 
préfence  duquel  Abraham  reconnoît  qu’il 
lî’eft  que  poudre  & que  cendre  : Celui  qui  dit  de 
lui  même  : Je  fuis  le  Dieu  A' ^Abraham  , d' ljaxc 
& de  Jacob  ÿ & celui-là  même  qui  fait  en- 
tendre cette  voix  au  peuple  d'Ifraël  prorter- 
né  dans  la  plaine  : Je  fuis  l'Eternel  ton  Bien  qui 
t'ai  retiré  hors  du  pats  d'Egypte  3 &C.  C'eit  l’An- 
ge de  l'Eternel , qui  dit  du  milieu  du  buirtfon  : 
Je  fuis  le  Dieu  d’ Abr  iham  , d’ifaac  & de  Jacob  ; 
l'Ecriture  le  dit  en  propres  termes  : & les 
Chrétiens  ne  peuvent  douter  que  celui  qui 
parioit  ainfi  , ne  fût  en  même  tems  le  Dieu 
fouverain,  ayant  entendu  Jelus-Chrift  qui 
tire  cette  conféquence  de  ce  partage , Btn i 
n'efl  point  le  Dieu  des  morts  , mais  le  Dieu  des 
divans  -,  & qui  par  conféquent  reconnoît  que 
celui  qui  parioit  dans  le  buiflon , étoit  le 
Dieu  fouverain.  Il  ert  l'Ange  de  l'Eternel , 
félon  le  texte.  Il  ert:  le  Dieu  fouverain  , fé- 
lon Jefus-Chrift  : & l'un  & l’autre  dans  nôtre 
feajtiment. 

Au  rerte  , un  hommage  propre  & confacré 
à Dieu,  ert  un  hommage  que  les  Fidèles 
n'ont  jamais  rendu  qu'à  Dieu.  Or  les  Fidè- 
les n'ont  jamais  rendu  qu'à  Dieu  l'adora- 
tion. Donc  l'adoration  ert:  un  hommage  pro- 
pre & confacré  à Dieu.  D'ailleurs , un  hom- 
mage qui  ne  peut  être  rendu  à la  créature 
fans  idolâtrie  , etl  un  hommage  proprement 
confacré  à Dieu.  Or  l'adoration  ert  de  cette 
efpece.  Cela  parole  de  ce  que  l'idolâtrie  des 
Nations  confirtoit  à rendre  cet  hommage  à 
4’autres  qu'au  vrai  Dieu. 

On  dira  ici  ce  qu'on  répond  ordinaire- 
ment fur  ce  fujet , qui  ert  qu'il  faut  dirtin- 
guer  double  adoration  : une  adoration 

* ij 


1 03  Tvaité  de  la  Divinité 

que  je  nommerai  fubalterne  , parce  qu'elîé 
le  rend  à des  êtres  fubalternes  j &:  une  ado- 
ration que  nous  nommerons  fouveraine,  par- 
ce qu’elle  ne  fe  rend  qu’au  Dieu  fouverain. 
Premièrement , cette  diftinélion  ne  fert  de 
rien , puis  qu'il  eft  facile  de  faire  voir  que 
Jefus-Chrift:  s'eft  fait  rendre  la  fouveraine 
adoration.  Ce  qu'on  peut  faire  voir  en  dis- 
tinguant une  triple  adoration  : une  adora- 
tion de  penfée  , une  adoration  de  parole  , 
une  adoration  d'adtion.  Celui  qui  veut  qu'on 
penfe  de  lui  ce  qu'on  penfe  du  Dieu  fouve- 
rain j fe  fait  adorer  comme  le  Dieu  fouve- 
rain. Or  Jefus-Chrift  veut  qu'on  penfe  de 
lui  ce  qu'on  penfe  du  Dieu  fouverain.  Je  le 
prouve.  Jefus-Chrift  s’attribue  d'être  égal 
au  Dieu  fouverain  ; il  s'attribue  d'ailleurs 
fes  qualitez , fa  toute-puiftance , fa  toute- 
fcience  , &c.  il  veut  donc  que  l'on  penfe  de 
lui  ce  que  l'on  doit  penfer  du  Dieu  fouve- 
rain. Ep  fécond  lieu  , celui  qui  parle  de  lui- 
même  comme  du  Dieu  fouverain , ou  qui 
autorife  ceux  qui  parlent  ainfi  , veut  être 
reconnu  pour  le  Dieu  fouverain  , & être 
adoré  en  cette  qualité.  Or  Jefus-Chrift  parle  , 
ou  veut  qu’on  parle  de  lui  comme  du  Dieu 
fouverain.  Cela  paroît  de  ce  qu'il  prend  les 
noms  de  Dieu.  Car  quelle  nécdîité  y auroit- 
il  de  les  prendre  fans  cela  ? Cela  paroît  en- 
core de  ce  qu’il  s’attribue  les  qualitez  & les 
ouvrages  de  Dieu.  Il  dit  que  toutes  chofes 
ont  été  faites  par  lui  , ou  du  moins  les  Apô- 
tres le  difent  pour  lui.  Enfin  celui  qui  veut 
qu'on  falTe  pour  lui  ce  qu’on  n’a  jamais  fait 
que  pour  le  Dieu  fouverain  , veut  être  adoré 
comme  le  Dieu  fouverain.  Or  Jefus-Chrift 
veut  qu’on  faffe  pour  lui  ce  qu'on  ne  doit 
faire  que  pour  le  Dieu  fouverain.  Ainfi  nous 


de  Jefus  - Chrift.  la* 

devons  aimer  Dieu  par-delfus  toutes  cho- 
fes  : mais  il  n’y  a que  Dieu  à qui  il  nous 
foit  preferit  de  rendre  un  fi  fubiime  devoir. 
Nous  devons  aimer  de  même  Jefus-Chrill 
par-delfus  toutes  chofes.  Nous  devons  l'ai- 
mer plus  cjue  ce  que  nous  aimons  le  plus , 

3ui  eli  nôtre  confervation.  Si  quelqu’un^  dit- 
, ne  hait  fon  ame  peur  L'amour  de  moi  , il  riejl 
pas  digne  de  moi.  Nous  devons  à Dieu  le  fa- 
crifice , & non  - feulement  le  facrifïce  des 
boucs  & des  agneaux  , facrifïce  charnel , ca- 
raétere  d’une  Religion  corporelle  ; mais  prin- 
cipalement le  facrifïce  de  nôtre  fang  & de 
nôtre  vie , facrifïce  fpirituel,  digne  d’une  Re- 
ligion & d’une  Alliance  plus  parfaite  que 
celle  de  la  Loi.  Or  Jefus-Chrill  veut  qu’on 
fouffre  le  martyre  pour  l’amour  de  lui,  & 
par  conséquent  qu’on  lui  rende  un  devoir 
qui  n’a  jamais  été  rendu  qu’à  Dieu.  Saine 
Pierre  , faint  Paul  & faint  Jacques  ne  vous 
diront  point  comme  lui  : Si  quelqu’un  ne  quit- 
te maifon  , femme  , enfans , même  fa  propre  vie 
pour  l’amour  de. moi  & de  l'Evangile  , il  n’efi  pas 
dtgne  de  moi.  Il  ne  ferviroit  de  rien  de  dire  , 
que  Jelus  Chrill  étant  dépendant  de  fon  Pe- 
re  quand  il  nous  ordonne  de  quitter  nôtre 
vie  pour  Pamour  de  lui  , veut  feulement 
dire  que  nous  devons  la  donner  pour  l’a- 
mour de  Dieu.  Si  cela  avoit  lieu  , rien 
n’empêcheroit  que  S.  Pierre  & S.  Paul,  & les 
autres  Apôtres  ne  nous  parlaient  comme 
Jefus-Chrill,  & qu’ils  ne  nous  diffent  à fon 
imitation  : Si  quelqu’un  ne  hait  fc^  ame  pour 
l amour  de  moi , il  n'efl  pas  digne  de  moi.  Car 
comme  ils  feroient  inferieurs  &■  dépendans 
à 1 egard  de  Dieu  , ôn  pourrait  dire  tout 
de  même  , que  celui  qui  feroit  cet  effort 
pour  l’amour  de  l’Apôtre  quiparleroit  aiafïa 

I iij 


iot  Traité  de  la  Divinité 

Je  feroit  pour  Tamour  de  Dieu.  On  me  di- 
ra peut-être  , qu’il  fuffit  que  Jefus-Chrift  dé- 
clare qu’il  agit  au  nom  de  Ton  Pere  , & que 
fon  Pere  eft  pluÿ  grand  que  lui  , afin  qu’on 
ne  puiffe  point  lui  actribuer  véritablement 
de  vouloir  fe  faire  rendre  le  culte  fouve- 
rain.  Mais  je  prouve  que  cela  ne  fuffit  point , 
par  un  exemple  inconteftable.  Si  le  Minillre 
d’un  Roi  étoit  affez  hardi  pour  donner  des 
ordonnances  fcellées  de  fon  fceau,.  pour  faire 
battre  la  monnoie  avec  fon  image,  pour  fe 
faire  traiter  de  Majefté  , prenant  avec  cela 
les  noms  & les  titres  du  Souverain  : croyez- 
vous  qu’il  en  fût  quitte  pour  dire  qu’il 
eft  moindre  que  le  Monarque  , & qu’il  agit 
en  fon  nom  ? & n’auroit-on  pas  raifon  de 
lui  dire  , qu’il  détruit  par  fes  aélions  ce 
qu’il  avance  par  fes  paroles  , & qu’il  fe 
contredit  à lui- même  ? Il  n’eft  rien  de  û fa- 
cile que  d’appliquer  tout  cela  au  fujet  dont 
il  s’agit.  Car  comme  il  y a une  certaine 
idée  de  la  Royauté  que  les  Sujets  ne  doivent 
jamais  apliquer  à un  autre  qu’à  leur  Prince  ; 
comme  il  y a des  noms  & des  titres  telle- 
ment affe&ez  & confacrez  à la  perfonne  du 
Souverain  , qu’on  ne  peut  les  donner  à un 
autre  fans  crime;  comme  il  y a certains 
gommages  extérieurs  qu’on  rend  au  Sou- 
verain , & qu’on  ne  peut  rendre  à d’autres, 
fans  être  criminel  de  leze-Majefté  , quel- 
qu’intention  que  l’on  dife  avoir  , & de 

quelque  prétexte  qu’on  fe  couvre  , parce 
que  les  pr  oies  & les  allions  fignifient  non 
pas  felon'^vôtre  volonté  particulière  & vo- 
tre fantaifie  , mais  félon  leur  nature  , ou 
plûtôt  félon  l’ufage  qui  tès  confacre  : ainfi 
félon  un  ufage  très-ancien  , très  facré  & très- 
iavioUblcj  établi  par  les  Prophètes  & par  le 


de  Jejxtî  - Cbrïft.  top 

langage  de  Dieu  même  ; il  y a des  idées 
qui  font  tellement  confacrées  à Dieu  , qu'el- 
les ne  peuvent  convenir  à d’autres  > & des 
titres  tellement  propres  à Dieu  , que  c’eft 
commettre  un  crime  de  leze-Majefté  divine 
que  de  les  donner  à un  autre  ; & un  culte  & 
des  hommages  tellement  dûs  à Dieu  , que 
fous  quelque  pretexte  que  ce  foie , ils  ne  doi- 
vent jamais  être  rendus  à un  autre. 

Nous  avons  donc  montré  , que  Iorfque 
Jefus-Chrift  s’eft  fait  rendre  l’adoration  , il 
s’eÜ  fait  rendre  l’adoration  fouveraine.  Mais 
allons  plus  avant.  L’adoration  fubalterne 
eft,  dit-on  , diÜinguée  de  l’adoration  fouve- 
raine, en  ce  que  celle-ci  reconnoît  Dieu  pour 
la  fource  de  tout  être  & de  toute  perfe&ionj 
& que  la  fécondé  peut  fe  rendre  à des  êtres 
émanez  de  Dieu  , lors  qu’ils  ont  été  parti- 
culièrement honorez  de  lui , ou  qu’ils  ont: 
reçu  de  lui  l’empire  de  l’Univers.  Mais  on 
peut  dire  que  l’adoration  fubalterne  n’a  été 
connue  ni  du  Légiüateur  , ni  des  Prophètes. 
Il  faut  prouver  tout  cela  par  ordre. 

Deux  raifonsnous  perfuadent  que  l’ado- 
ration fubalterne  n’a  point  été  connue  du 
Légiüateur.  La  première  eft  , qu’il  défend 
toute  adoration  en  général,  excepté  celle 
qui  fe  raporte  au  Dieu  fouverain  , & cela 
dans  un  précepte  qui  eü  moral  , & qui  par 
confequent  doit  etre  d’une  éternelle  vérité 
& d’une  force  perpétuelle.  Ce  qu’il  n’auroit 
pas  fait , s’il  y avoit  quelque  adoration  fu- 
balterne légitime,  de  peur  de  tendre  des  pié- 
gés aux  hommes  par  une  équi%que  qui 
pou  voit  les  engager  dans  l’erreur.  Il  ne  nous 
auroit  point  défendu  en  général  d’adorer  au- 
cun autre  que  Dieu  ; mais  feulement  d’ado- 
ter  aucun  autre  que  Dieu  d’un  culte  fouve*- 

I iiij 


i®4  Traité  de  la  *Z>lvmîtè 

rain.  Car  fi  le  fouverain  Legillateur  vouîoit 
qu'on  adorât  J.  C.  un  jour , pourquoi  dé- 
fendre fi  généralement  toute  autre  adoration 
que  celle  qui  efb  rendue  à Dieu  ? La  fécondé 
raifon  eft,que  le  Legillateur  a delîein  évi- 
demment d'arrêter  le  cours  de  l'idolatne 
Payenne.  Or  cette  idolâtrie  Payenne  confif- 
toit  proprement  en  ce  qu'on  adoroit  plu- 
Jîeurs  Divinitez  , de  cette  adoration  fubaker- 
ne,  car,  aufii-bien  que  les  Juifs  , iis  ne 
reconnoilfent  qu'un  Etre  fouverain. 

On  me  dira  peut  être  ici,  que  la  Loi  dé- 
fend l'adoration  fubakerne  qui  fe  termine 
aux  idoles  , & non  l'adoration  fubakerne 
qui  devoitfe  terminer  à Jefus-Chrift.  Mais 
on  le  dira  en  vain.  Lorfque  la  Loi  défend 
cette  adoration  fubakerne  , c'eft  en  des  ter- 
mes généraux  qui  défendent  toute  forte  d'a- 
doration fubakerne  , fans  aucune  exception* 
Il  femble,  à entendre  parler  nos  adverfaires  , 
qu'il  y a premièrement  des  Idoles ,,  & qu'en- 
fuite  ces  idoles  devenans  l'objet  du  culte , 
rendent  ce  culte  une  idolâtrie.  Au  lieu  qu'il 
faut  dire  : on  adore  un  objet , & cette  ado- 
ration tranfportée  à cet  objet  qui  n'étoit  pas 
adorable  , fait  d'un  objet  qui  étoit  innocent 
en  foi , une  idole.  Le  Legillateur  s'expri- 
mant généralement , & défendant  d'adorer 
à la  maniéré  Payenne , c'eft- à-dire  , de  cet- 
te adoration  fubakerne , aucune  des  chofes 
qui  font  au  Ciel  ou  en  la  terre , il  eft  évi- 
dent que  dès  que  nous  adorons  quelqu'une 
des  chofes  qui  font  au  Ciel  ou  en  la  terre  , 
même  de  <Ltte  adoration  fubakerne  , nous 
en  faifons  d'abord  une  Idole.  Enfin  la  Loi 
du  Décalogue  ne  dit  pas  feulement  , Tu 
n'auras  point  d’autre  Dieu  -,  mais  , Tu  n'auras 
point  d’autre  pim  devant  ma  face  ; ce  qui  me 


de  Jefus  - Chrift.  i©; 

femble  défendre  principalement  l'adoration 
fubalterne. 

Je  dis  en  fécond  lieu  , que  les  Prophètes 
n'ont  point  connu  l'adoration  fubalterne. 
Car  premièrement  ils  n'en  ont  aucun  exem- 
ple devant  lès  yeux.  Iis  n'en  ont  point  oiii 
parler.  Ils  n'en  font  jamais  de  mention. 
D'ailleurs  ils  fe  mocquent  de  ces  Dieux  fu- 
balternes  , puis  qu'ils  ne  peuvent  compren- 
dre qu'on  puifie  fervir  des  Dieux  qui  ne  font 
point  pleuvoir  , qui  n'ont  point  fait  les 
Cieux  & la  Terre,  &c.  Ce  qu'ils  ne  di- 
roient  pas  fans  doute , s'ils  fcavoient  qu'il 
y a , ou  qu'il  doit  y avoir  dans  l'accomplif. 
fement  des  tems  un  Dieu  fubalterne  & dé- 
pendant , qu'on  doit  adorer  , encore  qu'il 
ne  fafle  point  pleuvoir,  & qu'il  n'ait  point 
créé  les  Cieux  & la  Terre.  On  me  dira  que 
li  les  Prophètes  blâment  les  idolâtres  , c’eft 
d'adorer  d’un  culte  fouverain  des  Dieux  qui 
n'ont  point  créé  les  Cieux  & la  Terre.  Mais 
li  le  Saint- Efprit  n'avoit  d'autre  lu  jet  de 
plainte  que  celui-là  , il  ne  fe  plaindroit  ja- 
mais à cet  égard.  Car  il  eft  certain  que  les 
Payens  n'onj^oint  adoré  d'un  culte  fouve- 
rain leurs  dfvinitez  fubalternes  : c'eft-à-dire» 
qu'ils  ne  lis  regardoient  point  comme  étant 
la  fource  & l'origine  de  tous  lesbiens.  U 
n'y  avoit  que  leur  Jupiter  qu’ils  pouvoient 
fervir  en  cette  qualité. 

Les  Difciples  de  Jefus- Chrift  eux-mêmes 
n'ont  point  connu  cette  diftinéfcion  d’adora- 
tion fubalterne  , & d'adoration  fou^raine  i 
puis  qu'ils  ont  crû  que  toute  adoration , mê- 
me l'adoration  extérieure,  & qui  n'étoic 
point  accompagnée  de  celle  de  l'efprit,  mê- 
me une  adoration  qui  ne  pouvoit  en  aucun 
fens  être  crue  aller  à un  objet  fouverain 


10 £ Traité  de  la  Divinité. 

que  toute  telle  adoration  rendue  à la  créatu- 
re, préjudicioit  aux  intérêts  delà  gloire  du 
Créateur.  Car  lorfque  Corneille  fe  profter- 
ne  devant  Saint  Pierre,  Corneille  ne  prend 
point  Saint  Pierre  pour  l'Etre  fouverain.  S'il 
l’adore  , ce  n'ell  qu’exterieurement  , ce  n'elt 
pas  comme  l'auteur  & l'origine  de  tout  bien. 
I]  fçait  bien  que  Saint  Pierre  n'eft  qu’un 
homme;  & il  l'a  apris  de  l'Ange  qui  lui  a 
ordonné  de  le  faire  venir  de  Joppe.  Cette 
adoration  ne  peut  donc  être  qu'une  adoration 
fubalterne , & même  extrêmement  fubal- 
*erne.  Car  voici  ce  que  Corneille  lui  dit  : Il 
y a quatre  jours  a cette  heure  que  fêtais  en  jeune  , 
& je  faifois  la  priere  à neuf  heures  en  ma  maifon » 
Alors  voici  un  homme  fe  prtfenta  a moi  en  un  vê-, 
ternent  reluifant , & dit  : Corneille  , ta  priere  & 
tes  aumônes  ont  été  ramentuës  devant  Dieu.  En- 
voyé donc  à Joppe  , & envoyé  quérir  Simon  fur • 
nommé  Pierre,  qui  efi  logé  en  la  maifon  de  Simon 
le  Corroyeur , prés  de  U mer  ; lequel  étant  venu  par- 
lera à toi.  yous  voyez  par-là  quel  pouvoir 
être  le  préjugé  de  Corneille  lorfque  Saint 
Pierre  entra  chez  lui.  Il  le  regardoit  non- 
comme  le  Dieu  fouverain , mais  comme  un 
homme  apellé  Simon  , furnommé  Pierre  , & 
logé  à Joppe  chez  un  autre  Simon  le  Cor- 
royeur. Cependant  l’Hiftoire  Sainte  notis- 
aprend  que  comme  Pierre  entroit,  Corneille 
venant  au-devant  de  lui , & fe  jettant  à fes 
pieds , l’adora.  On  peut  croire  que  l'inten- 
tion de  Corneille  n’étoit  nullement  de  ren- 
dre à homme  qui  lui  étoit  envoyé  de  la 
part  du  Dieu  fouverain  , le  même  culte  qui 
étoit  dû  au  Dieu  fouverain.  Cependant  par- 
ce que  l'adoration  , je  dis  même  l'adoration 
extérieure  , étoit  une  aftion  confacrée  par 
l’ufage  à marquer  l'honneur  qu'on  rendoit  à 


de  Je  fus  - Chrift . ra/ 

l’Etre  faprême  , Saint  Pierre  n’a  pas  tant  d’é- 
gard à la  bonne  intention  de  Corneille  , qu’à 
empêcher  qu’on  ne  fade  pour  lui  ce  qu’on  ne 
doit  faire  que  pour  Dieu.  Il  releve  Corneil- 
le en  lui  difant  : Leve-toi.  Je  fuis  aujjî  homme. 
D’où  nous  tirons  deux  preuves  invincibles 
pour  montrer  qu’il  n’eft  jamais  permis  d’a- 
dorer que  le  Dieu  fouverain.  La  première 
èft  , que  Saint  Pierre  s’oppofe  à cette  adtion 
pour  la  gloire  de  Dieu  , en  difant , Je  ne 
fuis  qu'un  homme  , ■je  ne  fuis  fias  Dieu.  D’où  il 
paroît  que  l’adoration  fubalterne  , auffi-bien 
que  toute  autre , eft  contraire  à la  gloire  de 
Dieu  , quand  elle  le  rend  à un  autre  qu’à  lui. 
La  fécondé  eft  , qu’il  paroît  de-là^  que  qui- 
conque eft  un  fimple  homme  par  fa  nature  y 
ne  doit  point  prétendre  à l’adoration  , foit 
fubalterne  , foit  fouveraine.  En  effet , qu’eft- 
ce  qui  empêche  Saint  Pierre  de  fe  faire  ado- 
rer en  cette  occafion  ? Ou  c’eft  le  refpeét  du 
Dieu  fouverain  , ou  c’eft  le  refpeét  de  Je- 
fus-Chrift.  Si  c’eft  le  refpeét  du  Dieu  fouve- 
rain , il  faut  que  Saint  Pierre  s’imagine 
que  l’adoration  , je  dis  l’adoration  fubalter- 
ne , rendue  à une  créature , préjudicie  au 
Dieu  fouverain  : auquel  cas  non  .feulement 
Saint  Pierre , mais  Jefus-Chrift  lui-même 
eft  contraint  de  renoncer  à cette  adoration. 
Si  c’eft  le  refpeêl  de  Jefus  Chrift;  alors  il 
ne  faut  pas  que  Saine  Pierre  dite  en  refufant 
l’adoration  de  Corneille  , je  fuis  aujfi  homme  : 
car  Jefus-Chrift  , à la  gloire  duquel  il  craint 
de  préjudicier  , eftaufti  un  homrr>e#&  n’eft 
qu’un  homme  par  fa  nature.  A prendre  les 
choies  comme  il  faut,  Saint  Pierre  ne  dit 
ici  ce  qu’il  eft  , que  pour  faire  entendre  à 
Corneille  ce  qu’il  lui  doit.  Il  fe  dit  homme, 
pour  lui  dire  qu’il  ne  faut  adorer  que  Dieu  * 


i©8  Traité  de  la  Divinité 

quelque  intention  que  Ton  puilfe  prétexter 
dans  cette  adoration.  Si  la  perfonne  de  Saint 
Pierre  ne  méritoit  pas  l'adoration  , la  qua- 
lité qu'il  portoit  d'Envoyé  de  Dieu  , méritoit 
des  honneurs  extraordinaires  ; & c’eft  fous 
cette  notion  que  Corneille  le  confîderôit , 
c'eft  fous  cette  idée  qu'il  veut  l'adorer.  Saint 
Pierre  le  refufe  pourtant , & lui  dit  pour 
toute  raifon  , Je  fuis  aujft  homme.  N’eft-ce 
pas  là  établir  pour  principe  général , que  de 
quelque  qualité  qu'un  homme  Toit  revêtu  > 
quoiqu'il  foit  l’Envoyé  de  Dieu  , il  ne  doit 
point  être  adoré  , s'il  eft  Amplement  un 
homme  ? On  dira  peut-être  ici , que  cela 
ne  conclud  point  contre  Jefus-Chrift.  Mais 
pourquoi  cela  ne  concluroit-il  point , puif- 
que  la  maxime  eft  générale  ? Au  fonà  , fi  le 
refpeét  que  Saint  Pierre  a pour  Jefus-Chrift, 
lui  défend  de  partager  l'adoration  avec  Jefus- 
Chrift  : le  refped  que  Jefus-Chrift  doit  avoir 
pour  le  Dieu  fouverain,  doit,  ce  femble , 
l’empêcher  de  partager  les  hommages  de  là 
Religion  avec  le  Dieu  fouverain.  Or  Jefus- 
Chrift  partageroit,  du  moins  extérieurement, 
les  hommages  de  la  Religion  avec  lé  Dieu 
fouverain,  fi  cette  adoration  fubalterne  avoit 
lieu. 

On  peut  dire  pour  une  quatrième  , que  les 
Anges  ne  connoilfent  point  cette  adoration 
fubalterne  dont  il  s'agit  ici.  Car  s'ils  la  con- 
noiffoient  , l'Ange  qui^  fit  voir  tant  de 
merveilles  à S.  Jean,  ne  fe  feroit  point  opolé 
à celleffl  iue  cet  Apôtre  vouloir  lui  rendre  , 
ou  du  moins  il  s’y  feroit  opofé  par  d'autres 
motifs.  Car  il  eft  évident  que  Saint  Jean  ne 
pouvoir  point  prendre  cet  Ange  pour  le  Dieu 
fouverain , puifque  cet  Ange  venoit  de  lui 
parler  en  ces  termes  ; Ces  paroles  font  certaines 


âe  Jefus-ChriJî.  i&p 

& véritables  ; & le  Seigneur  le  Dieu  des  Saints 
Prophètes  a envoyé  [on  Ange  pour  montrer  a [es  fer - 
viseurs  les  chofes  qui  doivent  être  faites  bien- tôt , 
&c.  A quoi  faint  Jean  ajoute  ; Apres  que  j'eus 
oüi  dp  vu  ces  chofes  , je  me  jettai  pour  me  profler- 
ner  devant  les  pieds  de  V Ange  qui  me  montrait  ces 
- chofes.  Mais  il  me  dit  , Garde  que  tu  ne  le  faffes . 
Car  je  fuis  ton  compagnon  de  fervice  & de  tes  frè- 
res les  Prophètes , & de  ceux  qui  gardent  les  pa- 
roles des  Prophètes.  Adore  Dieu.  Saint  Jean  VOU- 
loit  adorer  cet  Ange  , parce  que  c’étoit  l’An- 
ge de  Dieu , & non  pas  croyant  qu’il  fût 
Dieu  même.Cependant  l’Ange  qui  ne  fait  pas 
toutes  ces  diftinétions  , lui  dit  : Adore  Dieu  : 
étabîiflant  de  la  maniéré  du  monde  la  plus 
claire  & la  plus  évidente , que  l’adoration  , 
quelle  qu’elle  foit  , ne  doit  être  renduë  qu’à 
Dieu.  On  me  dira  , que  l’Ange  refufe  cet- 
te adoration  fubalterne  3 parce  qu'il  n’a  pas 
alfez  de  dignité  pour  prétendre  à cette  ado- 
ration , toute  fubalterne  qu’elle  eft.  Mais 
pourquoi } fi  cela  eft  , nous  ordonne-t-il  de 
ne  rendre  cette  adoration  qu’à  Dieu  ? Adore 
Dieu  , dit  - il.  Certainement  s’il  eût  connu 
toutes  ces  diftinélions , loin  de  dire  , Garde 
que  tu  ne  le  faffes . Adore  Dieu  3 il  auroit  dit  9 
Prens  garde  à l’adoration  que  tu  me  rends , 
& garde-toi  bien  de  la  rendre  à Dieu  : car  tu 
m’adores  comme  l’Envoyé  de  Dieu  , & non 
comme  la  fource  infinie  du  bien.  Garde-toi 
de  rendre  à Dieu  cette  adoration  que  tu  me 
rends  , qui  eft  une  adoration  fubalterne. 
Que  s’il  avoit  crû  de  fon  devoir  de  refufer 
cette  adoration  fubalterne  5 toute*Tubalter- 
ne  qu’elle  étoit , il  auroit  dit  : Garde  que 
tu  ne  le  fafles.  Adore  je  fus- Chrift.  Car  il 
n’y  a que  Jefus  Chrift  qui  mérite  d’être  ado- 
ré de  cette  adoration  fubalterne  ; comme  il 


lia  Traité  de  la  Divinité 

n'y  a que  le  Dieu  très-haut  qui  mérite  d'être 

fervi  du  culte  fouverain. 

Je  dirai  bien  davantage  , & je  foutiens 
que  lorfque  le  démon  tenta  dans  le  defert 
nôtre  Seigneur  Jefus-Chrift , il  ne  connoifibit 
point  cette  adoration  fubalterne.  Car  lors 
qu'il  demande  à Jefus  - Chrift  d'être  adoré 
par  lui  , il  ne  demande  pas  d'être  adoré 
comme  le  Dieu  fouverain.  Car  il  déclare 
d’abord  qu’il  y en  a un  plus  grand  que  lui  > 
puis  qu'il  fait  connoître  qu'il  ne  poflêde  pas 
originairement  les  Royaumes  du  monde  & 
leur  gloire  : mais  que  toutes  ces  choies  lui 
ont  été  don&ées.  Car , dit- il,  tentes  ces  cho- 
fes  m'ont  été  données , 0»  je  les  donnt-à  qui  je  veux. 
Le  démon  veut  donc  être  adoré  d'une  adora- 
tion  fubalterne.  Jefus-Chrift  le  réfute  par  ce 
précepte  de  la  Loi  : Th  adoreras  le  Seigneur  ton 
Dieu  , & à lui  feul  tu  ferviras.  Il  s'enfuit  donc 
que  ce  précepte  défend  d'adorer  tout  autre 
que  le  vrai  Dieu  , foit  d’une  adoration  fou- 
veraine  3 foit  d'une  adoration  fubalterne  : ou 
plutôt  il  s'enfuit  que  cette  dillinétion  n'a  au- 
cun véritable  fondement. 

CHAPITRE  VI. 

Quatrième  preuve  , prife  de  Implication  qu'on  fait 
afefus-  Chrijî  des  oracles  de  L'ancien  Tt flamtnt , 
qpdi  marquent  les  caractères  de  la  gloire  d» 
Dieu. 

MAis  voici  qui  achevé  de  convaincre  nô- 
tr^.efprit  & de  nous  montrer  en  quel 
fens  & de  quelle  maniéré  les  Juifs  ont  pû 
prendre  les  expreffions  des  Difciples  de  Jefus- 
Chrixl,  qui  râchoient  de  faire  un  Dieu  de  leur 
Maître  5 e'eit  qu’ils  n'ons  pas  fait  difficulté 


de  Jefus  - Chrift.  m 

«le  lui  apliquer  les  oracles  de  l'ancien  Telta- 
ment  j qui  marquent  les  caraéleres  les  plus 
effenriels  de  fa  gloire.  Nous  en  avons  déjà 
aporté  plufieurs  exemples  que  nous  examine- 
rons dans  la  fuite  dans  le  détail  : & nos  ad- 


verfaires  eux  mêmes  n'en  difconviennent  pas 
entièrement , puis  qu'ils  prétendent  que  ces 
oracles  font  apliquea  à Jefus-Chrill  par  ac- 
commodation ou  par  ailufion. 

Or  il  elt  étrange,  il  eft  tout- à- fait  fur- 
prenant  , que  les  Difciples  ofent  faire  de 
telles  aplications  à Jefus-Chrilt  , fi  Jefus- 
Chrift  neft  pas  le  Vrai  Dieu  & le  Dieu  fou- 
verain. 

Quand  ils  n'auroient  été  inftruits  que  dans 
l'école  de  la  Nature  , cela  fufliroit  pour  leur 
aprendre  à ne  pas  faire  à une  créature  l'ap- 
plication des  chofes  qui  ont  été  dites  du 
-Créateur  exclufivement  aux  créatures  , tels 
que  font  ces  oracles  de  l’ancien  Teftament. 

Car  on  n'a  jamais  vû  que  les  hommes  en 
ayent  ufé  de  la  forte , fans  avoir  été  fufpeéts 
ou  foupçonnez  d'impieté  & de  profanation. 
Je  fçai  bien  que  les  Payens  n'ont  pas  été  fore 
fcrupuleux  à cet  égard.  Car  ils  ne  man- 
quoient  jamais  d'abaiffer  Dieu  , & d'élever 
les  créatures  en  les  revêtant  de  la  gloire  de 
Dieu  : & c'eft  là  en  quoi  confille  principale- 
ment l'excès  prodigieux  de  leur  fuperftition. 
Mais  l'exemple  des  Payens  ne  doit  pas  être 
beaucoup  confideré. 

Que  fi  vous  regardez  les  Difciples  de  Je- 
fus-Chrill  comme  ayant  été  inllruits  dans 
l'école  des  Prophètes  , on  ne  les  lo#pçonne- 
ra  jamais  d'un  tel  égarement.  Car  y a-t  il 
rien  qui  égale  la  ctrconfpeétion  des  Prophè- 
tes à cet  égard  ? Iis  font  dans  une  apféhcn- 
£on  continuelle  que  l'on  ne  confonde  le 


ï'M  Traité  de  la  'Divinité 

Créateur  avec  la  créature.  Dans  cette  Julie 
crainte  , ils  n'ont  garde  dupliquer  à çelle-ci 
les  cara&eres  les  plus  elfèntiels  de  la  gloire 
de  celui-là. 

Au  relie  , les  deferiptions  que  les  Apôtres 
font  de  Jefus-Chrilt , ne  font  pas  affurémenc 
plus  facrées  que  celles  que  les  Prophètes 
avoient  faites  du  Dieu  fouverain.  Comme 
donc  on  n'oferoit  apliquer  à un  autre  les 
deferiptions  de  Jefus-Chrill , il  femble  que  la 
même  raifon  doit  nous  empêcher  d’apliquer 
à Jefus-Chrift  les  deferiptions  du  Dieu  iou- 
verain. 

On  accuferoit  juftement  d'impieté  un  hom- 
me qui  traiteroit  quelqu'Apôtre  , faint  Pier- 
re , par  exemple  , de  Fils  unique  de  Dieu  ; 
qui  le  nommeroit  l'Agneau  de  Dieu  qui  ôte  les 
peche^  du  monde  , notre  Roi  , nôtre  Prophète  , 
nôtre  Sacrificateur  , Sacrificateur  éternel  félon  l'or- 
dre de  Melchifedec  , Prince  de  paix  , Pere  de  l’E- 
ternité , Emanuel  , Dieu  avec  nous  , Jefus  eu 
Sauveur  , Chrifi  ou  l'Oint  de  Dieu  , la  Parole 
éternelle , le  Sauveur  du  monde , le  Saint  des  Saints , 
U Roi  des  fiécles  , l'Alpha  & l’Omega  , le  com- 
mencement & la  fin  , le  Lion  de  la  Tribu  de  Da- 
vid , le  Fils  de  Dieu  , fon  Fils  unique  , fon  propre 
Fils. 

On  ne  pourroit  fouffrir  qu'un  homme  dît 
de  faint  Pierre  , qu'il  a racheté  l'Eglife  par  fon 
fang  , qu'il  nous  a fauvez  , qu'il  nous  a rachetez  , 
qu'il  a fait  l'expiation  de  nos  peche qu'il  les  a 
portez  fur  fa  Croix  i qu'il  n'y  a maintenant  nulle 
condamnation  pour  ceux  qui  font  en  faint  Pierre  , 
& qui  vivent  point  félon  la  chair  , mais  félon 
l'efprit  ; que  Pierre  habite  dans  nos  coeurs  par  la 
Foi  ; qu'il  n'y  a point  d'autre  nom  que  le  fien  , par 
lequel  il  nous  faille  être  fauvez  h que  par  fon  fang 
il  a rompu  la  paroi  eniremoyenne  , nous  a âpre- 


de  Jefuf-Chrîfî.  r r$ 

thez,  ds  Dieu  , lorfque  nous  étions  loin  , qu'il  nous 
* été  fait  de  part  Dieu  juflice  , fagejfe  , fanSif  ca- 
tion & rédemption  : qu'il  a été  fait  malédiction  pour 
nous  y afin  que  nous  fufltons  juflice  de  Dieu  en  lui  : 
que  par  fonfmg  nous  avons  accès  au  trône  de  Dieu  : 
que  par  fa  mort  il  a détruit  celui  qui  a-voit  l'empire 
de  la  mort , à fç avoir  le  Diable. 

N'eft-il  pas  vrai  que  vous  regarderiez  un 
tomme  qui  parleroit  ainiî  de  faint  Pierre  > 
comme  un  impie  & comme  un  blafphcma- 
teur  ? Cet  homme  auroit  beau  vous  dire 
avec  cela  , que  Paint  Pierre  eft  moindre  que 
Jefus-Ghrift;  cela  ne  vous  fatisferoit  pas; 
& vous  auriez  raifon  de  lui  reprocher,  que 
cet  aveu  le  condamne  & le  couvre  de  confu- 
fion  , puis  qu'en  cela  il  fe  contredit  ouver- 
tement , & devient  impie  après  avoir  con- 
feftfé  la  vérité. 

On  auroit  beau  Pexeufer  , en  dilant  que 
Implication  qu'il  fait  des  caradteres  & des, 
attributs  principaux  de  Jefus-Chrift  à Paint; 
Pierre  , n'eft  faite  que  par  allufion  , par  ac- 
commodation , ou  par  une  aplication  ina- 
parfaite  & hyperbolique , qu'il  ne  faut  point: 
•preffer  à la  rigueur.  Vous  répondriez  avec: 
raifon , que  fi  e'eft  une  allufion  , e'eft  une 
allufion  impie  ; fi,  e’eft  une  accommodation  * 
e'eft  une  accommodation  profane  ; & fi  e'eft 
une  aplication-,  e'eft  une  aplication  pleine 
de  blafphême  ; & que  les  allufions,  les  ac- 
commodations ou  les  aplications , quelles, 
qu'elles  foient , ne  peuvent  manquer  de  por- 
ter ce  nom  , lors  qu'elles  font  nattlfelkment: 
la  même  impreffion.. 

Mais  fi  vous  regardez  comme  un  blafphê*. 
me  l'aplication  que  quelqu'un  feroit  des  ca^ 
radteres  & des  attributs  principaux  de  Jefus- 
Chrift  , à un  grand  Apôtre  comme  S.  Pie*;-. 

Xpm&  ILL  & 


Traité  de  la  divinité 

ie  : il  faut  demeurer  d'accord  que  c’eft  u» 
plus  grand  blafphême  encore  de  faire  à Je- 
ius-Chrift  Implication  des  caraCteres  & des 
attributs  de  l'Etre  fouverain , s'il  eft  vrai 
que  Jefus-Chrift  ne  foie  pas  d'une  même  ef- 
fence  avec  lui. 

Ce  fera  donc  dans  cette  fupofition  une- 
execrable  impiété- de  dire,  qu'il  a fondé  la. 
Terre  , & que  les  Citux  font  l’ouvrage  de  fey 
mains  } qu'il  fonde  les  reins  , & qu’il  efl  le  Scru- 
tateur des  cœurs  ; qu'il  eft  le  Seigneur  l’Etemel 
Jehova  , aimant  la  ]uftice  , Ô*  haiffant  l’iniquité  j 
le  Dieu  qui  vient  avortant  la  récompenfe  & le  fa- 
lut , le  Dieu  ben't , le  Dieu  qui  eft  entre  les  Ché- 
rubins au.  Sanctuaire  comme  en  Sina  ,,  Le  Dieu  de 
notre  f al  ut , le  Souverain  , le  Seigneur  qui  étend, 
le  deux  , & qui  fonde  la  Terre  } & qui  forme 
l’efprit  de  l’homme  en  lui  ; le  Seigneur  vers  lequel 
doivent  regarder  les  bouts  de  la  terre  , devant  le- 
quel tcutgemuÜ  doit  fe  ployer,  & auquel  toute: 
langue  doit  donner  louange  : celui  qui  apelle  les  gé- 
nérations: des  le  commencement , le  Seigneur  , le  Roi 
d’ifraél , fin  Rédempteur  , les  Dieu  des  armées  , 
notre  crainte  & notre  èpouvantement.  Car  on  ne- 
peut  nier  que  les  Apôtres  ne  donnent  tous  ces 
titres  à Jefus-Chrift , lors  qu'ils  difent  que 
c'eft  Jefus-Chrift  qu;  eft  décrit  dans  ces  ora- 
cles > ou,  que  c'eft  de  Jefus-Chrift  que  les^ 
Prophètes  ont  voulu  parler  dans  ces  magnifi- 
ques deferiptions 

En  vérité  , fi  la  difproportion  qui  eft  entre- 
Jefus-Chrift  & Saint  Pierre,  eft  grande  , celle 
qui  eft  ejere  Jefus  Chrift  & le  Dieu  fouve- 
lain  , eft  plus  grande  encore  dans  le  principe 
(dfenos  adverfaires  ; puifque  celle-là  eft  bor- 
&é.e>.  3e  que  celle-ci  eft  infinie  : & par  con- 
séquent fi  l'on  ne  peut  fans  blafphême  attri- 
bue* à Saint  Pieae  les  cara&eres  les  plus. 


de  Jefus - Chrîfi,  VH? 

effentiels  de  la  gloire  de  Jefus  Chrifl  j on 
ne  peut  fans  un  blafphême  infiniment  plus 
grand  encore , apliquer  à Jefus-CJirifi;  les  ca- 
' raéteres  les  plus  eflentiels  & les  plus  incom- 
municables de  la  gloire  de  Dieu. 

Cela  paroîcra  plus  évident  encore , fi  nous 
fai  Ions  une  fécondé  fupofition  : c'ell  que  cet 
homme  qui  feroit  de  telles  aplications  à 
Saint  Pierre,  fçât  qu'on  a déjà  agité  cette 
quellion  dans  les  occafions  célébrés  , fi  Saint 
Pierre  elt  égal  à Jefus-Chrirt  ; & qu'il  pré- 
vît que  cette  erreur  deviendroit  générale 
dans  le  monde  , & que  pendant  plufîeurs 
fiécles  on  confondroit  Saint  Pierre  avec  Je- 
fus-Cnrift  le  Sauveur  & le  Rédempteur  du 
genre  humain.  Je  dis  qu'en  ce  cas-là  un  tel 
homme  eft  coupable  d'une  prodigieufe  im- 
piété , d'ofër  faire  à Saint  Pierre  des  apli- 
cations des  earaéteres  de  Jefus  - Çhrift  , qui 
doivent  être  d'une  fi  dangereufe  & fi  funelte. 
confequence. 

Il  n'y  -a  rien  de  fi  facile  que  d’apliquer 
tout  cela  38X  Apôtres.  Ceux-ci  ne  pouvoiene 
ignorer  que  la  quedion  , fi  Jefus-  Chrift  étoic 
égal  & femblable  à Dieu  , avoit  été  déjà 
agitée,  & même  que  c'ell fous  le  prétexte- 
de  ce  prétendu  blafphême  que  les  Juifs; 
avoient  perfecuté  Jefus  - Chrift.  Ils  n'igno- 
roient  point , eu*  qui  prévoyoient  qu'il  s'é-*- 
leveroit  de  faux  Doéteurs  aux  derniers, 
tems , & qui  en  caraélerifoient  la  doélrine 
que  les  Chrétiens  tomberoient  dans  cette 
erreur  , de  confondre  Jefus-Chrit  avec  le 
Dieu  fouverain.  Comment  donciivec  cette 
double  connoiffance  , les  Apôtres  ont-ils  pûi 
fans  une  impiété  manifefte,  apliquer  à Jefus- 
Chriil  les  oracles  de  l'Ancien  Têltamenc , quai 
expriment, là. gloire  du  Dieu  fouverain ;3.  Se 


Irai  té  de  la  Divinité 

fur-tout,  ce  qui  eft  infiniment  remarquable, 
ces  oracles  qui  expriment  la  gloire  du  Dieu 
fouverain  exclufivement  à celle  de  fes  créa- 
tures ? 

III.  SECTION. 

Où  l'on  fait  voir  que  fi  Jesus-Christ 
n'eft  point  vrai  Dieu  , d'une  même 
cfTenee  avec  fon  Pere  , Jc^us-Christ 
& les  Apôtres  nous  ont  eux-mêmes  en- 
gagez dans,  l'erreur., 

CHAPITRE  I.. 

Ipiverfes  maniérés  d'établi*  cette  vérité  l & pre- 
mièrement, que  le  principe  que  nous  combattons  K 
f détruit  les  idées  que  l'Ecriture  nous  donne-  de.  la 
thurité  des  bienfaits  de  Dieu . 

NOus  avons  fait  voir,  que  fi  Jefus-r 
Chrift  eft  une  fimpie  créature  , la  Re- 
ligion Mahome.tane  eft  le  rétabliflement  da 
la  véritable  Religion  & Mahomet  préfera? 
ble  à JefuSr  Chrift.  Nous  avons  montré  que 
fi  Jefus-Chrift  n'eft  pas  d'une  même  effence 
avec  fon  Pere  , les  Juifs  ont  rai  fon  de  s'en 
tenir  à la  fentence  que  leurs  Peres  pronon-r 
cerent  contre  lui.  Nous  devons  juftifier  à 
prefent  lé  principe  que  nous  nous  étions, 
propofez  d'établir,  en  troiliéme  lieu  : c'eft 
que  fi  JeltisrChrift  eft  un  fimpie  homme,  ou 
fi  l'on  veut,  une  fimpie  créature,  il  faut 
qu'il  nous  ait  voulu  engager  dans  l'erreur,  & 
que  fes  Difeiples  aufii  ayent  eu  pour  but  de 
fiQijs  tromper... 


de  Jefus  - Chrift.  1 1 y 

la  raifon  générale  qu’on  en  peut  donner  » 
eft  que  les  Ecrivains  Sacrer  n’ont  point  parlé 
de  Jefus.Chrift  comme  d’une  Ample  créatu- 
re , quoiqu’ils  dûlfent  être  parfaitement  inf- 
truits  de  ce  que  Jefus-Chrift  étoit  par  Jefus- 
Chrift  même.  C’elï  ce  qui  nous  paroîcra  in- 
conteftable  ,.  lorfque  nous  aurons  juftifié  les 
veritez  fuivantes»  La  première  eft,  que  cette 
bypothefe  qui  fait  Jefus-Chrift  une  limple 
créature  ,.  fur-tout  celle  qui  en  fait  un  fimple- 
homme  , anéantit  l’idée  que  Jefus  - Chrift 
parlant  par  lui- même,  ou  par  fes  Difci- 
ciples  ,.  nous  donne  des  bienfaits  de  Dieu  , 
de  la  mifericorde  de-  fon  Pere , ou  de  fa 
propre  charité.  La  fécondé  eft,  que  ce  prin- 
cipe affoiblit  tellement  l’idée  que  l’Ecriture 
nous  donne  de  la  grandeur  du  miftere  de- 
pieté.  que  dans  ce  fentiment  nous  ne  pou- 
vons penfer  autre  chofe , fi  ce  n’eft  que  les. 
Ecrivains  facrez  ont  voulu  nous  tromper  par 
des  exprefiions  vuides  &:  enflées.  La  troifié- 
me  eft  que  ce  fentiment  ôte  à Jefus  - Chrift 
toute  fa  dignité  , en.  lui  faifant  pofleder  par 
métaphore  les.  titres  que  l’Ecriture  lui  attri- 
bue réellement  : de  forte  que  dans  ce  prin- 
cipe les  principaux  cara&eres  de  la.  gloire  du 
Fils  de  Dieu,  ne  font  que  des  hyperboles  de- 
mefurées  , ou  des  jeux  d’efprit  qui  ne  fçau- 
roient  avoir  d’autre  ufage  que  celui  de  nous 
engager  dans  l’erreur.  La  quatrième  eft,  que 
ce  fentiment  détruit  la  neceflité  & même 
l’utilité  de  la  mort  de  Jefus-Chrift  : d^  forte 
que  celle-ci  n’eft  plus  dans  cette  hypothefe 
qn’une  épifode  de  Roman  , fi.  l’on  ofe  s’ex- 
primer ainfi.  Et  la.  derniere  enfin  ,,  que  ce 
principe  rend  le  langage  de  l’Ecriture  obfcur 
& incomprehenfible  T faux  & illufoire  », 
abfurde  de  ridicuie.,  impie  de  plein.  de.bjg£ 
phêmk, 


si  y Traité  de  la  Divinité 

J’ofe  dire  que  ceux  qui  feront  quelque? 
attention  à ces  cinq  efpeces  de  preuves  que 
nous  propoferons  d’une  maniéré  fuccinéte  > 
conferveront  difficilement  leurs  doutes  fur 
ce  fujet , & que  s’ils  demeurent  perfuadez 
que  nôtre  doctrine  à cet  égard  a des  diffi- 
cultez  & des  ténèbres  , ils  croiront  aufli 
qu’elle  a une  évidence  de  révélation  & des 
lumières  qui  doivent  nous  obliger  à la  re- 
cevoir , toute  élevée  & toute  incompréhen- 
sible qu’elle  eft  en  elle- même  par  la  fubli- 
mité  & la  grandeur  des  objets  qu’elle  ren- 
ferme. 

Je  dis  premièrement , qu’on  ne  peut  fupo- 
fer  que  Jefus-Chrifi  foit  un  fimple  homme , 
ou  une  fimple  créature  , fans  affoiblir  infi- 
niment toutes  les  idées  que  nous  avons  de 
la  charité  & de  la  mifericorde  de  Dieu. 
Chacun  fçait  que  le  grand  bien-fait  de  cetce 
mifericorde  confiée  , en  ce  que  Dieu  nous 
a donné  fon  Fils  bien  aimé  , & qu’il  l’a  li- 
vré pour  nous  à la  mort.  C’èft  un  don  qui 
enferme  tous  les  autres  ; car  fuivant^ l’Apô- 
tre , celui  qui  j tous  A donné  fon  Fils  , nous  ac- 
cordera aufft  toutes  les  autres  chofes.  Or  fi  Je fu S*- 
Chrift  n’ert  par  fa  nature  qu’une  fimple 
créature  , le  don  de  Jefus  - Chriit  efi  d’un 
moindre  prix  fans  comparaifon  que  le  faîut 
du  genre  humain  , & bien  loin  que  nous 
fbyons  furpris  que  Dieu  ait  racheté  nôtre 
falut  fi  cher  , il  faudra  s’étonner  qu’il  l’air 
achetai  bon  marché  : ce  qui  eft  un  blafphê- 
me  execrable. 

Quelque  jufte  & quelque  faint  que  l’on 
conçoive  Jefus- Chrift , on  doit  penfer  qu’une 
infinité  de  perfonnes  aimant  Dieu  4e  tout 
leur  cœur  , & de  toutes  leurs  forces  au  jour 
de  kiir  triomphe  & de  leur  parfaite  ré^éné.^ 


de  Jefus  - Ckrifî. 

®atîon,  feront  encore  un  objet  plus  agréable 
aux  yeux  de  Dieu  , que  Jefus-Chrift.  Le 
falut  du  genre  humain  eft  donc  plus  pré- 
cieux que  la  vie  de  Jefus-Chrift;  & cela, 
d'autant  plus  encore  , que  Jefus- Chrift  em 
perdant  la  vie  ne  perd  point  fa  fainteté  , qui 
eft  bien  d'un  autre  prix  que  fa  vie. 

En  effet,  il  ne  faut  point  ici  comparer  fim~ 
plement  Jefus- Chrift  avec  les  Fidèles  qui: 
doivent  heriter  fort  Royaume  ; mais  la  vie- 
temporelle  qu'il  a perdue  pour  eux  , avec 
cette  vie  éternelle  <k  bien-hèureufe  qu'ils 
ont  acquife  par  lui  ; & l'on  verra , que  le 
don  de  Jefus  Chrift  {impie  créature,  eft  d'un 
moindre  prix  q<ue  le  falut  du  genre  humain. 

On  comprend  fort  bien  , que  fî  Jefus- 
Chrift  n'eft  pas  un  fimple  homme , mais 
un  Homme-Dieu  , cette  alliance  qu'il  a^ 
avec  la  Divinité  , rend  Ôc  fa  vie  & fon  fang 
infiniment  précieux.  On  n'a  aucune  peine  à 
fe  le  perfuader  , en  raifonnant  du  plus  au 
moins.  Une  maffe  d'argile  eft  fans  prix  & 
fans  dignité  , nous  ne  comptons  pour  rien; 
ies  coups  qu'on  lui  donne:  qu'on  la  détrui- 
fe  ou  qu'on  l'anéantiffe  , cela  nous  eft  in- 
diffèrent Mais  animez  cette  terre  > uniffez- 
la  à un  efprit cette  union  produira  d'abord 
une  efpece  de  nobleffe  & de  dignité  dans  ce 
corps,  qui  attachera  de  l'honneur  à Ces  ac- 
tions , du  prix  à ce  qu’il  fera,  ou  à ce  qu’il 
fouffrira  pour  vous.  Uniffez  enfuite  cette 
matière  déjà  animée  à l'Effence  divin^,  elle 
eontradera  une  dignité,  infinie  , par  cela 
même  qu'elle  eft  fi  particulièrement  unie 
avec  Dieu  i & fes  fouffrances  pourront  for- 
mer un  équivalent  des  peines  éternelles.. 
Car  fi  les  fouffrances  d'un  homme  de  quali- 
té. ont  plus  de  valeur  que  celles  d'un  païfan  s ; 


it<y  Traité  de  la  Divinité  ' 

celles  du  fils  du  Roi  plus  que  celles  d*ua 
homme  de  qualité  ; celles  du  Roi  même 
plus  que  celles  de  Ton  fils  ; il  s’enfuit  que 
fi  dans  cette  gradation  nous  pouvons  aller  a 
l’infini , & que  nous  trouvions  une  perfori- 
ne d’une  dignité  qui  ne  foit  point  bornée  , 
fes  fouffrances  feront  auffi  d’un  prix  infini. 
lefus-Chrift  étant  donc  Dieu  manileilé  en 
chair  , & pofledant  la  gloire  de  la  Divinité 
au  milieu  des  infirmitez  & des  miferes  atta- 
chées à une  nature  comme  la  nôtre  ; il  n a 
pu  fouffrir  qu’une  mort  d’une  valeur  infinie  > 
£z  Dieu  qui  nous  le  donne  pour  fouffrir  pour 
nous  5 ne  nous  fait  point  au  prêtent  limite. 

Mais  enfin  un  homme  n’elt  qu’un  homme, 
& ce  teroit  exagerer  la  mifericorde  de  Dieu 
d’une  maniéré  puerile  , que  de  s’écrier  , o 
charité  ineffable  , ô mifericorde  fans  bornes  , 
qui  donne  la  vie  temporelle^  d un  fimple 
homme  , ou  d’une  fimple  créature , pour 
le  falut  éternel  du  genre  humain  ! Il  faut 
donc  chercher  un  autre  miftere  dans  ces  pa- 
roles du  Saint- Efprit  : En  cela  paroît  la  charité 
de  Dieu  envers  nous , qu’il  a envoyé  fon  f ils  uni- 
que au  monde  afin  que  nous  vivions  par  lui. 

Si  cette  fupofition  de  nos  adverfaires  tend 
incompréhenfibie  tout  ce  que  1 Ecriture 
nous  dit  de  ce  grand  effort  de  charité  qui 
fait  que  Dieu  a donné  Jefns- Ch rilt  a la  mort 
pour  nous  , elle  ne  rend  pas  moins  inconv- 
préhenfible  tout  ce  qu’on  nous  dit  de  la  cha- 
nté d*  Jefus-Chrift  même.  Car  s’il.fouffre 
dans  nôtre  tens , il  fouffre  du  moins  dan£ 
quelques  inftans  le  poids  de  la  malédiction: 
divine  , il  lutte  avec  la  juftice  de.  Dieu , qui 
le  regarde  avec  feverité:,  il  fent  le  délaiffe- 
ment  de  fon  Pere  avec  une  douleur  propor- 
tionnée. à l’ardeur  de  fon  amour,  Ainfi  fa 

sharaé: 


âe  Jefus-Chrifi.  Ht 

charité  eft  auffi  grande  , que  les  frayeurs  de 
la  juftice  de  Dieu  , qui  fe  rangent  en  bataille 
contre  lui  dans  ce  moment , font  terribles. 
Mais  fi  Jefus-Chrift  ne  fouffre  que  dans  le 
fens  de  nos  adverfaires  } s’il  fouffre  avec 
tous  les  fentimetas  de  l’amour  de  fon  Pere  ; 
. s'il  meure  comme  les  Martyrs  meurent  ordi- 
nairement ; fi  plein  du  fentiment  de  fon  in- 
nocence j il  ne  fe  fent  point  chargé  des  pé- 
chez du  genre  humain  , on  peut  dire  que  fon 
aétion  n’a  rien  d'extrêmement  héroïque.  Co- 
drus à ce  compte  , feioit  pour  le  moins  aufli 
loiiable  que  Jefus-Chrift.  Ce  Roi  des  Athé- 
niens ayant  mené  fon  armée  contre  les  enne- 
mis de  fa  patrie , & s’étant  perfuadé  fur  la 
réponfe  de  je  ne  lçai  quel  oracle  bien  ou  mal 
expliqué  , que  s’il  n’étoit  lui-même  tué  dans 
le  combat  , fes  Sujets  ne  pouvoient  rempor- 
ter la  victoire  , il  quitta  les  ornemens  de 
la  Royauté , il  fe  couvrit  de  haillons , 8c 
étant  allé  dans  l’armée  ennemie  , il  trompa 
le  deffein  qu’on  avoir  fait  de  l’épargner , en 
provoquant  un  foldat  qui  lui  donna  la  mort  » 
& racheta  ainfi  fa  patrie  par  une  aétion  qui 
pouvoir  faire  l’admiration  même  de  fes  en- 
nemis. Çodrus  fait  alfûrément  plus  pour 
fes  Sujets  , que  ne  feroit  Jefus-Chrift  pour 
les  Fidèles.  Car  il  perd  une  vie  après  laquel- 
le il  n’en  efperoit  point  d’autre  , pour  dé* 
fendre  fes  Sujets  de  l’opreffion  ; au  lieu  que 
Jefus-Chrift  ne  donne  fa  vie  temporelle  j que 
parce  qu’il  eft  affuré  de  vivre  & de  regner 
éternellement  avec  fes  sujets , qu’il  racheté 
en  fe  lacrifiant  pour  eux. 

Enfin  nous  aurions  en  ce  cas  là  bien  plus 
■ jufte  fujet  d’admirer  la  charité  de  Dieu  fur 
Jefus-Chrift  } que  d’admirer  la  charité  de 
Dieu  fur  nous.Que  Dieu  fauve  les  hommes» 
Tme  U U L 


lit  Trahé  de  la  Divinité 

cela  nous  fait  reconnoître  la  mifericorde  de 
Dieu  dans  la  rémiffion  qu'il  nous  accorde  de 
nos  pechez  : Mais  que  Dieu  pour  récom- 
penfer  Jefus-Chrift  d'avoir  fouffert  la  mort , 
le  'reifufcite  glorieufement , le  rende  le  Mo- 
narque du  monde  , & le  Chef  des  Anges  , 
& le  Juge  des  hommes  , & le  Roi  des  lîé- 
cles  j qu'il  mette  en  fa  difpofition  les  dons  de 
Ion  Efprit , la  vie  & la  mort  5 qu'il  lui  don- 
ne fon  nom  , fa  gloire  , fa  puiftance  , & 
la  difpofition  de  fon  éternelle  félicité  : c’eft 
une  bonté  immenfe  qu'il  a pour  Jefiis  Chrift; 
& celui-ci  ne  doit  pas  plaindre  le  fang  qu'il 
a verfé  pour  parvenir  à cet  état  de  gloire.  Il 
ne  pouvoit  rien  faire  de  plus  utile  pour  lui- 
même.  Pour  comprendre  après  cela  le  lan- 
gage du  Saint  Efprit,  il  faudroit  faire  un 
autre  Évangile.  Au  lieu  de  dire  , Dieu  a tant 
aimé  le  monde  , qu'il  a donné  fon  Fils  au  monde  , 
afin  que  quiconque  croit  en  lui , ne  périffe  point , 
mais  qu'il  ait  la  vie  éternelle  j il  faudroit  dire  , 
Dieu  a tant  aimé  Jefus  Chrifl  , qu  apres  l'avoir 
honoré  du  titre  de  fon  Fils , il  lui  a ajfujetti  le 
monda , & lui  a,  donné  tous  ceux  qui  croiront  en 
lui.  Au  lieu  de  dire  , Celui  qui  nous  a donné 
fon  propre  Fils  , ne  nous  donnera-t-il  point  aujfî  les 
autres  chofes  ? il  faudroit  dire  , Ce  neft  pas  mer- 
veille fi  celui  qui  nous  promet  de  nous  donner  la  vie 
éternelle  , nous  a donné  la  vie  de  Jefus-Chrift. 

Lorfque  Saint  Paul  dit  , que  Dieu  nous  a 
donné  fon  Fils  , il  veut  dire  qu'il  nous  a 
donné  la  vie  de  fon  Fils  s & raifonnant  du 
plus  au  moins , il  conclud  que  Dieu  nous 
donneiCaufli  les  autres  chofes  , parce  qu'il 
fupofe  que  la  vie  de  Jefus  Chrift  eft  plus  pré- 
cïeufe  que  tous  les  autres  biens.  Mais  y a- 
t-  il  quelque  proportion  entre  la  vie  tempo- 
relle d'une  feule  créature  , quelque  feinte 


de  Jefut-Chrift. 

qu'elle  puiffe  être,  & la  vie  éternelle  & bien- 
heureufe  de  tous  les  Saints?  & y a t-il  rien 
de  plus  faux  que  le  raifonnement  de  l'  Apô- 
tre , fi  le  principe  que  nous  combaccons  , 
avoit  lieu  ? 

On  dira  peut-être  ici  > que  la  charité  de 
Dieu  fe  manifelle  , en  ce  qu'il  nous  donne 
ia  vie  éternelle  avec  fon  Fils.  Mais  il  effc  aifé 
de  découvrir  l'iilufion  qui  eïl  cachée  dans 
ces  paroles.  Dieu  fait  deux  choies.  Il  nous 
donne  la  vie  éternelle  , & il  nous  la  donne 
par  le  minillere  de  fon  Fils.  Nous  ne  pou- 
vons conliderer  la  première  ^fans  admirer  fa 
bonté  & fa  mifericorde.  On  en  convient. 
Mais  on  peut  demander  ici , en  quoi  la  fé- 
condé nous  fait  voir  l'amour  de  Dieu.  Car 
il  ne  nous  paroîc  pas  que  ce  foit  un  grand 
effort  de  mifericorde  , de  donner  la  vie  tem- 
porelle d'un  feul  homme  pour  la  vie  éter- 
nelle de  tous  les  hommes.  Ainli  on  peut 
conliderer  deux  choies  dans  Ja  délivrance  des 
ifraëlites.  Dieu  racheté  le  peuple  d'Ifraë!  de 
la  captivité  dans  laquelle  il  gémilfoit , après 
avoir  fauvé  lès  premiers  nez  de  l’épée  de 
l'Ange  deftru&eur  : & Dieu  ordonne  que 
les  Ifraëlices  égorgent  un  agneau  , qu'ils  en 
prennent  le  fang  pour  arrofer  les  pos  tes  de 
leurs  mailbns.  je  conrcns  qu’on  admire  la 
bonté  & la  mifericorde  de  Dieu  , lorfque 
l'on  confidere  le  bien  fait.  Les  Iftaëlites 
étoient  réduits  à^une  trille  extrémité.  .Leur 
délivrance  venoit  à propos.  Ils  l'avoient  ar- 
demment delirée.  Mais  on  1e  mocqueroit 
de  nous  5 û l'on  vouioit  nous  perfAder  que 
la  bonté  & la  mifericorde  de  Dieu  ont  fur- 
tout  éclaté  , en  ce  que  c'eft  par  le  fang  d'un 
agneau  que  l'Ange  deitru&eur  a été  averti 
d'épargner  les  premiers  nez  des  Limites  > 

L ij 


s 2.4  Traité  delà  Divinité 

ou  en  ce  que  c’eft  par  ce  facrifiçe  de  h Pâque/ 
que  Dieu  a en  quelque  forte  voulu  opérer 
une  telle  rédemption.  Un  homme  pafteroit 
pour  être  fort  peu  raifonnable  , quidiroit. 
Voyez  quelle  eft  la  charité  de  Dieu  , d’avoir 
donné  un  agneau  ou  plulîeurs  agneaux  à la 
mort  pour  le  falut  de  fon  peuple.  On  répon- 
dra fans  doute  , que  la  vie  de  JefusvChrift 
lïmple  homme, eft  ianscomparaifon  plus  pré- 
cieufe  que  celle  d’une  viétime  de  la  Loi,  J’en 
conviens.  Mais  comme  la  vie  d’un  agneau 
n’avoit  aucun  véritable  raport  avec  la  déli- 
vrance temporelle  des  Ifraëlites , on  peut 
dire  auffi  que  la  vie  temporelle  de  Jefus- 
Chrift  n’a  aucun  véritable  raport  ni  aucune 
proportion  avec  la  vie  éternelle  du  genre  hs- 
main  , s’il  eft  vrai  que  Jefus-Chrift  ne  foit 
qu’un  limple  homme , ou  même  une  fim- 
ple  créature.  Je  ne  fçai  même  fi  l’on  ne  pour- 
roit  point  dire  , que  la  vie  d’un  agneau  a plus 
de  raport  à la  vie  d’un  homme  , que  la  vie 
temporelle  de  Jefus-Chrift  fimple  homme, 
n’en  a avec  le  falut  éternel  du  genre  hu- 
main. Car  enfin  la  vie  d’un  agneau  eft  une 
vie  temporelle  s la  vie  d’un  Ifraëlite  , qui 
étoit  rachetée  par  l’agneau  , étoit  aufii  une 
vie  temporelle  : & l’on  fçait  qu’il  y a quel- 
que forte  de  proportion  entre  le  temporel  8c 
le  temporel.  Mais  la  vie  de  Jefus-Chrift  fim- 
ple homme  , ou  même  fimple  créature  , eft 
une  vie  temporelle  , & la  vie  qu’il  a acquife 
au  genre  humain  , une  vie  éternelle  ; 8z  l’on 
fçait  qu’il  n’y  a aucune  forte  de  proportion 
entre  unÊ'vie  temporelle  qui  eft  finie  en  du- 
rée , & une  vie  éternelle  qui  eft  infinie.  Mais 
enfin  ne  prenons  pas  les  chofes  dans  cette  ri- 
gueur , puifqu’aufti-bien  cela  n’eft  point  né- 
cefifaire.  Il  fuftiî  qu’il  nous  paioifle  aftfez  en- 


de  Jef iï  - Chrift.  i if 

demment  par  cet  exemple  , qu’on  peut  quel- 
quefois admirer  la  mifericorde  ou  ia  bonté 
de  Dieu  dans  le  bienfait  qu’il  nous  accorde  , 
fans  que  nous  foyons  obligez  de  la  reconnoî- 
tre  dans  le  moyen  que  Dieu  employé  pour 
nous  le  procurer.  Cela  nous  fuffit  pour  nous 
obliger  à dire  , que  véritablement  Dieu  re- 
commande du  tout  fa  dileétion  envers  nous , 
en  ce  que  lorfque  nous  étions  fes  ennemis  , 
il  s’eft  réconcilié  avec  nous  , & a voulu  s’o- 
bliger à nous  donner  la  vie  éternelle  ; mais 
que  fa  mifericorde  n’éclate  en  aucune  manié- 
ré en  ce  qu’il  a donné  la  vie  temporelle  d’un 
feul  homme  pour  procurer  la  vie  éternelle  à 
tous  les  hommes. 

Jefus-  Chrift  , direz- vous  encore,  eft  le 
Maître,  & nous  fommes  les  ferviteurs  ; 6c 
c’eft  un  affez  grand  effort  de  charité  , que  le 
Maître  fe  livre  à la  mort  pour  racheter  des 
efclaves  , 6c  des  efclaves  encore  qui  étoient 
fes  ennemis.  Mais  il  faut  éclaircir  ce  qu’il  y a 
d’équivoque  6c  d’obfcur  dans  cette  fécondé 
objection.  Car  il  faut  diftinguer  ici  la  chari- 
té du  Pere  d’avec  celle  du  Fils  , 6c  les  con- 
fîderer  féparément.  Ce  n'eft  point  le  Pere 
qui  fe  donne  ; mais  il  donne  Jefus  - Chrift  , 
en  confentantqu’il  fouffre  la  mort  pour  nous. 
Jefus-Chrift  à l’égard  de  Dieu  ne  peut  point 
être  apellé  le  Maître.  Il  eft  ferviteur  auftï- 
bien  que  nous  , à l’égard  de  Dieu  , puis  qu’il 
eft  fa  créature  , 6c  foûmis  à fes  loix.  Ainft 
Dieu  ne  donne  point  le  Maître , mais  il  li- 
vre fon  ferviteur.  C’eft  un  fervite'jf  plus  par- 
fait que  les  autres  , j’en  conviens  , mais 
c’eft  toujours  un  ferviteur.  On  voit  bien 
que  Dieu  témoigne  fa  charité  , en  ce  qu’il 
veut  fauver  fes  ennemis  ; fa  mifericorde  pa- 
roît  dans  fon  deffein  : mais  on  ne  voit  point 


iig  Traité  de  la  Divinité 

que  fa  mifericorde  éclate  en  aucune  forte 
dans  ce  don  qu’il  nous  fait  de  fon  ferviteur, 
qui  ne  prend  rien  de  fa  fainteté,  de  fa  gloire, 
& de  fon  bonheur  effentiel  ; qui  ne  perd 
que  trois  jours  de  vie,  perte  qui  lui  vaut 
T Empire  de  {^Univers  j & qui  par  confe- 
quent  ne  fait  pas  de  fon  côté  un  grand  facri- 
fice.  Car  fi  celui-ci  n’eft  qu’un  fimple  homme 
©u  même  qu’une  fimple  créature  5 & s’il  eft 
vrai  qu’en  fouffrant  la  mort , il  n’ait  rien  à 
craindre  que  la  mort  même  j & que  parce 
qu’il  fouffre  il  acquière  pour  ceux  qu’il  ra- 
cheté , une  éternité  de  vie  & de  bonheur  ; & 
qu’enfin  il  doive  être  fouverainement  élevé 
après  fon  abaiffement  j où  eft  le  grand  ef- 
fort de  fa  charité?  Ceux  qui  fe  font  dévoüez 
à la  mprt  pour  le  falut  de  leur  Patrie  , dans 
]a  certitude  de  mourir,  & dans  i’mcertitu- 
de  de  vivre  après  leur  mort  , n’obtenant 
pour  récompenfe  du  facrifice  qu’ils  faifoient 
à leur  Patrie  , qu’une  gloire  imaginaire  qui 
ne  pouvoit  pas  flater  leurs  cendres  , & une 
immortalité  vaine  & éloignée,  qui  n’ôtoit 
rien  aux  horreurs  de  leur  mort , faifoient  à 
ce  compte  un  plus  grand  effort  fur  eux- 
mêmes  , que  n’a  pas  fait  Jefus-Chrift.  Je 
dirai  bien  davantage  : qu’on  choififie  parmi 
tous  les  hommes  du  monde  , même  parmi 
les  plus  barbares  & les  plus  dénaturez  , à 
peine  s’en  trouvera-t-il  quelqu’un  qui  ne  fut 
en  état  de  fouffrir  la  mort  à de  pareilles  con- 
ditions. Où  eft  l’homme  qui  s’il  le  pouvoit  , 
ne  voulûtfvien  acquérir  la  vie  éternelle  à tout 
Je  genre  humain  en  fouffrant  la  mort , affil- 
ié de  reflufeiter  au  troifiéme  jour  , & d’ob- 
tenir par  - là  l’Empire  fur  les  créatures? 
Quand  il  ne  le  feroit  point  par  charité  , il 
le  feroic  aigrement  par  intérêt  de  par  amour 


de  Jefus  - Chrîjt.  iif 

propre.  Il  faut  donc  demeurer  d’accord  que 
Jefus- Chrift  n’eft  pas  un  fimple  homme  , St 
qu’il  n’a  pas  auflî  fouffert  une  mort  fembla- 
ble  à celle  des  autres  hommes  : mais  il  faut 
dire  que  ce  divin  Sauveur  étant  fouveraine- 
ment  élevé  au-deffus  de  nous  par  la  dignité 
de  fa  perfonne , a fouffert  une  mort  accom- 
pagnée du  fentiment  de  la  juftice  de  Dieu , 
de  ces  frayeurs  indicibles  St  de  ces  horreurs 
vangereffes  , par  lefquelles  Dieu  punit  le 
crime  ou  en  celui  qui  le  commet , ou  en  ce- 
lui à qui  il  eft  imputé. 

On  dira  en  troifiéme  lieu  , que  la  charité 
de  Dieu  confifte  , en  ce  qu’il  nous  a donné 
non  un  fimple  homme  , mais  un  homme  qui 
eft  fon  Fils.  Mais  je  demande  , cet  homme 
eft-il  le  Fils  de  Dieu  dans  un  fens  propre  St 
littéral , ou  dans  un  fens  figuré  & métapho- 
rique ? S’il  eft  le  Fils  de  Dieu  dans  un  fens 
propre  & littéral  , il  ne  peut  l’être  que  par 
la  génération  éternelle:  St  c’eft  précifement 
ce  que  nous  demandons.  S’il  eft  le  Fils  de 
Dieu  dans  un  fens  figuré  , nous  demandons 
fi  c’ert  un  grand  effort  de  charité , que  de 
donner  pour  le  falut  du  genre  humain  un 
homme  qui  n’eft  le  Fils  de  Dieu  que  par  fi- 
gure St  par  métaphore.  Imaginons-nous 
qu’un  Prince  fe  trouvât  indifpenfablement 
obligé  de  faire  périr  une  partie  de  fes  fujets 
pour  obéïr  à quelque  Loi  inviolable,  à moins 
qu’il  ne  fe  trouvât  quelque  perfonne  digne 
d’être  leur  caution , St  de  les  racheter  par 
fa  mort , St  que  dans  cette  trifte^extrêmité 
ce  Prince  touché  de  compafliond*larât  qu’il 
donneroit  la  vie  de  fon  Fils  pour  les  rache- 
ter : vous  ne  fçauriez  fans  doute  manquer 
de  concevoir  une  très-haute  idée  de  fa  chari- 
té & de  fa  mifericorde.  Mais  fi  quelque 

L iiij 


ïiS  Traité  de  la  Divinité 

tems  après  on  vous  difoit  , que  ce  Roi  n« 
donne  point  Ton  propre  fils  , Ton  fils  unique  , 
8c  même  qu'il  n'a  point  de  fils  propre  8c 
véritable  * mais  que  tout  le  miftere  de  ce 
grand  amour  auquel  on  nous  a tant  préparez, 
confilie  en  ce  qu'il  a choifi  un  de  les  fujets  , 
qu'il  a tiré  du  fein  de  l'indigence  8c  de  la 
plus  grande  pauvreté,  pour  le  faire  élever  en 
fils  de  Souverain  ; 8c  qu'enfuite  il  veut  le  li- 
vrer à la  mort  pour  racheter  fes  fujets  qui 
pérififent , fi  l'on  ne  fatisfait  à la  majeflé  des 
Loix  , & enfuite  le  faire  l'héritier  de  fon 
fceptre , après  qu'il  aura  fouffert  la  mort  : 
vous  trouveriez  que  la  clemence  de  ce  Prin- 
ce efl  affurément  digne  de  nôtre  admiration 
& de  nôtre  reconnoiffance , en  ce  qu'il  par- 
donne à ceux  qui  l'ont  offenfé  5 mais  ce  fc- 
roit  une  ^hyperbole  puerile,  que  celle  d’un 
homme  qui  fe  récrieroit  fur  le  don  que  ce 
Prince  nous  feroit  de  fon  fils  , & qui  diroit  : 
Le  Roi  a tant  aimé  fon  Royaume  , qu'il  a 
donné  fon  fils  même  , fon  fils  unique  , pour 
fauver  fes  fujets  qui  avoient  failli , 8c  qui  ne 
pouvoient  être  rachetez  que  par  un  fi  grand 
prix. 

Pour  le  mieux  comprendre  , nous  n'avons 
qu’à  fupofer  ici  ce  que  nos  adverfaires  ne 
nous  conteftent  point , qui  efi  que  le  facrificc 
d'Ifaac  eft  un  type  excellent  du  facrifice  de 
Jefus-Chrifi.  Ifaac  les  delices  de  fon  Pere , 
fon  fils  unique  , offert  en  facrifice  , garoté 
par  Abraham  , malgré  le  murmure  du  fang 
& la  voix  fecrette  de  la  nature  qui  parle 
pour  lui,  kc  un  type  excellent  de  Jefus-Chrift 
nôtre  Sauveur , l’amour  8c  les  delices  du 
Pere  Eternel  , que  Dieu  livre  à la  mort , 
8c  qu'il  permet  qu'il  foit  faifi  de  trifteffe  , 
Mc.  environné  de  frayeurs  indicibles } nonob- 


de  Jefus  - Chrtft.  it$ 

.ftant  la  tendreffe  qu'il  a pour  lui.  Les  types 
qui  reprélentent  la  mort  de  Jefus- Chrift,  con- 
viennent dans  ce  raport  général  : c'dl  qu'ils 
nous  repréfentent  Jefus  - Chrift  fubftitué  en 
nôtre  place  , comme  les  viétimes  de  la  Loi 
étoient  fubftituées  à celle  des  pécheurs.  Mais 
chaque  type  a fon  raport  particulier  qui  1s 
diftingue  des  autres.  Ainfi  l'Agneau  Pafcal 
repréfente  Jefus  - Chrill , en  ce  que  comme 
le  fang  de  l'Agneau  arrofant  les  portes  des 
Ifraëiites  , les  garantilfoit  de  la  main  de 
î'Ange  dellruéteur  : ainfi  le  fang  de  Jefus- 
Chrilt  arrofant  nos  coeurs , & coulant  mys- 
tiquement dans  nos  âmes  , les  garantit  des 
effets  de  la  juftice  de  Dieu.  Mais  le  facrifi- 
ce  d'Ifaac  étant  un  facrifice  non  fanglant , ne 
peut  point  avoir  ce  raport  avec  Jefus-Chrifh 
Il  en  faut  donc  chercher  un  autre  : &-  cet 
autre  raport  confifte,  en  ce  que  comme  Abra- 
ham offre  fon  fils  unique  , Dieu  a auffi  livré 
à la  mort  fon  propre  Fils.  Si  donc  on  vous 
difoit  à préfent , qu' Abraham  n’offrit  point 
fon  fils  unique  , ni  même  fon  fils  , mais  qu’il 
prit  le  Fils  d'Eliezer , qu'il  lui  donna  le  nom 
d'Ifaac , & fi  vous  voulez  encore,  qu'il  Je 
revêtit  des  habits  de  fon  fils  ; vous  cefferiez 
d'admirer  l’obéïffance  & la  foi  d'Abraham  , 
en  ce  qu'il  ne  fait  point  de  difficulté  de  facri- 
fier  fon  propre  fils  , fon  fils  unique. 

On  cherche  fimpîement  l'image  dans  le 
type  , & la  réalité  & la  vérité  dans  l'accom- 
pliffement  : mais  s'il  en  faut  croire  nos  ad- 
verfaires  , il  faut  déformais  renverfe#cet  or- 
dre , & chercher  la  réalité  & la  vérité  dans 
le  type  , & l'image  & les.  aparences  dans 
l'acçompliffement.  Abraham  aura  fait  quel- 
qu'effort , car  il  aura  offert  fon  fils  en  effet  , 
te  non  pas  feulement  en  aparence  : mais, 


1 30  Traité  de  la  Divinité 

Dieu  ne  fait  rien  en  livrant  Jefus-Chrift  à la 
mort  ; il  femble  donner  Ton  Fils , & ne 
donne  que  Ton  ferviteur  qu'il  revêt  du  nom 
de  Ton  Fils  , dans  le  feul  deffein  de  le  livrer 
à la  mort  : de  forte  que  cette  exprelfion  , 

Il  ri a point  épargné  fon  propre  Tils  , devient  par- 
la également  vaine  & illufoire. 

Mais  cet  homme  que  Dieu  donne , eft  fait 
l'heritier  de  la  vie  éternelle  : c'eft  ce  qu'on 
dira  pour  relever  la  dignité  de  Jefus-Chrift. 
Tout  cela  eft  inutile.  Car  comme  Jefus- 
Chrift  n'obtient  cet  Empire  fouverain  , ft  ce 
n'eft  en  confequence  de  fes  fouffrances  & de 
fon  abaiftement , on  peut  bien  dire  que  Dieu 
couronne  le  ferviteur  pour  le  recompenfer 
de  fa  patience  : mais  il  demeure  toûjours  vé- 
ritable , que  Dieu  n'a  donné  que  fon  fervi- 
teur pour  la  rédemption  du  genre  humain, 
un  ferviteur  qui  a dû  accomplir  la  Loi  de 
Dieu  pour  lui-même  , étant  après  cela  un 
ferviteur  inutile,  un  ferviteur  qui  n’a  fait 
qu'un  très-petit  effort  de  charité  envers  (es 
Freres  , n’y  ayant  homme  au  monde  qui  ne 
fît  de  bon  cœur  ce  qu’il  a fait  pour  nous, 
s'il  pouvoit  obtenir  la  même  gloire.  Ainfi  , 
qu'on  tourne  les  chofes  comme  l'on  voudra  , 
on  ne  fçauroit  anéantir  la  Divinité  de  Jefus- 
Chrift  , fans  changer  la  Religion  , fans  dé- 
truire le  vrai  fens  des  types  , &:  tellement 
affoiblir  l'idée  du  grand  &r  fignalé  dbn  que 
Dieu  nous  a fait  de  fon  Fils,  que  toutes  les 
expreflions  de  l'Ecriture  ne  nous  paroiffent 
après  i/ela  que  déclamations  vaines  , ou  des 
(impies  jeux  d'imagination. 

Audi  n'y  a-t-il  point  d'embarras  égal  à ce- 
lui de  nos  adverfaires,  lors  qu'ils  fe  trouvent 
engagez  à nous  expliquer  ce  grand  effort  de. 
la  charité  de  nôtre  Pere  celefte,  qui  fait  lé. 


de  Je  fus  - Chrifî. 

cara&ere  particulier  de  l'Alliance  de  grâce. 
Il  était  aujfi  auparavant , difent-ils  , le  Pere  des 
hommes  juftes  : mais  il  ne  le  paroijfoit  point  être. 
C’efi  ce  qui  fait  qu’il  efi  apellé  rarement  du  nom 
de  Pere  dans  l'^4r?cien  Tejlament  : encore  nejl-il 
point  ainfi  nommé  , parce  'qu'il  veut  nous  donner 
la  vie  éternelle  , mais  parte  qu'il  nous  a créés , 
& qu'il  nous  accorde  les  biens  temporels.  Les  So- 
ciniens  font  confifter  la  grande  charité  de 
Dieu  , en  ce  qu'il  nous  donne  la  vie  éternel- 
le. Ils  ont  railon.  Ils  parlent  conformément 
à leurs  principes.  Mais  les  Ecrivains  Sacrez 
du  Nouveau  Teftament  la  font  auffi  confier 
en  ce  que  Dieu  nous  a donné  fon  Fils.  Dieu 
a tant  aimé  le  monde  , qu'il  a donné  ^ &c.  & 
c'eft  ce  qui  fait  une  difficulté  inexplicable 
dans  leurs  principes.  Car  nous  les  entendons 
bien  , lors  qu'ils  nous  prouvent  la  ciüirité  de 
Dieu  par  le  don  que  Dieu  nous  fait  de  la 
vie  éternelle  : mais  nous  ne  voyons  pas 

comment  ils  pourront  la  prouver  par  le  don 
que  Dieu  nous  fait  de  fon  Fils. 

Dieu  y difent-ils,  donnant  fon  Fils  unique 
four  viBime  pour  nos  pechez  , s'engage  à nous  par- 
là  même  par  un  gage  d'une  valeur  inejlimabley  & 
mus  promet  non  feulement  de  mus  remettre  nos 
fautes  , & de  nous  abfondre  , mais  encore  de  nous 
donner  la  vie  éternelle  ; & par  ce  grand  amour 
qu'il  nous  témoigne & cela  lorfque  nous  étions 
[es  ennemis , il  nous  attire  à lui  efficacement , & 
nous  réconcilie  avec  lui . Lors  aujfi  qu'il  ne  veut- 
nous  remettre  nos  pechez  que  par  le  moyen  de  fon 
Fils  , qui  fe  livre  pour  être  la  viélime  offWte  pour 
eux , il  nous  engage  par -là  même  à fon  Fils  , d*» 
nous  affujettit  à lui  ; fy>  en  même  temps  il  déclare 
combien  il  a d'horreur  peur  des  pechez  qui  ont  dû 
être  expiez  par  le  fang  de  fon  Fils , & quelle  aver - 
fon  nous  devons  avoir  peur  eux  à l'avenir.  Os 


i]i  Traité  de  la  Divinité 

difcours  efl  adroit  , & cache  allez  bien  la 
foiblelfe  de  la  caule  qu'il  veut  déguifer.  Car 
ne  pouvant  nous  prouver  la  charité  de  Dieu, 
par  l'endroit  par  lequel  les  Apôtres  la  font 
tant  valoir  , qui  eh  le  don  de  fon  Fils , on 
aliénable  finement  toutes  les  circonftances  & 
toutes  les  confiderations  qui  peuvent  le 
mieux  nous  découvrir  cette  charité,  com- 
me la  rémilïion  de  nos"  pechez , la  vie  éter- 
nelle, la  qualité  d'ennemis  de  Dieu  , que 
nous  portions  lors  qu'il  a formé  le  delfein  de 
nousfauver,  & les  motifs  de  fanéiification 
& de  la  haine  du  péché  , que  nous  trouvons 
dans  la  maniéré  dont  Dieu  nous  remet 
nos  fautes.  Mais  ce  font  là  des  confidera- 
tions étrangères  , & qui  ne  touchent  point 
la  difficulté.  Il  s'agit  de  fçavoir  , fi  la  mife- 
ricorde  de  Dieu  nous  fait  un  préfent  fort  con- 
fiderable  , en  donnant  la  vie  d'un  fimple 
homme  pour  nôtre  falut.  C'eli  cela  même 
qu'il  faut  examiner  , & c’eli  fur  cela  que  nos 
adverfaires  ne  fe  fatisferont  point , & ne  fa- 
tisferont  jamais  les  autres. 

Dieu  , difent-ils  , nous  donnant  fon  Fils  , s’o- 
llige  par  un  gage  d'une  valeur  ineflimable  , à nous 
donner  la  vie  étemelle.  Peut-on  dire  d'un  fim- 
ple homme  , quelque  faim  qu'il  puifle  être  , 
que  c'eli  un  gage  d’une  valeur  inellimable  ; 
Bz  fur  tout , que  le  don  de  fa  vie  temporel- 
le , qu'il  ne  quitte  que  pour  la  reprendre 
trois  jours  après  , ell  un  sûr  garant  pour 
nous  répondre  de  la  vie  éternelle  préparée 
au  geC-e  humain  ? Eli  il  concevable  que  la 
mort  de  Jefus-Chriii  ait  pour  but  de  fervir 
de  gage  aux  hommes  ; comme  fi  Dieu  eût 
fait  mourir  Moyfe  , afin  que  cette  mort 
fervît  pde  gage  aux  enfans  d'Ifraël  , que 
non- feulement  Dieu  les  recireroit  de  l'E- 


de  Jefus-Chrift.  . r|$ 

gypte , mais  encore  qu’il  les  introduirôit 
dans  la  terre  de  Canaan  ? Les  hommes  peu- 
vent-ils conclure  de  ce  que  Dieu  leur  a don- 
né la  vie  d’un  fimple  homme  , qu’il  leur 
donnera  la  vie  éternelle  ? puifque  première- 
ment , Dieu  leur  donne  la  vie  de  cet  homme 
fans  néceflité  , 8c  que  d’ailleurs  la  vie  tem- 
porelle d’un  fimple  homme  , eft  très-peu  de 
‘ chofe  , comparée  à la  vie  éternelle  du  genre 
humain. 

Par  ce  grand  amour  qu'il  mus  témoigne  lors- 
que nous  étions  [es  ennemis  , 8cc.  tl  nous  attire 
a lui , 8cc.  Et  où  eft  ce  grand  amour  ? La 
vie  d’un  fimple  homme  eft-elle  donc  fi  pré- 
cieufe  ; & fur-tout  d’un  homme  qui  ne  fait 
qu’échanger  une  vie  pleine  de  miferês  8c  de 
fouffranees  , avec  une  vie  éternelle  8c  bien- 
heureufe  qu’il  obtient  8c  pour  lui  8c  pour  fes 
Difciples  ? 

Lors  anjfî  qu'il  ne  veut  nous  remettre  nos  pe- 
thez,  que  par  le  moyen  de  fon  Fils  , qui  eft  la  vic- 
time offerte  pou, T eux  , il  nous  engage  & nous  ajfu - 
jettit  à lui , S:c.  Voici  qui  nous  découvre  à 
peu  près  ce  que  nos  adverfaires  ont  honte 
de  nous  avoüer  , 8c  ce  qu’il  faut  néanmoins 
qu’ils  reconnoiffent , s’ils  veulent  raifonner 
conféquemment  à leurs  principes  : c’eft 
que  dans  le  facrifice  de  Jefus-Chrift , Dieu 
fait  plus  pour  Jefus  - Chrift  , que  Jefus- 
Chrift  ne  fait  pour  nous  ; 8c  qu’ainfi  il  ne 
faut  p!  ’ ■ ire  j Dieu  a tant  ■rimé  le  monde  , qu'il 
a de  : Fi/si  mais , Dieu  a tellement  aimé 

for  , qu’il  lui  a donné  le  monde.  En 
e ia  mort  de  Jefus-Chrift  ne  nouAionne 

point  à Dieu  , puifque  nous  étions  déjà  les 
objets  de  fon  amour  , 8c  que  Dieu  eft  apai- 
fé  envers  nous,  avant  que  fon  Fils  meure 
en  nôtre  place,  il  n'eft  pas  vrai  3 difient  nos 


ï 34  Traite  de  la  Divinité 

ad  ver  faites  , que  Dieu  étant  irrité  contre  le  geft~ 
re  humain  , Ait  été  apaifé  par  fefus-Chrifi  ; puis 
qu'on  peut  dire  tout  le  contraire  ; c’ejl  que  Di  n 
étant  apaifé  envers  le  genre  humain  , apaife  <&  fe 
re  concilie  par  Jefus-ChriJl  les  hommes  qui  étaient 
irritez  contre  lui , &c.  Jefus-Chrift  ne  nous  re- 
concilie point  avec  Dieu,  il  ne  fait  point  no- 
tre paix  avec  lui.  Il  femble  donc  bien  que 
nous  pouvions  nous  paffer  de  lui  ; &MI  fem- 
ble même  , fi  Dieu  l'avoit  trouvé  bon\  que 
nous  euffions  pû  obtenir  la  vie  éternelle  fans 
fa  médiation.  Car  du  refte>  Dieu  n'avoit  qu'à 
agir  fur  nos  cœurs  par  fa  grâce  , pour  triom- 
pher de  rendurciffement  qui  nous  rendoit  fes 
ennemis.  Mais  Jefus  - Chrift  n'étant' qu’un 
fimple  homme  , comme  on  le  prétend  , ne 
pouvoic  afpirer  naturellement  à une  gloire  &: 
à une  puiffance  furnaturelle  , s'il  n'eût  figna- 
lé  fon  obéïffance  par  fa  mort.  Ainfi  le  fruit 
que  nous  retirons  de  fa  mort , eft  fort  petit , 
& l'utilité  que  Jefus-Chrift  en  retire  lui-mê- 
me , eft  très-grande  , puifque  par- là  il  fe  voit 
tout  d'un  coup  le  chef  des  hommes  des  An- 
ges , & le  maître  du  Ciel  & de  l'Eternité. 

Et  en  meme  tems  il  déclare  combien  il  a d'horreur 
pour  des  pechez  qui  ont  du  être  expie ^ par  le  Sang 
de  fon  Fils , &c.  En  vérité  , fi  Jefus-Chrift  n'eîl 
qu’un  fimple  homme  , comme  nos  adverfai- 
res  le  fupofent,  il  fera  difficile  qu'on  foit  bien 
touché  de  cette  confideration , & l'on  dira 
bien  plûtôt , qu'il  femble  qu'on  ne  doit  pas 
faire  un  grand  fcrupule  de  commettre  des 
pechez  qui  ne  peuvent  être  fi  facilement  effa- 
cez , {eiifque  le  ’fang  d'un  feul  homme  fuffit 
pour  expier  les  pechez  de  tout  le  genre  hu- 
main. * 


de  Jefus-  - Chrzft. 

CHAPITRE  II. 


ijf 


Oh  l'on  fait  voir  que  la  âoftrine  de  nos  adverfaires 
détruit  l’idée  que  l’Ecriture  nous  donne  de  la  gran- 
deur de  nos  Myjleres , & de  la  nature  de  la  vé- 
ritable foi. 

SI  le  principe  de  nos  adverfaires  affoiblit  in- 
finiment les  idées  de  la  charité  & de  la  mi- 
fericorde  de  Dieu  , on  peut  dire  qu'il  anéan- 
tit d'un  côté  la  vérité  de  nos  Myfteres  , & de 
l'autre  , la  nature  de  la  véritable  Foi. 

^ En  effet , fi  Jefus-Chrift  n’eft  qu'une  fim- 
pîe  créature  , qui  pourra  comprendre  la 
penfée  de  l'Apôtre  , lors  qu'il  dit , Or  fans 
Contredit  y le  Myftere  de  pieté  e (1  grand.  Dieu  man> 
fcjlé_  en  chair  , juflifié  en  efprit  , vu  des  uinges  , 
crû  du  mondes  prêché  aux  Gentils , & élevé  en 
gloire  ? 

On  ne  peut  nier  que  le  Myftere  de  Pin- 
carnation  , tel  que  nous  faifons  profefîkm 
de  le  croire  , ne  Toit  grand  , fublime  in- 
finiment élevé  au  deffus  de  la  portée  de  nos 
efprits  ; foit  que  vous  confiderigz  cette  union 
ineffable  de  la  nature  humaine  avec  la  natu- 
re divine  , qui  furprend  les  hommes  , & que 
les  Anges  mêmes  ne  fçauroient  comprendre  ; 
foit  que  vous  regardiez  à la  merveille  de 
charité  que  nôtre  foi  y découvre;  foit  que 
vous  ayez  égard  aux  fuites  fi  importantes  d'u- 
ne telle  union.  Mais  on  ne  voit  pas  que  la 
n^iffance  d'un  fimpîe  homme  qui  naît  en 
chair,  parce  qu'il  ne  pouvoit  naîrü  autre- 
ment , quelque  agréable  à Dieu  qu'on  le  fu- 
pofe  , quelque  ;ufte  & quelque  faint  qu'il 
foit  en  effet , puiffe  être  comptée  pour  un 
grand  myltere. 


/ 


i$<>  Traité  de  la  Divinité 

A parler  exa&ement , & à raifonner  jufte 
fur  l'hypothefe  de  nos  adverfaires,  il  faudroit 
plûtôt  chercher  les  myfteres  dans  les  termes 
de  l'Ecriture , que  dans  les  objets  de  la  Re- 
ligion : & il  ne  faudroit  point  dire  , c'eft  un 
grand  myftere  que  le  mvflere  de  la  pieté; 
. mais  c'eft  un  grand  myftere  que  le  myftere 
du  langage  des  Evangeliftes  & des  Apôtres. 

Nous  attellerions  ici  volontiers  la  con- 
fcience  de  ceux  contre  lefquels  nous  difpu- 
tons.  Nous  leur  demanderions  , s’ils  fe  fe- 
roient  jamais  avifez  de  faire  confifter  le 
grand  myllere  de  pieté  en  çet  article  , Die » 
nmnifefté  en  chair. 

Certainement  ceux  qui  font  obligez  de  re- 
courir à des  explications  de  l'Ecriture  fi  vio- 
lentes , en  attachant  aux  termes  un  fens  juf- 
qù'ici  inconnu  , en  fupofant  des  apollrophes 
èc  des  parenthefes  là  où  il  n'y  en  a point , 
n’ont  garde  de  s'exprimer  d'une  maniéré  qui 
leur  fait  tant  de  peine  , & qu'ils  expofent 
avec  tant  de  difficulté. 

Toutes  les  difficultez  qu’on  trouve  dans 
nôtre  Théologie  , font  dans  les  objets  : les 
principales  difficultez  qu'on  trouve  dans  !a 
Théologie  de  nos  adverfaires  , font  dans  les 
termes  de  l’Ecriture.  L'Ecriture  Sainte  étant 
incontellablement  un  Livre  clair  & facile  à 
entendre , fon  langage  ne  doit  pas  être  la 
fource  de  nos  difficultez  : & les  objets  de 
l'Evangile  étans  hauts  & incompréhenfibles  , 
félon  le  caradfere  de  la  prédication  qui  eft 
une  folie  aparente  , ils  peuvent  & doivent 
faire  ll^fainte  obfcurité  que  nous  trouvons 
dans  ce  Livre  divin. 

Mais  confiderons  ce  paflage  de  plus  près  , 
faifons  y quelques  reflexions.  Il  faut  d'a- 
bord remarquer , que  par  la  doétrine  ou  le 

myftére 


de  Jéfits-Chrifî.  1 37 

myftere  de  pieté , il  faut  évidemment  enten- 
dre la  doctrine  ou  le  myftere  de  l’Bvangile. 
C3elt  l’ufage  du  Saint- Efprit  de  parler  ainfî. 
To-us  ceux  , dit  l’Apôtre  , qui  veulent  vivre 
félon  la  pieté  y foujfnront perjécution.  D’ailleurs  , 
il  ne  faut  que  confîderer  cette  énumération  : 
Dieu  mamfefté  en  chair  , juflifié  en  efprit , vu  des 
Anges , crû  du  monde  , prêché  aux  Gentils , élevé 
en  gloire , pour  voir  qu’elle  contient  les  ob- 
jets qui^ont  fait  la  fubftance  de  la  prédication 
des  Apôtres. 

Cela  étant  ainfî  fupofé , je  demande  d’a- 
bord à ceux  qui  croyent  que  Jefus-Chrift:  eft 
un  fîmple  homme,  ce  que  cela  veut  dire  , 
T>icu  manifeflé  en  chair.  Si  c’eft  que  Jefus-Chrift 
homme  a converfé  parmi  les  hommes,, 
certes  le  myftere  eft  petit.  Il  eft  furprenant 
qu’Enoc  ait  marché  avec  Dieu  3 qu’Elie  ait 
été  tranfporte  dans  le  Ciel  j que  Jefus-Chrift 
ait  ete^  eieve  dans  la  gloire  5 parce  que  le 
C:el  n’eft  pas  naturellement  le  féjour  des 
corps:  mais  qu’un  fîmple  homme  ait  été 
vu  fur  la  terre  , qu’il  ait  converfé  parmi  les 
autres  hommes , voilà  qui  ne  fit  jamais  l’ob- 
jet de  la  furprife  de  perfonne.  D’ailleurs,  qui: 
ne  voit  que  cette  exprefîïon  , Dieu  manifejlé  en 
chair  y enferme  évidemment  une  opofîtion 
entre  Dieu  qu’on  ne  voit  point , & le  corps 
que  l’on  voit  ? entre  un  Dieu  fpirituel , &: 
une  chair  fènfîble  ? Et  où  fera  la  force  de1 
cette  opofîtion,  la  vérité  de  ce  myftere,  fî 
ce  n’eft  pas  le  vrai  Dieu  qui  a.  été  manifefté 
en  chair  ? ^ 

Jefus  - Chrift  , dira  - t-on  , quoiqu’il  foie- 
un  fîmple  homme  par  fa  nature  , eft  Dieu  > 
parce  qu’il  repréfente  Dieu,  & qu’il  tienc 
fa  place. 

Et  que  fait  cela  pour  juftifier  l’exprelFioia 
2 l»me  LU.  ^ 


Traité  de  la  Divinité 

dont  il  s’agit  maintenant  ? Les  Rois  font  les 
Dieux  de  la  terre  , parce  qu'ils  reprefentenE 
Dieu  , & qu'ils  tiennent  fa  place  : cepen- 
dant où  eft  l'homme  affez  inênfé  pour  dire  : 
Or  Cans  contredit , le  Myftere  de  la  Royauté 
eft  grand  : Dieu  ma.nfeflé  en  chair. 

Nos  adverfaires  ne  voyent  pas  qu’ils  font 
ici  un  ridicule  aflfortiment  d'une  chair  réelle 
d'une  manifeftation  véritable  , avec  un  Dieu 
métaphorique  & improprement  ainfi  nom* 
mé  : au  lieu  qu'il  faut  joindre  un  Dieu  pro- 
prement dit  à une  chair  réelle  & à Une  ma- 
nifeftation  véritable.  , 

En  effet  > il  eft  certain  que  ce  qui  fait  ici  * 
je  ne  dirai  point  la  grandeur  du  myftere  * 
mais  Amplement  la  vérité  du  myftere  , c'eft 
î'opofition  qu'il  y a entre  ce  qui  eft  fignifié 
par  le  terme  de  Dieu  , & ce  qui  eft  exprimé, 
par  celui  de  chair.  Or  il  y a de-  I'opofition, 
entre  la  chair , & un  Dieu  proprement  dit  * 
tel  qu'eft  le  Dieu  fouverain  : mais  il  n’y  en 
a aucune  entre  un  Dieu  métaphorique  &c 
une  chair  véritable  , puis  qu'il  n’y  a rien  de 
furprenant  qu'un  homme  compofé  de  chair 
tienne  la  place  de  Dieu  > & foit  nommé 
Dieu , parce  qu'il  le  reprefente.  En  quoi 
donc  fait  on  confifter  la  grandeur  de  ce  myf- 
tere 3 Dieu  manifefté  en  chah  }- 

C'eft  3 dira  peut-  être  quelqu'un  , en  et 
que  la  gloire  de  la  puifiance  divine  dont  Je- 
fus-Chrift  étoit  revêtu  lors  qu'il  converfoit 
fur  la  terre  5 a paru  par  des  mi  racles  fi  écla- 
tans  & <i/n  fi  grand  nombre  pendant  fa  con- 
vention fur  la  terre.  5)  qu'il  a femblé  que.* 
Dieu  même  fût  venu  habiter  en  chair. 

Si  cela  eft  5 le  myftere  de  l'Evangile  n'a* 
tien  de  plus  furprenant  que  le  myftere  de  la; 
Loi  3 nous  pouvons  reconnoître  en  Mpïfe.  5; 


de  Je  fus  - Chrift . 

Comme  en  Jefus  - Chrift  , un  T Heu  tmnifefté 
en  chair.  Car  qui  ne  fçait  que  Moïfe  a paru 
revécu  d'une  puiffance  qui  agifloit  dans  tou- 
tes les  parties  de  la  nature  i & qu'avec  la 
verge  de  Dieu  qu'il  avoir  en  fa  main  , il  à 
changé  les  fleuves  en  fang  , obfcurci  les 
airs  j fufpendu  la  mer  , fendu  les  rochers  , 
ouvert  la  terre  , allumé  les  nuées , & fait 
refplendir  les  montagnes , & agi  avec  la 
même  force  & avec  le  même  empire  que 
s’il  avoit  eu  la  jurifdi&ion  de  la  nature  & 
l'intendance  de  l'Univers. 

Mais  fans  parier  de  Moïfe , les  Apôtres 
eux-mêmes  n'ont -ils  pas  fait  des  miracles  ? 
Ils  en  ont  fait  de  même,&  de  plus  grands  que 
Jefus-Chrift  même , fuivant  la  promeffe  que 
leur  en  avoit  faite  ce  divin  Sauveur.  La  gloi- 
re de  la  puiffance  divine  s 'eft  donc  manifes- 
tée dans  les  Apôtres.  Cependant  ou  lifez- 
vous  qu'il  ait  été  dit  d'un  Apôtre  , Dieu  mst- 
nifefté  en  chair  ? D'ailleurs  , ou  les  miracles  de 
Jefus-Chrifl  marquoient  que  lapuiffance  di- 
• vine  refîdoit  en  Jefus-Chrifl  comme  dans  fà 
fource  , que  Jefus  Chrift  faifoit  tout  par  fa. 
propre  vertu  j & alors  il  faut  neeeffairemene 
reconnoître  avec  nous  qu'il  efl  vrai  Dieu  > 
aufîi-bien  que  vrai  homme  : ou  bien  ils  mar- 
quoient Amplement  j que  Dieu  operoitces; 
vertus  par  le  miniflere  de  Jefus  - Chrift  , en- 
fa  prefence,  à fa priere  ; & alors  il  efl  évi- 
dent qu'on  peut  dire  la  même  chofe  des 
Apôtres , & s'écrier  fur  leur  fujet  comme  fur 
le  fujet  de  Jefus- Chrift  : Le  Myfter  Jde pieté 
eft  grand  , Dieu  mmifefté  en  chair.. 

Mais  en  quoi  confîfteroit,  je  vous  prié  * 
îa  grandeur  de  ce  myftere  ? Efl- il  donc  ft 
étonnant  que  la  puiffance  de  Dieu  fe  déployé: 
avec  éd$i  à la  pnexe  d'un  homme  faint  5;  âc 

M i$ 


f 4«  Traité  de  la  Divinité 

pour  des  occafions  importances  à fa  gloire  ? 
Et  lorfqu'Elie  fit  defcendre  le  feu  du  Ciel 
pour  confondre  l'impiété  des  Babalins , pou- 
voit-on  dire  alors  > que  Dieu  étoic  manifesté  en 
chair  ? Certainement  il  faut  demeurer  d'ac- 
cord , que  pour  remplir  cette  expreffion  fia- 
guliere  , extraordinaire  & inconnue  jufqu'à 
l’Evangile  , il  faut  aufü  un  miftere  fîngulier, 
nouveau  , extraordinaire  & inconnu  fous  fa 
Xoi.  Car  comme  le  langage  efl  proportion- 
né aux  objets  qu'il  reprefente  , la  Angularité 
du  langage  fait  excellemment  connoître  U 
Angularité  des  objets.  Le  langage  de  la  Loi. 
paroîtra  nouveau  & extraordinaire  à ceux 
qui  auront  vécu  dans  l'économie  de  la  Na- 
ture. Le  langage  de  l'Evangile  paroîtra  ex- 
traordinaire & lui  prenant  à ceux  qui  auront 
uniquement  vécu  fous  l'Alliance  de  la  Loi. 
Et  pourquol^cela  ? C'eft  parce  que  les  objets 
de  la  Loi  font  fort  difterens  des  objets  de  la 
Nature  , & les  objets,  de  l'Evangile  fort  dif- 
ferens  des  objets  de  la  Loi.  Que  peut  - on. 
donc  juger  de  cette  expreüion  nouvelle  , fur- 
prenante  & extraordinaire,  s'il  en  fût  jamais. 
Dieu  manifesté  en  chair  , finon  qu'elle  lignifie 
un  objet  inconnu  dans  la  Nature  & fous  la 
Loi  ? 

Au  fond  > quelle  que  foit  la  fubtilité  de* 
nos  adver-faires,&  de  quelque  manière  qu'ils 
faffent  violence  à leur  efprit  pour  attacher 
leurs  préjugez  aux  paffages  de  l’Ecriture  , je 
ne  vois  pas  qu'ils  puiftent  donner  aucune  ex- 
plicatif raifonnable  de  ce  paffage.  lime 
îemble  que  leur  langage  pour  être  jufte,  doijt 
être  contradiétoire  à celui  de  l’Apôtre.  Car 
félon  eux  j.  c’eft  la  chair  qui  fe  manifefîfi 
être  Dieu  5 ( on  fçait  que  parla  chair  l'E- 
criture entend  la  nature  humaine)  & félon 


o 


de  Jefus  - Chrîfî.  2.4  r 

FApôtre  , c’eft  Dieu  qui  fe  manifefte,  ou  qui 
aparoît  en  chair.  Selon  Socin , ce  qui  eft 
premièrement  & naturellement  clair  , eft 
élevé  par  la  grâce  jufqu’à  être  apellé  Dieu  , 
parce  qu'il  reprefente  Dieu  d'une  façon  ad- 
mirable. Il  y a donc  premieremen  chair , & 
en  fécond  lieu  mani fellation  ou  repreienta- 
tiondeDieu;  mais  félon  l'Apôtre,  ce  qui 
étoit  Dieu,  eftmanifefté,  fe  montre  ou  apa- 
roît dans  la  chair.  U y a donc  ici  première- 
ment un  Dieu  , puis  une  manifeftation  de 
ce  Dieu  dans  une  chair  vifible.  Ceft  - là  du 
moins  inconteftablement  la  première  & plus 
naturelle  imprefîion  de  ces  paroles  . Dieu 
wanifefié  en  chair. 

'Lorfquele  Prophète  donne  à Jefus- Ch rift 
le  grand  titre  à'hmanuel  ou  Dieu  avec  nom 
ce  titre  nous  frape , & nous  donne  lieu  de 
concevoir  en  Jefus -Chrift  une  certaine  émir 
nence  de  perfection  divine  qui  ne  fçaurbic 
convenir .à un  {impie  homme.  Car  ce  titre 
n’a  jamais  été  donné  à aucun  Prophète,  &■ 
il  nous  paroît  trop  beau  pour  le  plus  grand 
des  Prophètes.  Cependant  la  conjeéture  ne 
feroit  peut-être  pas  alfez  forte  , lî  l'Ecriture 
ne  donnoit  que  ce  titre  à Jefus- Chrift.  Mais 
lorfque  nous  voyons,  qu’il  elt  dit  outre. ceia 
Dieu  mamfefté  en  chair  , ce  dernier  titre  nous, 
fait  admirablement  bien  comprendre  le  prer 
mier , de  le  premier  fert  auffi  à nous  faire 
voir  que  ce.  n'elt  pas  fans  raifon  &r  fans  myf- 
tere  que  le  dernier  a été  donné  à nôtre  Sei- 
gneur Jefus  - Chrift.  Car  enfin  , c#®me  le 
premier  de  ces  deux  titres  lignifie  naturelle- 
ment que  nous  étions  feparez  & éloignez 
de  Dieu  , mais  que  nous  en  femmes  rapro? 
chez  en  Jefus  Chrift  , qui  efi  Dieu  avec  nous  ;; 
k fécond  nous  dit  que  la  chair  éïoitou  pa- 


I4i  Traité  de  la 'Divinité 

roiflfoit  incompatible  avec  la  prefènce  de- 
Dieu  & que  néanmoins  Dieu  s’eft  mani- 
fefté  dans  cette  chair.  Comme  donc  pour 
remplir  la  vérité  du  premier  de  ces  deux  ti- 
tres j il  faut  que  le  vrai  Dieu  foit  réellement 
avec  nous  : il  faut  de  même  pour  remplir 
la  vérité  du  fécond  , que  le  vrai  Dieu  foit 
réellement  manifellé  en  chair.  Cette  conjec- 
ture ne  paroît  pas  déraifonnable.  Mais  on 
veut  ajouter  une  reflexion  plus  convainquan- 
te j en  comparant  nôtre  expolition  avec  cel- 
le de  nos  adverfaires. 

Jefus-Chrift , félon  nous  , étant  Dieu  8c 
homme  , parce  qu'il  étoit  non  - feulement 
avant  fa  naiiïance  , mais  même  avant  la 
naiffance  d’ Abraham , qu’il  étoit  avec  Dreu , 
& qu’il  étoit  Dieu  5 a été  manifefté  en  chair  , 
ayant  revêtu  nôtre  nature  corporelle  j il  a 
été  juftifié  en  efprit , ayant  envoyé  fon  Saint- 
Efprit  pour  jufiifier  l’efflcace  de  fa  Mort  , 
êc  la  vérité  de  fa  Refurreélion  j il  a été  prê- 
ché aux  Gentils , vû  des  Anges  dans  fon  ago- 
nie & dans  fon  triomphe  3 crû  des  hommes 
& élevé  dans  la  gloire  magnifique , porté 
fur  une  nuée  , 8z  fes  Difciples  le  voyant. 
Qu’y  a t il  là  de  difficile  ? C’elt  l’Evangile 
que  nous  avons  reçu  dès  le  commencement., 

Jefus  Chrift,  félon  les  Sociniens  , eft  na- 
turellement un  fimple  homme  , mais  qui  a 
été  élevé  fouverainement  pour  avoir  obéï  à 
Dieu  jufqu’à  fouffrir  la  mort.  Or  dans  un 
homme  qui  eft  Amplement  homme  , je  ne 
trouve  que  trois  chofes  , un  corps , une  ame  5 
& le  compofé  qui  relulte  de  l’un  & de  l’au- 
tre. Je  voudrois  bien  lçavoir  laquelle  de  ces 
trois  choies  a été  manifeftée  en  chair.  Ce 
n’efi  pas  l’ame  de  Jefus-Chrill  : il  y auroit  de 
J’ extravagance  à apeiler  i’ame  de  JefusOiriâ: 


de  Jefus  - Chrifî.  r 4$ 

Dieu , 8z  à dire  que  l’ame  efî:  manifeftée. 
en  chair  , & juftiftée  en  efprit.  Outre  qu’il 
s’agit  d’un  fujet  qui  a été  élevé  en  gloire  : ce 
' qui  rre  fe  dit  pas  plus  de  l’ame  que  du  corps. 
Ce  n’eft  pas  auflï  le  corps  de  Jefus-Chrift,  qui 
a été  manifefté  en  chair  : la  chair  n’eft  point 
manifeftée  en  chair.  On  ne  peut  point  dire 
aufti  que  ce  foit  tout  le  compofé  , ou  l’hom- 
me entier  qui  foit  manifefté  en  chair  : ce 
compofé  ou  l’homme  entier  n’eft  que  le* 
corps  & l’ame  joints  enfemble.  Or  on  ne 
peut  point  dire  que  le  corps  & l’ame  joints 
enfemble  ayent  été  manifeftez  en  chair  ou 
en  corps  : l’exprefiion  feroit  ridicule  & ex- 
travagante. 

S’ils  s’agififoit  ici  d’un  accident  > ou  de  plu- 
fîeurs  accidens  enfemble,  on  pourroitdire 
que  c’eft  la  puiflance  de  Dieu  ou  fa  fainteté 
ou  fa  fagefle  , ou  fon  autorité  , ou  plufieurs- 
autres  qualitez  divines  de  cette  efpece,qui  ont 
été  manifeftées  en  chair.  Mais  il  s’agit  d’un! 
fujet  qui  eft  une  perfonne  , puifque  ce  n’eft 
que  d’une  perfonne  qu’on  peut  dire  qu’elle: 
eft  élevée  en  gloire.  Il  s’agit  donc  ou  d’une- 
perfonne  humaine , ou  d’une  perfonne  divi- 
ne. Ce  n’eft  point  d’une  perfonne  divine  », 
car  il  n’y  en  a point  d’autre  , félon  nos  ad- 
verfaires  , que  le  Pere.  C’eft  donc  d’une  per- 
fonne humaine.  Or  une  perfonne  humaine* 
eft  uq  homme.  Il  s’enfuit  donc  que  c’eft  un 
homme  qui  a été  manifefté  en  chair.  Si  c’eft 
un  homme  c’eft  un  corps  & une  ame  joints 
enfemble  : Car  l’homme  ou  la  perfcmne  hu- 
maine n’eft  que  cela,  de  l’aveu  de  ceux 
contre  qui  nous  difpucons.  Je  demande- 
donc  encore  une  fois  , fi  l’on  peut  dire  , ü, 
l’oh  a jamais  dit  fans  extravaguet , qu’un» 
corps  <k  une  ame  joints  enfemble  font,  ma?- 


244'  Traité  de  la  Divinité 

nifeftez  en  chair.  Enfin  on  ne  peut  nier  , 
que  fi  Jefus-Chrift  eft  un  fimpîe  homme  , 
la  même  nature  qui  a été  élevée  en  gloire  , 
c'ait  été  manifeftée  en  chair.  Cela  efi  necef- 
faire  j puifque  Jefus-Chrift  n'en  a pas  deux  , 
félon  nos  adverfaires.  Il  faut  donc  que  la 
nature  humaine  de  Jefus-Chrifi  ait  été  mani- 
fefiée  en  chair  , comme  elle  a été  élevée  en 
gloire.  Mais  a- t on  jamais  dit  qu'une  nature 
humaine  ait  été  manifeftée  en  chair  ? 

On  ne  peut  pas  feulemeut  dire,  que  le 
mifteredela  manifeftation  de  Dieu  en  chair 
efi  anéanti  par  lado&rine  de  nos  adverfaires:. 
on  peut  ajoûter  encore  , que  cette  doctrine 
détruit  tous  les  mifteres  tout  à la  fois , en 
ôtant  abfolument  tout  ce  qu’il  y a de  difficile 
dans  la  Religion. 

La  Croix  de  Jefus-Chrift  efi  un  objet  diffi- 
cile, élevé,  incomprehenfible  ; & il  faut  bien 
qu'il  foie  opofé  à nos  préjugez , puifque 
l’Apôtre  des  Gentils  le  nomme  le  fcandale  du 
Juif,  & la  folie  du  Crée.  Cependant  qu’eft- 
ce  que  la  Croix  de  Jefus-Chrift  a de  mifte- 
rieux  & d’incompréhenfible  , fi  Jefus-Chrift 
efi  un  fimpîe  homme  ? Les  Juifs  n'ont  - ils 
pas  vu  des  hommes  agréables  à Dieu  , perfe- 
cutez  par  les  méchans  ? Les  ferviteurs  de 
Dieu  n'ont  ils  jamais  fouffert  la  mort  pour 
fignaler  leur  zele  envers  Dieu  s ou  pour  con- 
firmer la  vérité  qu'ils  annonçoient  ? Le  mif- 
tere  confifte  , ou  en  ce  que  c'eft  un  homme 
jufte  qui  fouffre , ou  en  ce  que  c'eft  un  Pro- 
phète tjfou  en  ce  que  c'eft  le  Fils  de  Dieu  , 
ou  en  ce  que  c'eft  Dieu.  Ce  n'eft  point  en 
ce  que  c'eft  un  homme  jufte  5 car  ni  les 
Juifs  ni  les  Gentils  ne  peuvent  point  regar- 
der comme  un  objet  fort,  nouveau  , la  mort 
ft'un  innocent  accablé  & opprimé  par  des 

coupables. 


de  Jefus  - Chrift.  14? 

coupables.  Ce  myftere  ne  confite  point  en 
ce  que  c'elt  un  Prophète  qui  foufFre  la  mort* 
On  avoit  déjà  vu  plufîeurs  Prophètes  mou- 
rir pour  la  vérité.  Il  ne  confite  point  en  ce 
que  c'elt  le  Fils  de  Dieu  : Car  ce  n'elt  ici 
qu'un  Fils  de  Dieu  par  métaphore  , s'il  en 
faut  croire  nos  adverfaires  ; ou  du  moins  ce 
n'elt  un  Fils  de  Dieu  que  de  la  maniéré  qu’- 
Adam  l'étoit  dans  l'état  de  fon  innocence  , 
ayant  été  formé  immédiatement  par  la  puif- 
fance  de  Dieu  , & ayant  été  enrichi  de  Tes 
dons  & de  les  grâces.  Le  millere  ne  confite 
point  en  ce  que  c’elt  Dieu  qui  meurt  , puif- 
que  nos  adverfaires  fe  mocquent  de  cette 
exprelhon  , & prétendent  qu'elle  eft  figurée 
ou  extravagante. 

Saint  Paul  nous  aprend  que  depuis  qu’en 
la  fageffe  de  Dieu  les  hommes  n'ont  point 
connu  Dieu  par  fageffe , le  bon  plailir  du 
Pere  a été  de  fauver  les  hommes  par  la  folie 
de  la  prédication.  L'Evangile  n’elt  évidem- 
ment appellé  une  folie , que  parce  “qu'il  en- 
ferme des  objets  qui  nous  parodient  incroya- 
bles & incompréhenfibles.  Or,  je  vous  prie  5 
qu'y  a-t-il  dans  l'Evangile  qui  nous  paroifle 
ni  incompréhenfble  ni  incroyable , f l'oa 
fuit  les  vues  de  nos  adverfaires  ? C’elt  une 
Religion  de  plein  pied  que  leur  Religion, 
Ils  en  ôtent , ou  pour  mieux  dire,  ils  pré- 
tendent en  ôter  toutes  les  difficultés. 

Il  elt  certain  qu'il  y a plus  de  difficulté  & 
d’obfcurité  dans  les  objets  qui  nous  font  ré- 
vélez dans  l'Evangile,  que  dans  ceux  que 
nous  prefente  la  révélation  de  la  N<Rure.  Ce- 
pendant, fi  l'hypotefe  de  nos  adverfaires  étoic 
véritable  , on  peut  dire  qu'il  y auroit  plus  de 
mylteres  dans  le  pied  d'un  ciron  que  dans 
îoute  la  Religion  Chrétienne, 

Tome  1 II, 


N 


s 4^  Traité  de  la  Divinité 

Les  objets  de  l'Evangile  font  incompara- 
blement  plus  élevez  & plus  incompréhenfi- 
bles  que  les  objets  de  la  Loi.  Ce  qui  le  mar- 
que très-évidemment , eft  , que  les  objets 
de  la  Loi  ne  portent  point  le  nom  de  myfte- 
res  comme  ceux  de  l'Evangile  : c'eft  que  fous 
]a  Loi  il  ne  falloit  point  captiver  fon  intel- 
ligence comme  fous  l'Evangile  : enfin  on 
n'a  jamais  dit  que  les  objets  de  la  Loi  fufifent 
une  folie,  les  confiderant  comme  étant  con- 
traires à nos  préjugez.  Cependant , fi  le  fen- 
timent  de  nos  adverfaires  étoit  véritable , 
il  eft  inconteftable  qu'il  y auroit  de  plus 
grands  mifteres  fous  la  Loi  que  (bus  i'Evan- 
gile.  Dieu  aparoiffant  au  buifton  en  Horeb  , 
feroit  un  plus  grand  miftere  , que  Dieu  ma* 
nifefté  en  chair. 

je  dirai  bien  davantage  : c'eft  que  cette 
dodlrine  anéantit  la  foi.  La  nature  & l'ex- 
cellence de  la  véritable  foi  confifte  à recevoir 
des  veritez  difficiles  , & qu'on  ne  recevroit 
point  fans  cela  , fur  le  témoignage  de  Dieu 
qui  les  révélé.  Ce  qui  montre  que  la  foi  & 
Ja  vue  doivent  être  differentes.  La  vue  con- 
fifte en  ce  qu'on  reçoit  des  veritez  qui  ont 
un  raport  affez  naturel  avec  nos  notions  & 
nos  lumières  : mais  la  foi  confifte  en  ce  que 
nous  recevons  fur  le  témoignage  de  Dieu, des 
veritez  contraires  à nos  préjugez.  Or  cette 
diftinélion  eft  entièrement  ôtée  , fi  la  Reli- 
gion n'enferme  que  des  veritez  qui  ont  au- 
tant de  convenance  avec  nôtre  efprit , que 
les  veritez  naturelles  en  peuvent  avoir.  Nous 
aurons  àÇ'epaffer  fur  ces  confiderations  dans 
un  autre  endroit  de  cet  Ouvrage.  Cependant 
il  fera  bon  de  juftifier  ce  que  nous  nous  étions 
propofé  de  montrer  en  troifiéme  lieu  dans 
cette  Seélion. 


de  Je  fus  - Chrifî.  147 

CHAPITRE  ï 1 1. 

:§l«e  le  fentiment  de  nos  adverfaires  ôte  à Jefus- 
Cbrijl  toute  fa  dignité , en  lui  fàifant  pojfeder 
par  métaphore  les  titres  que  l' Ecriture  lui  donne 
réélit  ment. 

LE  titre  de  Fils  de  Dieu  , eft  le  premier  qui 
fe  préfente  à nôtre  penfee.  L'Ecriture 
Sainte  le  donne  à trois  fujets  differens.  Les 
uns  le  pofledent  par  métaphore.  C'eft  ainfi 
que  Job  apelle  Dieu  le  Pere  de  la  pluye.  Les 
allies  femblent  aufli  porter  ce  nofn  : com- 
me lors  qu'il  eft  dit  , que  toutes  les  étoiles  de  la 
lumière  le  loiioient , & que  les  enfans  de  Dieu  me~ 
noient  joie  , Job  3$.  à moins  qu'on  n’aime 
mieux  entendre  par-là  les  Anges.  Les  autres 
poflfedent  la  gloire  de  ce  titre  par  adoption. 
C’eft  ce  que  l'Ecriture  entend,  lors  qu'elle  dit 
que  Dieu  nous  a adoptez  en  fon  Fils  ; qu’il 
nous  a donné  ce  droit  d'être  apellez  les  en- 
fans  de  Dieu  5 que  nous  avons  reçu  l'adop- 
tion ; que  nous  fommes  les  enfans  de  Dieu  9 
fes  heritiers  & les  coheritiers  de  nôtre  Sei- 
gneur Je fus-Chrift.  Enfin  ce  titre  de  Fils  de 
Dieu  eft  donné  à un  fiijet  parfait  & divin , 
qui  le  poftede  dans  un  fens  très-particulier  & 
très- éminent  : & ce  fujet  c’eft  Jefus-Chrift 
nôtre  Sauveur  , lequel  eft  apellé  dans  l'Ecri- 
ture le  Fils  unique  de  Dieu  , le  propre  Fils 
de  Dieu  , le  Fils  , ce  Fils  de  Dieu  ÿ^ec  l’ar- 
ticle , le  Fils  de  fa  dileétion , fonTils  bierc- 
aimé  , en  qui  il  prend  fon  bon  plaifir. 

Il  y a donc  un  propre  Fils  de  Dieu  , qui 
eft  plus  véritablement  le  Fils  de  Dieu  , que 
11e  le  font  ceux  qui  le  font  par  adoption  : Sc 
Il  y a des  enfans  que  Dieu  adopte  en  fors 

N ij 


14?  Traité  de  la  Divinité 

amour  j qui  portent  la  qualité  d'enfans  de 
Dieu  à plus  jufte  titre  , que  ne  font  ceux  qui 
ne  font  fes  enfans  que  Amplement  par  figure 
& par  métaphore. 

Cependant  le  fentiment  de  nos  adverfai- 
res  renverfe  cet  ordre  , qui  eft  celui  de  l’a- 
nalogie de  la  foi.  Jefus-Chrift  dans  leurs 
principes  ne  peut  être  apellé  le  Fils  de  Dieu 
que  par  métaphore  : nous  fommes  au  con- 
traire les  enfans  de  Dieu  par  adoption  , & 
nous  ne  fommes  qu'en  Jefus-Chrift.  Com- 
ment un  fils  métaphorique  peut- il  être  plus 
véritablement  fils  que  des  enfans  adoptez  ? 
Comment  des  enfans  adoptez  doivent  - ils 
leur  adoption  à un  fils  métaphorique  ? Car 
enfin  , ou  Jefus-Chrift  eft  lui-même  adopté 
par  le  Pere  } eu  il  ne  l'eft  pas.  S[l\  eft  adop- 
té par  le  Pere , d'où  vient  que  le  Saint-Efprit 
ne  nous  a jamais  parlé  de  fon  adoption , 
lors  qu'il  nous  parle  fi  fou  vent  de  l’adoption 
des  Fidèles  ? Pourquoi  cette  expreffion  eft- 
elle  étrangère  à l'Ecriture  , Dieu  a âdopté 
fon  Fils  Jefus-Chrift?  Et  pourquoi  eft-elle 
tellement  étrangère  , qu’elle  pafiferoit  pour 
un  blafphême  ? Si  Dieu  n'a  point  adopté  Je- 
fus-Chrift , il  s'enfuit  que  Jefus-Chrift  eft 
Amplement  un  fils  métaphorique.  Il  ne  l’eft 
point  par  nature  : nos  adverfaires  n'en  peu- 
vent fouffrir  l'exprefiion.  Il  ne  l'eft  point 
par  adoption  : le  langage  de  l'Ecriture  ne 
fouffre  point  cette  expreftion.  Il  l'eft  donc 
uniquement  par  métaphore  : & fi  cela  eft  , 
nous  formes  plus  que  Jefus-Chrift  > nous 
avons  un  avantage  qu'il  n'a  pas. 

Ce  qui  confirme  nôtre  penfée  à cet  égard  , 
c'eft  que  la  qualité  d'enfans  de  Dieu  que 
nous  portons , eft  regardée  comme  un  des 
' plus  grands  témoignages  que  Dieu  nous  ait 


de  Jefus-Chrifî.  tq? 

donné  de  fon  amour  : c'elt  i'objet  de  la  re- 
connoilfance  des  Fidèles , & ils  doivent  le 
remercier  de  ce  qu'ils  font  Tes  enfans  par  fa 
grâce.  Mais  le  titre  de  Fils  que  Jefus-Chrilt 
porte  j n'a  jamais  été  regardé  comme  une 
preuve  de  la  charité  de  Dieu  , mais  plutôt 
comme  l'objet  de  fon  amour.  On  ne  peut 
point  dire  ?que  Jéfus  - Chrilt  foit  le  Fils  de 
Dieu  , parce  que  Dieu  l'aime  ; mais  il  faut 
dire  que  Dieu  l'aime  parce  qu'il  elt  fon  Fils. 
L'JEcriture  nous  dira  bien  , Voyez,  quelle  cha- 
rité nous  a donné  le  Pere  , que  nous  [oyons  nomme\ ^ 
les  enfans  de  Dieu  : mais  elle  ne  dira  point  . 
Voyez  quelle  charité  Dieu  a montré  à Jefus- 
Chrilt  , qu’il  l'ait  nommé  ion  Fils  : parce 
que  la  qualité  d'enfans  que  nous  portons , 
nous  elt  étrangère  & accidentelle  5 mais  la 
qualité  de  Fils  que  Jefus-Chrilt  porte , lui 
elt  propre  & elfentielie. 

De  là  il  s'enfuit  manifeftement  que  les 
quatre  fondemens  furlefqueis  nos  adverfai- 
res  établiifent  la  qualité  de  Fils  de  Dieu  qui 
elt  donnée  à Jefus-Chrilt  , ne  fufiifent  point 
pour  fonder  la  gloire  & la  dignité  de  ce  titre. 
Le  premier  eft  fa  conception  & fa  nailfance 
miraculeufe  , le  fécond  fa  charge  , le  trot- 
fiéme  fa  refurreétion  , & le  dernier  fon  exal- 
tation fouveraine.  Car  fi  Jefus-Chrilt  n'étoit 
le  Fils  de  Dieu  que  parce  qu'il  a été  formé 
immédiatement  par  la  vertu  de  Dieu  dans  le 
fein  de  Marie  , il  ne  le  feroit  pas  mieux  qu- 
Adam  , qui  de  même  a été  formé  immédia- 
tement par  la  puilfauce  de  Dieu  : la  diffe- 
rente maniéré  de  leur  produ^ion  n'empê- 
chant pas  qu'ils  ne  partent  des  mains  du 
Créateurd’un  aufli  immédiatement  que  l'au- 
tre. Si  Jefus-Chrilt  elt  apellé  Fils  de  Dieu  à 
càftfede  fonrainiitere  , il  s'enfuit  qu'avant 

N iü 


sço  Traité  de  la  Divinité 

fon  miniftere  il  n'étoit  pas  Fils  de  Dieu, 
dans  un  fens  auffi  éminent  qu'il  le  fut  après, 
fon  miniftere.  Cependant  dans  le  moment 
ée  fon  inftallation  on  entend  une  voix  qui 
dit  j Celui-ci  ejl  mon  Fils  bien- Aimé , en  qui  fui 
fris  mon  bon  plaijir.  Ce  qui  fait  voir  qu'il  Té- 
toit  déjà.  Et  à l'égard  de  la  refurreétion  & de 
l'exaltation  de  Jefus-Chrift  , j'avonë  qu'elles 
ont  fervi  à déclarer  folemnellement  que 
Jefus-Chrift  étoit  le  Fils  de  Dieu.  Car , com- 
me dit  l'Apôtre  , il  a été  déclaré  Fils  de  Bieu 
en  puijfance  par  la  refurreêlion  d’entre  les  morts. 
Mais  s'il  a été  déclaré  Fils  de  Dieu  , il  étoit 
donc  déjà  le  Fils  de  Dieu.  Et  en  effet  l'Ecri- 
ture nous  marque  cette  qualité  de  Fils  unique 
de  Dieu  , par  deux  caraéteres  : le  premier  , 
c'eft  que  Jefus-Chrift  eft  au  fein  du  Pere  ; 
le  fécond  , c'eft  qu'il  eft  à la  droite  de  Dieu. 

, dit  Saint  Jean  » ne  vit  jamais  T>ieu.  Ce~ 
lui  qui  ejl  au  fein  du  Fere  , lui-même  l‘a  déclaré , 
OU  l’a  manifejlé  , l’a  fait  connoître.  Lui  donc  9 
dit  Saint  Pierre  , s'étant  affis  a la  droite  de 
Dieu*  a répandu  ce  que  maintenant  vous  voyez. 
& entendez,.  De  ces  deux  caraéteres  , celui 
qui  eft  le  plus  propre  au  Fils  de  Dieu  , c'eft 
d'être  au  fein  du  Pere.  On  fait  affeoir  à fa 
droite  les  perfonnes  qu'on  honore.  Qn  fait 
repofer  fur  foh  fein  les  perfonnes  qu’on  ai- 
me. Et  comme  il  eft  encore  plus  naturel 
d'aimer  fon  fils  que  de  l'honorer  ; il  s'en- 
fuit qu’être  au  fein  du  Pere  , eft  un  caractè- 
re plus  propre  au  Fils  de  Dieu  , que  celui 
d'être  affis  à fa  droite.  Or  Jefus-Chrift  étoit 
au  fein  du  $ere  dès  fa  conv^erfation  fur  la 
terre , & avant  fon  exaltation.  Il  s'enfuit 
donc  qu'il  étoit  dèflors  le  Fils  de  Dieu  dan* 
un  fens  aufli  éminent , ou  du  moins  qu'üea 
avait  les  plus  grands  cara&eres» 


de  Jefiis  - Chrîjî.  ifj 

L'Evangile  raporte  , que  Jefus  - Chrift 
étant  monté  à Jerufalem  à l'âge  de  douze 
ans  , & ayant  été  trouvé  affis  au  milieu  des 
Docteurs , les  écoutant  & les  interrogeant , 
& Jes  furprenant  par  les  chofes  admirables 
qu'il  leur  difoit , il  répondit  à ceux  qui  lui 
témoignoient  avoir  été  en  peine  de  lui  : 
Pourquoi  me  cherchiez.  - vous  ? Ne  fçaviez.-vous 
pas  qu’il  faut  que  je  fois  occupé  aux  affaires  de  mon 
Pere  ? 


On  demande  , fi  lorfque  Jefus-Chrift  te- 
noit  ce  langage  , il  étoit  Fils  unique  de 
Dieu  j fon  propre  Fils , Ton  Fils  par  excel- 
lence. S’il  ne  l'étoit  pas  ; pourquoi  parle- t- 
il  comme  s'il  l'étoit  effectivement  f Jamais 
aucun  des  Prophètes  étant  envoyé  de  la  parc 
de  Dieu  , avoit-il  die , je  viens  de  la  parc 
de  mon  Pere  , ou , il  faut  que  je  fois  occupé 
aux  affaires  de  mon  Pere  ? S'il  l'étoit  , il 
s'enfuit  donc  qu'avant  fon  mftallation , fa 
rélurreétion  & fon  exalt^on , jefus-Chrift 
poffede  ce  titre  de  Fils  de  Dieu  dans  cette 
éminence  qui  le  fait  être  le  propre  Fils  ou  le 
Fils  unique  de  Dieu. 

Jefus-Chrift  dès-lors  étant  le  Fils  de  Dieu 
par  excellence  , ou  il  l'étoit  à caufe  de  quel- 
que excellence  qu'il  poffedoit  déjà,  ou  à caufe 
de  la  gloire  qu'il  devoit  poffeder.  S'il  l'étoit 
feulement  à caufe  de  la  gloire  qu'il  devoit 
poffeder  , il  s'enfuit  qu'il  n'étoit  en  ce  tems- 
là  le  Fils  unique  de  Dieu  , que  de  la  même 
maniéré  qu'il  l’étoit  avant  fa  naiffance  , car 
avant  fa  naiffance  il  étoit  aufli  deviné  à cette 
gloire.  Il  s'enfuit  encore,  que  jefus-Chrift 
aifputant  avec  les  Docteurs  Juifs  , n'étoit 
le  Fils  unique  de  Dieu  , que  dans  le  même 
fens  que  l'homme  eft  fidèle  ou  enfant  de 
Dieu  avant  fa  vocation,  lors  qu'il  eft  {impie- 

N iiij 


iyz  Traité  de  la  Divinité 

ment  élu  : car  comme  Jefus-Chrift-étoît  Fiî's 
unique  de  Dieu  , parce  qu’il  étoit  delliné  à 
une  gloire  fouveraine  ; il  s’enfuivra  que  de 
même  nous  fommes  les  enfans  de  Dieu  ado- 
ptez 3 même  avant  nôtre  vocation  , parce 
que  nous  fommes  dellinez  de  toute  éternité  à 
cette  biemheureufe  adoption. 

Il  relie  donc  que  Jefus-Chrift  , lors  qu’il 
difputoit  avec  les  Doéteurs  Juifs  , portât  le 
titre  de  Fils  unique  de  Dieu , par  les  qualitez 
qu’il  pofifedoit  actuellement  par  fon  état 
préfent.  Or  lï  cela  ell  , Jefus  Chrift  n’étant 
qu’un  (impie  homme , comme  nos  adver- 
faires  le  prétendent , ne  pouvoit  être  Fils  de 
Dieu  , que  parce  qu’il  avoit  été  concû  du  S* 
Efprit. 

Cependant  il  ne  nous  paroît  point  que  la 
Conception  miraculeufe  de  Jefus- Chrilt  pût 
fonder  un  titre  (i  glorieux.  Car  qu’ell-ce 
qu’être  conçu  du  Saint -Efprit  ? C’ell  être 
formé  d’une  m^fiere  épurée  & lànCtifiée 
immédiatement  par  la  vertu  de  Dieu.  Cela 
ne  donne  aucun  avantage  à Jefus-Chrift  par- 
defifus  Adam,  qui  a été  créé  immédiatement 
par  les  mains  de  Dieu  i ni  même  par-deffus 
les  Saints  glorifiez  , qui  doivent  être  repro- 
duits en  quelque  l'ens  par  la  vertu  de  leur 
Créateur. 

Cette  réflexion  paroîtra  confiderable  , fi 
l’on  y en  ajoûte  une  autre  qui  ell  beaucoup 
plus  importante  encore  : c’ell  que  le  nom 
de  Fils  unique  de  Dieu  , de  propre  Fils  de 
Dieu  , elf  tjn  nom  qui  non-feulement  dillin- 
gue  Jefus^L'hrill  des  autres  hommes  , mais 
qui  l’éleve  extrêmement  au-delfus  des  Anges 
glorieux.  Car  il  a été  fait  d'autant  plus  excel- 
lent que  les  Anges  , qu'il  a hérité  un  plus  excel- 
lent nom  qu'eux.  Que  fi  le  titre  de  Fils  unique 


de  Jefus  - Chrift.  15  $ 

de  Dieu  fignifie  principalement , qu’il  a été 
formé  immédiatement  par  la  vertu  de  Diea 
dans  le  fein  de  Marie  : on  ne  fçauroit  com- 
prendre que  ce  titre  l’éleve  au-deifus  des  An- 
ges qui  ont  confervé  la  pureté  de  leur  origi- 
ne. Car  ces  Efprits  ne  font-ils  pas  de  même 
ce  qu’ils  font , par  la  vertu  du  Tdut-puif- 
fant  , qui  non  - feulement  les  a formez 
mais  qui  les  a remplis  de  fainteté&  de  gloi- 
re en  les  tirant  du  fein  du  néant  ? Où  eft 
donc  cette  éminence  de  perfeétion  qui  fait 
que  ce  titre  convient  à Jefus-Chrift,  de  ne 
convient  qu’à  Jefus- Chrift ? 

Le.titre  de  Sauveur  qui  convient  lî  propre- 
ment de  fi  véritablement  à Jefus-Chrift , eft 
encore  un  titre  qui  devient  incompréhenfi- 
ble  , fi  Jefus-Chrift  n’eft  qu’un  fimple  nom- 
me , qui  n’ait  fait  qu’évangelifer  aux  hom- 
mes , & fouffrir  la  mort^pour  leur  donner 
un  exemple  de  patience  , & pour  confirmer 
l’Alliance  : en  ce  cas-là  il  n'a  fait  pour  nous 
que  ce  que  les  Martyrs  de  les  Confelfeurs  ont 
fait , qui  eft  de  nous  inftruire  de  par  leur 
parole,  de  par  leur  exemple,  de  de  confirmer 
la  vérité  par  leur  mort. 

Je  dirai  bien  davantage  , & je  ne  craindrai 
point  de  foûtenir  que  Moyfe  , fi  cela  eft  , 
eft  plus  véritablement  le  Rédempteur  de  le 
Sauveur  des  Ifraelites,  que  Jefus  Chrift  n’eft 
le  Rédempteur  & le  Sauveur  du  genre  hu- 
main. Car  Moyfe  fait  par  lui  même  ce  que 
Jefus-Chrift  ne  femble  faire  que  par  le  minif- 
tere  de  fes  Difciples.  Moyfe  fait  vojp  aux  If- 
yaëlites  la  délivrance  : de  Jefus-Chrift  nous 
la  fait  feulement  efperer.  Il  eft  vrai  que 
Moyfe  ne  fouffre  point  la  mortcomme  Jefus- 
Chrift  : mais  prenez  garde  que  la  mort  de 
Jefus-Chrift  eft  auffiinudle  pour  nous.,  qu«. 


i? 4 Traité  de  la  Divinité. 

la  mort  de  Moïfe  l'auroit  été  pour  les  ïfraë- 
lites.  Mais  comme  cette  derniere  vérité  eft  du 
nombre  de  ces  veritez  capitales  qui  font  le 
fondement  des  autres  , il  faut  l'établir  dans 
un  Chapitre  leparé. 

CHAPITRE  IV. 

Que  dans  le  [entiment  de  nos  adverfaires  , ht 
mort  de  Jefus- Cbrif  n'a  aucune 
véritable  utilité . 

TOus  ceux  qui  ont  un  peu  étudié  la  fcien- 
ce  du  falut  , fçavent  que  la  mort  de 
Jefus  - Ch  ri  R efi  non-feulement  utile  , mais 
encore  fouverainement  nécefiaire.  C'eft  ce 
que  l’Apôtre  S.Panl  nous  fait  aifez  connoître, 
lors  qu'il  dit  , qu'il  ne  s'eft  propofé  de  fça- 
voir  que  Jefus-  Cbnft  , & Jefus-Chrifi  crucifié  : 2c 
c'eft  ce  qui  eft  bien  confirmé  par  le  témoi- 
gnage des  Prophètes,  par  celui  de  jean  Bap- 
tifie  , & par  celui  de  Jefus-Chrifi:  même. 

Lors  que  les  Prophètes  ont  parlé  le  plus 
clairement  de  Jefus*Chrift , ils  fe  font  princi- 
palement attachez  à nous  décrire  fa  mort  de 
fes  fouffrances  : témoin  ce  fameux  oracle  du 
$i.  des  Révélations  d'Ifaïe  , qui  contient  tant 
d'iliufires  caraéleres  du  Mefïie  , qui  roulent 
tous  iur  fa  mort  : témoin  la  defcripcion  qui 
nous  efi  faite  de  fes  fouffrances  au  Pfeaume 
Jean  Baptifie  voyant  Jefus-Chrifi  , le 
marque  d'abord  par  le  cara&ere  de  fa  mort  : 
& auf%tôt  qu'il  le  voit , il  le  voit  comme 
une  viétime  qui  doit  mourir.  Voici , dit-il, 
l'Agneau  de  Dieu  qui  ote  les  pechez  du  monde.  Je- 
fus-Chrift  entretenant  familièrement  fes  DiC 
ciples,  ne  ceffe  de  prédire  les  affligions  qu'il 
doit  endurer  de  la  part  des  Scribes  & de^ 


de  Je  fus  - Chrift.  i j <* 

Pharifiens , & la  mort  qu'il  doit  fouffrir  à 
Jerufalem  ; & lors  qu'un  Difciple  veut  ie 
détourner  de  nyourir , il  foudroyé  ce  zélé  in- 
difcret.  Va , dit  - il  , Satan  , arriéré  de  moi . Tu 
m'es  en  Jean  date.  Car  tu  ne  comprens  point  les 
chofes  qui  font  de  Dieu  , mais  celles  qui  font  des 
hommes.  Et  enfin  Jefus- Chrift  mourant  fur 
U Croix,  nous  fait  bien  voir  que  fa  mort 
comprend  tout , lors  qu'il  s'écrie  en  pouffant 
le  dernier  loupir  , Tout  eft  accompli. 

Cependant  on  peut  dire  , que  fi  Jefus- 
Chriit  eft  une  fimple  créature  , bien  loin  que. 
fa  mort  foit  de  tous  les  objets  de  la  Religion 
le  plus  important , il  n'eft  pas  même  poffi- 
ble  de  faire  voir  qu'elle  enferme  quelque 
efpece  de  vérita'ble  utilité. 

, Car  premièrement , fi  cela  eft  , on  ne 
peut  point  dire  que  Jefus-Chrift  ait  fouffert  la 
mort  pour  nous  délivrer  des  peines  que  dos. 
pechez  a voient  méritées  , parce  que  fa  per- 
donne  n'étant  plus  d'une  dignité  infinie  , les 
fouffrances  ne  le  font  pas  auffi , & qu'ainft 
elles  ne  peuvent  jamais  former  l'équivalent 
des  peines  que  nos  pechez  avgient  méritées» 
Jefus  Chrift  Homme-Dieu  a pu  fouffrir  dans 
l'efpace  de  quelques  inftaps  ce  que  nous  mé- 
ritions de  fouffrir  pendant  toute  l'étendue  de 
l'éternité:  mais  Jefift- Chrift  fimple  créatu- 
re ne  peut  donner  à fa  mort  une  valeur  & 
une  dignité  infinie  que  fa  perfonne  n'a  pas. 
Aulii  les  Sociniens  ont-ils  bien  vu  qu'ils  ne 
pouvaient  défendre  dans  leurs  principes  la. 
vérité  & la  necefllté  de  la  fatisfaéfioigde  J. 
C.  qui  eft  pourtant  le  fondement  de  toute  la. 
doéirine  Chrétienne  , & un  article  de  nôtre 
Foi  , tant  de  fois  répété,  & exprimé  en  tant 
de  maniérés  differentes  dans  l’Ecriture,  qu'il, 
faut  renoncer  à la  Révélation  > ou  à la  lu.- 


35 6 Traité  de  la  Divinité 

miere  naturelle  , pour  le  révoquer  en  doute. 

Cette  faétisfaétion  nous  eft  marquée  pre- 
mièrement par  les  types^  anciens.  Jefus- 
Chrift  nous  avoit  été  reprefenté  par  l’Agneau 
de  Pâque  , qui  fut  immolé  en  Egypte  en  la 
place  de  chaque  premier  né  des  Ifraëlites  , 
& dont  le  fang  arrofant  la  porte  de  leurs 
maifons , les  défendoit  de  la  main  de  l’Ange 
deftruéteur.  Il  avoit  été  figuré  par  le  bouc 
Hazazeel , lequel  on  envoyoit  au  defert , 
après  l’avoir  chargé  des  pechez  du  peuple.  Il 
écoit  reprefenté  par  la  viélime  que  le  Sou- 
verain Sacrificateur  offroit  pour  les  pechez 
du  peuple  au  jour  de  la  propitiation  folem- 
nelîe  : viétime  fur  laquelle  le  Sacrificateur 
failoit  en  quelque  forte  paffer  les  iniquitez 
des  pécheurs  s ce  qu’il  exprimoit  en  mettant 
les  mains  fur  elle.  Comme  donc  l’Agneau 
Pafcal  rachetoit  chaque  premier  né  , étant 
mis  en  fa  place  : il  faut  demeurer  d’accord 
que  Jefus-Chrift  racheté  les  Fidèles,  étant 
facrifié  pour  eux.  Il  faut  feulement  remar- 
quer, que  comme  les  choies  qui  n’éto'ent 
qu’imparfaitement  ombragées  fous  la  Loi , 
s’accomplifient  plus  réellement  & plus  vé- 
ritablement fous  l’Evangile , il  y a cette  dif- 
férence entre  l’Ag'neau  Pafcal  & J.  C.  qu’au 
lieu  que  le  premier  n’ctoit  pas  un  prix  fufîi- 
fant  pour  payer  la  vie  d’un  homme  , & écoit 
agréé  de  Dieu  nonobftant  fon  infuffifance  , 
parce  qu’en  ce  temps-là  il  s’agiffoit  moins 
de  donner  une  fatisfaélion  convenable  à la 
julljjje  de  Dieu  , que  de  préfigurer  la  victi- 
me qui  devoit  la  latisfaire  i Jefus-Chrift  au 
contraire  eft  une  digne  rançon  pour  nous_  ra- 
cheter , pouvant  être  mis  en  nôtre  place , 
fans  que  nous  craignions  qu’il  foit  rejette 
pour  être  moindre  que  nous  3 & étant  pouc 


de  JefuS'Cbrlfl.  i S7 

cette  raifon  apellé  l'Agneau  de  Dieu  qui  ôte 
les  pechez  du  monde  : l’ Agneau  de  Dieu  , félon 
le  ftile  de  L'Ecriture , qui  apelle  de  ce  nom 
tout  ce  qui  eft  excellent  dans  fon  genre  , & 
qui  dit  j les  montagnes  de  Dieu  , les  cedres  de 
Dieu  , un  jardin  de  Dieu  , un  agneau  de  Dieu  , 
c'eft  à-dire  , l'Agneau  par  excellence  , le 
fèul  Agneau  qui  puiffe  faire  une  véritable  ré- 
demption. Jefus-Chrift  eft  un  Hazazeel  : il 
faut  donc  pour  remplir  la  vérité  de  ce  type  , 
qu’il  foit  chargé  de  nos  pechez  , qu'il  foie 
fait  anathème  , qu'il  devienne  malédidtion 
pour  nous  j que  nos  iniquitez  lui  foient  im- 
putées. Si  cela  n'étoit  pas , pourquoi  vou- 
drions-nous qu’il  fût  repréfenté  par  le  bouc 
Hazazeel?  Qu'a  de  commun  Jefus-Chrift 
avec  ce  bouc  ? 

Enfin  on  ne  peut  comprendre  ni  pourquoi 
la  vidlime  qu'on  offroit  pour  les  pechez  du 
peuple  au  jour  de  la  propitiation  folemnel- 
îe  , étoit  chargée  typiquement  8c  myfterieu- 
fement  des  pechez  du  peuple  } ni  pourquoi 
Jefus-Chrift  nous  eft  repréfenté  par  ce  type  , 
à moins  que  Jefus-Chrift  n'ait  été  chargé  vé- 
ritablement des  pechez  des  hommes  , & 
qu'il  n'en  ait  fait  une  véritable  expiation  fur 
la  Croix.  Cependant  ce  ne  font  pas  ici  des 
jeux  d'efprit , ni  des  raports  abitraires  que 
nous  ayons  imaginez  avec  effort , & qu'on 
puifte  nier  fans  peine.  Les  Ecrivains  du  nou- 
veau Teftamcnt , ces  hommes  conduits  en 
toute  vérité  par  le  Saint-Efprit  qu’ils  avoient 
reçu  pour  cela  , & deftinez  à y conJhire  les 
autres  par  leur  prédication  , ne  nous  laiftenc 
point  la  libeiié  de  penfer  ce  que  nous  vou- 
drions à cet  égard. 

Il  n'y  a rie”  en  effet  de  plus  fenfîble  que 
Implication  qu'ils  font  de  ces  anciens  types  » 


ï ç8  Traité  de  la  Divinité 

Jelus-Chrift.  Chrifi  , <lit  l'un  , nôtre  Vaque  a 
été  facr'tfié  pour  nous,  iLa.  porté  nos  pechel^  fur  la, 
Croix.  Il  u été  fait  maléditîion  pour  nous.  C’efi 
V ^Agneau  de  Dieu  qui  ote  les  pechez  du  monde,  il 
n’y  a aucune  condamnation  pour  ceux  qui  font  en 
Je  fus  Chrifi.  il  efi  mort  pour  nos  offertes  , & il 
cfi  nffufcité  pour  notre  jufiifi  cation.  Dieu  fe  trouve 
en  fefus-Chrifi  réconciliant  le  monde  à foi.  il  a 
•< été  fait  péché  pour  nous  , afin  que  nous  fujions  juf 
tïce  de  Dieu  en  lui . Il  a donné  fa  vie  en  rançon, 
pour  ms  pechez  : Langage  conforme  à celui 
des  Prophètes  qui  nous  aprennent  que  par  fa 
meurtriffure  ntus  avons  guérifon  i que  l’amende 
qui  nous  aporte  la  paix  y efi  venue  fur  lui  ; qu’il  a 
porté  nos  langueurs  , & chargé  nos  maladies  , ( caî 
cJeft  dans.un  double  fens  que  ce  dernier  ora- 
cle lui  eft  aplîqué  ) qu'il  a été  mis  au  rang  des 
tran  fgreffeurs , & qu’il  a mis  fon  ame  en  oblation 
pour  le  péché  } qu'il  a été  tranché  , mais  non  pets 
pour  foi  y &c.  Expreffiorrs  qui  par  leur  force  , 
par  leur  multitude,  par  leur  fingularité  & 
par  leur  variété  , nous  font  comprendre  que 
Jefus-Chrift  eft  mort  en  nôtre  place  , & pouf 
payer  ce  que  nous  devons  à la  juftice  de 
Dieu. 

Cependant  nos  adverfaires  font  obligez  de 
renoncer  à cet  ufage  de  la  mort  de  Jefus- 
Chrift , tout  apuyé  qu'il  eft  fur  les  anciens 
oracles  , &:  tout  confirmé  que  nous  le  trou- 
vons dans  la  parole  de  Dieu.  Il  faut  qu'ils 
difent , que  Jefus-Chrift  n'a  non  plus  fouffert 
en  nôtre  place  , que  nous  fouffrons  en  la 
place  l£  uns  des  autres.  Voyons  donc  quel- 
le utilité  ils  trouvent  dans  la  mort  de  Jefus- 
Chrift. 

Ils  nous  diront  ici , que  le  Sang  de  Jefus- 
Chrift  fert  à confirmer  la  nouvelle  Alliance 
<aue  Dieu  traite  ayec  les  hommes  par  Jefus- 


de  Jefus-Chrift. 

Chrift  nôtre  Seigneur.  Certainement  fi  la 
inort  de  Jefus  - Chrift  ne  fert  qu’à  confirmer 
l'Alliance  dans  le  fens  qu'on  prend  cette  ex- 
preftion  , on  ne  voit  point  pourquoi  cette 
mort  eft  regardée  comme  le  principal  objet 
de  la  Religion.  Car  c'eft  de  tous  les  événe- 
mens  qui  font  arrivez  à Jefus-Chrift,  celui 
qui  eft  le  moins  capable  de  confirmer  l'Al- 
liance. Si  l'on  fupofe  que  Jefus-Chrift  mou- 
rant en  nôtre  place , nous  délivre  des  peines 
que  nos  pechez  ont  méritées  , il  n'y  a point 
de  doute  que  fa  mort  ne  nous  afiiire  excel- 
lemment de  l’amour  de  nôtre  Dieu  , & ne 
confirme  admirablement  fon  Alliance  : mais 
dès  que  nous  ôtons  à la  mort  de  Jefus-Chrift 
cet  ufage  , je  ne  vois  point  en  quoi  confifte 
fat  force  ou  pour  nous  afturer  de  l'amour  de 
Dieu  j ou  pour  confirmer  l'Alliance  de  la 
grâce.  La  vie  de  Jefus-Chrift  eft  bien  d'une 
autre  efficace  pour  produire  cet  effet  , & ces 
miracles  fenfibles  &:  éclatans  , qui  font  voir 
que  Jefus  - Chrift  eft  revêtu  d'une  puiftance 
furnaturelle  , raflurent  bien  davantage  nôtre 
foi , que  la  triftefife  & les  angoiftes  de  fa 
mort.  Oui , direz  vous  ; fes  miracles  font 
plus  propres  à nous  afturer  de  fa  puiftance  j 
mais  fa  mort  eft  plus  capable  de  nous  per- 
fuader  fon  amour.  Nous  perfuader  fon 
amour  ? Et  en  quoi  une  mort  inutile  fera-t- 
elle  fi  capable  de  nous  perfuader  fon  amour  ? 
A-t.on  jamais  vû  un  homme  fage  fe  donner 
la  mort,  fans  autre  néceffi té  que  de  perfua- 
der à un  autre  qu'il  l'aime  biett  ? • 

Mais  paftons  aux-  idées  diftinétes  des  cho- 
ies , & voyons  ce  que  c'eft  que  confirmer 
l'Alliance,  en  montrant  ce  que  c'eft  que  l'Al- 
liance même.  L'Alliance  enferme  un  double 
engagement,  un  engagement  de  Dieu  en- 


ï6o  Traité  de  la  Divinité 

vers  les  hommes,  & un  engagement  des 
hommes  avec  Dieu.  Dieu  s'engage  à nous 
fauver  fous  condition  de  foi  & de  repentan- 
ce. Nous  nous  engageons  à fervir  Dieu  , 
pourvû  que  Dieu  nous  fafte  grâce  > 8c  qu'il 
nous  pardonne  nos  pechez. 

Je  demande  lequel  de  ces  deux  engage- 
mens  eft  confirmé  par  la  mort  de  Jefus- 
Chrift.  Ce  n'eft  pas  l'engagement  dans  le- 
quel les  hommes  entrent  de  fervir  Dieu  : 
car  c'eft  la  mortification  &:  la  repentance  qui 
confirment  l'Alliance  à cet  égard  , ou  fi  vous 
voulez,  qui  font  une  alfurance  à Dieu  que 
les  hommes  feront  leur  devoir.  C'eft  donc 
uniquement  l’engagement  où  Dieu  entre 
avec  nous , de  nous  fauver , moyennant  que 
nous  croyons , 8c  que  nous  nous  repentions  : 
c'eft,  dis  je,  cet  engagement  de  Dieu  avec 
nous , qui  eft  confirmé  par  la  mort  de  Jefus- 
Chrift , parce  que  la  mort  de  jefus-Chrift 
nous  eft  une  aftûrance  que  Dieu  fera  fidèle  à 
executer  fes  promeftes.  Tout  cela  eft  admi- 
rablement bien  fuivi  & bien  foûtenu  dans  la 
fupolition  que  la  mort  de  Jefus  Chrift  eft 
une  preuve  de  l'amour  que  Dieu  a pour  nous. 
Car  on  peut  conclure  de  ce  qu'il  nous  fait 
ce  bien  , qu'il  nous  fera  les  autres  qu'il 
nous  promet  5 encore  faut-il  que  ce  bien 
foit  plus  grand  que  tous  ceux  qui  lui  relient 
à nous  communiquer  : car  fi  cela  n'eft  pas  , 
il  ne  s'enfuit  pas  de  ce  que  Dieu  donne  Je- 
fus-Chrift  à la  mort,  qu’il  doive  nous  ac- 
cordée le  falut  & la  vie  éternelle.  Celui  qui 
fait  le  plus  , fera  le  moins  : mais  il  n'eft 
pas  certain  que  celui  qui  fait  le  moins,  faf- 
fe  le  plus.  Si  Jefus-Chrift  eft  un  fimple 
homme , 8c  que  fa  mort  ne  foit  pas  une  fa- 
tisfa&ion  qui  eft  offerte  à la  jullice  divine 

pour 


de  Jefus-Chrifl.  r£r 

pour  nous  > il  s'enfuit  premièrement»  que 
la.  vie  n eft  pasaufli  précieufe  que  la  vie  éter- 
nelle de  tous  les  hommes , & qu'ainfi  le 
dan  qui  nous  eft  fait  de  la  première  , ne  peut 
pas  nous  repondre  qu'on  nous  accordera  la 
I!sJenfuic  d'ailleurs,  que  fi  Jefus- 
Chnft  nous  confirme  l'Alliance  , & nous  af- 
lure  de  l'amour  de  Dieu  par  fa  mort,  il  le- 
laitÉpar  une-chole  qui  n’a  en  loi  aucune  uti- 
lité, jufques-là  du  moins  5 femblable  à un* 
homme  qui  fe  donneroit  un  coup  de  poi- 
gnard  lans  neceffite,  pour  prouver  à un  autres 
qu  il  a bien  du  zele  pour  lui. 

Mais , dira-t-on  , cela  ferait  bon  fi  la  mort 
de  Jelus-Chriit  n avoit  poinc  d'autres  utilitez: 
que  celle  la  ; mais  on  fçait  qu'elle  nous 
profite  en  plus  d'une  maniéré.  N'eft-il  pas 
vrai  en  effet  que  Jefus-Chrift  fouffrant  la. 
mort  pour  fa  doftrine , témoigne  par  - là- 
qu  il  croit  cette  doctrine  celefte  & divine  , 
oc  qu  ainfi  fa  mort  eft  encore  utile  à cet 
egard  ? Je  réponds  premièrement , qu’à  Iaj 
vente  la  mort  de  Jefus-Chrift  fert  à confia 
mer  la  doffrine , mais  que  ce  ne  peut  pas 
rn,  ^ Srande  utilité  de  la  mort  de  Jefus- 
Chrift  > parce  que  fi  cela  étoit , l’Ecriture: 
la  marquerait  dans  les  paffages  où  elle  dé- 
couvre les  fruits  ordinaires  de  la  Paffion  de 
ce  divin  Sauveur.  En  fécond  lieu  , fi  c’ étoit 
la  la  principale  utilité  de  la  mort  de  Jefus- 
,r]^ 3 peut  dire  que  (a  mort  nous  fer- 
rait infiniment  moins  utile  que  fa  par- 
ce que  fa  vie  confirme  bien  mieux  fi  doctri- 
ne que  fa  mort.  Sa  vie  eft  toute  éclatante  de 
miracles  , qui  montrent  que  la  doctrine  qu’il  ; 
enfeigne,  eft  celefte  , puifque  le  Ciel  lui  rend, 
par  mule  prodiges  un  témoignage  non  fuf- 
pect  : au  lieu  que  Jefus  Ghrift  fe  prefent^nt. 
^ms  LU.  Qj 


16%  Traité  de  la  Divinité 

à la  môrt,  témoigne  bien  par  là  qu'il  croit 
fainte  & divine  la  doctrine  qu'il  enfeigne  , 
mais  ne  montre  pas  de  là  Amplement  qu'elle 
le  Toit  en  effet.  En  troifiéme  lieu  , fa  mort 
accompagnée  de  fes  effrois  & de  fes  angoii- 
fes,fait  naître  plus  de  difficultés  dans  l'efprir, 
que  toutes  les  circonf  ances  de  fa  vie.  Mais 
fur  tout  il  eft  bon  de  remarquer , que  Je- 
fus-Chrift  n'eft  pas  le  feul  qui  a confirmé  pat 
fa  mort  & par  fes  fouffrances  , la  vérité  des 
chofes  qu'il  enfeignoit.  Cela  lui  eft  commun 
avec  tous  les  Apôtres , & avec  un  nombre 
prefque  infini  de  Martyrs  , qui  ont  fouffert 
la  mort  , & des  tourmens  plus  cruels  que 
la  mort  même  , pour  rendre  témoignage  à 
la  vérité  de  l'Evangile. 

Mais  ne  comptons-nous  pour  rien  d'avoir 
donné  un  exemple  admirable  de  patience  & 
de  charité  ? C'eft  ce  que  Jefus-Chrifi  a fait 
en  mourant.  Sa  mort  donc  fans  être  fatis- 
fa&oire,  ne  laiffe  pas  de  nous  être  véritable- 
ment utile.  C'eft  le  dernier  retranchement 
de  nos  adverfaites , & c'eft  la  plus  foible  de 
leurs  défaites.  Oui  , j'avoue  que  Jefus-Chrift 
adonné  dans  fa  mort  un  exemple  admirable 
de  patience  & de  charité  > mais  c'eft  dans 
nôtre  fentiment , & non  pas  dans  leurs  prin- 
cipes j que  cela  peut  fe  dire. 

Il  a donné  un  exemple  de  patience  qui 
n'avoit  point  eu  , & qui  n'aura  jamais  d'e- 
xemple j puilqu'il  n'a  pas  feulement  fouf- 
fert  les  douleurs  de  la  croix , mais , ce  qui  eft 
ïnfinimf  :t  plus  confiderable  , qu'il  a en 
quelque  forte  foûtenu  le  poids  de  la  ven- 
geance de  Dieu  jultement  irrité  par  nos  pé- 
chez j ayant  comparu  devant  lui  comme  nô- 
tre plege  , ayant  attiré  les  regards  de  fon  in- 
dignation* & ayant  été  privé  pour  cet  effet 


de  Jefus  - Chrift. 

pendant  quelques  momens,  des  fentimens  de 
la  joie  de  fon  Pere  ; privation  d'autant  plus 
fenlïble  , que  l’amour  qu'il  avait  pour  fon 
Pere  j étoit  parfait.  Jefus-Chrill  a fuporté 
cette  trilleffe  qui  faififfoit  fon  arne  jufqu'à 
la  mort , ces  horreurs  fecrettes,  ces  allar- 
mes  & ces  frayeurs  indicibles  , qui  font  les 
fentimens  infaillibles  de  la  jullice  de  Dieu  , 
lorfqu'elle  fe  fatisfait.  Qui  n'admirera  fa 
patience  ? 

Mais  qui  n'admirera  aulïï  fa  grande  cha- 
rité ? Il  a fouffert  la  mort  pour  nous  qui  l'a- 
vions offenfé , & il  a fouffert  une  mort  fans 
laquelle  nous  étions  condamnez  nous-mêmes, 
à mourir  éternellement.  Cela  eft  parfaite- 
ment véritable  dans  nôtre  doélrine. 

Mais  dans  celle  de  nos  adverfaires , on 
peut  dire  que  Jefus-Chrill  n?a  donné  ni  un; 
grand  exemple  de  charité , ni  un  grand  exem- 
ple de  patience.  Il  n’a  point  donné  un  grand 
exemple  de  patience  j puifqu'il  y a une  in- 
finité de  Martyrs  qui  ont  fouffert  & plus; 
long-tems  que  lui , & un  genre  de  fupîice 
plus  douloureux  que  le  lien  , & un  plus; 
grand  nombre  de  tourmens  , & qui  ont 
fouffert  avec  plus  de  confiance  & de  fermeté 
aparente. 

Jefus-Chrill  a fouffert  pendant  l'efpace  de 
quelques  heures  feulement  ; & il  s'ell  trou- 
vé des  Martyrs  qui  ont  fouffert  pendant  des 
jours  , des  lemaines , des  mois , des  an- 
nées. Jefus-Chrill  a fouffert  le  fuplice  delà 
croix  : & il  y en  a qui  ont  fouffer#  l'huile 
bouillante , le  plomb  fondu  3 le  fer  , la 
flâme  , à qui  on  a apliqué  les  plaques  dé- 
fer  embrafées  , qu'on  a enfermez  dans  des^ 
taureaux  d'airain  enflâmez  , à qui  on  a fait: 
fouffrir  une  longue  fuite  de  maux  en  leofc* 

Q.  îi 


Traité  4s  la  Divinité 

coupant  les  parties  de  leur  corps  Tune  après 
l'autre , & qui  au  lieu  de  faire  paroître  de 
la  trillefle  , ont  fait  éclater  des  tranfports  de 
joie  au  milieu  des  fuplices. 

Ce  fait  eft  certain  , mais  il  eft  infiniment 
étonnant.  Car  enfin  cela  frape  , cela  choque, 
cela  foûl'eve  nôtre  foi  & nos  lumières  natu- 
relles , que  le  parfait  des  parfaits  s'abatte 
à la  vûë  de  la  mort  } & que  fes  ferviteurs 
qui  empruntent  de  lui  toutes  leurs  forces  & 
leur  vertu  , triomphent  au  milieu  des  tour- 
niens.  L'un  eft  faifi  de  triftefîè  jufqti'à  la 
xnort  : les  dutres  font  extafîez  de  joie.  L’un 
fuë  des  grumeaux  de  fang  à i’aproche  de 
la  mort  : les  autres  voyent  une  main  divine 
qui  effuye  leur  fueur  & leur  fang  j car  pour 
des  larmes , ils  n’en  verfent  point.  L'un  fe 
jdaint  que  Dieu  le  délaiffe  : les  autres 
s’écrient  hautement  qu'ils  voyent  Dieu  leur 
tendant  les  bras.  Ne  fçauvons  - nous  point 
d’où  vient  cette  différence  fi  furprenante  ? 

Certainement  il  faut  qu'elle  vienne  ou  du 
côté  de  Dieu  , ou  du  côté  des  caufes  fécon- 
dés , ou  du  côté  de  la  perforine  fouffrante. 
Ce  n’eft  pas  du  côté  des  caufes  fécondés , 
puifque  les. fuplices  des  Martyrs,  font,  je 
ne  dirai  pas  auffi  longs  & auffi  douloureux 
que  celui  de  Jefus-Chnft  , mais  en  quelques 
rencontres  mille  fois,  plus  douloureux 
beaucoup  plus  longs  que  le  fien.  Cette  dif- 
férence ne  vient  pas  auffi  du  côté  des  per  Ton- 
nes qui  fouffrent , puifqu'il  eft  incontefiable 
que  JeDs  Chrift  a fans  comparaifon  plus  de 
force  & de  fainteté  que  n’ont  les.  Martyrs. 
Il  faut  donc  que  cette  différence  vienne  du 
côté  de  Dieu  , & que  Dieu  confole  davan- 
tage l'ame  des  Martyrs  que  celle  de  Jefus- 
Chrift  ; & pourquoi  cela  , s’il  ne  regarde 


de  Jefus-Chrift.  16$ 

point  Jefus  Chrift  comme  nôtre  piège,  s’il 
ne  le  confidere  que  comme  Ton  Fils  en  qui 
il  a pris  Ton  bon  plailîr  ? Il  le  regarde  avec 
plus  d’amour  que  les  Martyrs  , & le  regar- 
dant avec  plus  d’amour  , doit  - il  pas  verfer 
plus  de  joie  dans  fon  ame  ? 

Que  fi  les  Martyrs  ont  donné  un  plus  grand 
exemple  de  patience,  je  dis  qu’ils  ont  don- 
né aufli  un  plus  grand  exemple  de  charité. 
Car  deux  choies  font  certaines  fur  ce  fujet. 
L’une  , qu’ils  annonçoient  l’Evangile.  Dont 
je  me  réjouis  , dit  fairîÊ  Paul  , en  mes  [ouffrances 
pour  vous  , & j' accomplis  dans  ma  chair  le  refle 
des  affligions  de  Chrift  ^pour  [on  corps  qui  eft  l'Eglife 
La  fécondé,  que  plufieurs  des  Saintts  Martyrs 
ayant  été  & plus  long-tems  & plus  cruelle- 
ment tourmentez  que  Jefus-Chrift  , ils  ont 
aufii  été  mis  à de  plus  rudes  épreuves  , & ont 
fait  davantage  éclater  leur  charité , s’il  eft» 
vrai  que  la  mort  des  Martyrs  ait  les  mêmes 
ufages  à cet  égard,  la  Mort  de  Jefus- 
Chrift. 

Ce  feroit  une  chofe  bien  étrange  , que 
Jefus-Chrift  fût  mort  pour  confirmer  fa  doc- 
trine , & pour  donner  des  exemples  de  pa- 
tience & de  charité-,  & que  les  Ecrivains  du» 
Nouveau  Teftament , qui  ont  pris  le  foin  de 
nous  marquer  les  ufages  de  fa  mort  , ou- 
bliant prefque  toûjours  cette  grande  & prin- 
cipale utilité  de  fes  fouffrances,  n’employaf- 
fent  que  les  expreffions  qui  marquent  fa  fa- 
îisfa&ion  , comme  celle-ci  : qu'il  efl  mort  pour 
nous  ; qu'il  a été  fait  malédiction  pejÿ  noùs  5 
qu'il  a été  fait  péché  pour  nous  ; qu’il  efl  L' Eternel , 
notre  juffice  5 qu'il  nous  a été  fait  par  Dieu  jufttce  & 
rédemption  > quil  nous  a racheté \ par  fon  ftang  j 
qu’il  mus  a réconcilié^  avec  Dieu  par  fa  mort  , 


îtftf  Traité  de  l&  Divinité 

qu'ilejl  nétre  propitiatoire  par  la  foi  en  fort  fang 
qu'il  a porté  nos  peche^fur  la  croix  ; qu'tla  été 
facrifié  pour  nous  ; qu'il  ote  nos  pechez,  ’3  qu'il 
nous  fauve  & nous  racheté  en  foujfrant  la  mort 
pour  nous. 

Mais  ce  feroit  une  chofe  plus  furprenante. 
encore  , que  les  Martyrs  ayant  fouffert  pour 
nous  dans  le  même  Cens  que  Jefus-Chrifi,  & 
en  quelque  forte  plus  véritablement  & avec 
plus  de  fuccès  que  lui , l’Ecriture  Sainte  mît 
une  fi  grande  différence  entre  les  fouffi  ances 
des  Martyrs  , & celles  cfe  Jefus-Ghriff  Paul , 
dit-elle,  a-t'il  été  crucifié pour  vous , ou  avez,- 
vous  étébaptifez.  au  nom  rie  Paul  ? Nous  n'avons 
point  été  baptifez  au  nom  de  Paul  : mais  fi 
la  doétrine  de  nos  adverfaires  étoit  véritable, 
Paul  feroit  mort  pour  nous  dans  le  même 
fens  que  Jefus-Chriff 

Il  ne  ieur  fervira  de  rien  de  répondre  ici , 
que  jêfus-Chrift  étoff  parfaitement  faint  & 
innocent  lorfqu'il  foHroit  la  mort  ; au  lieu 
que  les  Martyrs  ne  l'étoient  pas  entièrement 
lorlqu'ils  fouffroient  les  tourmens.  Car  pre- 
mièrement, fi  les  Martyrs  n'étoient  pas  en- 
tièrement exempts  de  péché , ils  étoient 
innocens  du  moins  à l'égard  de  la  caufe  pour 
laquelle  on  les  tourmentoit.  D’ailleurs  , le 
Gentiment  de  fon  innocence  n'a  pas  accoutu- 
mé d'aggraver  les  fouffrances  d’un  homme  , 
mais  plutôt  de  le  foulager  & de  le  confoler 
dans  le;  fentiment  de  la  douleur.  C'ell  ce 
que  Jefus  - Chrift  nous  enfeigne  dans  fon 
EvangilC»'  Bien-heureux  font  ceux  qui  font  per - 
fecutez,  pour  juflice  , car  le  Royaume  des  Cieux  efé 
à eux.  Vous  ferez,  bien  heureux  quand  on  vous 
aura  injuriez  &■  perfecutez, , & qu'on  aura  dit 
toute  mauvaife  parole  de  vous  en  mentant.  R éjoüi/l  ■ 
fsz-vous  & vous  égayez, , car  vitre  récompenfe  efjt 
grande  dans  les.  Cieux. 


Une  faut  pas  dire  non  plus,  que  la  dif- 
férence que  nous  avons  remarquée  à cee. 
égard  entre  Jefus-Chrift  & les  Martyrs  , ve- 
noiï  de  ce  que  Jefus-Chrift  avoit  été  'le  pre- 
mier à courir  dans  cette  carrière  d'afHiôtions  5 
& que  ceux  qui  donnent  l'exemple,  font  tou- 
jours ceux  qui  fouffrent  le  plus.  Car  pre- 
mièrement, il  n'eft  pas  vrai  que  J.  C.  ait  été: 
le  premier  des  Martyrs.  Il  nous  dit  lui  - mê- 
me que  Ton  a perfecuté  les  Prophètes  qui 
avoientété  avant  luii&  il  foûtient  le  cou- 
rage de  fes  Difcipîes  par  cdfte  conftdération.. 
D'ailleurs  cela  feroit  bon  à dire  pourjufti- 
fïer  une  petite  différence  qui  feroit  entre  di- 
vers fouffrans  :mais  cela  ne  juftifîe  point  cet: 
abîme  de  différence  qui  fe  trouve  d'abord- 
entre  la  confiance  de  Jefus  -Chrift  & celle, 
des  Martyrs  , à-  ne  confiderer  que  les  chofes, 
extérieures.  Il  ny  avoit  pas  long-tems  que 
Jefus-Chrift  avoit  fouffert  lorfque  faint  Ef-- 
tienne  fut  lapidé.  Le  grand  nombre  de  Mar- 
tyrs qu'il  avoir  vû. mourir  devant  lui,  n'a- 
voit  pas  élevé  fon  courage  à cette  divine  3e - 
héroïque  fermeté  qu'il  témoigne'.  Cepen- 
dant de  combien  fa  patience  furpaffe:t  elle: 
celle  de  Jefus-Chrift  qui  eft  le  modèle,  s’il? 
faut  n'avoir  égard  qu'à  ce  qui  nous  en  pa- 
roît  ? L'un  eft  dans  une  angoiffe  profonde  : 
& l'autre  tout  plein  de  la  joie  qui  le  tranf- 
porte , s'écrie  ; Je  voi  les  Creux  ouverts  , &> 
le  Fils  de  i' homme  affis  à lu  droite  de  Dieu.  Je- 
fus-Chrift s'afflige  fans  bornes  dans  la  confi- 
deration  de  Dieu.  Min  Dieu  , mon  DiM  , s'é- 
crie-1 il  , p urquoi  m'as  tu  abandonné  ? L'autre 
feréjoüitSc  eft  tranfporté  d’allegreffe  parla 
fimple  vûë  de  Jefus  Chrift , & Ja  joie  qui 
brille  dans  fes  yeux  3c  fur  fon  viiage  > le  fait 
paroitre.  comme  le  viiage  d'un  Ange.  Qu'on 


î£?  Traité  de  la  Divinité 

bous  aprenne  le  miftere  de  cette  différence  1T 

furprenante. 

Il  ne  faut  point  dire  , comme  quelques- 
uns  , que  Jefus-Chrift  ayant  un  corps  for- 
mé immédiatement  par  le  S.  Efprit , & d'un 
tempérament  divinement  bien  réglé , était 
plus  fenfible  à la  douleur  que  Tes  autres 
hommes.  Car  premièrement , qui  nous  ré- 
pondra qu'un  corps  doit  être  plus  fenfible  à 
la  douleur,  parce  qu’il  eft  formé  par  le  S. 
Efprit  , ou  qu'il  eft  le  féjour  de  la  fainteté 
& de  l’innocenc®  ? D'ailleurs,  Jefus-Chrift  ne 
fouffroit  point  dans  fon  corps  lorfqu'il  étoit 
au  jardin  de  Getfemani  ; il  penloit  feule- 
ment à Ces  fouffrances  : & cette  méditation 
lui  fait  fuer  des  grumeaux  de  fang  dans  fon 
corps.  De  plus  , i-1  déclare  que  c'eft  fon 
ame  qui  ^çft  faille  de  trifteffe  jufqu'à  la  mort , 
&r  cela  avant  qu'il  eût  enduré  la  moindre 
chofe  daijs  fon  corps.  C'eft  le  déîaiffement 
de  fon  ?ere,  qui  lui  eft  fur- tout  fenfible  j & 
c'eft  à-  fon  ame  que  ce  délailfement  fe  fait 
fentir  : & lorsqu'on  lui  prefente  un  breuvage 
qui  amortilToit  la  douleur  , & aftbupiftbit 
les  fens  , il  refufe  d'en  boire  : même  il  pa.- 
roît  évidemment  par  l'hiftoire  de  fa  Paftion  , 
que  les  douleurs  de  fon  corps  ne  font  aucune 
diverfîpn  fâcheufe  en  lui.  Il  ne  fe  poftede 
pas  rtioins  qu'il  fe  polfedoit  lorfqu'il  étoit 
avec  fes  Difciples  ; témoin  ce  qu'il  dit  à fa 
bienheureufe  mere  , F emme  , voilà  ton  Fils 
& à faint  Jean  le  Difciple  qu'il  aimoit , F ils  , 
voilà  t{\mere  ; témoin  encore  cette  magnifi- 
que promeffe  qu’il  fit  au  brigand  repentant  > 
£»  venté  , je  te  dis  que  tu  feras  aujourd'hui  avec 
moi  en  Paradis. 

On  ne  répondra  pas  avec  plus  de  folidité  , 
quand  on  dira  que  ce  qui  faifoit  la  profonde 

tniteiîc. 


de  Jefnt-Ckrïft.  169 

tnfteffe  de  Jefus-Chrift  , étoit  l’ingratitude 
des  Juifs.  Car  premièrement , il  elt  certain 
que  ce  caraétere  lui  eft  commun  avec  les 
Martyrs  * d’avoir  annoncé  des  paroles  de  vie 
a des  hommes  ingrats  , dont  on  ne  reçoit 
que  des  mauvais  traitemens  5 & enfuite  la 
mort  pour  toute  récompenfe.  Ajoûtez  à 
cela  , que  ce  n’eft  pas  la  première  fois  que 
Jefus-Chrift  avoit  éprouvé  l’ingratitude  de 
fa  nation.  Ce  n’étoit  pas  même  la  première 
fois  qu’il  avoit  prévû  que  cette  ingratitude 
iroit  jufqu’à  procurer  la  mortu  II  le  fçavoic 
il  y avoit  long-tems.  Il  l’avoit  lui-même 
alfez  fouvent  & de  fens  froid  prédit  à fes 
Difciples.  D’ailleurs  , à moins  qu’on  ne 
veüilie  faire  un  autre  Evangile  , il  faut  de- 
meurer d’accord  que  c’eft  le  délailfement  de 
fon  Pere  qui  lui  tenoit  le  plus  au  cœur.  Il 
regardoit  cette  heure  comme  l’heure  de  la 
puilfance  des  ténèbres.  Il  étoit  épouvanté 
par  les  idées  de  la  juftice  de  Dieu  , fon  lan- 
gage le  fait  bien  connoître.  Et  puis  l’ingrati- 
tude des  Juifs  étoit , je  l’avoiie  , une  cir- 
conftance  touchante  , qui  pouvoit  ajoûter 
quelque  chofe  à fa  trirtelfe  : mais  ce  ne 
peut  être  nullement  là  la  principale  fource 
de  ces  angoilfes  & de  ces  frayeurs  indicibles 
qu’il  témoigne  , foit  à fa  mort  , foit  dans 
fon  agonie.  Enfin  , fi  l’aprobation  de  Dieu 
confole  ordinairement  les  hommes  qui  fouf- 
frent  pour  la  juftice  , ne  pouvoit-elle  pas 
encore  mieux  confoler  Jefus  - Chrift  ? Et  fi 
la  certitude  de  poflfeder  une  vie  éternelle  & 
bien-heureufe  , fait  que  les  Marty rsmon- feu- 
lement perdent  la  vie  temporelle  fans  répu- 
gnance ; mais  qu’ils  trelfaillent  de  joie  , 
qu’ils  triomphent  en  la  perdant  : la  certitude 
jnon-feulement  de  vivre  éternellement , mais 
Tome  UU  P 


170  4 _ Traité  de  la 'Divinité 

de  faire  vivre  les  autres , ne  devoit-elle  pas 
remplir  Jefus-Chrift  d'une  joie  indicible? 
Quoi  ! des  hommes  qui  font  accoûtumez  à 
aimer  la  terre  , fe  réjoüifîent  d'en  fortir  : & 
Jefjs-Chrill  qui  n’aime  que  le  Ciel,  paroît 
faili  de  mille  frayeurs  mortelles  en  s'en  al- 
lant au  Ciel  ? Qui  le  comprendra  ? 

CHAPITRE  V. 

Que  le  fentiment  de  nos  adverfaires  rend  le  langage 
de  l'Ecriture  obfcur  & incompréhenfible  , f*  x & 
illufoire  , abfurde  & peu  raifonnable  , impie  & 
plein  de  blafpbéme. 

C’eft  la  derniere  vérité  que  nous  nous 
étions  propofez  de  juftifier  dans  cette 
Seéfo’on  , & c’eft  ici , à mon  avis , le  prin- 
cipal & le  plus  eflentiel  moyen  de  faire  voir 
que  fi  la  Théologie  que  nous  combattons , 
eft  véritable  , Jefus  - Chrift  & les  Apôtres 
nous  ont  engagez  dans  l'erreur. 

Pour  le  faire  mieux  comprendre  , nous 
raporterons  les  pafîages  de  l'Ecriture  , que 
nous  devons  citer  fur  ce  fujet  à trois  claffes 
principales.  La  première  comprend  ceux  qui 
marquent  l'origine  de  J.  C.  la  fécondé  con- 
tient ceux  qui  prouvent  fa  préexiftence  ; & 
la  troifiéme  ceux  qui  font  fenfiblement  con- 
noître  la  gloire  de  fa  Divinité.  Examinons- 
les  par  oidre. 

Les  paRages  de  l'Ecriture  , qui  marquent 
Porigirçjjde  Jefus-Chrift,  font  en  aftez  grand 
Jean. 6.  nombre.  Tels  font  les  fuivans.  Que  fera  - ce 
chap.  3.  donc,  fi  vous  voyez,  le  Fils  de  l'homme  monter 
j^.lbid.  là  où  il  était  premièrement  ? Je  fuis  le  pain  defcen - 
31.  du  du  Ciel.  Nul  n'ejl  monté  au  Ciel , fi  ce  nefi 
celui  qui  efi  defcçndH  du  Ciel.  Celui  qui  efi  venu 


de  Je  fus  - Chrift.  ïjf 

rfcnhctuty  eft  par-dejfus  tous.  Celui  qui  eft  de  l a 
terre  , eft  terrefire  , & Annonce  les  chofes  de  la  terre . 
Celui  qui  eft  venu  du  Ciel , eft  par-dejfus  tous.  Le 
premier  homme  étant  de  terre  , eft  de  poudre.  L 9 
fécond  homme  eft  le  Seigneur  qui  eft  du  Ciel.  Je 
fuis  de fcendu  du  Ciel , non  pour  faire  ma  volonté  , 
mais  la  volonté  de  celui  qui  ma  envoyé.  Je  fuis 
ijfu  de  mon  Pere  : je  fuis  venu  au  monde  ; & 
maintenant  je  laijfe  le  monde  , & je  retourne  à» 
mon  Pere.  Je  fuis  venu  de  Dieu , & je  m fuis 
point  venu  de  moi- même  j car  c'eft  lui  qui  m'a  en- 
voyé. Or  de  ce  qu'il  eft  monté , qr/eft-ce,  finon  qu'il 
etoit  premièrement  defcendu  dans  les  parties  les  plus 
baffes,  de  la  terre  ? 

On  ne  trouve  dans  ces  paftages  expliquez 
à la  maniéré  de  nos  adversaires  j ni  feus } ni 
vérité  , ni  raifon  3 ni  fageflfe;  ni  humilité  : 
mais  on  y trouve  des  caractères  opofez.  Car 
tout  ce  que  nous  trouvons  en  Jefus  - Chrift 
conçu  comme  un  (impie  homme  par  fa  na- 
ture ^ c’eft  premièrement  qu'il  a eu  une  ame 
fermée  immédiatement  de  Dieu  ; en  fécond 
lieu, que  fà  chair  a été  épurée  par  l’operation 
du  S.  Efprit  : £our  un  troifiéme  , qu’il  a reçu 
les  dons  du  S.  Efprit  qui  lui  étoient  nécefia.i- 
res  pour  faire  les  fondions  de  fon  miniftere  , 
& les  a reçus  dans  une  mefure  extraordinai- 
re : en  quatrième  lieu  , qu’il  a été  inftaîé 
dans  fa  charge  , & qu’il  a été  envoyé  aux 
hommes  de  la  part  de  Dieu.  Or  il  ne  nous 
paroît  pas  que  toutes  ces  chofes  puiiTent  ja- 
mais établir  la  vérité  de  ces  expreffic^s  que 
nous  avons  marquées  ci-delTus.  9 

Car  fi  parce  que  l'ame  de  Jefus-Ciirifi:  a 
été  immédiatement  créée  de  Dieu , il  s’en- 
fuit que  Jefus- Chrift  peut  être  dit  être  def- 
cendu du  Ciel  , être  venu  du  Ciel  , être 
iàTu  de  Dieu  > être  du  pain  dépendu  du  Ciel  * 

P ij 


tyi  Traité  âe  la  Divinité 

avoir  été  dans  le  Ciel  au  commencement  : 
tous  les  hommes  peuvent  avoir  part  à ces 
éloges;  on  peut  dire  de  chacun  de  nous , 
qu'il  a un  efprit  qui  retourne  à Dieu  qui  l'a 
donné.  Ainli  l'on  pourra  dire  de  chacun  de 
nous  : ferct-ce  donc  , fi  vous  le  voyez,  monter  3 

là  oit  il  étoit  preiyiièrement  ? Je  fuis  âefcendu  du 
Ctel.  Je  fuis  venu  de  mon  Pere  , & fuis  venu 
au  monde  ; & maintenant  je  quitte  le  monde  , o» 
m'en  retourne  à mon  Pere  , 8c  G. 

On  doit  dire  à peu  près  la  même  chofe  de 
ce  que  le  corps  de  Jefus-Chrill  a été  formé 
immédiatement  par  la  vertu  du  Saint-Efprit. 
Cela  ne  fufïit  pas  pour  fonder  toutes  ces  ex- 
prefSons.  Je  fuis  defcendu  du  Ciel.  Je  fuis  venu  \ 
de  Dieu.  J'étois  premièrement  au  Ciel.  Cela  pa- 
roit  de  ce  qu'Adam  a été  formé  quant  à fon  j 
corps,  immédiatement  des  mains  de  Dieu: 
& cependant  non  - feulement  l'Ecriture  ne 
parle  pas  ainlî  d'Adam  ; mais  elle  tient  un 
langage  tout  opofé.  Le  premier  homme  ét*nt  de 
terre  , efi  de  poudre.  Le  fécond  homme  qui  efi  le  ' 
Seigneur , efi  du  Ciel.  D'ailleurs,  la  figure  fe-  \ 
roit  un  peu  forte  , lî  Jefus-Chrill:  étoit  dit  ve- 
nu de  Dieu  , defcendu  du  Ciel , & avoir  été  ? 
premièrement  au  Ciel,  parce  que  le  corps  j 
de  Jefus-Chrill  a été  formé  par  le  S.  Efprit. 

On  dira  que  Jefus-Chrill  n'a  pas  feule»  i 
ment  été  divinement  conçût,  mais  encora 
qu’il  a été  rempli  des  dons  & des  grâces  du  * 
S.  Efprit , & qu'à  cet  égard  il  peut  être  die  ; 
venu  de  Dieu  ou  defcendu  du  Ciel , parce  que 
c'ell  ouvrage  divin  , ou  un  homme  rem-  j 
pli  des  grâces  de  Dieu  r ou  fufcité  divine-  j 
ment  i ou  à peu  près  dans  le  même  fens , ! 
que  tout  bon  don  & tout  préfent  paràii  efi  d'en- 
haut , defeendant  du  Pere  des  lumières  ; ou  dans  \ 

Je  fens  que  Jefus  - Chrift  demandoic  * fi  U 


à e Jefus-  Chrift.  175 

Baptême  de  Jeun  étoit  du  Ciel  , ou  des  hommes  y 
& dans  un  fensopofé  à celui  de  ces  paroles 
d'un  Apôtre  : Car  cette  fagejfe  ne  'vient  point 
ct'enhaut  , mais  elle  ejl  terreftre  , animale  , dia- 
bolique. Diverfes  raifons  nous  montrent  la 
difparité  de  cette  comparaifon.  Première- 
ment j il  y a une  grande  différence  entre  par- 
ler ainfi  de  quelques  qualitez  qui  ne  font 
point  fufceptibles  proprement  & par  elles- 
mêmes  de  mouvement  local , & defquelles 
par  confequent  on  ne  peut  dire  que  dans  un 
fens  figuré  , qu'elles  vont  , qu'elles  vien- 
nent , qu'elles  montent , qu'elles  defcen- 
dent  ; & parler  ainfi  de  quelques  perfonnes  , 
qui  étant  fufceptibles  de  ce  mouvement  lo- 
cal proprement  & a la  lettre  , peuvent  être 
dites  monter  & defcendre  fans  figure.  D'ail- 
leurs , les  circonftances  d'un  texte  3 ce  qui 
fuit  & ce  qui  précédé  le  but  du  dii  cours  , la 
manière  & la  qualité  des  expreffions  , font 
voir  que  ces  paroles  qu'on  produit  en  exem-f 
pie  , doivent  être  prifes  dans  un  fens  figuré  & 
métaphorique  ; au  lieu  que  toutes  ces  cho- 
fes  nous  font  comprendre  que  Jefus-Chrift 
eft  dit  être  defcendu  du  Ciel  proprement  Sc 
à la  lettre.  Car  qui  ne  voit  que  dans  ces  pa- 
roles j Que  fera-ce  , fi  vous  voyez,  le  fils  de 
l'homme  monter  là  ou  il  étoit  premièrement  ? il 
s'agit  d'une  afcenfion  locale  & proprement 
dite?  Et  qui  peut  douter,  que  fi  ce  mot  de 
monter  efi:  littéral , ces  paroles  qui  fuivent 
immédiatement , ne  le  foient  aufii  : là  oit  il 
étoit  premièrement  ? Qui  peut  douter  que  dans 
celles-ci  , Je  fuis  iffu  de  mon  Pere  je  fuis 
venu  au  monde  ; & maintenant  je  quitte  le  mon- 
de , & je  men  retourne  à mon  Pere  ; qui  peut 
douter  que  dans  le  fens  naturel  de  ces  paro- 
les s Jefus-Chrift  ne  foie  venu  au  monde,  def- 

P iij 


174  Traité  de  la  Divinité 

cendu  de  devers  fon  Pere , dans  le  même 
fens  qu'il  doit  quitter  le  monde  , & retour- 
ner vers  fon  Pere?  De  forte  qu'étant  retour- 
né vers  fon  Pere  , & ayant  quitté  le  monde 
dans  un  fens  propre  & littéral , il  s'enfuit 
auffi  qu’il  eft  defcendu  de  devers  fon  Pere 
proprement  & véritablement.  Enfin  , fi  ceux 
qui  reçoivent  les  dons  du  S.  Efprit , ou  qui 
font  envoyez  de  Dieu  , ou  qui  font  particu- 
lièrement l'ouvrage  de  fa  vertu  & de  fa  puif- 
fance  , pouvoient  être  dits  être  défendus 
du  Ciel , il  n'y  auroit  rien  de  li  jufte  que  de 
dire  tout  cela  des  faints  Apôtres.  Car  on 
peut  dire  d’eux  , & qu'ils  ont  reçu  l'Efprit 
de  Dieu  venant  d'enhaut , & qu'ils  l’ont  re- 
çu dans  une  mefure  bien  extraordinaire  j & 
qu'ils  ont  été  divinement  envoyez  ; & qu'ils 
peuvent  être  confiderez  ou  à l'égard  de  leur 
régénération  , ou  à l'égard  de  leur  miniftere» 
comme  étant  très-particulierement l’ouvrage 
de  Dieu.  Cependant  il  eft  certain  que  ja- 
mais l'Ecriture  ne  dit  qu'ils  foient  défendus 
du  Ciel  : encore  moins  peut- on  dire  que 
tout  cela  foit  répété  dans  chaque  page  de  ce 
Livre  divin  , & qu'on  mêle  ces  exprelfions 
avec  d'autres  exprelfions  propres  & littéra- 
les. Ajoutez  à cela  , que  Jean-Baptifte  étoit 
faint  àplufieurs  égards  & en  plusieurs  ma- 
niérés , l'ouvrage  de  Dieu  , faint  dès  le  ven- 
tre de  fa  mere  , rempli  du  S.  Efprit , & en- 
voyé de  Dieu  , formé  &:  fufcité  extraordi- 
nairement. Cependant  non-feulement  il  n'eft 
pas  dit  de  Jean-Baptifte , qu'il  foit  defcendu 
du  Ciel  f»mais  il  eft  dit  qu'il  eft  de  la  terre. 
Celui  , dit-il  lui- même,  qui  e(l  venu  d'en- 
haut  j eft  par- diffus  tous.  Celui  qui  eft  de  la  terre  , 
eft  terreftre  , (5*  annonce  les  chofes  de  la  terre.  Ce- 
lui qui  eft  venu  du  Çiel}eft  par-  deffus  tous» 


de  Jefus  - Chrift. 

Les  ennemis  de  la  Divinité  de  Jefus-Chrift 
ne  pouvant  ni  fatisfaire  les  autres , ni  Ce  fa- 
tisfaire eux- mêmes  là- deffus  , feignent  pour 
fe  tirer  d'embarras  , que  Jefus-Chrift  eft 
monté  au  Ciel  après  fa  naiffance  ôc  Cà  con- 
verfation  fur  la  terre,  & qu' après  y avoir  été 
quelque  tems  pour  y être  inltruit  des  veritez 
qu’il  devoit  enfeigner  aux  hommes , il  en 
eft  defcendu  pour  remplir  les  devoirs  de  fon 
miniftere  , & ils  prétendent  que  c'eft-là  le 
fondement  de  toutes  ces  divet  fes  façons  de 
parler , qui  ont  quelque  chofe  d'extraordi- 
naire & de  furprenant.  Tout  cela  elt  bien- 
tôt dit , & plutôt  imaginé  encore  5 mais 
lorfqu'on  examinera  cette  fupofîtion  , on  la 
trouvera  opofée  à la  vérité,  & même  à la 
vraifemblance. 

Car  premièrement , fur  quel  fondement 
nous  font  ■ iis  cette  hiftoire  ? Lit  - ce  fur  le 
témoignage  de  quelque  Iiiftorien  , ou  de 
quelque  Hvangelifte  qui  la  raporte  ? Si  cela 
eft,  on  nous  fera  plaifîr  de  nous  le  mon- 
trer. Eil:  - ce  fur  le  defîr  que  nos  adverfaires 
auroiept  que  cela  fût  ainfi , pour  pouvoir 
défendre  ieurs  hypothefes  avec  plus  de  faci- 
lité ? Si  c'eft  ce  dernier  , ils  ont  un  jufte  fu- 
jet  de  fe  délier  de  leur  principe  , & nous  en 
avons  une  plus  jufte  raifon  encore.  Mais  à. 
dire  le  vrai  , cela  feroit  d'une  fâcheufe  con- 
fequence,  que  toutes  les  fois  que  nous  trou- 
verions des  expreffions  de  l’Ecriture  qui  ne 
s'accorderoient  pas  avec  nos  fentimens , il 
nous  fût  permis  de  faire  une  hiftoire  à plai- 
lir  , tk  de  la  défendre  comme  fi 'file  faifoit 
partie  de  la  Révélation. 

En  effet,  fi  Jefus-Chrift  eft  monté  corpo- 
rellement dans  le  Giel , il  s'eft  fait  en  cela, 
même  un  grand  miracle.  Mais  le  moyen  de: 

1J  iiij 


\^6  Traité  de  la  Divinité. 

croire  fur  la  foi  de  nos  adverfaires  un  grand 
miracle  qui  ne  nous  a point  été  révélé  ? Si 
Jefus-Chrilt  eii  monté  au  Ciel  5 cette  afcen- 
£ on,  dor^  nos  adverfaires  croyent  d'ailleurs 
fi  bien  reconnoître  la  necefîité , doit  faire 
une  partie  confiderable  de  fon  hifioire  , & 
du  moins  elle  11'eft  pas  moins  importante 
que  la  vifite  qu'Elizabeth  rendit  à Marie  , 
que  la  venue  des  Mages , que  la  conduite 
d'Herode  effrayé  par  leur  venue  , que  la  def- 
criptipn  du  manger  & des  vêtemens  de  Jean- 
Baptille  , que  le  récit  du  voyage  que  Jefus- 
Chrift  fit.  à Jerufalem  à l'âge  de  douze  ans  , 
que  fa  prefence  aux  noces  de  Cana  , fans 
oublier  le  miracle  qu'il  y fit  ; que  la  tenta- 
tion de  Jefiis  - Chrilt  au  défert  : & il  étoic 
pour  le  moins  aufii  necelfaire  à nôtre  édifica- 
tion , que  l'Hiilorien  nous  reprefentât  Jefus- 
Chrill  ravi  par  l'Efprit  dans  le  Ciel  , que  de 
nous  le  faire  voir  entre  les  mains  du  Dé- 
mon , qui  le  met  tantôt  fur  les  crenaux  du 
temple  , & tantôt  le  porte  fur  une  monta- 
gne. Il  me  femble  qu’il  împortoit  autant  de 
nous  dire  qu'il  avoir  été  quelque’  tems  dans 
le  Ciel , que  de  nous  le  reprefenter  fejour- 
nant  dans  la  ville  de  Nazareth  ; & que  s'il 
étoit  necelfaire  de  ne  point  paffer  fous  lilen- 
ce  l'ouverture  des  Cieux>  qui  fe  fit  à fon  bâ- 
tême  3 la  colombe  qui  delcendit  du  Ciel  , 
fimbole  du  S.  Efprit  s il  ne  l'étoit  pas  moins 
de  nous  aprendre  que  Jefus-Chrifi:  avoit  été 
enlevé  corporellement  dans  le  Ciel.  Et  en 
effet  3 nos  adverfaires  qui  veulent  que  le  fé- 
jour  que  ®lvloïfe  fit  fur  la  montagne  de  Sina 
pendant  que  Dieu  l'inftruifoit  de  ce  qu’il 
avoit  à dire  au  peuple  d'Ifraël  , fût  un  type 
de  celui  que  Jefus-Chrift  a fait  dans  le  Ciel , 
lorfqu'il  y elt  monté  pour  y être  inftruic  du 


de  Jefus  - Chrift.  177 

confeiî  de  Dieu  , devraient  confiderer  qu'il 
n'y  a aucune  aparence  que  le  type  ait  été 
marqué  fi  exactement  dans  l'Hiftoire  de  l'An- 
cien Teftament  , & que  la  vérité  qui  ré- 
pond à ce  type  , qui  elt  mille  & mille  fois 
plus  confiderable  que  le  type  même  , eût 
été  couverte  du  voile  du  filence.  Ht  à quel 
principe  pourroit-on  attribuer  ce  filence  fur 
un  événement  fi  important , en  des  Hifto- 
riens  qui  raportent  des  chofes  de  bien  moin- 
dre confequence  ? Mais  je  m'exprime  foible- 
ment.  Je  foûtiens  qu'après  trois  ou  quatre 
grands  évenemens  j qui  font  la  mort  de  Je- 
fus-Chrift  , fa  refurreCtion  , & fon  afcenfion 
au  Ciel , qui  font  comme  le  fond  & la  fuh- 
ltance  de  l’Evangile  , il  n'y  avoit  point 
d'objet  dans  l'hiftoire  de  Jefus-Chrift,  qui  fût 
plus  important  à fçavoir  , ni  plus  conndera- 
ble  parmi  les  évenemens  de  fa  vie,  que  ce- 
lui dont  il  s'agit  ici.  Je  n'en  excepte  point  la 
transfiguration  de  Jefus- Chrift  fur  la  mon- 
tagne du  Tabor  : événement  que  les  Evange- 
liftes  nous  aprennent  avec  fes  circonftances 
d'un  commun  accord.  Car  il  eft  & plus  beau 
& plus  neceftaire  de  confiderer  Jefus* Chrift 
montant-  au  Ciel  pour  s'y  entretenir  plus 
particulièrement  avec  fon  Pere , que  de  le 
voir  fur  le  Tabor  , s'entretenir  avec  Moïfe  & 
Elie  de  l'iftuë  de  fes  fouffrances. 

Que  pourroit-on  dire  après  cela  pour  ex- 
cufer  ce  filence  des  Evangeliftes  ? Dira-t-on 
que  ces  Hiftoriens  Sacrez  le  font  uniquement 
propofez  de  faire  l'hiftoire  de  i'abrjiïfemenc 
de  Jefus- Chrift  , & que  c'ell  pour  cela  qu'ils 
ont  paflfé  fous  filence  un  événement  qui  fem- 
ble  avoir  plus  de  raport  avec  fa  glorification 
qu'avec  fon  abaiiTement  ? Ce  principe  eft 
faux.  Les  Evangeliftes  n'oublient  auçun© 


178  . Traité  de  la  "Divinité 

des  circonftances  les  plus  glorieufes  de  la 
nailfance  , de  la  vie  , de  la  more , & de  la 
refurre&ion  de  leur  divin  Maître.  A fa  naif- 
fance  il  eft  loué  par  les  armées  celeftes , & 
adoré  quelque  tems  après  par  les  Mages. 
Pendant  fa  vie  il  commande  aux  vents  , aux 
tempêtes  , aux  Démons , aux  maladies  & à 
la  mort  : & il  monte  fur  une  montagne 
pour  être  transfiguré  en  la  prefence  de  trois 
de  fes  Difciples.  Dans  fon  agonie  il  eft  aflif- 
té  par  les  Anges.  A fa  mort  il  ouvre  les 
pierres  & les  tombeaux  , il  déchire  le  voile 
du  Temple  , & éteint  la  lumière  du  jour. 
A fa  refurreétion  les  Anges  de  Dieu  roulent 
la  pierre  qui  fermoit  fon  Sepulchre  , & apa- 
roififent  à ceux  qui  le  cherchent.  Et  lorfqu'il 
monte  au  Ciel , ies  nuées  fe  prefentent  pour 
former  le  char  qui  le  porte  dans  le  fejeur  de 
la  gloire.  Ilfaudroit  avoir  renoncé  à la  lu- 
mière naturelle  , pour  dire  après  cela  , que 
les  Evangeîiftes  ont  tû  cette  première  afeen- 
fion  de  Jefus  - Chrilt  au  Ciel  , parce  qu'ils 
n'ont  voulu  parler  que  cie  fon  abaififement. 
Mais  fi  ce  n'eftpas  là  ce  qu’ils  difent  » que 
pourront  ils  jamais  inventer  pour  juftifier  un 
filence  û extraordinaire  3 fi  peu  naturel  3 êc 
fi  incomprehenfible  ? 

Mais  après  tout  cela  , je  voudrois  ici  de- 
mander à nos  adverfaires  , quelle  neceffité 
ils  conçoivent  qu'il  y a eu  que  Jefus-Chrifi: 
montât  au  Ciel.  Car  puifque  ce  n'ert  point  le 
récit  de  l'Evangelifie  qui  fonde  leur  opinion 
à cet  égard  , il  faut  bien  qu'ils  l'étabMent 
fur  quelque  efpece  de  neceflité.  Socin  dit 
deux  chofes  fur  ce  fujet.  Premièrement , 
qu’il  falloit  que  Jefus-Chrifi:  fût  conforme  à 
Moïfe  , qui  avoit  été  fon  type  , & que  com- 
me Moïfe  avoit  été  quelque  tems  avec  Dieu 


de  Jefus-Chrift.  17? 

fur  la  montagne  , il  étoit  néceflaire  que  Je- 
fus-Chrift fût  quelque  tems  avec  Dieu  dans 
le  Ciel.  Il  ajoute  que  Jefus-Chrift  a dû  mon- 
ter  dans  le  Ciel  pour  y être  plus  particulière- 
ment inftruit  des  vericez  qu’il  dévoie  enfei- 
gner  aux  hommes. 

Mais  pour  commencer  par  la  réfutation  de 
cette  derniere  réponfe  , il  me  femble  que  le 
mouvement  local  eft  peu  néceflaire  pour 
pouvoir  être  enfeigné  de  Dieu.  Les  Apôtres 
n’ont  pas  été  enlevez  dans  le  Ciel  en  corps 
& en  ame.  Cependant  ils  ont  été  parfaite- 
ment inftruits  des  myfteres  du  Royaume  des 
Cieux  : & il  faut  bien  que  leur  inftru&ion 
ait  été  pleine  & entière*,  puifque  les  Livres 
qu’ils  ont  compofez  , font  la  réglé  de  nôtre 
foi.  Que  s’il  n’a  pas  été  néceflaire  que  les 
Difciples  de  Jefus-Chrift  montaflent  au  Ciel 
pour  s’inftruire  des  veritez  du  falut , il  l’a 
été  bien  moins  que  Jefus-Chrift  y montât 
pour  cet  elfet , lui  qui  avoit  reçu  fans  me- 
fure  cet  efprit  de  fagefle  & de  vérité;  lui 
qui  étant  faint  dès  fa  conception  , fermoic 
la  bouche  aux  Do&eurs  à l’âge"de  douze 
ans.  Et  quoi  ! Jean  ne  monta  point  au  Ciel 
pour  y connoître  le  confeil  de  Dieu , & ce- 
pendant il  s’écrie  en  voyant  venir  Jefus- 
Chrift  à fon  Baptême  : Voici  l'Agneau  de  Dieu 
qui  0 e les  pechez,  du  monde  : paroles  qui  con- 
tiennent une  idée  très-diftindfe  des  myfteres 
de  la  Religion  , & qui  peuvent  être  confédé- 
rées comme  un  très-parfait  abrégé  de  l’E- 
vangile. Et  pourquoi  le  Maître  ÿiroit-il 
plus  de  peine  à être  inftruit,  que  ira  eu  le 
ferviteur  ? 

Ce  n’étoit  pas,  dira-t-on  , une  abfoluë 
néceflité  que  Jefus-Chrift  montât  au  Ciel 
pour  y aprendre  le  confeil  de  Dieu  : mais  il 


1 8 « Trai  té  de  la  Di  vint  té 

le  falloir  feulement  par  la  neceffité  qu'il  y 
avoir  que  Jefus-Chrift  fût  en  cela  conforme 
à Moïfe  qui  avoit  été  fon  type.  Car  comme 
Moïfe  fut  Médiateur  entre  Dieu  & le  peuple 
d’Ifraël  ; Jefus  - Chrift  eft  Médiateur  entre 
Dieu  & les  Fidèles  : comme  Moïfe  annonça 
aux  Ifraeîites  le  defTein  que  Dieu  avoit  de 
les  retirer  de  leur  fervitude  d'Egypte , Je- 
ius-Chrift  a déclaré  aux  hommes  le  confeil 
de  la  mifericorde  de  Dieu , qui  eft  de  les 
racheter  de  la  condamnation  & de  la  mort 
éternelle.  Mais  il  eft  étonnant  que  des  Doc- 
teurs û célébrés  par  leur  fubtilité  & par  leurs 
lumières  , raifonnent  d'une  maniéré  fi  peu 
jufte.  Eh  quoi  donc  l il  fufïit  que  j'imagine 
des  raports  dans  les  anciens  types  , pour 
avoir  le  droit  d'ajouter  ce  qu'il  me  plaira  à 
l'hiftoire  de  l'Evangile  ? 11  faut  donc  défor- 
mais que  je  dife  que  Jefus-Chrilf  a été  be- 
gue  3 parce  que  Moïfe  l'a  été.  Il  faut  que 
Jefus-Chrift  ait  été  berger  , & même  homi- 
cide 5 car  tout  cela  eft  arrivé  à Moïfe.  Non  , 
diront  nos  adverfaires  , cela  n'eft  pas  necef- 
faire , parce  que  toutes  ces  chofes  ne  regar- 
dent que  la  perfonne  particulière  de  Moïfe  , 
& non  fa  qualité  de  Médiateur.  Ce  n'eft  pas 
ce  qui  arriva  à Moïfe  entant  que  Moïfe, mais 
ce  qui  arriva  à Moïfe  entant  que  type,  qui 
doit  s'accomplir  en  Jefus-Chrilf  Ôr  il  eft 
certain  que  Moïfe  a été  avec  Dieu  fur  la 
montagne  , non  entant  que  Moïfe  , mais  en- 
tant que  Médiateur. 

Mais..s'il  eft  permis  d'outrer  les  raports 
qui  peuvent  être  dans  les  types  , que  ne 
pourra- t-on  point  foûtenir  ? Moïfe  monta 
deux  fois  fur  la  fainte  montagne  pour  être 
inftruitde  la  Loi  : faudra- t-il  dire  que  Jefus- 
Çhrift  eft  aufïi  monté  deux  fois  dans  le  Ciel? 


de  Jefus  - Chrift.  i § i 

Moïfe  jeûna  quarante  jours  & quarante  nuits 
fur  la  montagne,  & jeûna  deux  fois:  fau- 
dra-t-il dire  que  Jefus-Chrift  eft  allé  jeûner 
deux  fois  dans  le  Ciel  pendant  cet  efpace  de 
tems  ? Moïfe  defcendant  de  la  montagne  , 
rompit  les  Tables  de  la  Loi  : faudra-t-il  dire 
la  même  chofe  de  Jefus-Chrift  ? Moïfe  def- 
cendant de  la  montagne  pour  la  fécondé 
fois  , aporta  de  fécondés  Tables  qui  ne  dé- 
voient point  être  rompues  : tout  cela  con- 
vient-il encore  à Jefus-Chrift  ? Lorfque  Moï- 
/ fe  defcendit  de  la  montagne  , fa  face  fut  fi 
\ refplendiflante  , que  les  Ifraëlites  n'en  pou- 
vant luporter  l'éclat , ce  Legiflateur  fut  obli- 
gé de  mettre  un  voile  fur  fon  vifage,  pour 
pouvoir  converfer  avec  eux  : dira-t-on  de 
même  , que  la  face  de  Jefus-Chrift  étoit  ref- 
plendilfante  comme  le  Soleil , après  qu’il  fut 
defcendu  du  Ciel  , & qu'il  fut  obligé  de  fe 
voiler  le  vifage  ? Je  ne  penfe  pas  qu'on 
veuille  pouffer  le  parallèle  jufques-là.  Et  par 
confequent  il  eft  jufte  de  convenir  que  les 
raports  des  types  ne  pouvant  pas  être  pouffez 
avec  excès  , il  n'eft  pas  permis  de  fonder  la 
vérité  d'un  fait , d’ailleurs  inconnu  , fur  ces 
raports , qui  à moins  qu’ils  ne  foient  mar- 
quez dans  l’Ecriture  , peuvent  paffer  pour  des 
jeux  de  nôtre  imagination. 

Il  paroît  donc  que  cette  fupofition  de  nos 
adverlaires  , qui  veulent  que  Jefus  - Chrift: 
foit  monté  corporellement  dans  le  Ciel  avant 
que  de  fe  manifefter  au  monde  , eft  entiè- 
rement fauffe.  Mais  accordons  loir  qu'elle 
eft  véritable , leurs  affaires  n'en  feront  pas 
plus  avancées , puifque  ce  principe  ne  fuffit 
pas  pour  juftifier  toutes  ces  exprefiions  qui 
marquent  que  Jefus-Chrift:  eft  venu  ou  def- 
cendu du  Ciel. 


i8r  Traité  de  la  Divinité 

Car^  premièrement  , fi  Jefus  - ChriTt  efi 
monté  dans  le  Ciel , il  n’y  a été  que  pen- 
dant quelque  tems  ; il  n’y  eft  point  monté 
comme  dans  un  lieu  où  il  ait  établi  fon  fé- 
jour  ordinaire  , & ce  n’eft  que  de  fa  fécondé 
~ afcenfion  que  tout  cela  fe  peut  dire.  Com- 
ment donc  l’Ecriture  dit  - elle  , -qu'il  devoit 
monter  là  où  il  étoit  premièrement  ? Peut  - on 
parler  ainfi  de  quelques  jours  de  féjour  que 
Jefus- Chrifi  a fait  dans  le  Ciel?  Saint  Paul 
fut  ravi^  jufqu’au  troifiéme  Ciel  : auroit-on 
pu  dire  à fa  mort , fon  ame  s'en  va  là  où  il  étoit 
premièrement^  ? Jefüs-Chrift  montoit  à Jerufa- 
lem  aux  fêtes  foiemnelles  s l’Evangile  nous 
aprend  qu’ri  y monta  dès  l’âge  dç  douze 
ans  : auroit-on  pu  dire  de  lui  la  fecondefois 
qu’il  y alla  , Jefus- Chrifi  monte  là  où  il  étoit 
premièrement  ? Ne  feroit-ce  pas  là  un  langage 
illufoire  , & qui  marqueroit  que  Jefus-Chriff 
aurait  établi  auparavant  fa  demeure  à Jeru- 
falem  ? Et  pour  me  fervir  d’un  exemple  con- 
nu de  nos  adverfaires  , auroit-on  pu  dire  de 
Moïfe  j lorfqu’on  le  vit  monter  fur  la  Mon- 
tagne pour  la  fécondé  fois  3 qu’il  montoit  là  où 
il  étoit  premitrement  ? 

En  fécond  lieu , il  efi:  remarquable  que 
l’Ecriture  ne  dit  pas  ordinairement  que  Je- 
fus-Chrift  efi:  monté  au  Ciel,  mais  qu’il  efi: 
defcendu  du  Ciel , qu’il  efi  venu  du  Ciel , 
qu’il  efi  venu  de  Dieu  3 qu’il  efi  iffu  de  fon 
Pere  , & qu’il  s’en  retournera  vers  lui  com- 
me il  efi  venu  de  lui:  expreflîons  qui  mar- 
quent qii:  J.  C.  efi  defcendu  du  Ciel  comme 
de  fon  lieu  naturel  ; & non  pas  qu’il  efi 
monté  dans  le  Ciel  par  un  miracle  au-defifus 
de  la  nature  , pour  être  feulement  là  quel- 
ques heures  ou  quelques  jours.  Et  en  effet , 
l’Ecriture  ne  dit  pas  de  faint  Paul  3 qu’il  efi 


de  Je  fus  - Chrift.  î Sy 

defeendu  du  Ciel,  qu'il  eft  venu  du  Ciel,  qu'il 
eft  venu  de  Dieu , quoique  (tout  cela  foie 
vrai  : parce  que  ce  n’eft  pas  fa  defeente  du 
Ciel , mais  Ton  afcenlïon  dans  le  Ciel , qui 
eft  furprenante,  admirable,  & un  événement 
confiderable  & important. 

Si  Jefus-Chrift  n’eft  monté  dans  le  Ciel 
que  dans  le  fens  de  nos  adverfaires  , il  va- 
loit  bien  mieux  nous  répéter  fouvent  que  Je- 
fus  Chrift  étoit  monté  au  Ciel  , que  non  pas 
nous  dire  fi  fouvent  que  J.  C.  étoit  defeendu 
du  Ciel.  Car  que  J.  C.  foit  defeendu  du  Ciel , 
cela  s'en  va  fans  dire  , s’il  eft  vrai  qu’il  y 
foit  monté  , puifque  nous  le  voyons  prefent 
devant  nos  yeux  : mais  qu’il  y foit  monté, 
là  ce  que  nous  ne  fçavions  point , & 
qu’il  falloit  nous  aprendre.  On  dit  des 
Triomphateurs  de  la  vieille  Rome,  qu’ils 
montoient  au  Capitole , parce  que  c’eft  c« 
qu’il  y a de  plus  remarquable  dans  cette  ac- 
tion. On  ne  s’avife  guère  de  dire  qu’ils  def- 
cendoient  du  Capitole  ; parce  que  cette  def- 
eente n’eft  pas  ce  qu’il  y a de  plus  confidé- 
rable  dans  l’événement.  On  difoit  que  les 
Juifs  montoient  tous  les  ans  à Jerufalem 
pour  y adorer , cela  étoit  néceftaire  à fça- 
voir  j mais  non  pas  que  les  Juifs  defeen- 
■doient  tous  les  ans  de  Jerufalem  , quoique 
l’un  fût  suffi  véritable  que  l’autre;  parce 
que  ce  n’eft  point  cette  defeente  à laquelle 
fefprit  doit  faire  la  principale  attention. 
Ainfi,  s’il  eft  vrai  que  J.  C.  monta  dans  le 
Ciel,  & defcendit  du  Ciel  peu  de  teîfcs  après 
y être  monté , il  étoit  fans  comparaifon  plus 
néceftaire  de  parler  de  fon  afcenfîon  que  de 
fa  defeente.  Cependant  l’Ecriture  nous  parle 
ordinairement  de  fa  defeente , 6c  point  de 
fon  afeeufion. 


ï 84  Traité  ds  la  Divinité 
Il  eft  facile  d éclaircir  la  chofe  par  un 
exemple.  Si  nous  voyions  un  Etranger  qui 
nous  tînt  ce  langage  : Je  fuis  venu  du  Ja- 
pon. Je  retourne  au  Japon.  Vous  me  verre* 
bien-tôt  retourner  là  où  j'étois  première- 
ment. Je  fuis  parti  du  Japon  , & fai  abor- 
dé dans  ce  pais  ici  , non  pour  faire  mes  af- 
faires , mais  les  affaires  du  Roi  du  Japon. 
Vous  autres  vous  êtes  de  cette  terre  ; mais 
moi  je  fuis  du  Japon.  Je  fuis  venu  de  de- 
vers le  Roi  du  Japon  , & fuis  abordé  dans 
ce  païs  ; & de  même  je  quitte  ce  pais,  & 
m'en  retourne  vers  le  Roi  du  Japon  ; car 
c'eft  lui  qui  m’a  envoyé.  Or  de  ce  que  je 
dois  y retourner  , qu'eft-Ce,  linon  que  j'avois 
été  envoyé  en  ce  païs  ici  ? Celui  qui  eft  de 
ce  païs  ici,  parle  comme  les  gens  de  ce  païs  : 
mais  un  homme  qui  vient  du  Japon  , parle 
comme  venu  du  Japon.  Nul  de  vous  n'a  été 
au  Japon,  fi  ce  n'eft  moi  qui  fuis  venu  du 
Japon  , & qui  fuis  établi , ( ou  fimplement  ) 
qui  fuis  au  Japon.  J’attefte  la  confidence  de 
nos  adverfaires , & je  prens  tous  les  hom- 
mes à témoins  de  l'impreffion  naturelle  que 
ces  paroles  doivent  faire  fur  nôtre  efprit. 
Ces  paroles  nous  donnent  - elles  naturelle- 
ment cette  penfée , que  celui  qui  parle  ainfî , 
eft  un  Européen , un  homme  de  ce  païs  ici  , 
qui  a été  au  Japon  quinze  jours  ou  un  mois  , 
& qui  doit  bien  tôt  s'y  en  retourner  ? Ou 
nous  font-elles  entendre  que  c'eft  un  hom- 
me originaire  du  Japon  , & qui  y habite 
commf,  dans  fon  lieu  naturel  & dans  fa  pa- 
trie , & qui  doit  bien-tôt  retourner  vers  les 
£ ens  : Certainement  il  eft  naturel  qu'un  tel 
homme  dife  & répété  qu'il  eft  venu  du  Ja- 
pon ; qu'il  eft  forti  du  Japon , qu’il  eft  du 
japon  : mais  pour  un  Européen  qui  n'y  aura 


de  Jefus -Chrift. 

été  que  quinze  jours  ou  un  mois  , il  dira  & 
il  répétera  qu’il  a paiTé  jufqu’au  Japon , qu’ri 
eft  allé  au  Japon  , qu’il  a vu  Je  Japon. 

En  troifiéme  lieu  , il  eft  remarquable  que 
l’Ecriture  éleve  J.  C.  au-defTus  de  tous  pré- 
cifement  par  cette  raifon  , qu’il  eft  venu 
d’enhaut.  Or  cette  raifon  eft  bonne  & con- 
clut fort  bien  dans  la  fupofition  que  J.  C. 
vient  du  Ciel , comme  un  homme  qui  en 
eft  , pour  ainfî  dire , originaire  ; qu’il  vient 
du  Ciel  comme  de  fon  lieu  naturel  & de  fâ 
patrie  ; mais  elle  ne  conclura  rien  dans  la 
fupofition  que  J.  C.  vient  du  Ciel  après  y 
être  monté  miraculeufement , & y avoir  été 
quelque  - tems  , ou  fi  elle  conclut  , nous 
pourrons  dire  par  la  même  raifon,  que  Su 
Paul  eft  auffi  par-deftus  tous , car  il  a eu  cec 
honneur. 


Pour  un  quatrième,  J.  C nefe  contente 
pas  de  dire  qu’il  eft  defcendu  du  Ciel  5 mais 
iî  rend  Ja  raifon  de  cette  defcente.  Je  ne  fuit 
point  ■venu  , dit-il , pour  faire  ma  volonté,  maïs, 
la  volonté  de  celui  qui  m'a  envoyé.  }.  C.  fe 
met  en  peine  de  donner  la  raifon  pour  ' la- 
quelle il  eft  defcendu  du  Ciel , & il  ne  penfe 
point  à dire  la  raifon  pour  laquelle  il  y eft 
monté  : c’eft  un  renverfement  de  langage  &: 
de  fens  commun  , fi  le  principe  de  nos  ad- 
verfaires  eft  véritable.  Car  c’eft  tout  comme 
fi  Moïfe  venoit  dire  aux  Ifraëlites  , fans  les 
avoir  avertis  qu’il  eft  monté  fur  la  monta- 
gne , & qu’il  a eu  commerce  avec  Dieu  : 
Je  fuis  defcendu  de  la  montagne  ^>ur  telle 
ou  pour  telle  raifon.  Car  on  auroit  pu  lui 
due  t cette  montagne  n’étoit  pas  le  lieu  de 
vôtre  demeure  ; nous  fommes  furpris  que 
vous  y foyez  monté , mais,  nous  ne  Je  fora- 
ines point  que  vous,  en  foyez  defcendm, 
J&ms  WL 


ï té  Traité  de  la  ‘Divinité 

Dites-nous  premièrement,  pourquoi  vous 
êtes  monté  ; & aptès  vous  nous  ferez  fça- 
voir  pourquoi  vous  en  êtes  defcendu. 

En  cinquième  lieu,  il  eft  remarquable 
que  l'Apôtre  fait  une  opofition  entre  le  pre- 
mier & le  fécond  Adam  , en  ces  termes  ; Le 
premier  homme  étant  de  terre  , eft  de  poudre.  Le 
fécond  homme  eft  le  Seigneur  , qui  eft  du  Ciel. 
Comme  donc  la  terre  eft  le  lieu  naturel  du 

Î>remier  homme  , il  faut  que  le  Ciel  foit  le 
ieu  naturel  du  fécond.  Comme  ces  paroles 
le  premier  homme  étant  de  terre  , ne  marquent 
pas  fïmplement  que  le  premier  homme  ait 
été  pendant  quelques  momens  attaché  à la 
terre,  &qu’enfuite  il  s'en  foit  relevé  ; mais 
qu'avant  que  d'être  animé  par  le  fouflfle  de 
Dieu  , il  avoit  toûjours  été  dans  la  terre 
comme  dans  fon  origine  , ou  dans  fon  lieu 
naturel  : de  même  auffi  ces  paroles , le 
fécond  homme  eft  du  Ciel , ne  marquent  pas 
Simplement  que  J.  C.  foit  du  Ciel , parce 
qu’il  eft  venu  du  Ciel , après  y avoir  été 
quelques  momens  $ mais  bien  qu’avant  qu'il 
defcendîr  fur  la  terre , il  avoit  toûjours  été: 
dans  le  Ciel  comme  dans  fon  origine  , ou 
dans  fon  lieu  naturel 

Il  eft  évident  par  les  confédérations  précé- 
dentes , que  ces  pafîages  deviennent  obfcurs 
Se: inintelligibles  dans  l’hypothefe  deceux  qui 
prétendent  que  J.  C.  foit  un  jfimple  homme 
par  fa.  nature.  On  fera  voir  avec  la  même 
facilité  , que  cette  hypothefe  rend  ces  paftfa- 
|es  fau^<}  abfurdes  , &\  en  quelque  forte 
impies  ou  injurieux  à la  Divinité.. 

En  effet , ces  paftages  font  naturellement 
quatre  impreflions  fur  nôtre  efprit.  La  pre- 
mière eft  , que  J.  C.  avant  fa  nailTance  etoit 
4&is  le  Ciel  comme  dans,  fon  lieu  naturel. 


de  Jefiis  - Chrlfi.  187* 

Car  quel  autre  fens  pourroit  - on  donner  à 
ces  expreifions  ? Que  fera  - ce  fi  ‘VOUS  voyez,  le 
*Fils  de  l'homme  monter  là  ou  il  êteit  premièrement  ? 
Celui  qui  ejl  venu  d’enhaut.  Celui  qui  ejl  venu 
du  Ciel , Le  fécond  homme  ejl  le  Seigneur  qui  ejl 
du  Ciel.  Or  cette  impreftîon  eft  faufife  , s'il 
eft  vrai  que  J.  C.  ne  foit  qu’un  fimple  hom- 
me 5 & il  n’eft  pas  neceflaire  de  s’arrêter  à. 
faire  voir  une  chofe  fi  inconteftable. 

La  fécondé  eft  , que  J.  C.  a le  Ciel  pour 
fon  origine  bien  plus  particulièrement  que 
les  autres  hommes.  Car  l’Ecriture  opofe  Je- 
fus^Chrift  aux  autres  hommes , en  ce  que 
les  autres  font  d'enbas  , & que  lui  il  eft 
d’enhaut  5 en  ce  que  les  autres  font  de  la 
terre ,.  & que  lui  if*  eft  du  Ciel.  Or  cette- 
penfée  eft  encore  faufte  , fi  J..  C.  n’eft  qu’un 
fimple  homme  par  fa  nature.  Car  en  ce  cas 
lâ  il  faudra  dire  que  nous  fommes  d’enhaut  3 
que  nous  fommes  du  Ciel,  dans  le  même: 
fens  que  J.  C.  & que  J.  C.  eft  d’enbas , & 
de  la  terre,  dans  le  même  fens  que  nous.. 
Jefus-Chrift  fimple  homme  ne  peut  être 
dit  être  d’enhaut  ou.  du  Ciel , que  parce; 
qu’il  a Dieu.pour  fon  principe  , ou  que  Dieu: 
l’a  envoyé , ou  que  Dieu  lui  a deftiné  la 
gloire  du  Ciel , ou  que  Dieu  Ta  enrichi  de 
les  dons.  Or  tout  cela  convient  aux  autres, 
hommes.  Dieu,  eft  le  principe  qui  produit 
immédiatement'  leur  ame.  Dieu  a produit, 
immédiatement  le  corps  & i’ame  du  pre- 
mier homme.  Dieu  a envoyé-  les  Prophètes, 
& les  Apôtres  , comme  il  a envojé  J.  C. 
Dieu  delfine  la  gloire,  du  Ciel  à tous  ceux 
qui  croiront  en  ce  divin  Sauveur.  Et  Dieu 
a toujours  fanétifié  &.  rempli  de  fa  vertu 
ceux  qui  ont  fait  des  miracles.  Âinfi  aucun. 
de  c.es  cara&eres,  n’étanE  propre  à J.  c.  mais 


ïîS  Traité  de  la  Divinité 

ces  trois  cara&eres  étant  communs  à J.  C. 
& aux  autres  hommes , il  nous  paroîc  que 
les  autres  hommes  peuvent  être  dits  en  ce 
fens-là  venir  d'enhaut  3 veniq  du  Ciel  3 ve- 
nir de  Dieu  , comme  J.  C.  Il  faut  ajouter  à 
cela  , que  J.  C.  eft  d'enbas  3 & de  la  terre.  > 
dans  le  même  feos  que  les  autres  hommes. 
Car  nous  lommes  dits  être  d'enbas , venir 
de  la  terre  , parce  que  nous  Tommes  com- 
pofez  d'une  nature  grolîiere  tk  terrefire  , ou 
parce  que  nôtre  corps  a été  premièrement 
tiré  de  la  terre  3 ayant  été  formé  du  limon. 
Or  J.  C.  a aulli- bien  que  nous  une  nature 
corporelle  3 & le  corps  de  J.  C.  aufli  bien 
que  le  nôtre  3 a été  formé  de  cette  matière 
qui  fortit  premièrement  de  la  terre.  Et  il  ne 
fert  de  rien  de  dire  qu'elle  a été  épurée  par 
l'operation  du  S.  Efprit.  Car  ce  limon  dont 
le  corps  du  premier  homme  fut  compofé  » 
fut  aulli  façonné  immédiatement  par  la  puiU 
Tance  de  Dieu.  Enfin  J.  C.  fimple  homme 
peut  être  confideré  en  deux  maniérés  3 ou- 
comme  un  homme  , ou  comme  un  Envoyé, 
de  Dieu. Si  vous  le  Gonfiderez  comme  un  En- 
voyé de  Dieu  > j'avouë  qu'il  vient  de  Dieu  , 
qu'il  defcend  du  Ciel  , parce  que  fa  vocation 
vient  de  Dieu  immédiatement  ; mais  com- 
me la  vocation  des  Prophètes  étoit  en  cela 
toute  femblable  à la  fienne  > puifque  les 
Prophètes  étoient  envoyez  de  Dieu  immé- 
diatement 3 il  s'enfuir  qu'à  cet  égard  J.  C.. 
ne  vient  d'enhaut  3 n'eft  du  Ciel  , que  com- 
me les  ï(  *ophêtes  l'ont  été.  Si  nous  confidé- 
xoas  J.  C.  comme  un  homme  3 il  eft  venu 
du  Ciel;  à l'égard  de  fon  corps,  ou  à l'é- 
gard de-  fon  srae.  Si  l'on  dit  qu'il  elt  venu 
du  Ciel  à l'égard  de  fon  ame  parce  que 
fer?,  ame  a été.  forcée  immédiatement  £at 


de  Jefus  - Chrifl.  18? 

h vertu  de  Dieu  , tous  les  autres  hommes 
ont  le  même  avantage  , puifqu’il  a été  dit 
d’eux  tous  : La  terre  retourne  à la  terre  dent 
elle  a été  prife  ; mais  l' efprit  retourne  a Dieu  qui 
l'a  donné.  Que  lî  l’on  prétend  que  J.  C.  eft 
venu  du  Ciel  à l’égard  de  Ton  corps , parce 
que  Ton  corps  a été  produit  par  la  vertu  de 
Dieu:  ce  caraéterelui  eft  commun  avec  les 
autres  hommes.  Si  c’eft:  parce  qu’il  a étd 
produit  miraculeufement  , ceia  lui  eft  com- 
mun avec  Ifaac  & avec  Jean-  Baptifte.  Si  c’eft 
parce  que  Ton  corps  a été  produit  fans  in- 
tervention d'homme  : cela  lui  eft  commun 
avec  le  premier  Aftam.  On  dira  peut-être*,, 
que  J.  C.  eft  dit  être  venu  d’enhaut  ou  du 
Ciel,  parce  qu’il  avoit  été  rempli  du  Saint - 
Efprit.  Mais  cette  réponfe  ne  peut  avoir  de 
lieu  pour  plufieurs  raifons.  Premièrement 
parce  qu’il  n’eft  pas  feulement  dit  de  J.  C. 
qu’il  eft  venu  d’enhaut , mais  encore  , qu'il 
étoit  premièrement  au  Ciel.  Or  cette  derniere 
exprelhon  ne  peut  pas  lignifier , que  J,  C.. 
étant  fur  la  terre  avoit  reçu  les  dons  du  S., 
Efprit.  D’ailleurs  , les  Apôtres  furent  bâti- 
fez,  du  S.  Efprit  : cependant  on  n’a  jamais  die 
qu’ils  fuffent  'venus  à'enhaut  , qu'ils  fujfent  forth 
de  Dieu  , qu'ils  eujfent  été  au  Ciel  premièrement. 

La  troifiéme  impreffion  que  ces  pàftages 
font  naturellement  fur  nôtre  efprit , eft  que 
non  feulement  J.  C.  vient  d’enhaut,  &r  eft: 
du  Ciel  dans  un  fens  plus  noble  que  les  au- 
tres hommes  , & que  le  premier  homme  } 
-mais  encore  , que  c’eft:  préciféme^  par  là 
que  le  fécond  Adam  , qui  eft  J.  C.  a uu 
avantage  glorieux  fur  le  premier  Adam , qui 
eft  nôtre  premier  Pere.  C’eft  ce  qui  eft  par- 
ticulièrement énoncé  dans  ces  paroles  : L& 
premier  homme  étant  de  terre eft.  de  poudre, 


i9<*  Traité  de  la  Divinité 

fécond  homme  ejl  le  Seigneur  , qui  ejl  du  Ciel l 
Or  tout  cela  eft  faux  , s’il  eft  vrai  que  J.  C. 
foitun  fimple  homme  par  fa  nature  ; car  il 
vientde  la  terre  , fi  cela  eft,  comme  le  pre- 
mier Adam  en  eft  venu  ; & celui  - ci  étoit 
venu  du  Ciel  à peu  près  dans  le  même  fens 
que  J.  C.  comme  ceia  a écé  déjà  juftifié. 

Enfin  la  derniere  penfée  que  ces  paftages 
font  naturellement  venir  dans  l'efprit  , eft 
que  J.  C.  s'eft  ahailfé  en  quelque  forte,  par- 
ce qu'il  eft  venu  du  lieu  plein  de  gloire  'qui 
eft  le  Ciel , fur  la  terre  , qui  eft  le  féjour  de 
la  baftefife.  Qr  de  ce  qu’il  ejl  monté  , qu’t  fl  ce  v 
fvaon  qu'il  étoit  premièrement  defcendu  dans  les 
parties  les  plus  baffes  de  la  terre  ? A-t-on  accou- 
tumé de  dire  d'un  homme  qui  eft  fimple 
homme  par  fa  nature  , qu'il  -eft  defcendu 
dans  les  parties  les  plus  balfes  de  la  terre  ? 

Ainfi  il  nous  paroît  que  ces  palfages  que 
nous  avons  examinez,  ne  font  naturellement 
que  des  impreflîons  fauifes  , fi  le  fentiment 
de  nos  adverfaires  a lieu.  Mais  il  faut  aller 
plus  avant  a & il  eft  bon  de  montrer  après 
cela  , que  ces  paftages  prefentent  un  fens 
abfurde  5c, ridicule  , étant  entendus  comme 
nos  adverfaires  les  entendent  : & pour  cela 
nous  n'avons  qu'à  les  confidérer  avec  leur 
commentaire.  Nos  adverfaires  expliquant 
ces  paroles  de  J.  C.  en  faint  Jean  : Que  fera - 
ce  donc  , fl  vous  voyez  le  Fils.de  L’homme  mort- 
ier là  oh  il  étoit  premièrement  ? prétendent  que 
ces  paroles  , là  oh  il  étoit  premièrement  , doi- 
vent fdl  prendre  dans  un  fens  figuré.  Ils 
ajoutent  que  J.  C.  veut  dire  en  cet  endroit  * 
que  le  Fils  de  L'homme  avoit  été  au  Oiel  avant : 
qu’il  montât  au.  Ciel  par  fa  Refurreclian  , non- feu- 
lement parce  que  déjà  avant  ce  tems-là  il  étcit  con— 
timelkmeni  dant  U Ciel  par  la  méditation  & par 


de  Je  fus  - Chrijî  i $ t 

la  penfée  , mais  encore  parce  qu’il  connoiffoit  telle- 
ment toutes  les  chofes  celefies  , c’eft  - à-  dire  , tout 
les  fecret s les  plus  divins  , & que  toutes  les  choses 
qui  fe  font  au  Ciel , lui  étoiûnt  tellement  connues 
& manifejles  , qu'il  les  voyoit  comme  fi  elles  lui 
eujfent  été  prefentes  ; & qu'ai» fi  , bien  qu’il  fût 
fur  la  terre  , il  ne  laiffoit  pas  d’être  aujfi  dans  le 
Ciel . Mais  combien  ce  pafiage  devient-il  ab- 
furde  & ridicule  en  l'expliquant  ainfi.  Que 
fera-ce  fi  vous  voyelle  Fils  de  l’homme  monter  la- 
eu  il  étoit  premièrement  par  la  méditation  ou  par 
la  penfée-?  Car  où  eft  ce  que  l’on  trouvera 
qu'être  au  Ciel  , fignifie  penfer  au  Ciel  ? 
Pourquoi  J.  C.  fe  fert-il  d'un  verbe  qui  fi* 
gnifie  le  paffé  , lorfqu’il  s'agit  d'exprimer 
le  prefent  ? Et  fi  lorfque  J.  C.  tenoit  ce  lan- 
gage , il  étoit  au  Ciel  par  la  penfée  & par  la 
méditation  , pourquoi  ne  pas  dire  , Que  fera- 
ce  , fi  vous  voyez  le  Fils  de  l’homme  monter  là  où 
il  « fi  prefentement  ? Que  veut  dire  cette  expre.fi 
fion  , là  où  il  étoit  auparavant  , & quel  fens,  rs  ?rpo^ 
peut- on  raifonnablement  donner  à cet  aüpa-, 
ravant  ? Par  quel  efprit  de  divination  peur- 
roit-on  connoître  que  J.  C.  parlant  littera*. 
lement , comme  chacun  en  convient , lorf- 
qu'il  dit  , fi  vous  voye C monter  , le  fens  litté- 
ral finifie  au  milieu  de  la  phrafe , & qu’il 
faille  entendre  le  refte  en  figure  , quoique 
ces  deux  exprefiions  , monter , là  où.  il  étoit, 
ayent  un  tel  raport  , que  tous  les  hommes 
les  prendront  dans  un  même  fens,  c'eft-à- 
dire  j toutes  deux  dans  le  fens  propre  , ou. 
toutes  deux  dans  le  fens  littéral  ? Comment 
s'empêcher  de  reconnoître  ici  une  opofitiom 
cachée  entre  le  lieu  où  J,  C.  étoit  premiè- 
rement. j qui  eft  le  Ciel , & le  lieu  où  il  s'eft, 
trouvé  enfuite , qui  eft  la  terre  : de  forte 
que  comme  il  s'eft  trouvé  fur  la  tejiedau&> 


i $z  Traité  de  la  "Divinité 

un  fens  propre  , il  faut  qu'il  eût  été  dans  Ifi 
Ciel  dans  un  fens  littéral  ? Lequel  des  hom- 
mes s'ell  jamais  exprimé  de  la  forte,  & 
nous  a dit  : Je  m'en  vais  au  Japon  où  j'é- 
tois  premièrement  , pour  dire  : Je  vais  au 
Japon  où  j'étois  déjà  par  le  defir  > ou  par  la 
penfée  ? Les  Fidèles  font  exhortez  d’élever 
leur  cœur  en  haut  là  où  efl  J.  G.  mais  ja- 
mais on  n'a  dit  que  les  Fidèles  doivent  mon- 
ter en  haut  là  où  ils  étoient  premièrement. 
On  peut  bien  dire  que  nôtre  cœur  eft  dans 
le  Ciel  j où  eft  nôtre  tréfor  , parce  que  la 
métaphore  reçoit  du  jour  des  autres  paroles 
qui  l'accompagnent  : mais  on  ne  fçauroit 
dire  fans  un  impertinent  galimatias  : Que 
fera-ce  , lorfque  l'on  nous  verra  monter  là 
où  nous  étions  premièrement  ? pour  dire  , 
là  où  nous  étions  par  la  penfée  ; parce  que 
n'y  ayant  rien  qui  ne  conduife  naturellement 
au  fens  littéral  dans  ces  patoles  3 l'efprit  eil 
choqué  d'une  métaphore  qu'il  trouve  placée 
de  travers  fur  fon  chemin. 

Mais  continuons  à examiner  ces  pacages 
avec  la  glofe  de  nos  adverfaires.  Ces  parod- 
ies , je  fuis  defcendu  du  Ciel  , ne  lignifient  au- 
tre cho.fe  félon  leur  opinion  , fi  ce.n’eft , Ma 
chair  a,  été  créée  & formée  par  un  confeil  & par 
une  vertu  admirable  de  Dieu  , & par  là  elle  efl 
venue  de  Dieu  me  me -C' efl  pourquoi  quand  il  efl  dit 
que  f.  C.  efl  defcendu  du  Ciel  , cela  ne.fignifie  autre 
cbofe  y fi  ce  n’efl  qui  il  efl  venu  de  Dieu  meme . Mais 
comment  entendre  après  cela  ces  paroles  ? Le 
■premie\bomme  étant  de  terre  , efl  de  poudre.  Le  fé- 
cond homme  étant  le  Seigneur, efl  du  Ciel.  Le  corps 
d'Adam  fut  formé  par  une  vertu  admirable 
de  Dieu  : il  eil  donc  venu  de  Dieu  en  ce 
fens  j il  ell  donc  defcendu  du  Ciel.  D'ail- 
$e.m&  qui  ne  voit  que  ces  paroles , Je  fuis 


de  Je  fui  - Chrtjî. 

defcendu  du  Ciel , non  pour  faire  ma  volonté  , mais 
pour  faire  la  volonté  de  celui  qui  ma  envoyé  , li- 
gnifient toute  autre  chofe  que  , Ma  chair  a 
'été  formée  par  la  vertu  du  Saint  Efprit  ? Car  il 
y a ici  un  envoi  qui  précédé  une  defcente  3 
& une  defcente  qui  fuit  un  envoi. 

Il  faut  ajoûter  à tout  cela  , que  ce  langage 
ne  feroit  conforme  ni  à la  modeftie  , ni  à 
ce  refpeét  qu’on  doit  à la  Divinité.  Premiè- 
rement, J.  C.  s’iin’eft  qu’un  fîm pie  homme  , 
vient  de  la  poudre  & de  la  terre  aulîi-bien 
que  le  premier.  En  fécond  lieu  , on  ne  peut 
point  dire  d’un  fimpîe  homme  , Mais  le  fé- 
cond étant  le  Seigneur  , efl  du  CieL  On  ne  parle 
point  ainfi  d’un  homme  qui  appartient  na- 
turellement à la  terre,  qui  n’eft  fait  l’heri- 
tier  du  Ciel  que  par  grâce.  Au  contraire  > 
pour  parler  conformément  à la  vérité  8c  à 
la  modeftie  , il  faudroit  tenir  un  langage 
tout  opofé  , & dire  : J.  C.  étant  de  terre  , ert 
de  poudre  naturellement  ; mais  par  la  grâce 
8c  par  la  bonté  de  Dieu  , il  eft  fait  le  Sei- 
gneur du  Ciel.  Or  comme  i’on  ne  peut  man- 
quer de  modeftie  à cet  égard , fans  tomber 
dans  l’impiété  , parce  qu’on  ne  peut  en  cela 
s’attribuer  de  la  gloire  , qu’on  ne  la  dérobe 
à Dieu  : il  eft  clair  que  le  langage  de  l’E- 
criture devient  non-feulement  obfcur  & in- 
intelligible , non-feulement  faux  3c  illufoire, 
non  - feulement  abfurde  & peu  raifonnable  , 
mais  encore  plein  d’orgueil  8c  d’impieté,  fu- 
pofé  que  l’on  doive  s’arrêter  au  fentiment 
de  ceux  qui  font  de  J.  C un  fimpie  homme 
par  fa  nature.  Car  e’eft  à combatti  Dce  fen- 
timent qu’on  s’eft  particulièrement  arrêté 
-dans  ce  Chapitre.  L’hypothefe  A:  vienne  au- 
ja  fon  tour  dans  les  autres  parties  de  cet  ou- 
vrage. 

Tome  III, 


R 


i£4  Traité  de  la  'Divinité 

CHAPITRE  VI. 

'Preuve  de  la  même  vérité  , tirée  des  paffages  de 
l'Ecriture  , qui  marquent  la  préexistence  de 
Jefus-ChriJl . 

L'Ecriture  nous  donne  toutes  ces  idées  de 
Jefus-Chrift  ; qu'il  exiftoit  avant  qu'il 
naquît  j qu'il  étoit  avant  Jean-Baptifte,  & du 
tems  des  Prophètes  , qui  étoient  même  rem- 
plis de  fon  efprit  ; qu'il  étoit  avant  qu'Abra- 
hamfût;  qu'il  étoit  au  commencement  de 
toutes  choies  , dès  le  commencement  du 
tems  ; qu'il  étoit  avant  tous  les  fiécles. 

Car  , I.  il  eft  dit  de  lui  qu'il  a été  en  forme 
de  Dieu  , & qu'enfuite  U s'efî  anéanti  pour  pren - 
dre-la  forme  de  ferviteur  : ce  qui  marque  que 
J.  C.  exiftoit  avant  fon  abaiftement , & par 
confequent  avant  fa  naifîance. 

1 1.  L’Ecriture  dit  de  lui , qu'il  a été  fait  de 
la  femence  de  David  félon,  la  chair.  Gela  marque 
qu'il  y a en  lui  une  nature  diftin&e  de  la  na- 
ture humaine , à l'égard  de  laquelle  il  n'a 
pas  été  fait  de  la  femence  de  David. 

III.  Il  eft  apellé  Dieu  jnanifejlé  en  chair.  Ce- 
la montre  que  dans  cette  nature  charnelle 
qui  a commencé  de  paraître,  il  y a un  Dieu 
qui  n'avoit  pas  toûjours  paru. 

I V.  Il  eft  dit  que  cette  Tarole , qui  étoit 
dès  le  commencement , & qui  étoit  Dieu  , a 
été  faite  chair.  Cela  lignifie  que  la  Parole  étoit 
avant  l'exiftence  de  cette  chair. 

V.  ^rjfus  Chrift  dit  de  lui- même , qu'il  eft 
ijfu  de  fon  Tere  , & qu'il  efi  venu  au  monde  , Ô* 
que  derechef  il  quitte  le  monde.  & s en  va  vert 
fon  Tere.  Cela  eft  faux , ou  il  faut  que  J.  C. 
ait  été  avant  qu'il  vînt  au  monde. 


de  Jefus  - CïiŸïfi. 

, Vï.  Jefus-Chrift  afture  avec  ferment  , 
qu'il  eft  avant  Abraham.  En  vérité  je  vous  dis , 
avant  qu’  <Abraham  fût , je  fuis , H faut  qu'il 
ait  parle  fauflement , ou  qu'il  foit  avant 
qu'Âbraham  fut.  C’eft  i'impreflion  naturelle 
de  fes  paroles. 

VII.  Saint  Pierre  dit  en  parlant  du  faluc 
qui  nous  a été  aporté  par  J.  C.  "Duquel  falut 
les  Prophètes  ( qui  ont  prophetifé  de  la  grâce  qui 
étoit  refervée  pour  vous  ) fe  font  enquis , & l'ont 
diligemment  recherché  , recherchant  foigneujement 
quand  <&  en  quel  tems  l'esprit  prophétique 
de  Christ  , qui  étoit  en  eux  , rendant  témoin, 
gnage  auparavant . déclaroit  les  fouffrances  qui  dé- 
voient arriver  a Christ  , & la  gloire  qui  s'cs% 
devoit  enfuivre.  On  ne  peut  dire  avec  vérité  , 
que  l'efprit  prophétique  de  Christ  a été 
dans  les  Prophètes  , à moins  qu'on  ne  re- 
connoilfe  que  J.  C.  exiftoit  du  tems  des  Pro- 
phètes. Jefus-Chrift  a un  efprit  qu'il  envoyé 
fur  les  Apôtres  , & un  efprit  prophétique 
dont  il  infpiroit  les  Prophètes.  Il  a donc 
exifté  du  tems  des  Prophètes  comme  du 
tems  des  Apôtres.  Cela  eft  convainquant.* 
Car  de  dire  que  l'efprit  des  Prophètes  étoit 
l'efprit  de  Christ  j parce  qu'il  propherifoit 
touchant  le  Chrjst  , c'eft  fupofer  que  les 
Apôtres  extravaguent  dans  leurs  expreflions. 
Les  Prophètes  ont  prédit  la  venue  des  Apô- 
tres : dira-t-on  pour  cela  > i’efprit  prophe- 
que  des  Apôtres , qui  étoit.,  dans  les  Pro- 
phètes ? k 

VIII.  Il  eft  dit  de  J.  C.  qu'il  étoit  m corn* 

tnèncement  ; qu’il  étoit  avec  Bieu  ; qirtl  étoit 
"Dieu  ; & que  par  lui  toutes  chofes  ont  été  faites . 
Tout  cela  eft  faux  , ou  il  faut  reconnoître 
que  Jefus-Chrift  exiftoit  non- feu  le  ment  avant 
fa  naiflance , mais  encore  avant  la  naiftanc® 
du  monde.  R ij 


\$6  Traité  de  la  Divinité 

IX.  Il  eft  dit  que  fesiffuës  font  des  le  com- 
mencement : des  les  tems  anciens  , ou  des  les 
jours  du  fiécle  , & ce  qui  explique  cela , un 
Apôtre  nous  âprend  qu'il  a fait  les  flécles. 
11  s'enfuit  donc  que  J.  C.  a été  dès  le  com- 
mencement du  tems } & même  avant  les 
tems  & les  fiécles. 

X.  Il  fait  cette  priere  à Dieu  fon  Pere  : Et 
maintenant , 'Pere  , glorifie  ton  Fils  de  cette  gloire 
qu’il  a eue  pat  devers  toi  avant  qUè  le  monde  fût. 
Cedifcours  manque  de  fens  & de  vérité  , ou 
il  faut  que  J.  C.  ait  été;,  & qu’il  ait  polfedé 
fa  gloire  avant  la  naiftance  du  monde. 

IX.  Jefus-Chrift  eft  nommé  très  - fouvenc 
dans  l'Ecriture  , T Alpha  & l’Omega  , le  com- 
mencement & la  fin  , le  premier  & le  dernier.  Oïl 
ce  titre  lui  eft  attribué  fauflement , ou  il 
faut  demeurer  d’accord  que  J.  C.  a exifté 
avant  toutes  les  créatures. 

Pour  juger  de  l'impreftion  que  ces  parta- 
ges font  naturellement  dans  l'efprit , il  ne 
faut  que  conliderer  l'impreftion  qu'ils  ont 
faite  fur  les  hommes  depuis  autant  de  fiécles 
qu'il  y a que  l'Ecriture  qui  les  contient , eft 
compofée.  Que  l^s  Sociniens  prennent  tels 
arbitres  qu'il  leur  plaira  pour  juger  de  ce 
que  ces  cxpreftions  lignifient  dans  leur  fim- 
plické  naturelle.  S’ils  fe  défient  des  Ortho- 
doxes , oferont-iîs  bien  auflî  fe  défier  des 
Arriens  , qui  non  plus  qu'eux  n’ont  pas  été 
préoccupez  pour  la  Divinité  fouveraine  de 
J.  C.  Si  les  Arriens  leur  paroiflent  fufpe&s  » 
le  défieront  - ils  du  témoignage  des  Maho- 
metanU',  lefquels  aufli  - bien  que  les  Soci- 
niens , rejettent  non  - feulement  le  dogme 
de  la  Divinité  de  J.  C.  mais  encore  celui  de 
la  préexiftence , & qui  cependant  leur  di- 
ront qu’ils  voyent  dans  ces  partages  ce  que 


de  Jeftts  - Chrzft.  îjf 

nous  y voyons  ; ce  qui  les  oblige  à réjecter 
l'Ecriture  du  Nouveau  Teftament , comme 
étant  ou  toute  fupofée  , ou  eirentiellement 
corrompue  ? Je  ne  fçai  fi  nous  n'avons  pas 
lieu  de  croire  que  c'efi>là  le  fentiment  fe- 
cret  de  nos  adverfaires  , lorfqu’on  les  voit 
aporter  un  fi  grand  nombre  d'explications  de 
ces  pacages,  fi  differentes , & quelquesfois 
contradictoires. 

Ce  n’eft  pas  aparemment  l'impreffion  fim- 
ple  & naturelle  de  ces  paroles  , Avant 
’ qu' Abraham  fût  , je  fuis , qui  a fuggeré  à 
Socin  cette  interprétation , qu'il  dit  lui-mê- 
me lui  avoir  tant  coûté  de  peine  , & d’ef- 
forts de  méditation  , & que  Dieu  ne  lui  fit 
connoître  , qu'après  qu'il  la  lui  eût  deman- 
dée très  inftamment , & qu'il  eût  palfé  plu- 
fieurs  jours  en  prières:  explication,  qui, 
après  tout  cela,  n'a  pas  été  aprouvée  des 
Docteurs  de  fa  Se&e  qui  l'ont  fuiviv  II  ne 
faut  pas  s’en  étonner  : car  fi  J.  C.  en  difant, 
Avant  ef  Abraham  fût , &rc.  a voulu  dire  , 
Je  fuis  avant  qu' Abraham  foit  ce  qui  efi  expri- 
mé par  le  nom  d‘ Abraham , c'ell- à-dire  , le  pere 
de  plufieurs  nations , avant  que  les  Gentils 
foient  devenus  les  enfans  d’Abraham  : on 
peut  dire  qu'il  n'y  eut  jamais  rien  de  plus 
illufoire  , ni  de  plus  captieux  que  Ton  dis- 
cours. Il  efi:  même  évident  qu'il  manque 
de  vérité , puifque  cette  exprefiïon  , avant 
qu’ Abraham  fût , ne  fignifie  point  , avant 
qu  Abraham  fût  „ Abraham , comme  celle-ci  , 
avant  que  le  grand  Pompée  fût , ne  fignifie  point, 
avant  que  Pompée  fût  furnommè  , ou  fut  en  effet 
le  Grandi  mais  elle  veut  dire,  avant  que  te* 
lui  qui  a été  honoré  de  ce  titre , exifiât , avant 
qu  il  fût  au  monde.  D’ailleurs  cette  glofe  de 

Socin  rend  le  difcours  de  J.  C.  plein  d'ab» 


T£$  Traité  de  la  Divinité 
furdité.  Car  quelle  grande  merveille  étoit» 
ce  que  jefus-Chrift  fût  avant  que  les  Gentils 
fuffent  devenus  les  enfans  d'Abraham,  puif- 
qu'on  pouvoir  dire  la  même  chofe  de  la 
moindre  perfonne  qui  vécut  alors  ? Un  Soci- 
nien  moderne  a mieux  rencontré , lorfqu'il 
prétend  que  Jefus-Chrift  eft  avant  Abraham , 
dans  le  même  fens  qu’il  eft  l’Agneau  immolé 
des  U fondation  du  monde.  Car  quoiqu'il  s'en 
faille  bien  que  cette  réponfe  ne  fatisfaffe  5 
l’on  peut  certainement  la  regarder  comme 
une  défaite  plaufîble  & bien  trouvée.  Mais 
premièrement,  on  peut  diltinguer  deux  par- 
ties dans  le  facrifice  de  J.  C.  comme  nous 
diftinguons  deux  natures  en  lui.  La  partie 
corporelle  de  ce  facrifice,  eft  l'oblation  ac- 
tuelle que  J.  C.  fait  de  fa  chair  mourante 
8e  déchirée  fur  la  croix.  La  partie  fpirituel- 
le  de  ce  facrifice,  eft  l'oblation  en  efpric  que 
J.  C.  fait  à Dieu  fon  Pere  pendant  tous  les 
fiécîes.  Car  il  n'y  a point  de  doute  que  le 
facrifice  d'Abel  ne  fût  rejetté  aufti-bien  que 
Celui  de  Caïn , file  Fils  éternel  de  Dieu  ne 
le  faifoit  agréer  à fon  Pere,  en  lui  offrant 
dès  lors  en  efprit  cette  chair  & ce  fang  qu'il 
devoit  prendre  dans  l'accompliffement  des 
tems  pour  nous  racheter  de  nos  pechez.  De 
forte  que  fi  le  facrifice  de  J.  C.  n’exiftoic 
point  dans  fa  partie  corporelle  dès  la  fon- 
dation du  monde , il  exiftoit  dans  fa  partie 
fpirituelle  ; c'étoit  une  immolation  & une 
oblation  qui  fë  faifoit  dès-lors  en  efprit  par 
le  Fils  de  Dieu  réellement  exifotnt.  Ajoûtez 
à cela , Sque  quand  on  reconnoîtra  quelque 
figure  dans  ces  paroles  , l’Agneau  immolé  dés 
U fondation  du  monde  , cette  figure  s’explique 
afiez  par  ce  terme  égorgé  , ou  immolé  , par 
ce  qui  fuit  & ce  qui  précédé,  & par  les 


de  Jefus-Chrift. 


autres  circonftances  du  difcours.  Mais  ici 
tout  nous  conduit  au  fens  littéral.  C'eft  une 
obje&ion  très-litterale  qu'on  a faite  à J.  C. 
en  lui  difant , tu  n'as  pas  encore  cinquante  ans. 
Enfin  cette  expreffion  qui  marque  la  préexif* 
tence  de  J.  Ç.  avant  qu  ^Abraham  , &c.  a l'a- 
vantage d'être  foûtenuë  par  un  grand  nom- 
bre d'exprefîions  femblables  : ce  qu'on  ne 
peut  point  dire  de  l'autre  ""  c 1 


l'Ecriture  nous  dit,  que  J.  C.  étant  en  for- 
me de  vidime,  voulut  enfuite  être  en  for- 
me d'homme  ; qu'il  venoit  de  fouffrir  , lorf- 
qu'il  vint  au  monde  ; que  les  Prophètes  oqt 
vû  couler  fon  fang  , & qu'on  en  a fait  af- 
perfion  fur  eux  ; que  les  Ifraëlites  lecoiie- 
renc  la  tête  du  tems  de  Moïfie  , en  le  voyant 
attaché  à une  croix , qu'il  mourut  avant 
qu' Abraham  fut  ; qu'il  partit  (du  tems  de 
Noé  portant  fa  croix  fur  lui,  & la  faifant 
voir  aux  hommes  incrédules  &:  impénitens; 
que  fa  mort  ‘ôc  fa  crucifixion  font  dès  les 
teins  anciens  j qu'il  foulfrit  la  mort  avant 
tous  les  fiécles  ; que  J.  C.  fur  le  Calvaire  fit 
à Dieu  cette  priere  : Pere  , me  voici  tout 
prêt  à endurer  les  mêmes  fouârances  que  j'ai 
fouffertes  par  devers-toi  avant  que  le  monde 
fût.  Ne  diriez-vous  point  qu'un  tel  difcours 
eft  rempli  de  fauffeté  , & même  d'extrava- 
gance ? Ne  le  diriez-vous  pas  , quoiqu'on 
vous  fît  voir  que  J.  C.  eft  apellé  l'Agneau 
de  Dieu,  qui  eil  égorgé  dès  la  fondation  du 
monde  ? 

Mais  il  y a plus  que  cela.  Le  pâffage  de 
l’Apocalypfe  qu'on  cite  pour  répondre  à la 
preuve  que  nous  tirons  de  celui  de  l’Evan- 
gile , peut  être  interprété  d'une  forte  , qu'il, 
devient  inutile  à nos  adverfaires.  Le  voici 


thofes  foient  égales 


R iiij 


ioo  Trotté  de  la  Divinité 

tout  entier.  Tous  ceux  donc  qui  habitent  en  ta 
terre , l'adorcient , ( s'entend  de  la  Bête  dont  il 
a parlé  ) defquels  les  noms  ne  font  point  écrits  au 
livre  de  vie  de  l'Agneau  immolé  dés  la  fondation 
du  monde.  Rien  n'empêche  qu'on  ne  recon- 
noifte  dans  ces  paroles  une  de  ces  tranfpofî- 
tions  qui  font  fi  ordinaires  dans  l'Ecriture  , 
&:  même  dans  toute  forte  d* Auteurs  , & 
qu'on  ne  rende  ces  paroles  par  celles-ci  : 
Defquels  les  noms  ne  font  point  écrits  dés  la  fonda- 
tion du  monde  dans  le  livre  de  l'Agneau  immolé  t 
OU  de  l'Agneau  qui  a été  immolé.  En  effet,  cette 
expreffion,  dés  la  fondation  du  monde , tombe 
naturellement  fur  celle  ci , écrits  au  livre  de 
vie  car  il  s’agit  d'une  prédeftination  qui  eft 
de  toute  éternité , par  laquelle  on  rend  rai- 
fon  de  ce  que  les  habitans  de  la  terre  le 
perdent  dans  le  tems  en  adorant  la  Bête  : 
mais  on  ne  voit  point  qu'il  fût  neceffaire  de 
parler  en  cet  endroit,  de  la  vertu  éternelle  du 
sacrifice  de  la  croix , & de  la  relever  par 
cette  expreffion  , immolé  dés  la  fondation  du 
monde.  Toute  la  difficulté  qu'on  trouve  dans 
l'explication  qui  unit  cette  expreffion  , dés 
la  fondation  du  monde  , avec  celle-ci  , dont  les 
noms  font  écrits  au  livre  de  vie  , c'eft  qu'il  fem- 
ble  que  le  terme  de  tué  , ou  d 'immolé  devient 
par  - là  hors  d'œuvre , & qu'il  valoit  beau- 
coup mieux  dire  , dont  les  noms  font  écrits  au 
livre  de  vie  de  l'Agneau  , que  de  dire , dont 
les  noms  font  écrits  au  livre  de  vie  de  l'Agneau 
immolé  ou  qui  a été  immolé.  Mais  cette  diffi- 
culté n'eft.  rien  , fi  l'on  confidere  que  dans 
l’Apocalj^fe  J.  C.  ne  nous  eft  pas  feulement 
reprefenté  comme  un  Agneau  , mais  comme 
un  Agneau  facrifié  ; & que  c'eft  fous  cette 
derniere  idée  qu'il  eft  traité  fi  magnifique- 
ment. Ainfi  les  vingt- quatre  Anciens  nous 


de  JefuS'Cbrifi.  toi 

font  repre Tentez  chantant  une  chanfon  nouvel- 
le , difmt  : Tu  es  digne  de  prendre  le  livre  j 
d’ouvrir  les  fteaux.  Car  tu  as  été  mis  k mort , 
&c.  & quelque  tems  après  : t'iAgneau  qui  a 
été  mis  a mort.eft  digne  de  prendre  puijfmce  & ri- 
clujfes  , &c.  Comme  donc  c'eft  fous  ridée 
d’Àgneau  immolé,  que  Jefus  - Chrift  paroît 
dans  ces  révélations , il  ne  faut  pas  s'éton- 
ner s'il  elt  parlé  de  ceux  qui  font  écrits  au' 
livre  de  l'Agneau  immolé , & non  Ample- 
ment de  ceux  qui  font  écrits  au  livre  de 
l'Agneau. 

. Ainlî  l’exemple  cité  par  nos  adverfairés 
n'étant  plus  d'aucun  ufage  , il  faut  malgré 
qu'ils  en  ayent,  qu'ils  fe  reduifent  à quel- 
qu'une de  ces  deux  réponfes  qu'on  avoit  faites 
$ ce  partage  , avant  qu’ Abraham  , &c.  & 

qu'on  dife  que  Jefus-Chrift  eft  avant  Abraham 
en  deftination  & dans  le  décret  de  Dieu  3 ou 
que  Jefus  - Chrift  eft  avant  qu'Abraham  foit 
Abraham  5 c'eft-à-dire  , le  pere  de  pîuiïeurs 
nations  , avant  qu'il  foit  ce  qui  eft  lignifié 
par  le  nom  d' Abraham.  Mais  ces  deux  ré- 
ponfes font  fi  foibles  , qu'on  ne  doit  point 
perdre  fon  tems  à les  réfuter.  Car  lequel  de 
ces  deux  fens  qu'on  attribue  à J.  C.  on  lui 
fait  dire  la  plus  grande  puérilité  du  monde. 
N'eft-ce  pas  une  chofe  bien  furprenante  , que 
Jefus-Chrift  exifte  dans  le  decret  de  Dieu  avant 
qu'Abraham  exifte  réellement  ? Cela  peut  fe 
dire  de  tous  les  hommes  qui  ont  vécu  de- 
puis le  lïécle  de  ce  Patriarche  fans  aucune 
exception.  Ne  feroit  ce  pas  aulïi  un^grande 
merveille  , que  Jefus-Chrift  exiftat  avant 
que  les  Gentils  fulfent  devenus  les  enfans 
d’ Abraham  ? Cela  convenoit  au  moindre 
des  Difciples  du  Seigneur  Jésus  , & même 
à.  Judas  qui  le  trahit.  Et  elj-ce  pour  confir- 


soi.  Traité  de  la  Divinité 

mer  des  inépties  de  cette  nature  , que  J.  C. 
aura  employé  une  alfeveration  fi  grave  & fi 
forte , en  difant  , En  vérité . je  vous  dis , 
Avant , &c. 

Mais  quand  il  y auroit  quelque  difficulté 
dans  ce  paftage  qui  eft  fî  clair  , fi  exprès  & 
fi  beau  , il  feroit  jufte  de  l'expliquer  par 
tant  d'autres  palfages  paralelles  qui  mar- 
quent évidemment  la  préexiftence  de  J.  C. 
Il  eft  facile  d'inventer  des  fubtilitez  & des 
diftinétions , mais  il  ne  l’eft  pas  de  fe  fatis- 
faire  après  les  avoir  inventées.  Ainfi  quand 
on  me  dira,  comme  font  quelques-uns  , que 
Jelus  - Chrift  a été  premier  que  les  Prophè- 
tes , qu' Abraham  en  excellence  & en  digni- 
té s & que  nous  entendons  d'une  antériori- 
té de  tems  , fi  l'on  peut  s'exprimer  ainfi  , 
ce  que  l'Ecriture  ne  dit  que  d'une  antériori- 
té de  dignité  & d'excellence  : l'efprit  n'ac- 
quiefcera  point  à cette  réponfe  : Car  com- 
ment cela  peut-il  nous  fauver  de  ces  palfa- 
ges , qui  difent  que  J.  C.  eft  le  premier  & 
le  dernier?  Il  eft  le  premier  dans  le  fens  qu'il 
doit  être  le  dernier.  Il  n'eft  pas  le  dernier  en 
dignité.  Ce  n'eft  donc  pas  de  la  primauté 
d'excellence  qu'il  s'agit  en  cet  endroit.  Com- 
ment nous  eft-il  reprefenté  fans  commence- 
ment de  jours  ? Comment  dit-il , à l'occa- 
fion  de  l'objection  que  les  Juifs  lui  faifoienc 
fur  Ion  âge,  en  lui  dilant.  Tu  n'as  pas  en- 
core cinquante  ans  , & tu  dis  , j'ai  vu  abraham: 
Avant  qu  Abraham  fut , je  fuis  ? Et  comment 
cette  pef.te  fubtilité  peut-elle  mettre  à cou- 
vert no^âdverfaires  de  la  force  invincible  de 
ces  autres  palfages  qui  marquent  fa  préexis- 
tence avec  tant  de  clarté?  Nous  ne  pou- 
vons les  examiner  tous  dans  le  détail.  Ce 
deifein  nous  engageroic  dans  une  longueur 


de  Jefm  - Chrifi.  soj 

«{ue  nous  voulons  éviter.  Mais  nous  en  exa- 
minerons quelques-uns  avec  un  foin  parti- 
culier. 

CHAPITRE  VIL 

Preuve  de  la  meme  vérité , tirée  des  paffages  de 
l'Ecriture  , qui  marquent  la  préexifience  & la 
Divinité  de  fefus-Chrifi. 

LE  premier  qui  fe  prefente , eft  celui  qui 
fe  lit  au  chap.  z.  v.  6.  de  l'Epfrre  de  faint 
Paul  aux  -Philipiens , & que  nôtre  verfion 
a ainlî  traduit  : §lu’il  y ait  donc  un  fentiment 
entre  vous  , qui  a été  aujfi  en  fefus-Chrifi  lequel 
étant  en  forme^  de  Dieu  , n'a  point  réputé  à ra- 
pine d’être  égal  k Dieu.  Toutefois  il  s’ejl  anéanti, 
foi-même  , ayant  pris  la  forme  de  ferviteur  , fait 
à la  reffemblance  des  hommes  , & étant  trouvé 
en  figure  comme  un  homme  , il  s’ e fi  abaiffé  foi- 
même  y fy  a été  obéiffant  fufqu'a  la  mort  # 
même  jufqu’û  la  mort  de  la  Croix. 

Nôtre  explication  laiffe  à chaque  paro- 
le Ton  fens , fa  fîtuation  Sc  fa  lignification 
naturelle  5 car  nous  croyons  pouvoir  les 
rendre  par  celle-ci:  Lequel  étant  en  forme  de 
Dieu  y étant  Dieu  & participant  de  la  gloire  di- 
vine par  devers  fon  Pere  , n'a  point  efiimé  que 
ce  fût  un  larcin  de  s’égaler  avec  fon  Pere  ; Ô* 
toutefois  il  s’efi  anéanti  foi-même  en  prenant  la 
forme  d’un  ferviteur  , naiffant  dans  la  baffeffe  j 
devenant  homme  & femblable  aux  hommes  du 
commun  , & puis  fe  rendant  obéiffanyyjufqu’û 

fouffrir  la  mort  , même  la  mort  de  la  Croix. 

Mais  on  doit  faire  un  autre  jugement  de 
la  glofe  Socinienne , qui  change  les  paro- 
les , le  fens  &:  la  fituation  naturelle  des 
termes.  -L.a  voiçi.  Lequel  étant  en  forme  de- 


i©4  Traité  de  la  Divinité 

J)ieu  , c efl-a-dire , lequel  commandant  aux  créa- 
tures & aux  èlemens  lorfqu'il  étoit  fur  la  terre  , 
comme  s'il  avoit  été  quelque  Dieu  , n'a  point 
retenu  & confervé  avec  opiniâtreté  fon  égalité 
avec  Dieu  , comme  font  ceux  qui  dérobent  quel- 
que chofe  , lefquels  la  retiennent  avec  attache- 
ment ; mais  il  a renoncé  â cette  égalité  avec 
Dieu  pour  s'anéantir  foi-même  , prenant  la  for- 
me de  ferviteur  en  obéïjfant , au  lieu  qu'il  com- 
mandait auparavant , étant  traité  comme  un  ef- 
clave  , & devenant  femblable  aux  hommes  du 
commun , au  lieu  qu'il  étoit  auparavant  en  for- 
me de  Dieu  par  la  puijfance  dont  il  étoit  re- 
vêtu ; & fe  montrant  obéïjfant  jufquk  la  mort 
de  la  Croix. 

Toutes  cqs  expreffions,  en  forme  de  Dieu  , 
d'être  égal  avec  Dieu,  il  n'a  point  réputé  à ra- 
pine , il  s’ejl  anéanti  Joi  - même  , il  a pris  la  for- 
me de  ferviteur  , foufFrent  dans  cette  expli- 
cation une  violence  manifefte. 

Premièrement,  il  eft  naturel  , lorfqu’on 
trouve  dans  TEcriture  quelque  expreflion 
finguliere , de  l’expliquer  par  d’autres  paf- 
fages  paralelles  , ou  du  moins  qui  ayent 
quelque  raport  avec  elle.  Ce  terme,  étant  en 
forme  de  Dieu , paroît  extraordinaire  à nos 
adverfaires  , & de-là  vient  qu’ils  en  don- 
nent des  explications  fi  étudiées.  îl  feroic 
donc  naturel  , s’ils  vouloient  agir  de  bonne 
foi  , qu’ils  le  comparaient  à d’autres  ex- 
prelîions  qui  femblent  lignifier  à peu  près 
la  même  chofe.  Ainfi  S.  Jean  dit  de  J.  C. 
qu’il  étvt  au  commencement , & qu’il  étoit  Dieu  ; 
& Saint  Jean  expliquant  & paraphrafant 
cette  expreffion  , dit  que  toutes  chofes  ont  été 
faites  par  lui , & que  fans  lui  rien  de  ce  qui  et 
été  fait y n'a  été  fait  ; & Saint  Paul  nous  fait  en.. 
tendre,qu’avant  que  Jefus-Chrift  fc  foie  moiu 


de  Jefus-Chrîft.  xoç 

txé  fous  la  forme  d'un  ferviteur  , & qu'il 
fe  foit  anéanti , il  étoit  en  forme  de  Dieu. 
Il  me  femble  qu'il  ne  faut  pas  faire  de  fi 
grands  efforts  de  raifonnement , pour  voir 
que  ces  de»x  paffages  font  conformes  ; que 
celui  qui  elt  apellé  la  Parole  , étoit  Dieu  , 
& en  forme  de  Dieu  au  commencement. 
De  forte  que  comme  la  Parole  étoit  Dieu  > 
avant  qu'elle  eût  été  faite  chair  , comme 
l'Evangelifte  Saint  Jean  nous  le  fait  com- 
prendre ; il  s’enfuit  aufli  que  J.  C.  étoit  en 
la  forme  de  Dieu  , avant  que  d’être  fait 
chair , & d'avoir  pris  la  nature  humaine  , 
comme  S.  Paul  nous  le. fait  connoître. 

On  peut  dire  hardiment  en  fécond  lieu  , 
que  ni  dans  le  langage  divin  , ni  dans  le  lan- 
gage humain  , on  ne  trouvera  point  qu 'être 
en  U forme  de  Dieu , fignifie  faire  des  miracles  , 
ou  commander  aux  vents  , aux  tempêtes  , 
aux  maladies  & aux  démons.  D'où  eft-  ce 
qu’on  a pris  une  lignification  de  ce  terme 
fi  extraordinaire  ? Qu'ils  nous  citent  quel- 
que Prophète  , quelque  Evangelifte  ou  quel- 
que Apôtre,  qui  ait  parlé  de  cette  manié- 
ré. 

Ajoutez  à cela  , que  fi  pour  être  en  for- 
me de  Dieu  il  fuffifoit  de  faire  de  grands 
miracles  dans  toutes  les  parties  de  la  na- 
ture , on  pourroit  dire  que  Moïfe  a été 
en  forme  de  Dieu  ; car  il  a fait  des  prodi- 
ges étonnans  dans  l'air  , dans  la  mer  , Tur 
la  terre  : les  Apôtres  auroient  été  en  forme 
de  Dieu  , car  ils  ont  fait  de  grands  mi- 
racles , & même  en  quelque  fenOde  plus 
grands  que  J.  C.  comme  ce  divin  Sauveur 
le  leur  avoir  promis  expreffément. 

On  me  dira  peut-être  , que  J.  C.  faifoit 
ces  miracles  en  fo.n  nom  & par  fa  propre 


iQ6  Traité  de  la  Divinité 

puilfance  , au  lieu  que  les  Apôtres  ne  les 
faifoient  qu’au  nom  du  Seigneur  Jefus , & 
par  le  pouvoir  dont  il  les  avoit  revêtus  , 
qomme  Saint  Pierre  le  dit  aux  Juifs  après 
avoit  guéri  le  boiteux  qui  fe  éerîoiç  à la 
porte  du  temple.  Hommes  lfraëlites  , leur  dit- 
il  j pourquoi  vous  étonnez*- vous  de  ceci  , ou  pour* 
quoi  avez-vous  les  regards  attachez  fur  nousy 
comme  fi  par  notre  puïffance  ou  par  nôtre  fainteté 
nous  avions  fait  marcher  celui-ci  ? Cette  confédé- 
ration , bien  loin  de  diminuer  la  force  de  nô- 
tre raifonnement , ne  fait  que  nous  fournir 
une  quatrième  preuve. 

- Car  fi  J.  C.  a fait  des  miracles  au  nom  & 
par  la  puilfance  de  fon  Pere , je  dis  qu’il 
n’étoit  non  plus  indépendant  de  Dieu  , lors 
qu’il  faifoit  fes  miracles , que  fes  Apôtres 
i’étoient  lors  qu’ils  faifoient  les  leurs.Si  donc 
les  Difciples  n’ont  pû  être  dits  en  forme 
de  Dieu  , parce  qu’ils  ne  faifoient  rien  qu’- 
au nom  Sc  par  le  pouvoir  de  leur  Maître  : 
celui-ci  n’aura  pu  être  auflx  en  la  forme  de 
Dieu  , parce  qu’il  ne  faifoit  rien  qu’au  nom 
& par  la  puilfance  de  Dieu. 

Que  fi  J.  C.  a fait  les  miracles  en  fon  nom 
& par  fa  propre  puilfance  , on  fe  contredit 
foi-même  le  plus  grolîiérement  du  monde  j 
puis  qu’une  des  plus  fortes  objections  que 
nos  adverfaires  croyent  nous  faire  , elt  prife 
de  ce  que  fefus-  ChriJî  efè  venu  , non  pour  faire 
fa  volonté  , mais  la  volonté  de  celui  qui  l'a  envoyé  ; 

Crellius  ce  ^ a déclaré  ouvertement , que  ce 

n étoit  pas  lui  , mais  fon  Pere  , qui  étoit  le  pre - 
2^  mier  autff  r des  œuvres  mervcilieufes  qu'il  faifoit  ; 
&c  \tb  clue  doctrine  n' étoit  pas  fa  doéîrine  , mais  celle 

f « * de  fon  Pere  j & que  celui  qui  croit  en  lui , ne 
’ croit  point  en  lui  , mais  en  celui  qui  l’a  envoyé  î 
que  le  Pere  étoit  le  véritable  auteur  de  lare  fur* 


de  JefusChrifl.  107 

rectîon  de  Cbrifi  ; que  le  tere  fait  tentes  ckofes 
par  le  Fils  ; que  le  Fils  ne  peut  rien  de  par  lui - 
• meme. 

Nous  prenons  une  cinquième  preuye  de 
ce  que  les  Spciniens  ne  peuvent  marquer  en 
quel  tems  J.  C.  a été  en  forme  de  Dieu  , 
fans  fe  contredire  , ou  fans  démentir  l'Ecri- 
ture. Car  ou  ç'a  été  pendant  les  trente  ans 
qu'il  a vécu  en  qualité  de  perfonne  privée  , 
ou  c’a  été  depuis  qu'il  commença  les  fonc- 
tions de  fôn  miniftere  , & pendant  les  trois 
ou  quatre  ans  qui  fe  font  paffés  depuis  fon 
baptême  jufqu'à  fa  mort.  Si  c'eft  pendant 
les  trente  ans  qu'il  a paffés  comme  perfonne 
privée  , l'expofîtion  Socinienne  ne  peut  fub- 
fifter  ; puifque  pendant  ces  trente  ans  nous 
ne  liions  point  quül  ait  fait  des  miracles 
confiderables.  Si  c'eft  depuis  fon  baptême  & 
pendant  les  trois  ans  de  fon  miniftere , il 
s'enfuit  qu'il  a commencé  d'être  en  forme 
de  Dieu  aufii-tôt  qu’il  a commencé  de  s'a- 
baifter  & de  s'anéantir  le  plus  profondé- 
ment , lorfqu'il  a été  livré  entre  les  mains 
du  démon  pour  être. tenté  en  diverfes  ma- 
niérés , étant  porté  tantôt  fur  une  haute 
montagne, tantôt  fur  les  créneaux  du  temple, 
&c.  lorfqu'il  a commencé  de  (buffrir  toutes 
les  incommoditez  de  la  vie  & tous  les  outra- 
ges de  la  perfecution.  Peut-on  fans  extrava- 
gance apeller  cet  état  d’extrême  indigence  , 
de  honte  & d'arRiétion , être  en  forme  de 
Dieu  ? 

Ajoûtez  à cela  que  J$fus-Chrift  n'a  fais 
de  grands  miracles  qu’a^rès  s'être  f&bailfé. 
C'eft  après  s'être  trouvé  dans  une  crèche  à 
fa  naiffance  , après  avoir  échapé  à la  fureur 
d’un  tiran  avide  de  fon  iang  , après  avoir 
fuï  en  Egypte  9 8c  avoir  été  élevé  au  forcis 


408  Traité  de  la  divinité 

;de  Ton  exil,  à Nazareth  Ville  inçorinuë  > 
après  avoir  travaillé  de  Tes  mains  pendant 
trente  ans  dans  la  trifte  boutique  d'un  Char- 
pentier , que  Jefus - Chrift  ht  de  grands  mi- 
racles. Si  donc  Jefus-Chrift  a été  en  forme 
de  Dieu  , parce  qu'il  commandoit  aux  créa- 
tures en  faifant  des  miracles  , il  s'enfuit 
qu'il  a été  en  forme  de  Dieu  après  avoir 
commencé  de  s’humilier  & de  s'anéantir  : 
ce  qui  eft  évidemment  contre  le  texte. 

L'union  de  ces  deux  termes , étant  en  for- 
me de  Dieu  , il  n'a  point  réputé  a rapine  d’être 
égal  avec  Dieu , ou  comme  Socin  l'explique  , 
il  n’a  point  retenu  avec  objlination  fon  égalité 
avec  Dieu , nous  fournira  une  fixiéme  preuve. 
Car  il  paroît  que' Jefus-Chrift  étoit  en  for- 
me de  Dieu  à peu  près  de  la  même  maniéré 
& par  le  même  principe  qui  faifoit  qu'il 
étoit  égal  avec  Dieu.  Or  ce  n'eft  point  par 
fes  miracles  qu'il  fe  montroit  égal  avec 
Dieu  , ni  devant  Dieu  , ni  devant  les  hom- 
mes : non  devant  Dieu  ; puifqu'il  ne  faifoit 
que  les  oeuvres  que  Dieu  lui  avoit  données 
à faire  : non  devant  les  hommes  , puifqu’il 
prioit  Dieu  devant  eux  pour  leur  montrer 
que  Dieu  l'exauçoit  , comme  il  s'en  expli- 
que auprès  du  tombeau  du  Lazare. 

Enfin  , fi  Jefus  - Chrift  a été  en  forme  de 
Dieu  , parce  qu'il  a agi  avec  un  empire 
fouverain  furies  créatures  i il  s'enfuit  qu'il 
a été  beaucoup  plus  en  la  forme  de  Dieu 
dans  fa  mort  que  pendant  fa  vie.  Car  pen- 
dant fa  vie  il  faifoit  véritablement  de  grands 
miraclf  mais  ou  il  les  faifoit  feulement  en 
prefence  de  trois  Difciples  privilégiés  , 
Pierre  , Jacques  & Jean  , fe  cachant  même 
des  troupes  en  quelques  occafions  ; ou  il  ne 
faifoit  que  des  miracles  particuliers  , & 

don* 


de  Jefus  - Chrtf. 

dont  les  impreflions  ne  pouvoient  pas  être 
fi  publiques  : au  lieu  que  lorfque  Jefus- 
Chrift  eft  fur  la  croix , il  déchire  le  voile 
du  temple , il  obfcurcit  les  aftres , il  fend 
les  pierres , il  ouvre  les  tombeaux  , & ref- 
fufcite  les  corps  des  Saints  , &c.  miracles 
publics  , éclatans  , & qui  font  voir  mieux 
que  tous  les  autres  l'empire  fuprême  que 
Jefus  Chrift  a fur  toutes  les  créatures.  Cela 
étant , au  lieu  que  le  texte  que  nous  exami- 
nons > nous  fait  comprendre  que  J.  C.  après 
avoir  été  en  forme  de  Dieu  > s’eft  anéanti 
en  fouffrant  la  mort,  & fe  revêtant  d’une 
forme  qui  eft  opofée  à celle  là  : il  faudra 
dire  par  un  renverfement  de  fa  penfée , que 
Jefus  - Chrift  , étant  d’abord  en  forme  de 
ferviteur  ,.  & s’étant  rendu  obéïifant  jufqu’à 
la  mort  ; après  s’être  anéanti,  a pris  la  for- 
me de  Dieu  fur  la  Croix- 


Je  paffe  fous  filence  la  remarque  qu’or» 
peut  faire  fur  les  deux  termes  wttwvv  & de 
> opofezl’un  à l’autre  dans  le  difcours 
de  l’Apôtre- 

Cette  preuve  , quoique  moindre  que  les 
precedentes,  ne  nous  parok  pourtant  point 
méprifable.  Car  lorfque  l’Apôtre  parle  de- 
là forme  de  Dieu , il  fe  fert  du  premier  de 
ces  deux  termes  , il  dit  que  J.  C.  exiftoitea 
la  forme  de  Dieu  : ce  qui  marque  que  cet- 
te forme  étoit  non  une  forme  accidentelle 
& paffagere,  mais  une  forme  fixe  & durable.. 
Mais  lors  qu’il  parle  de  là  forme  de  fervi- 
teur , il  fe  contente  d’employer  la^feconde, 
de  ces  exprelfions , &de  dire  qu’il  l’a  reçûë 
ce  qui  marque  non  une  forme  effentielie  & 
permanente  , mais  une  forme  accidentelle-;) 
parce  que  celui  qui  reçoit  une  forme,eft  cea?* 
fé  ne  l’avoir,  pas  toujours  eue-, 

'tem.  u.  u S * 


s 


UC*  'Traité  de  la  Divinité 

Mais  comme  l'Ecriture  explique  l'Ecriture,, 
il  ne  faut  pas  comparer  ce  paffage  que 
nous  examinons,  avec  d'autres  paffages  de 
l'Ecriture  , qui  lignifient  à peu  près  la  même 
chofe  , pour  en  trouver  le  véritable  fens. 

Pour  cet  effet  il  faut  établir  pour  premier 
principe  , que  ces  paroles  , lequel  étant  en  for- 
me de  Dieu  , n a point  réputé  a rapine  d’être  égal  h 
Dieu  , mais  ils’ejl  anéanti  foi-même  , & c.  mar-  ; 
quent  non-  feulement  la  dignité  & l'excellen- 
ce de  J.  €.  mais  la  marquent  dans  des  ter-  ] 
mes  très  forts..  Pour  fçavoir  après  cela  dans, 
le  detail  , en  quoi  confifie  cette  excellence  ou 
cette  perfection  , il  ne  faut  que  ramaffer  les 
paffages  de  l'Ecriture  qui  marquent  l'excel- 
lence & la  dignité  de  J.  C.  & tâcher  en  les, 
comparant  à celle-ci , de  connoître  en  quoi, 
eonfifie  cette  forme  de  Dieu.  ■ 

Lorfque  nous  aprenons  que  j.  C.  a été  en 
forme  de  Dieu  , qu'il  a été  égal  à Dieu  , 8r 
qu'enfuite  il  s'eft  anéanti  lui  - même  pour 
prendre  la  forme  de  ferviteur,  nous  conce- 
vons deux  états  : un  état  de  gloire,  & un 
état  d'àbbaiffement  3 un  état  de  gloire  qui  | 
précédé  , & un  état  d'abbaiffement  qui  fuit.;  \ 
.Lorfque  nous  confiderons  ces  paroles  d'un 
Apôtre  , il.  a.  été  fait  de  la  femence  de  David  fé- 
lon la  chair  , nous  avons  l'idée  de  deux  êtres- 
de  J.  C.  l'un  à l'égard  duquel  on  peut, 
dire  qu'il  a été  fait  de  la  femence  de  David  ; 
l'autre  à l'égard  duquel  on  ne  peut  dire  rien 
de  femblable  : l'un  qui  a commencé  à la 
Concepfbn  de  J.  C.  l'autre  qui  a devancé 
cette  conception.  Qui  ne  voit  l’accord  quielt 
entre  ces  deux  paffages  ? carfi  J.  C.  a été 
avant  qu’il  fat  fait  de  la  femence  de  David 
félon  la  chair  ; il  a été  en  forme  d'homme  , 
ejQ  forme  de  Dieu.  Il  n'a  pas  été  en  for- 


de  Jef  us  - Chrijh  i r r 

me  d'homme  , car  lï  cela  étoit,  il  auroit 
été  en  forme  de  chair  j & ainfî  il  auroit  été 
en  forme  de  chair, avant  que  d'être  fait  félon 
la  chair  de  la  femenee  de  David.  Que  s'il 
n'a  pas  été  en  forme  d'homme,  il  s'enfuit 
qu'il  4 été  en  forme  de  Dieu  : & cela  étant  > 
qui  ne  voit  que  ces  deux  pafïages  s'expli- 
quent parfaitement? 

C'elt  ce  qui  paroît  beaucoup  plus  convain- 
quant , lors  qu*â  ces  deux  parfages  vous  en 
ajoutés  un  troilîéme , qui  elt  celui  qui  ex- 
prime la  grandeur  du  miibere  de  pieté  , fça- 
Voir , Dieu  manifejlé  en  chair .j  J.  C.  étoit  avant 
qu'il  fût  en  chair.  Cela  paroît , puis  qu'il  a 
été  fait  de  la  femenee  de  David  non  absolu- 
ment , mais  feulement  félon  la  chair.  J. 
C.  étoit  Dieu  , puifque  Dieu  a été  manifelbé 
dans  cette  chair  qui  a été  faite  de  la  femenee 
de  David.  Avez-vous  trouvé  le  fens  de  ces 
deux  palfages  en  les  comparant,  vous  ne 
trouvés  plus  rien  de  difficile  dans  ces  paro- 
les , étant  en  forme  de  Dieu  , il  n'a  point  réputé 
à rapine  d'être  égal  à 7)ieu  -,  mais  il  s'ejl  anéanti 
foi-même  , &c.  Car  il  paroît  par  la  comparai- 
fon  de  ces  trois  palfages,  qu'avant  l'exiltence 
de  cette  chair  qui  a été  faite  de  le  femenee 
de  David  , cette  chair  dans  laquelle  Dieu 
a été  manifelbé  , &c.  Jefus  - Chrift  étoit  , 
qu'il  étoit  Dieu  , en  forme  de  Dieu  , & qu'il 
pouvoir  être  réputé  par  confequent  égal  à 
Dieu. 

Vous  ajouterez  un  nouveau  rayon  de  lu- 
mière à’  toute  cette  évidence  , qi_hàid  vous 
j joindrez  ces  paroles  du  Sauveur  du  mon- 
de : Je  fuis  ijfu  de  mon  Pere  , & je  fuis  venu 
au  monde  , O»  derechef  je  quitte^  le  monde  , 
je  m'en  vais  au  Pere.  Car  on  peut  dire  que 
Jefus  Chrift  onfideré  dans  ce  premier  état 


**•-  Traité  de  la 'Divinité' 

auquel  il  eft  ififu  de  fon  Pexe  , &r  avant 
gu’il  vienne  au  monde,  n’eft  point  chair, 
il  n’eft  point  encore  fait  de  la  femence 
de  David , il  n’eft  point  encore  en  forme 
de  ferviteur  , ni  manifeité  en  chair.  Qu’eft- 
il  donc  ? Il  eft  le  Fils  on  l’unique,  iflu  de 
fon  Pere  j il  eft  ce  Dieu  qui  doit  être  mani- 
fefté  en  chair , il  eft  en  forme  de  Dieu.  Cette 
vérité  a déjà  beaucoup  d'évidence  ; mais, 
il  la  faut  mettre  encore  dans  un  plus  granck 
jour. 

CHAPITRE  VII 1^ 

Ç)h  l’on-continue  dè  prouver  la  meme  venté  par?* 
des  paffiges  qui  marquent  les  prfaxijlenee  & Ife 
Divinité,  dejefas-  Ghrijl», 

ON  nefçauroit  rien  comprendre  dans  re- 
commencement de  l'Evangile  félon  faine 
Jean,  fi-l’on  nie  la  préexillence  & la  Divinité, 
du  Seigneur  Jefus-Chrift.  Toutes  ces  expref-. 
fions  : Ah  commencement  étoit  la  Parole  : Lapa-* 
rôle  étoit  avec  Dieu  : la  Parole  étoit  Dieu  : Toutes 
chofes  ont  été  faites-  par  elle  : la  Parole  a été- faits. 
ebair\  Le  monde  a été  fait  par  elle  : toutes  CCS», 

«xprelftons  ne  font  plus  fans  cela  qu’un  in- 
compréhenfible  galimatias  y 8c  les  hommes, 
qui  ne  font  pas  obligez  d’entendre  ce  qui  en, 
foi  eft  inintelligible  , ne  feront  pas  coupables, 
de  n’y  pas  découvrir  un  fens  fi  contraire  à 
l’impreffion  naturelle  des  paroles  > qu’ii  ne. 
peut  étrC  découvert  que  par  l’elprit  de  pro-. 
phetie.  C’eft  ce  que  nous  allons  faire  voir 
plus  particulièrement. 

Ancommemement  étoit  la  Parole.  Nôtre  expo- 
fition»  n’a  rien  d’obfcur  ni  d’efnbarralTé.  Si 
tette  expof.rjon-s’emend  du  commencement 


de  Jefus-  - Chrifî  1 1 j 

it  toutes  chofes,  voilà  la  préexiftence  du  Sei- 

fneur  Jefus  - Chrift  & fa  Divinité  bien  éca- 
ües.  Je  dis  fa  préexiftence:  car  il  s'enfuit 
de- là  , que  Jefus  - Chrift  exifte  dès  la  naiffan- 
ce  du  monde.  Je  dis,  la  Divinité,  parce  que  fa. 
puiffaoce  infinie  juftifie  cette  derniere,  & 
que  fi  toutes  chofes  ont  été  faites  par  lui , on. 
ne  peut  point  douter  de  fa  puiffance  infinie*. 

- Mais  on  a crû  trouver  le  moyen  de  fe  dé- 
fendre contre  cette  évidence  , en  expliquant 
du  commencement  de.  l'Evangile  ce.  qui  pa- 
roît  avoir  été  dit  du  commencementrdu  mon- 
de. On  veut  que  le  deffein  de  l'Evangelifts; 
étant  de  faire,  connoître  la,  dignité  de.  Jefus- Chrift 
dés  Ventrée  de  fon  ouvrage  il  ait  aprehendé  qu’on 
lui  fît  tapit  e ment  une  objection  qui  pouvoit  mûre  à- 
ce  deffein  : c’eft  que  Jean  Baptifte  étoit  venu  , - 

avait  commencé  les  fondions  de  fon.  miniftere  avant- 
Jefus-Chrift  j.  (J  qu'amft  il.  pouvoit  fembler  que 
Jean-  Baptifte  dévots  être  regardé  comme  le  MeJJie  1. 
plutôt  que  7 éfus-rChrift.,  On  prétend  "que  l'J±potre 
détruit  cette  objection , en  difant  que  la  Parole 
c’eft- à-dire  Jefus- Chrift  , étoit  au  commencement 
c’eft -à-dire  , lorfque  Jean-Haptifte  commença  d'en-, 
feigner  ; qu’il  étoit , dis- je  » non-feulement  quant 
à fon  effence  , mais  auffi  quant  à fa  charge , &c. 

Ils  prétendent  que  Jefus- GhrifV  eft  apellé: 
le  Verbe  ou,  la  Parole  dans  ce  commencement; 
de  l'Evangile  félon  faint  Jean,  en  figure  5:  qu’il 
eft  , dis- je,  ainfe  apellé  > ou  par  métaphore , parce- 
que  comme  la  volonté  de  l’homme  eft  manifeftée 
par  fa  parole ,ain fi.au Ji  la^volonté  de - Dieu^om  a été, 
découverte  par  Jefus-Chrift  , ce  qui  faifàujfi  qu'il 
eft' apellé  la  voie  & la  porte  -,  ou  par  métonymie  ,, 
étant  nommé  du  nom-de  la  chofe  qu’ilrevele  : au- 
quel feus  il  eft  aujft  apellé  la  vérité  , la  vie-,  & U 
refurre&ion... 

JIs..ajoû;ent,  que  comme  il  pouvoit  venir.  dwts- 


214  Traité  de  la  Divinité 

l'efprtt  de  quelqu’un  , qu'au  commencement  de  lr£* 
vangile  , lorfquc  Jean-'Êaptifie  commença  d'exercer 
les  fondions  de  [on  miniftere  , Jefus-Chrift  était 
îout-k-fait  inconnu  , & qnaihfi  c'étoit  fean-Bap- 
tifie  j & non  pas  Jefus-Chrift , qui  devait  être , 
pris  pour  le  CMeffie  : Saint  Jean  a voulu  répondre  à 
cette  objection  , en  difint  que  celui  qu'il  appelle  la 
parole,  avait  été  avec  Dieu,  l’cft-k-dire  , connu  de 
Dieu  feul.  Ils  ajoâtent  , que  cet  Evangelifie  dif- 
féré en  cela  des  autres  , qu'au  lieu  que  les  autres 
fupofent  fans  le  prouver  , que  Jefus-Chrift  cfi  le 
Chrift,  k moins  que  le  récit  de  ce  qu'ils  râper tent, 
ne  les  y oblige  en  quelque  forte  Saint  Jean  ai* 
contraire,  avant  que  de  décrire  la  vie  de  Jefus- 
Chrift  j entreprend  de  prouver  avec  un  extrême 
foin  , que  c'efl  lui , & non  aucun  autre  , qui  doit 
être  regardé  commele  Sauveur  du  monde. 

Ils  prétendent  que  Jefus-  Chrift  eft  apellé 
Dieu  en  cet  endroit  ; premièrement,  para  que 
toutes  les  chofts  qui  ont  paru  dans  fonminifiere , ont 
été  pleines  de  la  Divinité  -,  de  forte  que  le  mînifiere 
des  Prophètes  qui  ont  été  avant  lui  , était  plutôt  un 
rcinijlere  humain  qu'un  minifiere  divin,  fi  on  le 
compare  avec  celui  de  Jefus-Chrift.  D'où  vient 
aujfi  aucun  des  Prophètes  n'a  été  appelle  Dieu  fim~ 
plement  à caufe  de  fa  charge  , comme  Jefus- Chrift! 
l’a  été  en  cet  endroit  k caufe  de  fa  charge  de  pro- 
phête.W s veulent  en  fécond  lieu  qu'il  foit  apel- 
lé Dieu  , parce  qu'il  fiutenoit  la  per  forint  de 
Dieu  même  ; enfin  , parce  qu'il  étoit  tellement  défi 
tiné  dèfiors  k cette  puijjance  & k cette  gloire  qu'il 
pejfede  maintenant  , qu’il  n'en  pouvait  jamais  être 
privé. 

Us  veulent  que  lorfque  TEvangelifte  dit 
que  toutes  chofes  ont  été  faites  par  lui , 5e  que  fans 
lui  rien  de  ce  qui  a été  fait  n'a  été  fait , il  ne  Fail- 
le pas  entendre  par  cette  expreflion  to  tescho 
fin , tomes  chofes  généralement  ? mais  feule.- 


de  Je  fus  - Chrijf. 

'tnSfît  toutes  les  chofes  qui , de  quelque  manière  que 
ee  foityCtpbartiennent  d L'Evangile  de  Jefus-Chrift  y 
à notre  falut  , & d la  Religion  fus  la  nouvelle 
*Al  iance,  comme  la  vocation  des  nattons l'aboli- 
tion de  la  foi  ceremonielle  , les  miracles  , & les  âi- 
vers  dons  qui  ont  été  diftribuez  dans  l’Eglife  primi- 
tive. 

Iis  prétendent  que  dans  ces  paroles  de  l’E- 
vangelifte  , Il  étoit  au  monde  , <&  le  monde  a été 
fait  par  lui , (y  le  monde  ne  l’a  point  connu  , le 
terme  de  monde  fe  prend  en  trois  fins  differens  : de 
forte  que  l'Evangeltfte  dit , que  Jefus-Chrift  a été 
dans  un  de  ces  mondes , que  l'autre  a été  fait  par 
lui  , Ô'ique  le  troifiéme  ne  l’a  point  connu.  Le  mon- 
de ou  Jefus-Chrifl  étoit , eft  la  focieté  des  hommes ... 
Le  monde  qui  a été  fait  par  Jefus-Chrifl , eft  ce  [lé- 
cle  avenir  ,qui  eft  maintenant  prefint  à fefus-Chrift3. 

dans  lequel  il  a été  introduit  apres  l’avoir  acquit 
& formé  par  fon  obétjfance  , & dans  lequel  nous 
ferons  immortels  & d jamais  heureux  avec  lui , tout 
autant  que  nous  fommes  qui  ferons  été  trouvez: 
lut  apartenir.  Par  le  monde  qui  n’a  point  connu  Je- 
fus-Chrift , il  faut  entendre  les  hommes  charnels , ou 
les  hommes  qui  font  entièrement  attachez  d ce  mon- 
de. Au  refte  , ils  prétendent  que  lors  qu'il  eft 
dit  que  le  monde  pris  pour  le  fiécle  avenir  , a 
été  fait  par  Jefus-Chrift:  , il  ne  faut  point 
prendre  cela  dans  un  fens  abfolu  , mais  dans 
un  fens  particulier  , dans  lequel  cette  ex- 
preflion  lignifie , que  ce  fiecle  a été  fait  par. 
Jefus-Chrift  , parce  que  nous  avons  efpe- 
rance  de  l'obtenir,  & que  nous  l'obti^idrons 
en  effet  par  Jefus  - Chrift.  Ou  bien  prenant 
le  terme  de  wWs  pour  la  focieté  des  hom- 
mes , foie  lors  qu'il  eft  dit  qu'il  étoit  au 
inonde  , que  le  monde  ne  l'a  point  connu  » 
foit  lors  qu'il  eft  dit  que  \t  monde  a été 
fait  par  Jefus-Chrift  ; ils  difenc  que  le  mou?- 


w&  Traité  de  la  Divinité 

de  a été  fait  par  Jefus  Chrift , parce  que  les 
hommes  ont  été  renouveliez  par  lui  ; 8c  alors» 
fait  (ignifîe  félon  eux  , refait  ou  rétabli.. 

Enfin , au  lieu  de  traduire  comme  nous  ces 
paroles  3 la  Parole  a été  faite  chair  , ils  les  renr 
dent  par  celle  ci  , la  Parole  a été  chair  * croyant 
par  là  fe  pouvoir  difpenfer  de  reconnoitre  la 
préexiftence  de  cette  Parole.  Voilà  leur  doc- 
trine : il  eft.  cems  de  faire  là-delfus  nos  réfle- 
xions. 

CHAPITRE  IX. 

Que  laglofe  Sociwenne  fur  tous  les  pafages  ti-def- 
fus  marquez,»'#’  été  inventée  que  pour  éluder  des 
pajfages  trés-expréi  qui  prouvent  invinciblement 
la  préexifience  & la  Divinité  de  Je  fus  Chrift. 

CEs  explications  fi  fubtiles  8c  fi  étudiées  y 
ont  un  air  fi  peu  naturel  3 qu'on  s en 
aperçoit  d'abord.On  veut  que  lorfque  l'Evan- 
gelifte  dit , Att  commencement  était  la  Parole  , il 
faille  entendre  par  ce  commencement  le 
commencement  de  l’Evangile,  C'eftdéja  fai- 
re violence  à l'Ecriture  3 que  de  prétendre 
que  cette  expreflion  générale  3 au  commence- 
ment , lignifie  un  commencement  particulier. 
Car  de  dire  que  cette  expreflion  doit  être 
dans  le  fens  qui  eft  déterminé  par  ce  qui 
fuit  3 & par  l'occalîon  en  laquelle  on  la 
prononce  * 8c  par  les  autres  circonftances  du 
difcouxs  : cette  confideration  nous  eli favora- 
ble. ou  ne  peut  point  dire  qu’il,  s'agifle  ici 
d'un  commencement  particulier>puifquerien 
n'a  précédé  qui  détermine  le  fens  de  cette 
expreflion  , & qu’il  ne  fuit  rien  aufli  qui 
marque  que  cette  exprelfion  doit  fe  prendre 
dans  un  feus  plus  particulier  que  i! expreflion 


de  Jefus  - Chrijî.  il  f 

ne  le  porte  elle- même.  Car  ces  paroles  font 
Tentrée  de  l’Evangile  ; & l’Evangelifie  les 
répété  dans  la  fuite  , fans  rien  dire  qui  en 
parcicularife  la  lignification.  On  auroit  tort 
de  s’imaginer  , qu’une  réfervation  mentale 
fût  capable  de  déterminer  une  exprefiion 
générale  à un  fens  particulier.  Un  homme 
feroit  extravagant , qui  voulant  faire  l’hif 
toire  d’Augulîe  , diroit  , Au  commencement 
étoit  Auçujle  , entendant  qu’Augufte  étoit  ou 
vivoit  dès  le  terns  de  Jules  Cefar.  Ou  pour 
choifir  un  exemple  plus  jufie  , fi  quelqu’un 
voulant  faire  l’hiftoire  de  Moïie  & des  cho- 
fes  furprenantes  que  Dieu  fit  par  fon  minifc 
tere,  s’avvfoitde  commencer  ainfi  fon  h'ftoi- 
re  : Au  commencement  étoit  Moïfc  , pour  dire  , il 
étoit  des  le  commencement  que  Dieu  entre}» it  la 
délivrance  des  Ifraeiites  hors  du  pays  d'Egypte  : il 
ert  certain  que  toutes  ces  explications  men- 
tales n’empêcheroient  pas  que  fon  langage 
ne  fût  contraire  au  bon  fens  parce  qu’il  fe- 
roit inintelligible. 

Si  l’Evangelifie  eût  eu  le  fens  qu’on  lui  at- 
tribue, il  pouvoit  s’expliquer  naturellement, 
en  difant  , Jefus*Cbrift  vivait  dés  le  commence- 
ment de  l’Evangile  : & en  ce  cas  là  même  Ion 
difcours  auroit  eu  une  alfez  grande  obfcurité. 
Car  on  feroit  en  peine  de  fçavoir  ce  qu‘il  faut 
entendre  par  ce  commencement  de  l'Evangile.  Si 
vous  entendez  par  là  la  première  bonne  nou- 
velle qui  a été  annoncée  de  ce  grand  falut 
qui  devoit  être  manifefié  en  Jefus  - Chrift  , 
vous  trouverez  que  Jefus-Chrill  vivoit 
point  encore  au  commencement  de  l’Evan- 
gile , puifque  les  Prophètes  ont  les  premiers 
annoncé  le  f'alut  de  Dieu.  Si  vous  entendez 
par  cette  ex preflion  le  tems  auquel  les  ora- 
cles des  Prophètes  ont  commencé  à s’accom- 
Tome  I 11,  T 


il 8 . 'Traité  de  la  Divinité 
plir  9 nous  demanderons  pourquoi  vous  ^en- 
tendez point  par  le  commencement  de  cet 
Evangile  j l'heureufe  nouvelle  que  l'Ange 
annonce  à Marie  en  ces  termes  : éMaric,  bien 
te  [oit.  Tu  es  repue  en  grâce.  Le  Seigneur  efi  avec 
toi , &c.  On  peut  joindre  à cet  Evangile  de 
l’Ange  , celui  de  Zacharie  pere  de  Jean-Bap- 
tille  , qui  prophetife  ainlî  furie  fujet  de  fon 
fils  : Et  toi  y petit  enfant , tu  feras  apellé  le  Pro- 
phète du  Souverain , &c.  fans  parler  de  la  Pro- 
phétie de  Simeon  , qui  eft  un  abrégé  fi  admi- 
rable de  la  dodrine  du  falut. 

A cette  première  défaite  on  en  ajoûte  une 
autre  , nous  donnant  des  lignifications  de  ce 
terme  remarquable  la  Parole , qui  nous  pa- 
rodient n'avoir  été  inventées  que  par  la  né- 
celfité  de  défendre  fa  caufe.  On  dit  que  cette 
exprelîion  enferme  une  métaphore  , ou  une 
métonymie.  S'ils  agilfoient  avec  fincerité,  ils 
fe  détermineroient  à l’une  ou  à l'autre.  Car 
une  figure  fuffiroit  pour  cela.  Mais  ce  qui 
fuffiroit  en  foi , ne  fuffit  point  à nos  adver- 
faires  ; & la  défiance  de  l'une  de  ces  deux 
figures  j leur  fait  avoir  recours  à l'autre.  Ce 
n'dl  point  le  fens  de  l'Ecriture  qu'ils  nous 
donnent  5 mais  c'eft  leur  préjugé  qu'ils  veu- 
lent défendre. 

Cela  paroît  par  cette  troifiéme  exprelîion , 
La  Parole  étoit  avec  Dieu.  Car  à prendre  cette 
exprelîion  hors  de  fon  feus  propre  & de  fa 
lignification  naturelle,  on  pouvoit  lui  donner 
plulieurs  fens  qui  lui  convenoient  tous  aulïi- 
bien  qu^celui  qu'ils  lui  ont  attaché.  Car  lî 
la  Parole  etoit  avec  Dieu  , ou  par  devers  Dieu  , 
peut  lignifier,  la  Parole  étoit  connue  de  Dieu  feu!  ; 
elle  peut  lignifier  plus  naturellement  , La 
Parole  étoit  cachée  au  Ciel , la  Parole  étoit  aimée 
de  Dieu  , la  Parole  vtvoit  bien  & marchait 


de  Jefus -Chrifi.  iif 

avec  "Dieu  , comme  Enoc  , la  Parole  était  détachée  . 
du  monde  , la  Parole  fcavoit  feule  le  confeil  de 
Dieu.  Il  y avoit  des  lignifications  de  ce  terme 
plus  naturelles  ; cependant  ils  s'arrêtent  à cel- 
le-ci , ilétoit  connu  de  Dieu  feul  ; ou  félon  quel- 
ques autres  , il  était  dejliné  de  Dieu  a cet  emploi . 
D’où  vient  cela  ? c’eft  qu'ils  ne  cherchent  pas 
le  vrai  fens  de  l’Ecriture  , mais  qu’ils  s’arrê- 
tent à tout  ce  qui  fe  préfente  à leur  efprit , 
ov»  à ce  qui  peut  défendre  leur  préjugé. 

C’eft  le  jugement  que  nous  pouvons  faire 
de  cette  quatrième  expreffion  , lu  Parole  était 
* Dieu . Tout  ce  qu’on  dit  pour  remplir  la  for- 
ce & la  dignité  de  cette  expreffîon  remar- 
quable , eft  affez  mal  inventé.  La  Pa-ole  étoii 
Dieu  , dit-on  3 parce  que  tout  étoit  divin  en 
Jefus-  Chrift,  & que  le  miniftere  des  Pro- 
phètes, comparé  au  lien,  avoit  quelque  chofe 
d’humain.  Si  cette  ouverture  les  avoit  fatis- 
faits  eux- mêmes',  ils  fe  leroient  arrêtez  là  j 
mais  parce  qu’ils  en  fentent  le  vuide , ils 
ajoutent  que  Jefus-Chrift  eft  apellé  Dieu  en- 
core , parce  qu’il  foûtenoit  ou  qu’il  devoit 
foûtenir  la  perfonne  de  Dieu.  Cela  ne  les 
fatisfait  pas  : ils  ajoûtent  que  Jefus-Chrift 
étoit  deftiné  à une  gloire  & à une  puilfance 
fouveraine  ; & que  c’eft  parce  que  cette  puif- 
fance  & cette  gloire  ne  pouvoient  lui  man- 
quer , que  dès-lors  il  eft  apellé  Dieu.  Mais 
quelle  eft  cette  prodigieufe  ambiguité  qui 
fouffre  des  explications  fi  diverfes  d’une  mê- 
me expreffîon,  ou  cette  obfcurité  impénétra- 
ble , qui  cache  dans  un  feul  mot  rage  de  cho- 
fes  fi  difficiles  à déveloper  ? N’elt-ce  pas 
qu’on  a moins  en  vûë  de  nous  faire  entendre 
l’Ecriture  , que  de  défendre  fon  fentiment. 

je  dirai  la  même  chofe  de  la  maniéré  dont 
ils  expliquent  ces  deux  pafi’ages  , Tentes  chofe». 

T ij 


ïio  Traité  de  la  Divinité 

ont  été  faites  par  elles,  &C.  Le  monde  a été  fait  par 
elle.  Ces  deux  paffages  font  paralelles.  Ce- 
pendant ils  trouvent  le  moïen  de  les  rendre 
très-differens.  Toutes  chofes  s'explique  par  le 
monde  ; ont  été  faites , par  le  monde  a été  fait.  Ce- 
pendant ils  trouvent  le  fecret  de  mettre  un 
prodigieux  éloignement  entre  ces  exprelîions: 
entendant  par  toutes  chofes , toutes  les  chofes 
qui  apartiennent  à l'Evangile  , & par  le  mon- 
de 3 le  fiécle  avenir,  le  Ciel,  ou  la  focieté 
des  hommes  : comme  ils  entendent  par  toutes 
chofes  ont  été  faites , toutes  chofes  ont  été  opé- 
rées ou  produites  ; par  le  monde  a été  fait , 
le  monde  a été  renouvelié.  On  voit  bien  par 
cette  differente  maniéré  d'expliquer  des  paf- 
fages  fynonymes , qu'ils  n'ont  d'autre  deffein 
que  celui  de  fauver  leur  fentiment. 

Cela  paroît  encore  de  ce  qu'ils  prétendent 
que  dans  le  même  endroit , le  terme  de  mon- 
de fe  prend  en  trois  fens  très-differens  & très- 
éloignez  ; la  première  fois  , pour  la  focieté 
des  hommes  , en  fécond  lieu  , pour  le  Ciel 
ou  le  fécle  avenir  ; &:  enfin  , pour  les 
hommes  charnels  &:  profanes.  Mais  fi  pour 
entendre  l'Ecriture  , il  faut  prendre  un  même 
terme  dans  un  même  endroit  en  trois  fens 
differens  &:  éloignez , où  en  ferons  nous  ? 6c 
qui  elbce  qui  pourra  fans  un  efprit  de  divi- 
nation , s'affurer  jamais  d’avoir  compris  le 
fens  du  S.  Efprit  ? On  voit  bien  que  ce  n'ell 
point  là  l'Ecriture  purement  expliquée  , mais 
l'Ecriture  raccommodée  aux  préjugezde  nos 
adverfaii^s.  Mais  ce  n'eft  point  là  Te  feul  dé- 
faut qu'on  trouve  dans  leur  nouvelle  glofe. 

Outre  cette  variété  de  tant  d'explications 
qu’ils  donnent  aux  mêmes  exprefîions  de  l'E- 
criture , ils  attribuent  à l'Evangeiifte  diverfes 
fias  toutes  differentes , & quelquefois  toutes 


de  Jefus  - Chrifî.  lit 

©pofées.  Ce  qui  ne  vient  point  d’aucun  man- 
que de  jugement,  puis  qu’il  faut  reconnoître 
de  bonne  toi  , que  nous  avons  à faire  avec 
les  plus  habiles  de  tous  les  Ecrivains  ; mais 
cela  vient  de  l’embarras  où  les  jette  la  nécef- 
lïté  de  deffendre  leur  caufe  , nonobftant  i’o- 
pofîtion  de  plufieurs  pacages  formels  de  i’£- 
criture. 

Si  on  les  en  croit , le  deflfein  du  S.  Efprit 
dans  ce  commencement  de  l'Evangile  félon 
S.  Jean  , eft  de  répondre  à une  objection 
qu’on  pouvoit  faire  lur  ce  que  Jean  Baptifte 
étoit  venu  avant  Jefus-Chrift.  Mais  quand 
on  les  prelfe  après  cela  de  nous  dire  , pour- 
quoi Jefus-Chrift  eft  apellé  Dieu  en  cet  en- 
droit , puifque  le  nom  de  Dieu  n’étoit  point 
neceftaire  pour  le  diftinguer  de  Jean- Baptifte: 
à nouvel  embarras  nouvelle  défaite.  Ils  fei- 
gnent que  l’Evangelifte  ne  penfant  plus  à 
Jean-Baptifte,veut  diftinguer Jefus-Chrift  par 
le  nom  de  Dieu  , de  tous  les  Prophètes  qui 
l’ont  précédé  , dont  le  miniftere  aura  été  hu- 
main,comparé  à celui  de  nôtre  Sauveur.  Voi- 
là bien  des  delTeins.  Mais  voyons  s’ii  y en  a 
quelqu’un  de  véritable. 

L’Evangelifte  apréhende  qu’on  ne  préféré 
Jean  Baptifte  à Jelus  Chrift,  parce  que  celui- 
là  eft  venu  avant  celui-ci.  Il  doit  craindre  par 
la  même  raifon  , qu’on  ne  préféré  Moïfe  àc 
les  Prophètes  à Jefus-Chrift , comme  ayant 
vécu  avant  lui.  Mais  quand  on  auroit  été  ten- 
té de  regarder  Jean  - Baptifte  commç  le 
Meflie  dans  le  tems  que  Jean  Baptifte  com- 
mença à prêcher  l’Evangile,  Ü danger  ne 
fubliitoit  plus  depuis  que  Jean- Baptifte  avoit 
été  mis  à mort,&  que  J.C.  étoit  relïùfcitédes 
morts.  Que  fi  l’Evangelifte  prend  le  foin  de 
nous  avertir  que  Jean  n' étoit  ^t  toute  lumen. 


4 ii  Traité  de  la  'Divinité 

ce  n'eft  que  pour  nous  dire  en  d'autres  ter- 
mes , ce  que  l'Ecriture  nous  aprend  ailleurs 
que  la  prédication  de  Jean  -Baptifte  difïipoit 
bien  les  tenebres  de  l'erreur  , mais  qu'elle- 
n’étoit  pas  fuffifante  pour  former  le  beau 
jour  de  l'Evangile  , n’étant  qu'une  chandelle 
luifante  dans  un  lieu  obfcur  s au  lieu  que 
jefus  - Chrift  étoit  le  Soleil  de  jurtice. 

Mais  fupofons  que  l'Evangelifte  ait  pâ 
craindre  que  quelqu'un  ne  fût  aifez  fimple 
pour  preferer  Jean  - Baptifte  à Jefus  - Chrift, 
fondé  fur  ce  que  Jean  - Baptifte  étoit  venu 
avant  lui: comment  fatisfairil  s cette  objec- 
tion ? Il  tait  ce  qu'il  faut  dire,  & il  dit  ce 
qu'il  faut  taire.  U tait  ce  qu'il  faut  dire.  Il 
ne  dit  point  que  les  ferviteurs  marchent  de- 
vant leur  maître  , que  les  Prophètes;  ont  de- 
vancé la  venue  du  Meftîe,  bien  qu'ils  foient 
moindres  que  lui  3 qu'il  ne  faut  pas  s'étonner 
que  Jean-Baptifte  vienne  avant  Jefus-Chrift  » 
puis  qu'il  eft  ce  Précurleur  qui  devoit  mar- 
cher devant  fa  face  , & faire  droits  les  ren- 
tiers. Il  dit  ce  qu'il  faut  faire.  Il  dit  que  Jefus- 
Chrift  étoit  dès  le  commencement  de  la  pré- 
dication de  Jean  Baptifte.  Ce  qui  ne  fait  rien 
pour  répondre  à i'obje&ion.  Car  Jefus-Chrift 
étoit  dèflors  , Jean  - Baptifte  étoit  dèllors  : 
mais  Jean-Baptifte  exerçoit  les  fondions  de 
fon  miniftere  , & Jefus-Chrift  ne  faifoit 
rien.  C'eft-là  la  difficulté  que  l'Evangelifte 
devoit  prévenir. 

Si  l'on  ne  fcauroit  trouver  dans  l'explica- 
tion de  nos  adverfaires  des  defteins  dignes  du 
S.Efprit,  on  y trouve  une  confufion  & un  ren- 
verfement  qui  ne  peut  convenir  qu'àunefprit 
qui  a deftein  de  nous  jetter  dans  l'erreur , ou 
qui  fe  propofe  que  nous  ne  l'entendions  pas. 
Car  ils  veulent  que  par  ces  paroles  5 ah  wa* 


dù  Jefus  - Chrifî.  1 1 J 

msncement,  on  entende  la  prédication  de  Jean- 
Baptiile  : & cependant  non- feulement  l’Evan- 
gelifte  n’a  pas  encore  fait  mention  de  Jean- 
Baptifte,  mais  il  n’en  parle  qu’après  avoir 
fait  l’éloge  de  la  Parole  ; & il  en  parle  d’une 
maniéré  qui  fait  voir  qu’il  entend  en  parler 
pour  la  première  fois  , en  difant,  il  y eut  un 
homme  apellè  Jean. 

D’ailleurs  , il  eft  dit  que  dans  ce  commen- 
cement qu’on  prétend  être  le  commence- 
ment de  l’Evangile,  la  Parole  étoit,qu’elle  é- 
toit  avec  Dieu  , & qu’elle  étoit  Dieu.  Or  rien 
de  tout  cela  ne  convenoit  à Jefus-Chrift  dans 
ce  commencement.  Il  n’étoit  point  dèflors  la 
Parole  5 car  il  n’avoit  point  encore  annoncé 
le  confeil  de  Dieu.  Il  n’étoîc  point  avec  Dieu, 
du  moins  dans  un  fens  propre  j.car  félon  nos 
adverfaires  , il  ne  fut  tranfporté  dans  le  Ciel 
que  depuis  fon  Baptême.  Et  il  n’étoit  point 
Dieu  ; puisqu’il  n’avoit  pas  encore  été  in  (ta- 
lé dans  fes  charges  , qui  lui  font  reprefenter 
Dieu  & porter  fon  nom. 

Ce  leroit  peu  que  de  manquer  d’ordre  , fi 
les  paroles  de  l’Evangeliftenemanquoient  en- 
core de  vérité  : mais  , à leur  attacher  le  fens 
de  nos  adverfaires  , nous  ne  fçaurions  pref- 
que  douter  de  leur  fauffeté.  Il  elt  du  moins 
certain  qu’on  peut  fubftituer  des  propofitions 
contradidoires  à ces  expreflions , qui  fans 
doute  paroîtront  plus  intelligibles  > & feront 
reconnues  pour  véritables  par  leur  imprelïion 
naturelle,  telles  que  font  celles-ci.  Jefus- 
Chrift  n’étoit  point  au  commencement  de  l’Evan- 
gile y Jefus  - Chri/l  n’étoit  point  la  9hrole  des  ce 
commencement . Jefus  - Chrifî  n’étoit  pas  encore 
avec  Dieu.  Jefus  - Chrifî  n’étoit  point  Dieu.  U 
n’étoit  point  la  Parole  au  commencement.  Tout  et 
ehofes , meme  toutes  les  chofes  qui  regardent  i’aeeono- 


*114  Traité  de  J a Divinité 

mie  de  l'Evangile , n'ont  point  été  faites  par  lui, 
Jtlufteurs  chofes  ont  été  faites  fans  lai  , avant  lui, 
(J  apres  lui.  Le  monde  n'a  point  été  fait  par  lui. 
La ‘Parole  n a point  été  faite  chair  ; mais  la  chair 
a été  faite  Parole.  Il  ejt  la  lumtere  ; mais  il  n'eft 
point  la  lumière  qui  illumine  tout  homme  venant 
au  ■monde. 

Jefus-Chrift  n'étoit  point  au  commencement  de 
l'Evangile,  Cette  propofition  eft  certaine  , 
puifque l'ambaffade  d'un  Ange  à Marie,  fak 
le  véritable  commencement  de  cet  Evangile, 
qui  fut  enfuite  continué  par  l'envoi  de  l'Ange 
aux  bergers  de  Bethléem  , aufquels  il  paris 
ainfi  : Vo:ci  je  vous  annonce  une  grande  joie , la- 
quelle fera  à tout  le  peuple  , &c.  & enfuite  par  la 
prédication  de  Jean  - Baptifte  , & enfin  par 
celle  de  Jefus-Chrift  & de  fes  Apôtres. 

Jefus-Chrift  n étoit  point  la  Parole  , du  moins 
dans  ce  commencement , ni  par  métaphore  , 
ni  par  métonymie.  Il  ne  l'étoit  point  par 
métaphore.  Car  on  ne  pouvoit  point  dire  en 
ce  terns-là  : Comme  la  parole  de  l'homme  eft  ce  qui 
découvre  fespenfées  , ainft  J.  C . eft  celui  qui  ma- 
nifefte  les  penfees  & le  ccnfeil  de  Dieu.  Il  ne  l'étoit 
point  par  métonymie.  Jefus  - Chrift  ne  pou- 
voit pas  emprunter  ce  nom  d'une  parole  qu'il 
n'avoit  encore  ni  annoncée,  ni  fait  annoncer. 

Jefus  - Chrift  n'étoit  point  Dieu  dans  ce  com- 
mencement , dans  quelque  fens  qu'on  prenne 
cette  expreflîon.  Il  n'étoit  point  Dieu  , parce 
que  Ion  miniftere  écoit  divin  , opofé  à celui 
des  Prophètes  ; car  il  n’exerçoit  point  encore 
fon  miniftere.  Il  n'étoit  point  Dieu, parce  qu'il 
foûtenoit  fè  perfonne  de  Dieu  : car  dans  ce 
commencement  il  ne  reprelentoit  Dieu  en 
aucune  maniéré.  On  ne  peut  point  dire  aufïï 
qu'il  fût  Dieu,  parce  qu'il  étoit  deftiné  à 
une  gloire  & à une  puiftance  toute  divine* 


de  Jefus-Chrift . 21? 

Car  premièrement  , cela  eft  contre  le  ftdc 
oïdinaire  de  l'Ecriture.  Elle  ne  dira  point  que 
Saul,  par  exemple,  fût  un  Apôtre  , un  hom- 
me divin  6c  ceietle , la  lumière  de  l'Egide, 
ou  le  Doèteur  des  nations  , dans  ce  com- 
mencement de  l'Evangile , où  il  étoit  tout 
enflâmé  de  menaces  6c  de  tuerie  contre  les 


Ddciples  du  Seigneur;  parce  qu'il  étoit  def- 
tiné  à la  gloire  de  i’Apodolat.Ou  h l'on  veut 
que  j'emploie  un  exemple  moins  odieux  , on 
ne  dira  point  que  Moïfe  fût  un  Médiateur 
entre  Dieu&  le  peuple  d'Ifraël  dès  le  com- 
mencement i c'eit-à  dire  , dès- le  temps  qu'il 
padfoit  les  troupeaux  de  Jetro  Ton  beau-pere, 
que  les  enfans  de  Zebedée  fullènt  des  enfans 
de  tonnere  dès- le  temps  qu'ils  ne  fe  mêloienc 
que  de  pêcher  avec  leur  pere. 

Il  faut  ajoûter  à cette  conlîderation  , que 
le  deffein  de  i'Evangeliite  étant  de  faire  ici 
l'éloge  de  J.C.  il  lé  trouve  que  fi  le  fentimenc 
de  nos  adverfaires  avoit  lieu,  il  feroit  un  élo- 
ge de  J.C.  le  plus  équivoque  qui  fût  jamais; 
étant  certain  qu'on  en  pourroit  faire  un  tout 
pareil  de  Moite.  Rien  n'empêche  qu'on  ne 
dife  dans  le  fens  de  nos  adveriairès.en  parlant 


de  ce  Légillateur.  Au  commencement  étoit  La  Fa- 
rcie. La  parole  étoit  avec  Dieu. La  parole  étoit  Dieu* 
Slle  étoit  au  commencement . Toutes  chofes  ont  été 
■faites  par  elle  , & fans  elle  rien  de  ce  qui  a été  fiity 
n'a  été  fait . Cette  Parole  a été  faite  chair.  Tout 
cela  ett  aulli  vrai  de  Moïfe  que  de  J.  C.  dans 
le  fens  de  nos  adverfaires. 

Au  commencement  étoit  la  Parole.  ^Moite 
étoit  dès  le  commencement  que  Dieu  mani- 
feita  le  deflfein  qu'il  avoit  de  retirer  l’on  peu- 
ple hors  du  pais  d'Egypte.  Moïfe  peut  être 
apellé  k Parole  , 6c  par  métaphore  , 6c  pat 
métonymie  : par  métaphore  , parce  qua 


n6  Traité  de  la  Divinité 

comme  la  parole  fert  à exprimer  les  penfées 
de  l’homme,  Moïfe  aura  fervi  à faire  connoî- 
tre  le  confeil  de  Dieu  : par  métonymie  , par- 
ce que  Moïle  eft  le  minière  de  la  parole , 
qu'il  l’aportoit  de  la  fainte  montagne  , qu’il 
l'a  rédigée  par  écrit , qu'il  la  faifoit  con- 
noître  par  les  Lévites  dellinez  à inilruire  le 
peuple,  & qu'il  doit  prendre  le  nom  de  cet- 
te parole  dont  il  eft  le  principal  Héros.  Moï- 
fe étoit  avec  Dieu  dès  le  commencement. 
Car  quoiqu'il  fut  ignoré  & méprifé  des 
hommes  , il  étoit  connu  de  Dieu  ; Sc  d'ail- 
leurs il  fut  honoré  d'une  révélation  divine. 
Il  étoit  Dieu  ; car  il  étoit  deftiné  à reprefen- 
ter  Dieu,  félon  ces  paroles  de  l'Exode, tant  de 
fois  citées  par  nos  adverfaires  , il  te  fera  pour 
Trophête , & tu  lui  feras  pour  Dieu.  Enfin  il  étoit 
Dieu  dans  les  trois  fens  marquez  par  nos 
adverfaires.  Premièrement , parce  que  fon 
minilïere  étoit  divin  & celefte , comparé  à 
celui  de  ceux  qui  Pavoient  précédé , qui  étoit 
un  miniftere  humain  & terreftre.  Car  il  ne 
s'étoit  point  élevé  un  Prophète  tel  que  Moï- 
fe en  Ifraël , qui  voyoit  Dieu  familièrement, 
& lui  parloit  comme  un  ami  parle  à fon  in- 
time ami , fuivant  l'expreffion  de  l’Ecriture. 
Il  étoit  Dieu  dans  le  fécond  fens  , parce  qu'il 
reprelentoit  Dieu  , qu'il  étoit  revêtu  de  fon 
pouvoir  & de  fon  cara&ere  , qu'il  étoit  fon 
Ambaüadeur,Se  parloit  à Pharaon  de  fa  part. 
11  étoit  Dieu  enfin  , parce  qu'il  étoit  deltiné 
à une  gloire  & à une  puilfance  toute  divine  > 
puisqu'il  devoit  faire  des  miracles  furpre- 
nans  dans  toutes  les  parties  de  la  nature.  Tou- 
tes chofes  ont  été  faites  par  cette  Parole  , fi  VOUS 
entendez  par  là  toutes  les  chofes  qui  apar- 
tiennent  à la  délivrance  des  Ifraëlites , & à 
i'établiflement  de  la  Loi. 


de  Jefus-  Chrift.  2.2.7 

Cette  conformité  paroîtra  plus  grande  , fï 
l'on  confidére  que  comme  Jefus-Chrift  fai* 
Tant  fes  miracles  , n'agilfoit  que  par  la  vertu 
de  fon  Pere  ; ainii  Moïle  en  faifant  les  fie  ns  , 
n'agilfoit  que  par  la  vertu  de  Dieu.  Comme 
tous  les  miracles  qui  ont  fîgnalé  l'Evangile 
ne  fe  font  pas  faits  fans  exception  par  le  mi- 
nifterede  J.  C.  mais  feulement  le  plus  grand 
nombre , on  ne  peut  point  dire  , par  exem- 
ple , que  c3eld  Jefus-Chrift  qui  a envoyé  les 
Anges  annoncer  fa  naiflance  , qui  a allumé 
l'étoile  qui  aparut  aux  Mages , &c.  ainfi  on 
dira  que  tous  les  miracles  qui  ont  lignalé  la 
délivrance  des  Ifraëlites  , n'ont  pas  été  faits 
fans  exception  par  le  miniftere  de  Moïfe , 
mais  feulement  le  plus  grand  nombre.  Il  ne 
tua  point  les  premiers  nez  des  Egyptiens  , & 
il  ne  fît  pas  defcendre  la  gloire  de  Dieu  dans 
la  nuée:  mais  ce  fut  lui  qui  par  le  moïen  de 
cette  verge  miraculeufe  qu'il  tenoit  en  fes 
mains  , changea  les  eaux  de  la  mer  rouge  en 
fang  , couvrit  la  terre  d'infe&es  , l'air  de 
tenebres  , ouvrit  les  abîmes  de  la  mer  rou- 
ge , embrafa  les  nuées  & la  montagne  de  Si- 
na  , fit  tomber  la  manne  , Se  for  tir”  des  eaux 
en  abondance  du  fein  d'un  rocher,  ouvrit  la 
terre  3 fit  tomber  le  feu  du  Ciel  , &■  c.  Et  ne 
peut- on  point  dire  que  tant  de  merveilles  fi: 
grandes  & fi  diverfes  ne  s'étant  faites  que  par 
fon  miniffere  , fans  lui  rien  de  ce  cfui  a été  fait 
net  été  fait  dans  cette  occafion  illuftre  & mé- 
morable ? Cette  Parole  a,  été  faite  chair  , ou  elle 
a été  chair.  Moïfe  étoit  un  homme^bien 
qu'il  agît  comme  un  Dieu. Il  n'y  a donc  point 
de-doute  que  cette  derniere  exprefîîon  ne  lui 
convienne  auffi-bien  que  les  autres. 

Nos  adverfaires  ne  font  pas  ici  dans  un  pe- 
embarras..  Car  s'ils  demeurent  d'accord! 


n8  Traité  de  la  Divinité 

qu’on  pourroit  tenir  cç:  langage  de  Moïfe,  ils 
font  obligez  de  convenir  que  Moïfe  peut 
remplir  le  pins  grand  éloge  que  le  Saint  El- 
prit  ait  jamais  fait  de  Jelus-  Chrift  : étant 
certain  que  jamais  l’Ecriture  n’a  parlé  plus 
magnifiquement  de  Jefus-Chrift,  que  dans  ce 
commencement  de  l’Evangile  félon  faint 
Jean.  Que  s’ils  nient  qu’on  puilfe  parler  ainfi 
de  Moïlé  , ils  fe  trouveront  forcez  de  recon- 
noître  que  cet  éloge  contient  un  fens  plus 
haut  8c  plus  éminent  que  celui  qu’ils  atta- 
chent aux  paroles  de  l’Evangelifte. 

CHAPITRE  X. 

Suite  de  la  même  preuve. 

CE  qu’il  y a de  plus  confiderable  , c'eft: 
qu’à  examiner  toutes  ces  exprefiions 
dans  le  détail,  on  trouvera  qu’il  n’y  en  a 
aucune  qui  puifife  avoir  le  fens  que  nos  ad- 
verfaires  lui  attachent. 

Cette  exprelïion , lé  commencement , ou  an 
commencement  y quand  elle  eft  ainfi  generale, 
lignifie  toujours  le  commencement  du  mon- 
de. Ainfi  il  eil  dit,  Jean.  8.  que  le  diable  a été 
meurtrier  dès  le  commencement.  Jelus-Chrilt  dit 
en  S.  Matthieu  I5>.  que  celui  qui  fit  l'homme  au 
commencement , fes  fit  mâle  & femelle  : 8c  l’on  ne 
doute  point  qu’il  ne  s’agiife  du  commence- 
ment des  fiécles.  Enfin, toutes  ces  exprellions, 
Jîu  commencement  il  n'en  étoit  pas  ainfi.  Toi  Sei - 
gnettç , as  fondé  la  terre  au  commencement.  Vous 
connojffez.  celui  qui  efi  dès  le  commencement . Le 
diable  peche  dès  le  commencement , 8c  toutes  les 
autres  femblables  , ne  s’entendent  que  du 
commencement  de  toutes  chofes.  Elles  de- 
viendroient  inintelligibles,  fi  elles  avoient  ua 


de  Jefus-Chr'ft.  tt9 

autre  fens  , parce  que  l’impreflion  naturelle 
des  termes  le  fait  connoître. 

La  Parole  prife  fimplement  pour  celui  qui 
manifefte  le  confeil  de  Dieu  , eft  encore  une 
expreflîon  fans  exemple  dans  l’Ecriture.  Ori 
ne  la  trouvera  ni  dans  le  vieux  , ni  dans  le 
nouveau  Teftament.  Les  Prophètes  manifef- 
toient  le  confeil  de  Dieu.  Moïfe  Ta  manifefté 
encore  mieux  que  les  Prophètes.  Les  Apôtres 
l'ont  fait  connoître  mieux  que  Moïfe.  Cepen- 
dant nous  ne  trouvons  nulle  part  que  les 
Apôtres  (oient  nommez  la  Parole  , non  plus 
que  Moïfe  & les  Prophètes. 

La  feule  exprelfion  que  nos  adverfaires 
âyent  pû  trouver  , qui  ait  quelque  raport  à 
celle-ci  , eft  celle  qui  fe  lit  dans  les  Révéla- 
tions du  Prophète  Ifaïe  , où  Jean  Baptifte  eft 
apellé  la  voix  de  celui  qui  crie  au  defert  , Dreffez 
les  'voies  de  Dieu  , aplaniftez  fes  [entiers.  Mais 
premièrement,  il  eft  faux  que  Jean-Baptifte 
fuit  apellé  la  voix  de  Jefus-Chrift.  L’oracle 
! lacté  ne  le  dit  point.  Le  voici  tel  que  le  Pro- 
phète nous  le  donne  , Ifaïe  40.  1.  z.  3.  4.  Con- 
\ foie z, , confiiez  mon  peuple  , dira  'vôtre  Dieu.  Ré- 
j joiiijjez  le  cœur  de  ferufi.lem  , & lui  criez  que  fort 
\temf  efl  accompli , que  [on  iniquité  eft  par  donnée, 
La  •voix  de  celui  qui  crie  au  defert  : Préparez  le  che- 
min au  Seigneur.  Aplanifftz  au  defert  les  ( entiers 
| à nôtre  Dieu.  Toute  'vallée  fera  élevée  , & toute 
montagne  & colline  fera  ubaijfée  ; & les  lieux 
raboteux  feront  aplanis.  La  gloire  du  Seigneur  fera  re- 
\ velée  ; & toute  chair  verra  enfemble  que  la  bouche 
du  Seigneur  a parlé . La  voix  a dit  : Crie . î9je  dis , 
crierai- je?  Toute  chair  eft  comme  l’herbe  , &C. 

Il  eft  bien  évident  que  dans  ces  paroles  U 

\voix  de  celui  qui  trie  au  defert  ; Préparez  , &C. 
jil  faut  fous-entendre  eft3  ou  le  verbe  on  entend , 
pour  trouver  du  fe«s  dans  les  difeours  du 


s,;o  Traité  de  la  Divinité 

Prophète.  Et  en  effet,  c'eft  ainfi  que  l'expli- 
quent S.Matth.  S.  Marc  & S.  Luc.  Le  premier 
aplique  ainfi  l'oracle  d'Ifaïe  : Car  ce  fi  celui- 
ci  duquel  il  a été  parlé  par  J [aie  le  Prophète , difant, 
la  voix  de  celui  qui  crie  au  defert , efi  , prépare^le 
chemin  du  Seigneur,  drejfez  fes  [entiers.  Le  fécond, 
de  cette  maniéré  qui  revient  à la  même  cho- 
ie : ^Ainfi  qu'il  efi  écrit  dans  les  Prophètes  : Voici 
[envoyé  mon  mejftger  devant  ta  face,  & qui  prépa- 
rera ta  voie  au-devant  de  toi.  La  voix  de  celui  qui 
crie  au  defert , Préparez  le  chemin  du  Seigneur  , j 
drejfez  fes  [entiers.  Enfin  faint  Luc  en  parle  ainfi..  j 
It  il  vint  dam  le  pais  qui  efi.  aux  environs  du  for-  ] 
din  , prêchant  le  baptême  de  repentance  en  remijfion 
des  pechez  ; comme  il  e(l  écrit  au  Livre  des  paroles 
d’ifaïe  le  Prophète  , difant , La  voix  de  celui  qui 
crie  au  defert , efi  , Préparez  le  chemin  du  Sei- 
gneur , drejfez  fes  [entiers , &c. 

Celui  qui  eft  dans  le  defert,eft  Jean-Baptif- 
te. Celui  qui  prêche  au  defert, eft  Jean-Baptif- 
te.  Celui  qui  prépare  les  voies  de  Dieu  en  ex- 
hortant à la  repentance, eft  Jean Baptifte. Cet- 
te voix  dont  il  eft  parlé  dans  cet  oracle,  eft  la 
voix  de  celui  qui  crie  ou  qui  prêche  au  de-., 
fert , & qui  dit , Aplanijfez  les  chemins  du  Set-  i 
gneur. Cette  voix  eft  donc  celle  de  Jean  Baptif-> 
te.  En  effet , ou  la  voix  dont  il  eft  parlé  dans- 
l'oracle  du  Prophète  , fe  prend  pour  la  voix 
proprement  dite  de  Jean-Baptifte,  ou  pour  fa 
perfonne.  Si  elle  fe  prend  pour  la  voix  ou 
pour  la  prédication  de  Jean  • Baptifte  , 
l'exemple  que  nos  adverfaires  citent  à cet 
égardC  eft  mal  allégué.  Si  elle  fe  prend  pour 
la  perfonne  de  Jean-Baptifte  , comment  fub- 
jfirte  le  l’ens  de  l'oraele  , & quel  fera  ce  ga- 
limatias qu'on  attribuera  au  Saint- Efprit  : 

La  perfonne  de  ’jean-Baptifie  , exprimée  par  le 
terme  de  voix  , efi , Préparez  les  chemins  du  Set- 


de  Jefut  - Chrtft.  2ji 

■gnettr  , dreffez.  fts  [entiers  ? 

Mais , dira-t-on  , c’eft  faint  Jean  , qui  fait 
lui-même  cette  réponfe  aux  Docteurs  Juifs  , 
lorfque  ceux  - ci  lui  viennent  demander , 
Toi  qui  es- tu  ? Je  fuis  la  voix  de  celui  qui  crie 
au  defert , &c.  La  réponfe  eft  aifée.  Cela  veut 
dire  apurement  , je  fuis  celui-là  même  dont 
le  Prophète  a voulu  parler  lors  qu’fi  a dit  : 
l a voix  de  celui  qui  crie  au  defert  , eft  , aplani  f. 
fez,  les  chemins  du  Seigneur.  Drejfe ^ fes  f, entiers . 
Et  fans  cela  on  ne  peut  ni  concilier  les  Evan- 
gelilles  , ni  les  fauver  d’une  manifefte  con- 
tradiction. 

On  peut  dire  que  cette  troifiéme  exprefc 
fion  , II  étoit  avec  Dieu  , prife  dans  ce  fens 
de  nos  adverfaires  , eft  auflî  tout-à-fait  fans 
exemple.  Car  fi  elle  fîgnifie  , il  étoit  connu 
de  Dieu  feulement , où  trouvera-t-on  Pexem- 
ple  d’une  pareille  exprefiion  ? On  cite  un 
paflàge  de  faint  Jean  , où  il  eft  dît , La  vie 
étoit  par  devers  le  l-  ere  , pour  dire  qu’elle  étoit 
reconnue  du  Pere.  Mais  premièrement , il  eft 
faux  que  cette  exprefiion,  la  vie  étoit  par  devers 
U Pere  , fignifie  qu’elle  étoit  connue  du  Pere  ; 
ou  même  qu’elle  étoit  feulement  connue  du 
Pere.  Car  eft-il  croyable  que  S.  Jean  ne  dife 
en  cet  endroit, de  la  vie  éternelle, que  ce  qu’on 
peut  du  crime  , de  la  mort  éternelle  , des  dé- 
mons-, &c.  qui  étoientdans  ce  fens  par  de- 
vers Dieu  de  toute  éternité,  puifque  de  toute 
éternité  ils  étoient  connus  de  Dieu  ? D’ail- 
leurs , il  y a de  la  différence  entre  parier 
ainfi  d’une  qualité  , & tenir  ce  langag#d’une 
perfonne.  Si  nous  difions  , La  Loi  étoit  par  de- 
vers Dieu  , & Moïfe  étoit  par  devers  Dieu  ; ces 
deux  expreflions  ont  un  fens  bien  different. 

. Cette  quatrième  exprefiion,  La  Parole  étoit 
Dieu  , eil  encore  une  exprefiion  figurée  > 


Traité  de  la  Divinité 

fi  l’orj-veut  en  croire  nos  adverfaires.  Maïs 
vous  ne  trouverez  point  d’çxemple  d'une 
telle  figure.  Ils  prétendent  que  Jefus  - Chrift 
eft  apellé  Dieu  , parce  qu’il  repréfente 
Dieu.  Mais  bien  qu’il  y ait  eu  plufieurs 
perfonnes  depuis  la  naififance  du  monde  , 
qui  ont  repréfenté  Dieu  , on  ne  trouve  point 
qu’aucun  ait  été  apellé  Dieu  , prenant  ce 
nom  au  fiagulier.  Il  a été  dit  , Vous  êtes 
Dieux  3 au  plurier  : mais  il  n’a  point  été  dit 
d’aucun  , qu’il  fût  Dieu.  On  veut  qu’il  ait 
été  apellé  Dieu  , parce  que  fon  miniftere 
a été  tout-à-fait  divin.  On  peut  dire  des 
Apôtres , que  leur  miniftere  a été  tout  di- 
vin j & fur-tout  comparé  à celui  des  Pro- 
phètes. Ils  ont  révélé  aulfi-bien  que  Jefus- 
Chrift,  la  vie  & l’immortalité  bien-heureufe. 
Ils  ont  fait  les  mêmes  miracles  que  lui. 
De  forte  que  fi  Jefus-Chrift  a pû  être  nom- 
mé Dieu  par  cette  raifon  , les  Apôtres  au- 
ront pu  prétendre  , aufii  bien  que  lui  , à 
la  gloire  de  ce  titre.  Cependant  nous  ne  li- 
fons  point  qu’aucun  Apôtre  foit  nommé 
Dieu  dans  l’Ecriture  du  Nouveau  Teftament , 
& nous  trouvons  au  contraire  qu’ils  re- 
jettent avec  horreur  ceux  qui  leur  donnent 
ce  nom.  On  répondra  peut  être,  qu’il  y 
a cette  différence  entre  Jefüs-Cnrift  &z  des 
Apôtres  , que  le  premier  eft  le  Maître , au 
lieu  que  les  autres  ne  font  que  fes  fervi- 
teurs.  Mais  fi  les  Apôtres  font  ferviteurs 
à l’égard  de  Jefus- Chrift , nos  adverfaires 
doive*.  < reconnoître  que  Jefus  - Chrift  eft 
un  ferviteur  à l’égard  de  Dieu.  Si  donc  au- 
cun des  Apôtres  n’a  dû  fe  dire  le  Seigneur  , 
par  refpeét  pour  Jelus-Chrift  , parce  que  le 
nom  de  Seigneur  lui  étoit  confacré  : il  s’en- 
fuit que  Jefus- Chrift  n’a  pas  dû  prendre  le 

nom 


â<î  Jefus  - Chrïft.  tjç 

nom  de  Dieu  , parce  que  le"  nom  de  Dieu 
écoit  confacré  à l'Etre  louverain. 

On  ne  fçauroit  auflî  nous  montrer  un 
exemple  de  la  reftriétion  avec  laquelle  ils 
entendent  ces  paroles  : Toutes  chofes  ont  été 
fuites  pur  lui  j & fans  lui  rien  de  ce  qui  x été 
fuittn'x  été  fuit.  Car  il  paroît  que  l'Auteur  fa- 
cré  a eu  delfein  de  s'exprimer  le  plus  gé- 
néralement qu'il  lui  a été  poffible  } puis- 
qu'il^ ne  fe  contente  pas  de  dire  toutes  chofes: 
ont  été  fuites  pur  lui  ; mais  qu’il  y revient  en- 
core , & exprime  plus  fortement  la  mênne 
choie  , endifant  que  fans  lui  rien  de  ce  qui  x 
éjéfuit  , nu  été  fuit.  On  dit  que  le  Sujet  dont 
il  s'agit  3 limite  cette  exprelïïon.  Mais  on 
le  dit  faulTement.  Ce  qui  précédé  , & ce 
qui  fuit  3 donne  une  penfée  toute  opofée 
à celle-là  , à moins  qu'on  ne  renonce  à 
l’imprelÏÏon  naturelle  des  termes.  Car  l'E- 
vangelirte  s'exprime  généralement  avant  &r 
après  ces  paroles  : il  dit  auparavant  : Ait 
commencement  étoit  lu  p-xrole . Voilà  une  ex- 
preflion  generale  , qui  fait  croire  qu’il 
parle  généralement,  lors  qu'il  dits  toutes  chofes 
ont  été  fuites.  Il  dit  enfuite,  le  monde  x été 
fuit  pur  elle . Voici  une  autre  exprelïïon  ge- 
nerale qui  nous  aprend  que  par  toutes  chofes y 
il  faut  véritablement  entendre  toutes  chofes. 


fans  exception. 

Il  ne  leur  fera  pas  plus  facile  de  juftifier 
par  des  exemples  de  l'Ecriture  , la  nouvelle1 
explication  qu'ils  donnent  à ces  paroles  le 
monde  x été  fuit  pxr  lui.  Car  foit  q#ils  pré- 
tendent fe  Sauver  en  expliquant-  comme  il 
< leur  plaît , le  terme  de  monde  , 3c  entendant: 
par  cette  exprelïïon  le  fiecle  avenir;  & Soit: 
qu'ils  rahnent  dans  la  maniéré  dont  ils. 
conçoivent  quele  monde  a.  étd  fait  par  J&?* 
Jawe  IL  U V 


l 


( 


Traité  de  la  ‘Divinité 

fus  Chrift  , feignant  que  c'efl:  parce  que  ce* 
monde  a été  fait  nôtre  par  Jefus  - Chritt  ; 
foit  enfin  qu'ils  cherchent  un  nouveau  fens 
dans  cette  exprefïion  , il  a été  fait , ils  fe- 
ront obligés  de  reconnoître  qu'ils  avancent 
tout  cela  fans  preuve,  & fans  en  aporter 
aucun  exemple  tiré  de  l'Ecriture  Sainte. 
On  cite  des  exemples  pour  montrer  que  le 
inonde  lignifie  quelquefois  le  fiécle  avenir  : 
mais  ces  exemples  font  mal  citez.  On  pré- 
tend , par  exemple , que  lorfque  l'Auteur 
de  l'Epître  aux  Hebreux  dit lors  qu’il  in - 
traduit  fon  Vils  premier  né  au  monde  , il  dit,., 
que  tous  les  /: nges  de  Dieu  l’adorent  , il  faut 
entendre  par  le  monde  la  vie  éternelle.  Pre- 
mièrement , l'expreffion  de  l'original  ne 
doit  pas  être  rendue  par  celle  de  monde  , 
mais  par  celle  dz  terre  ; car  il  y a - ^ vià'.w 
& non  pas  tcv  xoaytrv  ;.  & ainfi  cet  exemple 
n'eft  point  à propos.  D'ailleurs  , comment 
prouvera-t-on  que  par  cette  terre  ou  cette 
terre  habitable  dont  parle  l'Auteur  de  l'Epî* 
ere  aux  Hebreux  , il  faut  entendre  le  Ciel, 
ou  la  vie  éternelle  , ou  le  fiécle  avenir  ? 

Le  fécond  exemple  qu'ils  aportent,  eft  pris 
de  ce  partage  du  chap.  t.  verf.  5;.  de  l'Epî- 
tre aux  Hebreux.  Car  il  n’a  point  ajfujetti  aux 
Anges  le  monde  avenir  duquel  nous  parlons.  Je. 
laiffe  à nos  adverfaires  à difputer  pour  fça- 
voir  , fi  par  ce  monde  avenir , il  faut  enten- 
dre le  Ciel , ou  l'état  des  bienheureux  , ou 
I'Eglife-,  ou  le  monde  renouvelle  par  l'Evan- 
gile., %ir  il  y a bien  de  la  différence  en-  * 
tre  cette  exprefïion  generale.  U monde,  & 
celle-ci , le  monde  qui  e(l  avenir.  Il  s'agit  de 
la  première  , & non  pas  de  la  fécondé. 

Si  parce  que  l'Ecriture  nous  parle  quelque- 
fois-d’un  monde  avenir,  ou  entendoit  le 
mande,  avenir 5 tomes.ks  fois  que  nous,  trou?- 


de  Jefm  - Chrift.  zjf 

vons  le  terme  de  monde , on  feroit  dire  de 
grandes  extravagances  au  Saint-Efprit. 

Il  ne  leur  fervira  de  rien  pour  nous  fatis- 
faire  a cet  égard  , de  citer  les  paroles  du  io. 
Chap.  de  l'Epîrre  aux  Hebreux  : c'eft  pourquoi 
entrant  au  monde  il  dit.  Tu  n'as  point  voulu  des 
facrifices  & des  oblations  , mais  tu  m as  aproprié  un 
corps.  Alors  j'ai  dit:  Me  voici.  Que  je  faffe,  b "Dieu, 
fa  volonté.  On  prétend  vainement  montrer  par 
ces  paroles  , que  le  terme  de  monde  fe  prend 
quelquefois  pour  le  Ciel.  Qu'on  le  prenne 
de  la  première  ou  de  la  fécondé  entrée  de  J. 
C.  au  monde , il  eft  toujours  vrai  que  c'eft  du 
monde  que  nous  habitons,  non  du  Ciel,qu'ii 
ikut  l'entendre.  Car  non- feulement  le  monde 
n<*fe  prend  point  ordinairement  pour  le  Ciel 
dans  l1  Ecriture , mais  encore  on  peut  dire 
que  ces  deux  exprelfions  font  fouvent  opo- 
fées  : comme  lorfque  Jefus  - Chrift  dit  : Je 
.fuis  ijfu  de  mon  Vere  , & fuis  venu  au  monde  , & 
je  m'en  retourne  au  T*ere. 

Mais  encore  de  quelle  maniéré  ce  monde’ 
a-t-il  été  fait  par  Jefus  Chrift  ? L'explication 
que  nos  adverfaires  en  donnent, eft  tout-à-faic 
rare.  Le  monde  , c'eif  à dire  le  fiécle  ave- 
nir , a été  fait  par  Jefus- Chrift  , parce  qu'il 
a été  fait  nôtre  par  lui  ; ou  comme  ils  l'ex- 
pliquent plus  particulièrement  encore  , parce 
que  par  Jelus-Chrift  nous  ayons  l'efperance 
de  l'obtenir, & que  nous  l'obtiendrons  en  effet 
par  lui.  Mais  qu'on  nous  montre  un  exemple, 
je  ne  dirai  pas  daquelqu'Apôtre  ou  de  quel- 
que Prophète  , mais  de  quelque  hon#ne  qui 
fe  foit  expliqué  de  cette  maniéré. 

Mais  , dit  - on , le  terme  défaire  fe  prend- 
la  pour  renouveler  : de  forte  que  le  fens  de 
<es  paroles  eft  celui-ci,  Le  monde  a été- renouvela 
U par  Jefus-  Chrift.  On  cite  bien  des  exemples» 

v m 


Traité  de  la  Divinité 

là-deffus  ; mais  le  feul  qui  nous  paroit  consi- 
dérable,elt  celui  du  Chap.  de  i'Epître  de  Saint 
Paul  aux  Ephefie.is  , conçu  en  ces  termes  : 
Car  noUi  fommts  fon  ouvrage  , étant  créez,  en  J\ 

C.  k bonnes  œuvres.  Mais  cet  exemple  ne  fait 
rien  contre  nous  , parce  que  dans  ce  dernier 
pa(fage , le  terme  de  créez  elt  limité  à un  fens 
particulier  , & à lignifier  Un  renouvellement , 
par  cette  expreflion  a bonnes  œuvres.  Nous 
’&voiions  auiîi  , que  li  faint  Jean  avoit  dit  , 

Le  monde  a été  fait  ou  créé  par  lui  tn  jujlice  à bon- 
nés  œuvres , ou  pour  être  une  nouvelle  créature  , il 
faudroit  entendre  ce  paflfage  dans  le  fens  de 
nos  adverfaires  : mais  puifque  cela  n’eft  pas , 
il  ed  naturel  de  prendre  cette  expreffion  dans 
le  fens  que  i'impreflion  des  termes  fait  d'a- 
bord venir  dans  l’elprit.  Car  , comme  fi  Saint. 
Paul  avoit  d'n.ncus  femmes  créez  par  Jefus-Chrtjty 
dans  le  pafiage  ci-deffus  marqué,  il  fe  feroit 
expliqué  avec  une  obfcurité  & une  ambigiu- 
té  , qui  feroit  qu'on  ne  penetreroit  point  fa 
penfée  , ou  même  qu'on  lui  attribuëroit  une 
penfée  qu'il  n'a  voit  pas  : auifi  fi  Saint  Jean 
dit  que  le  mondée  a été  fait  par  fefus-Cbnfij  après, 
avoir  dit  & répété  que  toutes  chofes  ont  été  fai + \ 

tes  par  lui  , & s'il  le  dit  feulement  pour  mar-  S 
quer  que  Jefus  - Chrift.  a aporté  du  change-,  i 
ment  au  monde  par  fon  Evangile  ; non-leu*, 
lement  il  ert  obfcur  & impénétrable  dans  fes 
expre/fions  , mais  il  faut  demeurer  d'accord 
que  fon  difeours  n'efi:  point  véritable, ou  qu'il 
faut  renoncer  à juger  des  paroles  par  leur  nar 
tUrelW  'dmpreifion 

Enfin  on  n'a  jamais  oui  dire  d'un  homme 
qui  efi  venu  au  monde  , cet  homme  a été  fait'  j 
chw*  Cette  expreffion  n'eftpas  fuportable. 
Cependant:  c’eft  ainfi  qu'il  faudra  entendre 
Ife^refiion  de  faint  Jean , s’il  en  faut-croif*. 


de  Jefüt  - Chrzft.  t î y 

nos  adverfaires.  La  Parole  a été  faite  chair  . cela, 
lignifiera  , Jeftt  -Ghrift  ftmple  homme  efi  vente 
an  monde. 

Mais  où  font  les  exemples  d’une  façon  dé- 
parier fi  prodigieufe  ? Bit  - on  ,.  le  Roi  a été. 
fait  chair  : l’Empereur  a été  fait  chair  ? & avez- 
vous  trouvé  dans  les  livres  facrez,  qu’aucun, 
Prophète  ni  Apôtre  ait  été  fait  chair  ? Il  ne- 
fert  de  rien  de  rendre  ces  paroles  par  celles- 
ci  , il  a été  chair.  Car  cette  derniere  exprefîion. 
efi  encore  plus  hors  de  l’ufage  dans  ie  langa- 
ge  humain  & divin. 

Il  efi:  donc  vrai  que  toutes  ces  expreflions 
qui  compofent  le  commencement  de  l’Evan- 
gile lelon  faine  Jean  5 feroient  fans  exemple, 
fi  elles  dévoient  être  prifes  dans  le  fens  de  la. 
glofe  Socinienne.  Mais  fupofons  qu’il  ne  fut 
pas  impoflible  de  juftifier  que  chacune  de  ces, 
expreflions  auroit  écé  prife  dans  l’Ecriture 
une  fois  ou  deux  dans  le  fens  de  nos  adver- 
faires , il  faut  du  moins  demeurer  d’accord, 
que  l’union  de  tant  de  façons  de  parler  fingi*- 
lieres  , feroit  fans  exemple  , & choqueroit  ie- 
bon  fens  5 & e’efi  ce  que  les  Sociniens  ne.* 
confidérent  pas  afifez.  Ils  ne  voyent  pas  qu'ur 
ne  exprefîion  finguliere  peut  palier  au  milieu; 
oc  plufieurs  autres  expreflions  claires  & fa- 
ciles , qui  peuvent  la. faire  entendre  , & ôter 
l’obfcurité  du  difeours  : mais  qu’un  homme 
qui  raflembleroit  dix  ou  douze  de  ces  ex- 
préfixons  fingulieres  pour  en  former  un  difc 
cours  , ne  feroit  qu’un  tifiii  de  galimatias  8c 
d’extravagances.  Il  feroit  violent  fupofer 
que  le  terme  general  de  commencement , fe  prît 
ici.  contre  l’ufage, pour  le  commencement  de 
l’Evangile.  Mais  quand  vous  aurez  trouvé 
un  exemple  de  l’explication  que  vous  lui 
donnez  entre  mille  exemples  contraires  , it 


Traité  de  la  Divinité 

ne  s’enfuit  pas  que  dans  l’endroit  ou  ce  ter- 
me efl  place  , vous  deviez  lui  ôter  la  lignifi- 
cation generale  y que  toutes  lés  circonftances 
du  difeours  juftifient  être  la  plus  naturelle  ; 
mais  quand  vous  ferez  cette  Violence  à cette 
première  expreflion  , vous  ne  pouvez  la  faire 
à neuf  ou  dix  expreffions  qui  fuivent , fans- 
penfer  que  le  S.Efprit  n’a  uni  pour  la  premiè- 
re fois  tant  d’expreülons  > qui  toutes  doivent 
être  prifes  dans  un  fens  fingulier  & hors  de 
l’ufage  naturel  , qu’il  ne  les  a , dis-je  , unies 
que  pour  nous  engager  dans  l’erreur.  Nos 
adverfaires  trouvent  leur  compte  à confide- 
rer  chaque  exprefîion  l’une  après  i’autre,  par- 
ce qu’ayant  beaucoup  de  fubtilité  , il  ne  leur 
eft  pas  impoiïibîe  par  une  méditation  pleine 
de  contention  , d’imaginer  quelques  fens 
aprochans  de  ceux  qu’ils  attachent  aux  pa- 
roles de  l’Ecriture.  Mais  quand  on  les  obli- 
gera à réunir  toutes  leurs  vûës  & leurs  expli- 
cations , on  en  fera  un  affemblage  inoiii 
abfurde  & plein  d’extravagance. 

Il  ne  leur  fert  de  rien  non  plus  d’imagineç. 
avec  effort  des  voies  de  faire  douter  de  l’E- 
vangile félon  Saint  Jean,  ou  d’en  rendre  le- 
commencement  fufpeél  de  fupefition.  Car 
pour  arrêter  l’effor  d’une  imagination  qui 
ne  cherche  que  matière  de  doute  à cet  égard, 
je  n’ai  qu’à  dire  que  le  commencement  de- 
l’Evangile  félon  Saint  Jean  étant  fynonyme 
à tous  ces  paffages  de  l’Ecriture  , qui  mar- 
quent la  préexiltence  & la  Divinité  de  Jefus- 
Chriff  , #jls  que  font  ceux  qui  difent  que 
Ghrifl  éteint  en  forme  de  Dieu  & ne  reputant  point 
à rapine  d'étre  égal  à Dieu , s’ efl  anéanti , &C.  que 
les  fiécles  ont  été  faits  par  lui  ; qu’il  a créé  les  ebo- 
fes  vifibles  & les  ebofes  invifibles  ; qu’il  a fondé- 
la.  Terre > & qiss  les  deux, fo nt  t' ouvrage  de  fes. 


de  Jefus  - Chrijh 

mains  ; que  toutes  chofes  font  par  lui  & pour  lui  : 
que  dis- je  ? le  commencement  de  l'Évangile-* 
félon  faint  Jean  étant  parfaitement  fynonyme 
a toutes  ces  expreflions  qui  font  répandues 
dans  toute  l'Ecriture  du  nouveau  Teflament , 
ces  fixions  & ces  doutes  fur  la  fupofition  du. 
texte, qui  n'étoient  d'ailleurs  fondez  que  fur  le 
bon  plaifir  de  ceux  qui  les  trouvent  commo- 
des pour  leur  opinion  , deviennent  tout-à-fait: 
inutiles  , & de  là  même  très  deraifonnabies,. 

On  ne  trouvera  pas  non  plus  un  fort  grand 
avantage  à philofoplier  fur  la  maniéré  en  la- 
quelle les  écrits  des  Evangeîiltes  & des  Apô- 
tres font  la  parole  de  Dieu,  Car  fait  que  ce- 
foit  par  infpiration  , foie  que  ce  foit  par  voie, 
de  direction  que  Dieu  ait  conduit  la  langue 
ou  la  plume  de  ces  Do&eurs  ; il  ell  incroya- 
ble qu'ils  ayent  été  baptifez  dij  Saint-Efprit 
& de  feu. , & reçu  des  langues  miraculeufes» 
le  jour  de  la  Pentecôte  , pour  parler  comme 
Üs  parlent,  fi  Jefus-Chrift  n'eil  qu'une  fimple 
créature.  Ét  quand  les  Apôtres  ne  feroient 
en  aucune  forte  infpirez  ni  conduits  par  le 
Saint  ~ Efprit , il  fufïïc  qu'ils  foient  gens  de 
bien,  pour  fe  donner  bien  de  garde  d'engager» 
les  hommes  dans  l'idolâtrie  & dans  l’impie- 
té , en  prononçant  des  blafphêmes  fi  manb 
feftes. 

Si  l'on  dit,que  ce  font  ici  des  rhetorications 
& des  jeux  d'efprit  : on  eil  d’abord  convaincu 
du  contraire  , par  la  reflexion  generale  qu’on 
peut  faire  fur  le  caraétere  de  ces  Livres  admi- 
rables , qui  efhel , que  depuis  la  G#efe  juf- 
qu'à  i'Apocalypfe  , on  ne  trouvera  pas  qu'il 
foit  jamais  échapé  une  feule  expreffion  à ces 
écrivains  , qui  inrérelfe  la  gloire  de  Dieu, 
Vous  n'y  trouvez  ni  métaphore  impie,  ni 
hyperbole  qui  aille  au  b.lafphême  3 ni  aucun» 
àpdigne  paraleile  de  l'homme  avec  Diem. 


140  Traité  de  la  Divinité 

Leurs  expreffions  font  humbles , ftiodeRes  , 
religieufes  , & dans  le  terris  que  les  autres 
Auteurs  ne  fçauroient  prefque  écrire  quatre 
lignes  fans  faire  tort  à la  gloire  de  Dieu  , il 
eR  furprenant&admirable  que  cette  longue 
fuite  de  Docteurs  facrez  falTe  paroître  dans 
toutes  fes  paroles  & dans  toutes  fés  idées  > le 
refpeéf  qui  eil  dû  à l'Etre  fouverain.  Ce  qui 
fait , comme  chacun  fçait,  un  des  cara&eres 
de  la  Di  vinité  de  l'Ecriture. 

On  n'objeébera  pas  avec  plus  de  raifon  , 
que  l'idée  de  la  Parole  prife  pour  le  Fils  de 
Dieu,  qui  eftDieu  lui-même  , étant  nouvelle 
& extraordinaire  , on  elt  obligé  de  chercher 
des  Cens  fîngu tiers  3c  nouveaux  dans  ce  paRa- 
ge.  Car  premièrement , quand  on  fupofera 
«jue  cette  idée  eil  nouvelle  & extraordinaire  , 
il  n’importa , puifque  toutes  les  autres  idées 
qui  compofent  cepalfage,  n'ont  rien  d'extra- 
ordinaire ni  de  finguiier.  D'ailleurs  , ceux  qui 
ont  étudié  les  feypothefes  des  anciens  He- 
fcreux  , fçavenc* qu'ils  prenoient  la  face  de 
Dieu  , la  MâjeRé  de  Dieu  , la  gloire  de  Dieu 
& la  parole  de  Dieu  , pour  une  même  cho- 
fe  ; & que  la  Paraphrafe  Caldaïque  prend 
ces  termes  pour  des  exprelïkms  fynoni- 
mes.  On  fçait  que  la  Paraphrafe  de  Rabbi- 
Jonathan  rend  ces  Paroles  , Le  Seigneur  à dit  à 
mon  Seigneur  , par  celles  ci  , Le  Seigneur  st  dit- 
à fa  Parole.  Enfin  on  voit  bien  que  ces  parcs» 
les  qui  font  l'entrée  de  l’ Evangile  feton  S. 
Jean  ) Au  commencement  était  lu  Parole  , enfer-' 
ment  Aê  manifefte  allufion  au  commence- 
ment de  la  Genefe  , y ayant  cette  différence 
entre  cet  EvangeliRe  & les  autres,  que  les 
autres  faifa-nt  i'hiRoire  de  Jefus-ChriR  , ta 
commencent  par  famanifeRation  en.chair,3c 
|ax.  les.  premiers  mo mens  de  fa  nature  hu- 

mame*  5. 


de  Jefus-Chrift.  44? 

maine;  au  lieu  que  celui-ci  la  commence  par 
les  premiers  ouvrages  du  Fils  de  Dieu  , nous 
faifant  entendre  que  Jefus  - Chrift  eft  le  prin- 
cipe par  lequel  toutes  chofes  furent  faites  en 
la  création  du  monde , & qu'il  étoit  par  de- 
vers Dieu  avant  cette  création.  Il  nous  fait 
entendre  deux  chofes.  La  première  eft  , que 
cette  Parole  par  laquelle  Dieu  créa  le  mon- 
de , n'étoit  pas  un  fimple  fon  comme  la  pa- 
role de  Phomme  , mais  qu’elle  fut  une  Per- 
fonne  divine , ou  fi  vous  voulez  5 une  Perfori- 
ne qui  cxiftoit  par  devers  Dieu  } & qui  étoit 
Dieu  j & il  nous  dit  nettement  que  J.  Chrift: 
eft  cette  Perfonne  là.  Or  il  eft  certain  que  la 
première  de  ces  deux  idées  dont  il  s'agit  ici , 
n'étoit  en  aucune  forte  étrangère  parmi  les 
Hebreux.  Car  les  Hebreux  qui  vivoient  du 
tems  des  Apôtres  , reconnoiftbient  que  têtu 
Parole  dont  parle  Moife  , étoit  l'image  du  Dieu  fou- 
*. vetain  , & l'homme  l'image  de  la  Parole.  Us  ap- 
pelaient cette  Parole  le  Pii  s de  Dieu  , fon  Fils 
premier  né.  Us  difoient  que  celui  qui  ne  peut 
s'élever  jufqu'à  la  méditation  de  Dieu  , doit 
monter  du  moins  jufqu'à  celle  de  fon  image  qui 
eft  le  tns-facré  Verbe.  Us  apelloient  cette  Pa- 
role , l'origine  des  créatures  , le  Verbe  de  Dieu  } Ô* 
l'image  ou  le  modèle  fur  lequel  l'homme  avait  été 
formé . Et  Platon  , que  chacun  fçait  avoir  été 
inftruit  dans  l'école  de  Moïfe  , loit  qu’il  eût 
puifé  immédiatement  fa  dodrine  dans  les  li- 
vres des  Hebreux  , foit  qu'il  l'eût  aprife  de 
Pytagore)  qui  l'avoit  prifedans  cette  Ipurce: 
Platon  , dis- je , n’exhorte-t-il  pas  fes  amis  de 
jurer  par  l’Auteur  8c  le  Pere  du  Seijjieur,  l'a- 
pellant  exprelTément  le  Dieu  du  D rince , le  Pere 
du  Seigneur  , & entendant  la  Parole  par  ce- 
lui-ci ? 

Terne  III. 


Vide  UK 
11.  de 
Pr&p. 
Lvang. 


X 


î^i  Traité  de  la  Divinité 

Par  cette  confidcration  , on  fe  fatisfait  fat 
le  doute  que  font  naître  ceux  qui  voulant 
rendre  fufpeét  le  commencement  de  l'Evangi- 
le félon  faint  Jean  , prétendent  que  ces  idées 
ont  quelque  chofe  de  nouveau  & d’extraor- 
dinaire , & qu’elles  ont  plus  de  raport  avec 
les  fpéculations  des  Gnoftiques  , qu’avec  les 
autres  dogmes  de  la  Foi.  Car  on  a déjà  ga- 
gné ce  point  fur  eux  , que  ces  idées  ne  font 
pas  fi  nouvelles  & fi  étrangères  qu’ils  fe  l’é- 
toient  imaginé.  Mais  d’ailleurs,  combien  peu 
de  raifon  y a-t  il  dans  ce  doute?  On  veut 
que  ce  foit  Cerinthus  qui  ait  compofé  l’E- 
vangile félon  faint  Jean  & l’Apocalypfe , ou 
du  moins  ce  commencement  de  l’Evangile  , 
dont  nous  difputons.  Pour  ce  commence- 
ment , on  a tort  de  le  leparer  du  refie  , & 
même  des  Epîcres  de  faint  Jean  & de  l’Apo- 
calypfe , où  les  idées  de  la  Parole  , la  Parole 
de  Dieu,  Jefus- Chrift  vrai  Dieu , régnent  tout 
comme  dans  le  commencement  de  l’Evangile. 
Et  à l’égard  du  foupçon  qu’on  a eu  , que 
l’Evangile  & l’Apocaiypfe  foient  de  Cerin- 
thus  , rien  n’eft  plus  abfurde.  Ni  Cerinthus 
ne  fe  feroit  avifé  de  fupofer  des  livres  fous 
je  nom  de  fon  ennemi , ni  les  Eglifes  de 
l’Afie  n’auroient  pris  les  vifions  de  Cerin- 
thus pour  l’Evangile  de  faint  Jean.  Et  puis 
quel  raport  y a-t-il  entre  celui-ci , & la  doc- 
trine de  cet  hérétique  , qui  croyoit  que 
les  Anges  avoient  créé  le  monde  ; qu’un 
mauvais  Ange  avoit  donné  la  Loi  ; que 
Jefus  étoit  fils  véritable  de  Jofeph  ; qui 
difoit  qêc  Jefus  étoit  un  homme  , & Chrift 
la  vertu  de  Dieu  , ou  fon  efprit  qui  étoit 
venu  fur  Jefus  à fon  baptême  , & s’en  étoit 
allé  dans  le  Ciel  à fa  mort  ; que  Jefus 
avoit  fouffert  les  incommodités  de  U vie  ÔC 


âf  Jcfus  - Chrifi.  14J 

les  effets  de  la  perfecution  ; mais  que  Jefus- 
Chrirt  avoit  fait  ces  grands  miracles  qui 
nous  font  marquez  dans  l’Evangile , & c. 
que  le  Chrift  avoir  été  impaffible  ? bien 
que  Jefus  eût  fouffert  ; 8c  que  le  Chrirt: 
étoit  tombé  fur  les  Apôtres , & c.  que  c’eft 
un  des  Anges  qui  ayoit  créé  le  monde  , qui 
donna  la  Loi  aux  Ifraëlites  ; fans  parler 
des  crimes  qu’il  autorifoit,  ni  de  cecte  ex- 
travagante fubordination  d’Eones  qui  lui 
ctoit  commune  avec  les  autres  Gnortiquei  : 
•iloétrine  pourtant  dont  on  ne  trouve  aucun 
vertige  dans  l’Evangile  félon  faint  Jean.  A 
quoi  fervent  ces  doutes  fi  peu  naturels,  8e 
ces  recherches  inquiètes  d’un  eiprit  agité  ? 
Si  l’Evangile  félon  faint  Jean  a été  corn- 
pofé  par  un  Gnortique  , parce  qu’il  établit 
la  préexistence  & la  Divinité  de  Jefus  Chrirt* 
on  doit  prendre  toute  l’Ecriture  pour  l’ou- 
vrage des  Gnoftiqties , car  elle  s’accorde  à 
nous  faire  comprendre  ce  grand  principe. 

Ce  ieroit  ici  le  lieu  de  combattre  les  Ar- 
riens  , en  montrant  que  les  paroles  de  Saint 
Jean  ne  détruifent  pas  moins  leur  hypothefe 
que  celles  des  Sociniens.  Mais  cette  matière 
mérite  bien  un  chapitre  particulier. 

CHAPITRE  XI. 

Qu'on  ne  fe  défend  pas  mieux  centre  l'évidence 
de  ces  preuves , en  fuivant  le  Syjlême 
des  *Ar riens. 

G Eux  qui  n’ont  qu’une  idée  fu^rfîcielle 
des  chofes  , trouveront  plus  de  vrai* 
femblance  dans  le  Syrtême  des  Arriens  que 
dans  l’hypothefe  Socinienne  ; parce  que  les 
premiers  fauvent  du  moins  la  piéexiftence 

X ij 


144  Traité  de  la  Divinité 

du  Seigneur  Jefus , qui  eft  un  dogme  fi  ex- 
prefiement  marqué  dans  l’Ecriture  du  nou- 
veau Teftament  : & j'avouë  qu'à  s'arrêter 
là  , la  chofe  feroit  inconteftable.  Mais  quand 
on  confidere  cette  matière  de  plus  près  , on 
eft  obligé  de  changer  de  fentiment  , & on 
trouve  que  Socin  a été  beaucoup  plus  judi- 
cieux qu'Arrius  dans  fon  Syftême  , qui  eft 
dégagé  de  trois  difEcultez  capitales  qui  fe 
trouvent  dans  celui  des  anciens  ennemis  de 
la  Divinité  de  nôtre  Seigneur. 

Pour  comprendre  la  première  , il  faut 
d'abord  fupofer  que  le  nom  de  Dieu  étant 
néceftairement  ou  un  nom  d'office , ou  un 
nom  de  nature,  c'eft-à-dire  , ou  un  nom 
qui  marque  les  charges  & les  qualitez  ex- 
térieures , ou  un  nom  qui  marque  l'excellen- 
ce & les  perfe&ions  eflentielles  ; les  Arriens 
ne  peuvent  point  fe  fauver,  quand  on  les 
prefle  par  la  confideration  du  nom  de  Dieu  , 
qui  eft  donné  à Jefus-Chrift  , en  difant  que 
c'eft  là  un  nom  d’office  , & que  Jefus- 
Chrift  ne  l'a  porté  que  comme  un  Ambaf- 
fadeur  du  Dieu  très-haut  : ce  qui  eft  la  dé- 
faite des  Sociniens.  Car  comme  ils  reeon- 
noiflent  que  Jefus-Chrift  étoit  avant  fon  in- 
carnation , ils  font  forcez  d'avouer  qu'il 
étoit  Dieu  dèlîors  , qu'il  l’étoit  avant  la 
création  de  toutes  chofes.  Car  ces  paflages 
de  l'Ecriture  , qu'ils  expliquent  de  fa  préexis- 
tence, y font  exprès.  Au  commencement  la  Pa- 
role étoit  : elle  étoit  avec  Dieu  : elle  étoit  Dieu, 
Que  s'ils  demeurent  d'accord  que  lorfque 
la  Parolrietoit  avec  Dieu , que  dans  ce  com- 
mencement où  toutes  chofes  n'avoient  pas 
encore  été  faites  par  elle  , cette  Parole  étoit 
Dieu  i ils  doivent  reconnoître  qu'elle  étoit  le 
vrai  Dieu  , en  forme  de  Dieu  , le  Dieu,  fort  , 


. . àe  Jefus - Chrfî.  MT 

le  grand  Dieu,  Dieu  béni  éternellement  , qui 
i font  les  noms  que  l'Ecriture  iui  donne  ail- 
leurs. Car  on  ne  voit  pas  plus  de  raiibn  à 
dire  l'un  qu'à  reconnaître  l'autre.  Et  fi  cela 
eft  , je  demande  comment  les  noms  &:  les 
éloges  les  plus  propres  du  Dieu  très  - haut 
conviennent  à Jefus-Chrift  dans  ce  premier 
état , où  l'on  ne  peut  point  dire  qu'il  re- 
prefentât  Dieu  , ni  qu'il  agît  en  fon  nom  , 
ni  qu'il  fût  fon  Ambalfadeur  envers  les 
hommes  ? Jefus-Chrift  étoit  un  efprit  créé  , 
noble  & excellent , tant  qu'il  vous  plaira  : 
exprime  - t'on  l'effence  & les  perfections 
d'une  créature  par  le  nom  de  Dieu  ? Dit-on 
d'une  créature,  qu'elle  eft  en  forme  de  Dieu, 
& égale  avec  Dieu  ? Quand  cet  efprit  au- 
roit  une  gloire  divine  à nôtre  égard  , peut- 
on  iui  attribuer  une  gloire  divine  lors  qu'on 
le  conçoit  étant  avec  Dieu  ? & fur  - tout 
peut  * on  lui  donner  le  nom  de  ce  grand 
Dieu,  qui  eft  infiniment  pius  élevé  au  def- 
fus  de  cet  efprit , que  cet  efprit  n'eft  élevé 
au-deftus  du  plus  petit  atome  de  pouûîere  ? 
Certes  au  lieu  de  dire  qu'il  étoit  en  forme  de 
Dieu  avant  qu'il  s'abbaiflat  , il  faudrait 
reconnoître  qufil  a toûjours  été  en  forme 
de  ferviteur , en  forme  de  créature  ; & 
bien  plus  daas  le  Ciel  que  fur  la  terre  , bien 
plus  avant  la  création  du  monde , que  lors 
qu'il  a converfé  parmi  nous  dans  l'accom- 
pliffement  du  tems.  Car  de  quelques  per- 
fections qu’un  être  foit  enrichi  , il  eft  bien 
plus  en  forme  de  ferviteur  qqaa^  il  eft  par 
devers  Dieu,  que  quand  il  converfe  parmi 
les  hommes.  De  forte  qu'au  lieu  de  nous 
faire  entendre  , que  dans  ce  premier  état 
où  Jefus  - Chrift  étoit  avec  fon  Pere  , il 
étoit  Dieu , on  devoit  nous  dire  que  c'eit 

X iii 


»4<?  Traité  de  la  Divinité 

dans  ce  premier  état  que  J,  C.  n'eft  rien  j 
comme  Ton  voit  qu'un  grand  Seigneur  , 
dont  la  grandeur  6c  la  magnificence  paroif- 
iént  avec  éclat  lorfqu'ii  eft  dans  Ton  gou- 
vernement , n'eft  rien  lorfqu'ii  eft  à la 
Cour  du  Roi , dont  la  Majefté  fait  éclip- 
fer  celle  de  fes  ferviteurs.  En  un  mot  , Je- 
fus  Chrift  confideré  dans  ce  premier  état 
où  il  elt  par  devers  Dieu  , porte  le  nom  de 
Dieu  ou  à caufe  de  ce  qu'il  eft,  ou  à caufe  de 
ce  qu'il  fait  , ou  à caufe  de  ce  qu'il  re- 
prefente. Ce  n’eft  point  à caufe  de  ce  qu'il 
eft.  Car  il  eft  une  créature  j & quelque 
excellente  que  foit  cette  créature , elle  n'a 
pu  fans  menfonge  être  marquée  par  un  nom 
confacré  au  Créateur.  Ce  n'eft  point  à caufe 
de  ce  qu'il  fait.  Car  nous  fupofons  que  J. 
C.  eft  dans  un  état  où  il  n'agit  pas  encore  j 
ou  s'il  agit,  c'eft  comme  un  miniftre  de 
Dieu  : & par  confequent  il  n'a  point  dû 
être  marqué  par  un  nom  confacré  à la 
caufe  première.  Enfin  ce  n’eft  point  à caufe 
de  ce  qu'il  repreferne.  Car  s'il  reprefencoit 
quelque  perfonne  qui  lui  donnât  le  droit 
de  porter  ce  nom  , ce  feroit  Dieu.  Or  J. 
C;  dans  ce  premier  état  ne  reprefente  point 
Dieu.  Il  ne  le  reprefente  point  aux  Anges , 
qui  n’ont  que  faire  de  reprelentation  à cet 
égard  , puifqu'ils  voyent  Dieu  face  à face  , 
c'eft  à- dire  , autant  qu'il  eft  neceftfaire  pour 
la  plénitude  de  leur  bonheur  , de  leur  gloire 
& de  leur  fainteté.  Il  ne  ie  reprefente  point 
aux  homii|;s , qui  ne  font  pas  encore.  D'ail- 
leurs, pour  reprefenter  Dieu  , doit-il  porter 
le  nom  de  Dieu  ? les  Arriens  font  à cet 
égard  dans  un  embarras  inexplicable  , & 
d'autant  plus  grand  , que  ces  magnifiques 
litres  de  vrai  Dm  , grand  Dieu  , Dieu  fort  9 


de  Jefus  - Cbrift.  147 

&c.  relevent  ici  le  nom  de  Dieu, qui  eft  ion- 
né  à J.  C.  en  divers  endroits  de  l’Ecriture 
avec  ces  grandes  epithetes. 

^La  fécondé  difficulté  qui  eft  dans  le  Syf- 
tême  des  Arriens  , confifte  en  ce  qu'ils  ne 
peuvent  expliquer  ces  palfages  de  l’Ecriture 
qui  attribuent  à Jefus  - Chrift  d'avoir  fait 
les  fiécles  , d’avoir  créé  les  chofes  vifibles 
& les  chofes  invifibles  , &:c.  de  faire  fub- 
fifter  toutes  chofes  par  fa  parole  puilfante  , 
d'avoir  fondé  la  terre  , & produit  les  Cieux, 
d'avoir  fait  le  monde  ; qu’ils  ne  peuvent  , 
dis-je  , les  expliquer  fans  fe  contredire  , en 
reconnoiffant  la  Divinité  proprement  dite 
de  Jefus*  Chrift,  après  lavoir  niée,  ou  fans 
fe  trouver  dans  la  neccffitc  d’avancer  des 
propofitions  extravagances.  Car  , comme 
ils  entendent  littéralement  tous  ces  palfages 
qui  marquent  que  Dieu  a lait  toutes  chofes 
par  Jefus-  Chrift  , 8c  que  fans  lui  rien  de  ce 
qui  a été  fait  > n'a  été  fait  : ils  font  obligez 
d'attribuer  à J.  C.  la  création  du  Ciel  & 
de  la  Terre  , & même  la  création  des  Anges 
8ç  des  âmes  , & alors  il  faut  qu'ils  diiènt 
de  deux  chofes  l’une  : ou  que  la  Parole  a 
fait  toutes  chofes  par  fa  vertu  & par  fa 
puilfàïïtê , comme  nous  voyons  que  le  So- 
leil nous  éclaire  par  fa  force  qui  eft  fa  lu- 
mière : ou  que  la  Parole  n'ayant  aucune 
vertu  pour  produire  ces  chofes , ou  du  moins 
n'en  déployant  aucune,  n'a  été  que  la  fim- 
pîe  occalîon  à laquelle  la  puiftance  infinie 
du  Dieu  fouverain  s'eft  déploygp  ; comme 
nous  voyons  que  les  Apôtres  n’ayant  point 
la  vertu  de  faire  des  miracles  par  eux  - mê- 
mes , étoient  l'occafion  à laquelle  la  puif- 
fance  infinie  de  Dieu  les  operoit.  Si  l'on  dit 
ce  dernier , & que  J.  C.  ne  foit  qu'un  eC- 

X iii] 


2,48  'Traité  de  la  Divinité 
prit  excellent , qui  par  fes  prières  & Ton  m- 
terceffion  , ou  autrement , ait  été  une  oc- 
casion à la  puiSfance  infinie  de  Dieu, de  créer 
cet  Univers  : nous  avons  fujet  de  nous  plain- 
dre d'avoir  été  feduits  par  les  paroles  de 
l'Ecriture,  qui  dit  expreifement  que  le  mon- 
de a été  fait  par  lui  ; nous  trouvons  incom- 
préhensible qu'il  foit  nommé  la  vertu  & la 
îageSfe  de  Dieu  , puis  qu'il  n’eft  qu'une 
Simple  occafion  à cette  vertu  & à cette  fa- 
geSfe,  de  fe  déployer  j & nous  trouvons 
tout- à- fait  choquant , vû  le  foin  que  les 
Apôtres  prennent  de  déclarer  que  ce  n'eft 
point  par  leur  puiSfance  qu'ils  font  les  mi- 
racles que  les  Juifs  admirent , qu'ils  n’ayent 
le  même  foin  de  nous  aprendre  que  ce  n'eSt 
point  par  fa  vertu  & par  fa  puiSfance  que 
la  Parole  fait  les  œuvres  Si  grandes  & Si 
magnifiques»,  & qu'au  contraire  ils  déclarent 
que  c'eft  le  nom  de  Jefus  qui  fait  toutes 
Ces  merveilles , que  c'eft  J.  C.  par  qui  & 
pour  qui  font  toutes  chofes  , & qu'il  les 
îoûtient  par  fa  parole  puilfante  ; qu’il  a 
fondé  la  terre , &c«  exprelîions  touc-à-fait 
extravagantes , s'il  eft  vrai  que  J.  C.  n'ait 
pas  plus  contribué  à la  produ&ion  de  l'Uni- 
vers , que  les  Apôtres  contribuoient  aux 
miracles  qui  paroiifoient  fe  faire  par  leur 
miniftere.  Que  Si  l'on  dit  le  premier  , Sça- 
voir  que  J.C.  la  Parole  éternelle  , a fait  les 
créatures  par  fa  vertu  & fa  puiSfance  , mais 
par  une  puiifance  & une  vertu  qui  étoic 
émanée  premièrement  de  l’Etre  fouverain , 
comme  c'etoit  le  fentiment  des  anciens  Ar- 
riens,  qui  même  attribuoient  au  Pere  de  ne 
fe  mêler  de  rien  , mais  d'avoir  laiSfé  tout 
faire  au  Fils  la  plus  noble  & la  plus  par- 
faite de  fes  créatures , qui  feule  auroit  été 


,,  , . . . de  le  fus  - Chrifl.  24ÿ 

créé  de  lui  immédiatement:  il  faut  en  ce 
cas  la  qu  on  demeure  d'accord,  que  le  Pere 
a communiqué  au  Fils  la  puiflance  de  créer. 
Or  la  puiflance  de^créer  eft  une  puiflance 
infinie,  puis  qu'elle  franchit  l'éloignement 
infini  qui  eft  entre  l'être  & le  néant  ; & 
il  eft  inconteftable  qu'une  puiflance  infinie  , 
& qu'une  perfection  infinie  ne  peut  jamais 
etre  communiquée  à une  créature  , parce 
qu  elle  feroit  finie  , & ne  le  feroit  pas. 
D ailleurs,  fi  J.  C.  étant  une  Ample  créature 
a créé  toutes  chofes,  ou  ç'a  été  comme  caufe 
inftrumentale  , , ou  comme  caufe  principa- 
le. Ce  n'a  pas  été  comme  caufe  inftrumen- 
tale.  Car  il  n’y  a jamais  de  caufe  inftru- 
mentale , que  quand  il  y a un  fujet  fur 
lequel  cet  infiniment  peut  agir , & auquel 
il  doit  etre  en  quelque  forte  proportionné. 
Or  ici  il  n'y  a point  de  fujet  fur  lequel 
on  agiffe , puis  qu'on  tire  toutes  chofes  du 
fein  du  néant.  Si  c'efi  comme  caufe  prin- 
cipale , il  s'enfuit  qu'il  eft  un  Créateur , 
qu  il  a une  puiflance  infinie  , & qu'il  ne 
doit  pas  être  diftingué  de  l'Etre  fouverain 
a l'égard  de  fes  perfections.  Car  pourquoi 
étant  revêtu  d'une  puiflance  infinie , ne  le 
feroit-il  point  d'une  fagefle  infinie , 8ce.  & 
ainfi  des  autres  vertus  de  la  Divinité  ? Enfin  » 
ou  Jefus-Ghrift  a agi  feul  dans  la  création 
& dans  la  confervation  de  toutes  chofes  , 
ou  il  a agi  avec  Ton  Pere.  S’il  a agi  feul, 
comment  l'Ecriture  lui  fait-elle  dire  que  le 
Pere^ travaille  avec  lui,  & qu'un^bheveu 
de  nôtre  tête  ne  tombe  point  fans  la  permifi- 
Aon  de  nôtre  Pere  qui  eft  aux  Cieux  ; s'il  a 
agi  avec  le  Pere , ou  il  déployé  la  même 
vertu  que  le  Pere  , ou  une  vertu  differente. 
S'il  déployé  la  même  vertu  , il  déployé  une 


o Traité  de  la  Divinité 

puififance  infinie  , car  le  Pere  déployé  une 
puiffance  infinie.  S'il  déployé  une  vertu  dif- 
ferente , en  quoi  cette  derniere  vertu  étoit- 
elle  neceflaire  , puifque  la  première  fuffi- 
foit , & que  Dieu  agit  fur  le  néant  par  fa 
feule  volonté  ? 

La  troifiéme  difficulté  qu'on  trouve  dans 
le  Syftême  des  Arriens , confitle  en  ce  qu’il 
n'eft  pas  poffible  de  fauver  Moïfe  , les  Pa- 
triarches & les  Prophètes , d'une  manifefte 
idolâtrie  , lors  qu'ils  ont  adoré  comme  le 
Dieu  fouverain  cet  Ange  qui  leur  aparoif- 
foit  fi  fouvent  , & qu'on  fera  obligé  de 
reconnoîcre  pour  une  fimple  créature  qui 
fe  mettoit  en  la  place  de  Dieu.  On  ne 
pourra  plus  dire  avec  les  Sociniens , que 
cet  Ange  n’étoit  point  adoré  pour  lui -mê- 
me , mais  parce  qu’il  reprefentoit  Dieu  ; 6c 
que  hors  fon  emploi  & fon  minittere  , il 
rfétoit  point  digne  d'un  plus  grand  honneur 
que  les  autres.  Car  Saint  Jean  nous  aprend 
ici,  que  cet  efprit  qu'il  nomme  la  Parole  , 
le  commerce  des  hommes  à pirt , dàs  le 
commencement , avant  la  création  des  cho- 
ses étant  avec  Dieu  ? étoit  Dieu.  Ainfi  U 
îaudra  regarder  tous  les  hommages  que 
cet  efprit  prétend  enfuite  , comme  des 
hommages  qu’il  demande , comme  étant 
dûs  à les  propres  perfections:  & de  - là  il 
s’enfuivra  par  des  confequences  afies  juftes  > 
que  nous  nous  trouverons  obligés  d'apli- 
quer  à un  Ange  les  oracles  qui  avoient  eu 
pour  td)j#c  le  Dieu  fouverain.  Mais  nous 
aurons  lieu  d’étendre  cette  confideration 
dans  la  fuite. 


de  Je  fus  - Ckrift. 
CHAPITRE  XII. 

OÙ  l'on  fait  voir  que  le  Saint  - ’Efprit  aurait 
parlé  un  langage  ebfcur  , ab farde  & pet» 
conforme  et  la  pieté  , fi  la  glofe  Socinienne  avait 
lieu . 

POur  l'obfcurité  qui  feroit  dans  l'Ecriture  , 
s’il  la  falloir  expliquer  par  les  principes 
des  Sociniens  , elle  faute  aux  yeux  d’une 
telle  force , qu'il  n'ell  pas  neceflfaire  de  la  juf» 
tifier  , mais  feulement  d’en  rechercher  la 
fource.  L'obfcurité  qu'on  trouve  dans  quel- 
ques paflages  de  l'Ecriture, fe  raporte  à divers 
principes  generaux. 

Premièrement , elle  naît  de  la  nature  des 
chofes  que  l'Ecriture  nous  propofe.  Nous 
pouvons  raporter  à ce  principe  les  diffi- 
cultez  que  nous  trouvons  dans  les  paflages 
de  l'Ecriture  qui  regardent  la  nature  de 
Dieu,  lemyftere  de  Hncar  nation  , les  de- 
crets de  l'éledtion  & de  la  réprobation  » 
l’éternité  des  peines  qui  attendent  les  mé- 
dians après  cette  vie  , la  fatisfa&ion  de  Je* 
fus-Chriil,  8c  celles  de  tous  ces  autres 
grands  & fublimes  myfteres  qui  ne  peu- 
vent être  bien  compris  par  l'entendement 
de  l'homme  , à moins  qu’ils  ne  celfent 
d'être  ce  qu'ils  font,  ou  que  celui  - ci  celle 
d'être  ce  qu’il  eft.  On  ne  peut  point  rapor- 
ter à ce  principe  Pobfcurité  que  nos^dver- 
faires  trouvent  de  leur  propre  avet^  dans 
les  paRages  ci-delfus  marquez.  Ce  n'eft  pas 
un  grand  miltere  qu’une  créature  manifelle 
le  confeil  de  Dieu  ; qu'elle  vive  au  com- 
mencement de  l'Evangile , ou  du  tems  de 
Jean*Baptilte  ) qtfeilc  foie  connue  de  Disui 


Traité  de  la  Divinité 

feufiqu'elle  foit  deftinée  à un  miniftere  plus 
glorieux  que  celui  des  Prophètes  ; qu'un 
fimple  homme  ait  été  chair  , c'eft-àdire, 
participant  d'une  nature  corporelle.  Il  n'y  a 
rien  d'extraordinaire  à dire  , que  Jefus- 
Chrift  étoit  en  deftination  avant  Abraham  , 
ni  qu'il  a pofledé  une  gloire  par  devers  fon 
Pere  , parce  que  dèflors  il  étoit  réfolu  dans 
le  decret  de  Dieu  qu'il  la  poftederoit. 

La  fécondé  fource  de  l'obfcurité  qu'on 
trouve  dans  les  paftages de  l'Ecriture,  vient 
de  I'impoflibilité  où  le  péché  qui  a infeéfcé 
toutes  les  facultez  de  nos  âmes , nous  mec 
de  juger  fainement  des  objets  qui  font  pre- 
fentez  à nôtre  entendement.  Si  notre  Evangile 
ejl  couvert , dit  Saint  Paul  5 il  efl  couvert  à ceux 
qui  périment , mfquels  le  Dieu  de  ce  fiécle  a aveu - 
glé  l'entendement . Il  feroit  inutile  d'aporter 
des  exemples  d'une  vérité  trop  connue , 
mais  il  ne  le  fera  point  de  rentrer  en  nous- 
mêmes,  pour  voir  fi  l'obfcurité  qu'on  trouve 
dans  les  paffages  ci-defiiis  marquez,  naît  de 
la  corruption  de  nôtre  cœur.  Cela  pourroit 
être  foupçonné  , fi  c'étoit  nous  qui  les  trou- 
vaffions  obfcurs  ; mais  c'eft  principalement 
nos  advcf faires  qui  doivent  reconnoître  cette 
obfcurité.  Car  dans  nôtre  fens  l'objet  eft 
haut , mais  l’expreffion  eft  facile  : mais  dans 
leurs  fens,  l’objet  eft  allez  proportionné  à nô- 
tre portée, mais l'expreflion  eft  obfcure. D'ail- 
leurs , peut- on  dire  fans  extravagance  , que 
c’eft  nous  , & non  pas  nos  adverfaires  , qui 
obéïlUns  au  defir  fecret  de  tourner  ces  paf- 
fages d'une  maniéré  avantageufe  à nôtre 
fentiment  ; & que  les  pallions  de  nôtre  cœur 
nous  font  inventer  des  fens  fi  nouveaux  & fi 
extraordinaires  ? Quel  dereglement  y a-t-il3 
je  vous  prie  3 à s'imaginer  que  cette  expre£ 


de  fefus-Chrift. 

fion  au  commencement  , eft  une  expreflion  gé- 
nérale j que  celle-ci  , U Parole  était  Dieu  , em- 
porte quelque  chofe  de  plus  grand  que  la 
gloire  d'un  fimple  miniftere  ; que  ces  paro- 
les , Par  lui  toutes  chefes  ont  été  faites  , & fans 
lui  rien  de  ce  qui  a été  f air , n a été  fait , lignifient 
autre  chofe  que  la  prédication  de  l'Evangile  -, 
que  celles-ci  , avant  qu  Abraham  fût , je  fuis  , 
emportent  autre  chofe  qu'un  éloge  qui  con- 
vient à la  moindre  des  créatures  ? &c. 

On  peut  compter  pour  un  troifiéme  prin- 
cipe des  obfcuritez  qu'on  trouve  dans  l'Ecri- 
ture 3 le  genie  de  la  langue  originale  du 
vieux  & du  nouveau  Teftament  , qui  eft 
quelquefois  peu  conforme  à celui  de  la  nô- 
tre. Mais  on  convient  que  ce  n'eft  pas  ici  la 
fource  de  l’obfcurité  que  l'on  trouve  dans 
ces  paflages  conteriez  entre  nos  adverfaires 
& nous.  Ce  n'eft  point  le  genie  de  la  lan- 
gue de  ces  Ecrivains  qui  veulent  qu'on  révête 
une  créature  des  caraéteres  les  plus  glorieux 
de  la  gloire  du  Créateur.  Au  contrairejla  lan- 
gue fainte  eft  toute  opofée  à ce  cara&ere.Les 
autres  langues  ont  quelque  chofe  d'impie  & 
de  payen.  Elles  employent  fans  aucun  fcru- 
pu  le  les  termes  d 'adorable  , de  divin  , d'encens, 
dü  facrifice  , d'éternité  , de  fouverain  bien  , lors 
même  qu'il  s'agit  des  créatures.  Mais  le  lan- 
gage des  Auteurs  facrez  , comme  étant  con- 
sacré à exprimer  la  révélation  celefte  , eft  Ca- 
bre & religieux.  Ils  employent  des  hyperbo- 
les j mais  jamais  celles  qui  peuvent  interelfer 
la  gloire  de  Dieu.  £ 

L’Ecriture  eft  obfcure  en  quatrième  lieu  3 
lors  qu'elle  marque  des  événemens  qui  font 
encore  dans  les  ténèbres  de  l'avenir.  Une 
excefîîve  clarté  dans  la  Prophétie  en  détrui- 
rait i'accompiilfement.  Perfonne  ne  s'éton- 


s? 4 Traité  de  la  Divinité 

ne,  par  exemple  , que  dans  la  révélation  du 
Prophète  Ezechiel,  les  chofes  foient  envelo- 
pées  de  figures  énigmatiques  & paraboliques* 
propres  à rendre  le  difcours  plus  obfcur  j 
parce  qu’il  s’agit  là  des  fecrets  de  l’avenir. 
Mais  les  exprefiionsdont  il  s’agit  maintenanr, 
ne  contiennent  aucune  prophétie.  Elles  mar- 
quent prefque'  toutes  le  pafie.  Je  fuis  avant 
qu’ Abraham  fût  , La  Parole  étoit  au  commence- 
ment. Elle  étoit  avec  Dieu.  Elle  étoit  Dieu. 

Une  cinquième  fource  des  obfcuritez 
qu’on  trouve  dans  les  pafiages  de  l’Ecriture  , 
eft  la  Philofophie.  Il  eft  certain  qu’il  y a 
beaucoup  de  pafiages  dans  le  Vieux  <te  dans 
le  Nouveau  Teftament,  lefquels  étans  clairs 
en  eux- mêmes,  font  devenus  obfcurs  par  les 
commentaires  des  Philofophes,  & des  Théo- 
logiens fcholaftiques.  On  ne  peut  rien  dire  de 
pareil  des  pafiages  contefiez  entre  nous  & 
nos  adverfaires.Car  il  ne  s’agit  pas  de  l’obf- 
curité  qui  eft  dans  ces  pafiages  expliquez  'par 
raport  à nos  fentimens:mais  il  s’agit  de  l’obf- 
curité  qu’on  trouve  dans  ces  pafiages  expli- 
quez à la  maniéré  de  nos  adverfaires.  Le  len- 
timentdesSociniens  eft, comme  ils  le  préten- 
dent , extrêmement  dégagé  des  fubtilitez  de 
l’école.  Or  c’eft  dans  leur  fentiment  que  ces 
pafiages  font  extrêmemét  difficiles  & obfcurs. 

Voici  donc  une  obfcurité  qui  n’a  aucune 
desfoürces  qui  font  ordinaires  à l’obfcurité 
des  pafiages  difficiles  de  l’Ecriture.  Cela  eft 
furprenant  : mais  la  chofe  le  paroîtva  encore 
beaucoup  davantage  * fi  l’on  confidere  que 
cette  ftfcurité  n’ayant  point  fon  principe  en 
nous , & ne  pouvant  nous  être  raisonnable- 
ment attribuée,  il  faut  la  raporter  à Dieu.  Or 
fi  c’eft  Dieu  qui  en  eft  la  feule  caufe  > c’eft 
ici  une  énigme  que  Dieu  nous  propofe  , mais 


de  Jefus  • Chrift. 

une  énigme  dont  nous  ne  fçaurions  compren- 
dre la  fin. 

Son  deffein  ne  peut  pas  être  celui  de  fe 
glorifier.  Car  , je  vous  prie  , en  quoi  une  ob- 
fcurité de  TEcriture  , qui  laiffe  croire  que  J. 
C.  eff  Dieu  , qu’il  a créé  le  monde  , les  fié- 
cles , &re.  & qu’enfin  il  a été  revêtu  de  la 
gloire  la  plus  propre  de  l’Etre  fouverain  ; en 
quoi , dis-je  , une  telle  obfcurité  glorifie-t- 
elle  Dieu  ? 

Ce  deffein  n^eft  pas  celui  d’éclairer  les 
hommes.  Car  comment  une  obfcurité  éclai- 
reroit-elle  l’efprit  hnmain?  D’ailleurs,  pour- 
quoi les  éclairer  en  les  expofànt  au  danger 
d’une  erreur  fi  mortelle  ? 

On  ne  peut  point  dire  , que  Dieu  ait  vou- 
lu par  là  éprouver  la  foi  des  hommes.  Car 
3bien  que  la  grandeur  des  objets  que  l’Ecritu- 
re nous  propofe  , jointe  à ce  que  ces  objets 
ont  de  contraire  à nos  préjugez  ordinaires  » 
ferve  à exercer  la  foi  ; on  ne  voir  point  que 
les  expreffions  obfcures  & extraordinaires 
dont  on  pourroit  fe  fervir  pour  repréfenter 
ces  objets , ferviflent  à ce  deffein.  Ajoûtez 
à cela , que  quand  le  Saint-Efprit  voudroic 
exercer  nôtre  foi , il  ne  le  voudroit  point  aux 
dépens  de  la  gloire  de  Dieu  & de  nôtre  faluc 
éternel , & en  nous  donnant  des  idées  qui 
naturellement  nous  condu'iroient  à l’idola- 
trie.  Enfin  , fi  c’étoit  là  le  deffein  du  Saint- 
Efprit  , le  Saint-Efprit  âuroit  été  extrême- 
ment trompé  dans  fes  vues  ; il  n’auroit  du 
moins  exercé  que  la  foi  d’un  très-petknom- 
brede  perfonnes^puis  qu’il  n’y  a qu’tm  très- 
petit  nombre  de  perfonnes  qui  dans  les  der- 
niers tems  fe  foient  avifez  d’entendre  ces 
paroles  dans  le  fens  qu’on  fupofe  être  le  plus 
véritable. 


ifdr  Traité  delà  "Divinité 

Le  fécond  principe  que  nous  avons  établi 
là  dcffus,  eft  , que  l'hypotbefe  de  nos  adver- 
laites  rend  le  langage  de  l'Ecriture  faux  & 
illufoire. 

En  effet , la  faufferé  d'un  difcours  confifte 
en  ce  que  là  lignification  que  l'ufage  lui  a 
attachée,  ne  fe  trouve  point  véritable  ; & non 
en  ce  que  \z lignification  que  nous  lui  atta- 
chons ou  mentalement , ou  par  une  fantaifie 
particulière  , fe  trouve  contraire  à la  vérité. 
Car  n'elt-il  pas  frai  que  les  équivoques , les 
réfervations  mentales  enferment  de  vérita- 
bles menfonges  , bien  que  dans  le  fens  que 
les  entendent  ceux  qui  les  font , elles  puiffenc 
être  véritables  ? 

Je  dis  en  fécond  lieu  , que  le  fentiment  de 
nos  adverfaires  rend  le  langage  de  l'Ecriture 
tout- à fait  illufoire.  Il  eft  aifé  de  le  juftifier , 
en  faifant  voir  que  s'il  eft  permis  de  donner 
à l'Ecriture  un  fens  éloigné  de  la  lignification 
ordinaire  des  termes  , il  n'y  a point  de  dog- 
me monltrueux  qu'il  ne  foit  facile  d'établir 
par  l'Ecriture. 

Il  me  feroit  aifé , par  exemple  , fi  la  fan- 
taifie m'en  prenoit , de  foûtenir  que  le  Dieu 
fouverain  n'a  eu  aucune  part  ni  à l'ouvrage 
de  la  création  , ni  à l'ouvrage  de  la  rédem- 
ption , & même  qu'il  n'en  eft  pas  une  feule 
fois  fait  mention  dans  les  anciens  oracles  ; & 
je  pourrois  défendre  mon  fentiment , fans 
faire  plus  de  violence  à l'Ecriture  du  vieux 
Teftament , que  nos  adverfaires  en  font  à 
celle  ch*  nouveau. 

Car 'je  foûtiendrois  que  celui  qui  a fait 
les  Cieux  & la  terre  , eft  un  Ange  , le  Mi- 
niftre  du  Dieu  fouverain  , qui  n'étoit  point 
Dieu  par  nature  , mais  fimplement  par 
office.  Si  l'on  m’objeéloit  les  noms  qui  lui 

font 


de  Jefus-Chrifî.  x%7 

font  donnes  dans  l’Ecriture  : je  dirois  ce 
que  les  Sociniens  difenc  fur  le  fuiet  de 
Jefus-Chrift , c eft  qu’il  ne  les  porte  qu’en- 
tant qu’il  eft  l’Ambaffadeur  & le  Minif- 
tte  du  Dieu  très-haut.  Je  ne  ferois  pas  grand 
état  de  l’épithéte  de  Tout-puiffant , qui  |ui  eft 
donnée.  Je  dirois  que  cet  Ange  fait  tout 
dans  ce  bas  monde  par  la  volonté  du 
Dieu  très- haut  qui  lui  en  a abandonné  l'ad- 
miniftration  5 mais  qu’il  y a d’autres  mon- 
des à l’infini  qui  ne  relevent  point  de 
fon  empire.  Si  l’on  m’objeéloit,  qu’il  eft 
apellél e Scrutateur  des  cœurs  ; je  dirois  qu’il 
ne  l’eft  que  parce  que  le  Dieu  très  - haut 
J in  révélé  ce  qui  fe  paffe  dans  les  âmes. 
Si  l’on  m’obje&oit , qu’il  eft  dit  avoir  créé 
toutes  chofes  : je  répondrois  » que  par  tou- 
tes  chofes  il  ne  faut  pas  entendre  toutes 
chofes  fans  exception  , mais  Amplement 
celles  qui  nous  regardent  , ou  qui  apar~ 
tiennent  a ce  monde  vifible.  Si  l’on  ob- 
jedoit  l’adoration  qu’on  lui  rend  , & qu’oni 
prétendit  que  ce  fût  là  un  hommage  pro- 
pre qu  Dieu  fouverain  h on  diftingueroit 
entre  adoration  fuprême , & adoration  fu- 
balterne.  Si  l’on  objeétoit  que  cette  dépen- 
dance de  cet  Ange  apellé  d’avec  le  Diei® 
fouverain, ne  paroît  point  dans  l’Ecriture  : il 
n y auroit  rien  de  fi  aifé  que  d’aporter 
plufieurs  exemples  contraires>comme  celui- 

ci  , le  Seigneur  fit  pleuvoir  du  feu  de  par  le 
Seigneur  ; ce  difcours  tenu  à Abraham  par 
celui  qui  eft  apellé  du  nom  de  •ieu  , Or 
maintenant  fiai  - je  que  tu  crains  P: Eternel , de 
lorfque  le  Dieu  d’ffraël  eft  apellé  le  plus 
grand  des  Dieux  , ne  pourroit-on  pas  enten- 
dre qu'il  eft  le  plus  grand  des  Anges  à qui 
.le  Dieu  fouverain.  a commis  le  gouverne? 

Tome  IM.  x. 


t Traité  de  la  Divinité. 

ment  de  diverfes  parties  de  i'Univers^ce 
qui  fupoferoit  toujours  , que  le  Dieu  d'If- 
raël  ne  feroit  pas  le  Dieu  fouverain.  On 
©bjeéleroit  vainement  , que  le  Dieu  d'Lf- 
raël  e 11  celui  qui  a créé  le  Ciel  & la  Terre  ,, 
& que  Taétion  de  créer  fupofe  une  puiflan- 
ce  infinie  qui  ne  peut  convenir  qu'au  Dieu 
très-haut  j nos  adverfaires  nous  fourniroient 
eux  mêmes  en  cas  de  befoin  la  réponfe  à. 
cette  difficulté  , en  nous  failant  voir  que  le; 
terme  Bara  >,  ne  fignifie  pas  toujours  tirer  du 
néant , mais  Simplement  produire , & quelque^ 
fois  façonner a^e?,rer.  Que  fi  l’on  objedloit  * 
que  le  Dieu  d'ifraël  en.difant  qu'il  ne  don- 
nera point  fa  gloire  a un.  autre  > parle; 
comme  étant  le  Dieu  fouverain  , parce  qu'il; 
n'apartient  qu'au  Dieu  fouverain  d avoir 
une  gloire  propre  & incommunicable  : on> 
répondre»  que  l'Ange  de  Dieu,  qui  a reçû  le 
gouvernement  de  cet  Univers,  a une  gloire 
qui  lui  eft  propre  , c'eft  d'avoir  reçu.  cet; 
empire  à Texciufion  des  autres  intelligen- 
ces j Se  qu'il  poffede  particulièrement  cette 
gloire  par  opofition  aux  idoles  , qui  ne 
font  que  vanité.  Gn  peut  fupofer.  au  relie  „ 
û Ton  veut  , que  le  Dieu  fouverain  lui  a, 
laiffé  Je  pouvoir  de  communiquer  à un  au- 
tre ce  qu'il  voudroit  de  fon  empire  , &; 
que  c'ell  pour  cela  qu'il  Ta  pu  communi- 
quer à Jefus  Chrift  en  qui  il  a mis  fon, 
nom,  comme  le  Dieu  fouveiain  l'avoir 
mis  en  lui.  Je  laifle  à penfer  à nos  adver- 
saires /rs'il  leur  feroit  facile  de  nous  forcer 
dans  ces  retranchemens  qu'ils  nous  auroient: 
eux-mêmes  fournis  par  leurs  hypothefes  j. 
& de  quelle  conféquence  il  eft  par  icnfe- 
quent  Üe  n'ôter  point  aux  paroles  de  l’Ecri- 
mic  le.uf  force,  & leur  fignificatiQft.naturel?- 


de  Jefut-Chrift.  xfp 

je  i puifque  fi  nous  nous  donnons  une  fois 
ta  liberté  d'attacher  aux  termes  de  Dieu,  d'*>. 
dorer  , &c.  des  fens  tous  nouveaux  , il  n’y 
a plus  rien  d’afluré  ni  dans  l'Ecriture  , ni 
ni  dans  l’analogie  de  la  Foi , laquelle  n’eli 
plus  qu’un  Pirrhonifme  perpétuel. 

Comme  Dieu  -eft  le  Dieu  de  vérité,  on 
ne  peut  fuppofcr  fans  une  hardiefîe  impie ,, 
qu’il  nous  ait  voulu  engager  dans  l'erreur, 
en  nous  tenant  un  langage  faux  & illufoire. 
Mais- fi  ce  procédé  doit  être  regardé  com- 
me étant  contraire  à fa  vérité  éternelle  : il 
en  contre  fa  fagefle  infinie  & contre  la  di- 
gnité de  fa  révélation  , qu’il  nous  tienne 
un  langage  plein  d'abfurdité  & d’extrava- 
gance , comme  il  femble  que  le  feroit  le 
tangage  de  l’tcriture  , fi  le  Syllême  de  nos 
adver (aires  étoit  véritable. 

Y a-t-il  rien  , par  exemple  , de  glus  ridi- 
cule que  cette  expreflion  , il  a été  frit  de  la- 
femence  de  David  félon  la  chair  , fi  comme  le 
prétendent:  nos  adverfaires  , Jefus-Chriif 
n ell  qu’un  fimple  homme,  qui  eft  honoré’ 
du.  titre  de  Dieu  à caufe  de  fon  miniftere? 
Car  quel  ell  le  fens  qu’il  faut  donner  à ce- 
terme  de  chair  ? Si  vous  le  prenez  dans  le: 
fehs  qui  ell  oppofé  à celui  d'efprit  , il  s'en- 
fui vra  que  le  fens  de  cette  expreflion  fera- 
celui-ci  ,.*/<*  été  frit  de  la  femence  de  Darid  fé- 
lon le  corps  t & non  pas  félon  l’atne.  Mais  c'felf 
vouloir  donner  un  air  ridicule  aux  expref- 
fions  de  l’Ecriture  , & fe  mocquei^,  pour 
ainfi  dire , du  Saint- Efprit  , que  lm  attri- 
buer un  pareil  langage.  Alexandre  avoir: 
un  corps  & une  ame.  Cependant  on  auroit 
trouvé  ridicule  un  homme  qui  fe  feroit  ainfi< 
exprimé  , Alexandre  a été  fait  de  la  fomenta? 
de  ïhilippe  félon  U.  dmir*  Cette  exprefûon 

¥ ii 


%gg,  traité  de  la  Divinité 

roic  même  abfurde  en  la  bouche  d’un 
homme  qui  croiroit  Alexandre  fils  de  Ju- 
piter. Car  un  tel  homme  devrait  pronon- 
cer abfolument , qu’  Alexandre  n’eft  point 
fils  de  Philippe  : & non  qu’il  eft  fi-ls  de 
Philippe  félon  la  chair.  Peut-être,  dira-t’on  , 
que  cette  expreffion  , félon  U chair  , eft  opo- 
fée  non  à la  nature  de  Jefus  - Chrift , mais 
à fes  charges  toutes  celeftes  , & à Ton  mi- 
lîiftere  tout  divin  : le  fens  étant  que  Jefus- 
Chrift  a été  fait  de  la  femence  de  David  , 
nou  entant  qu’il,  eft  Dieu  on  honore  d’un 
miniftere  tout  celefte  , mais  entant  qu’il  eft 
homme  ou  qu’il  a une  nature  corporelle* 
Mais  Saint  Pierre  étoit  de  même  fils  de 
Zebedée , non  entant  qu’ Apôtre  , fon  Apofto- 
lac  étant  une  charge  celefte  & venant  de 
Dieu  immédiatement  j.  mais  entant  qu’- 
homme.  Cependant  cette  expreftion  , 'Pierre 
a été  fait  de  la  femence  de  Z.bedée  félon  la  chair  , 
ferait  une  expreftion  ridicule.  Peut  - être  , 
répondra- t-on  , que  cette  façon  de  parler, 
il  a été  fait  de  la.  femence  de  David  félon  la 
chür  , marque  que  Jefus-  Chrift  a un  prin- 
cipe plus  noble  que  les  principes  ordinaires 
de  lageneration  des  autres  hommes  , ayant 
été  conçû.  du  Saint  - Efprit.  Car  première- 
ment, il  eft  évident  qu’il  s’agit  dans  cet 
endroit,  non  du  principe  qui  a fait  Jefus- 
Chrift  j mais  de  la  matière  dont  Jefiis- Chrift 
® été  fait,  il  (t  été  fait  félon  la.  chair.  En  fé- 
cond lieu  , il  eft  certain  par  l’Ecriture  & 
pas  l’feaîogie  de  la  foi que  Jefus.Chrift 
aé.té  fait  de  la.  femence  de  David  , & fait 
chair:  par  la  vertu-  du.  Saint  - Efprit.  Ainfi; 
cette  expreftion  il  a été,  fait  de  la  femence 
dé- David  félon  , la  chair,  eft  équivalente^, 
^etiprès  àceikrch  dans.  k fens,  de.i’hcmuK 


de  Jefus-Chrift.  zSi 

TC  » il  a été  fait  de  la  femence  de  David  félon 
la  chair  par^  le  Saint  Efprit.  Ceia  étant  , il  relie 
toujours  a fçavoir  ce  que  nous  devons  en- 
tendre par  il  a été  fait  félon  la  chair.  Car  ,, 
ü.  Jefus-Chrift  n'elt  qu'un  fi m pie  homme 
par  fa  nature  , cette  expreffion  félon  la  chair- * 
eft  tout- à-fait  ridicule. 

On  doit  mettre  dans  ce  même  rang  ce. 
eelebre  palfage  qui  fe  lit  dans  l'Evangile 
félon  Saint  Jean  : Pere , glorifie  ton  Fils  de  la- 
gloire  qu'il  a eue  par  devers  toi  avant  que  le 
monde  fût.  Si  on  l'explique  de  la  gloire  que 
Jefus-Chrift  a eue  dans  le  decret  divin  ,, 
on  dit  une  ehofe  qui  en  foi  n*a  rien  que  de 
raifonnable  : car  il  eft  vrai  que  la  gloire 
de  l'exaltation  de  Jefus-Chrift  a été  dans 
le  confeil  de  Dieu  avant  que  d'avoir  été 
dant  la  nature  des  chofes  : mais  il  eft  cer- 
tain que  l'expreffion  fera  pleine  d'abfurdité  , 
étant  hors  de  l'ufage  commun  , à moins, 
qu'on  eftime  raifonnable  le  langage  d'ura. 
hommequi  diroit  à Dieu  t Seigneur  , donne- 
moi  la  fanté  que  j '.ai  eue  par  devers  toi  avant- 
que  le  monde  fût.  Seigneur  , repais-moi  du  pain- ■ 
de  mon  ordinaire  dont  j'ai  été  repu-  par  devers: 
toi  avant  tous  les  fiecles.  Seigneur  y fais-moi  la 
grâce  d'arriver  heureufement  dans  ce  lieu  où  j'ai 
été  par  devers  toi  avant  l'a'natjfance  du  monde. 

Il  n'eft  pas  plus  difficile  de  montrer  que- 
i'hypochefe  de  nos  adverfaires  rend  le  langa- 
ge de  l'Eçr.itureirnpie  & plein  de  blafphême. 
f-a.  chofe  parle  d'elle- même,  Gette^impieté,. 
fupofé  que  le  fèntiment  de  nos  aW^erfaires. 
fut  véritable  , auroit  fix  degrez.  Le  premier 
çonfifte  en  ce  que  les  Ecrivains  facrez  ne- 
prennent  aucun  foin  d'éviter  les  expreffions. 
qui  peuvent  donner  une  occafîon  de  blaf- 
phçmer-  Telles . font  -celles-  de  Bien , d’égal. 


%Sv  Traité  de  la  Divinité 

avec  Dieu  , d’adoration  , de  Créateur  de  toute? 
thofes , &c.  qui  u'avoient  jamais  été  emplo- 
yées que  pour  exprimer  la  gloire  du  Dieu 
fouverain.  Le  fécond  confiée  en  ce  que  Je- 
fus-Chrill:  joint  ces  expreflions  à certaines 
autres  façons  de  parler  qui  emportent  une 
exceffive  & criminelle  familiarité  avec  le 
Dieu  fouverain  , s'il  eft  vrai  qu'il  ne  foit 
pas  d'une  même  eflfence  avec  lui.  Tel  eür 
le  titre  qu’il  prend  de  Fils , de  propre  Fils , de 
Tils  unique  de  Dieu  , appellant  Dieu  fon  Pere  y 
non  en  paffant , en  une  occafion  ou  deux  feu- 
lement , & d'une  maniéré  qui  faffe  connoître 
qu'il  ne  prétend  l'être  qu'en  figure  ; mais  or- 
dinairement 5 dans  des  dilcours  graves  & fe- 
rieux  , fans  refiriétion  ni  limitation,  difant, 
monPere  jdorfque  les  autres  difent  mon  Dieu , 
& marquant  que  c'eft  propremeut  & à la 
lettre  qu'il  prend  ce  titre  fi  remarquable.. 
Le  troifiéme  degré  de  cette  impiété  confif- 
te  à oler  mettre  en  paraielie  la  créature 
avec  le  Créateur  , par  ces  expreffions  qui  fe- 
roient  fi  horribles , fi  le  fentiment  de  nos 
adverfaires  avoir  lieu  : tl  n'a  point  réputé  à‘ 
rapine  d'étre  égal  avec  Dieu.  Philippe,  qui  me  voit , 
H a vu  le  Pere  : comme  fi  celui  qui  voit 
la  clarté  d'un  ver  luifant  , avoit  vû.  par. 
eela  même  la  clarté  du  Soleil , ou  la  fplen- 
deur  du  Firmament  marqué  de  fes  feux 
& orné  de  fes  étoiles  ; & celles  - ci  : Allez* 
& baptife^  toutes  les  naions  au  nom  du  "Pere  , 
du  Fils  du  Saint  Efprit  „ comme  fi  queL 
qu'un  (fofoit  * Allez,  & enrôliez,  le  peuple  de  la 
part  du  Roi  & de  fon  efclave..  Le  quatrième 
confifieen  ce  que  l'Ecriture  exprimant  l'hor> 
ueur  & l'hommage  qui  font  dûs  à Jefus* 
Chriftr , employé,  le  terme  generald'adorer>, 
fens  nous  avertir  qii'il  s'agit  d’une-  adorai- 


de  Jefm  - CîiriJÏ. 

tîOfi  {ubalterne  ; bien  qu'il  y air  une  aufÜ 
grande  différence  entre  l'adoration  lupiê- 
me,  & l'adoration  fùbalterne , qu'il  y en* 
a entre  le  Créateur  & la  créature  j & 
qu'il  foit  très  - certain  que  fi  quelqu'un, 
s'accoûtumoit  à traiter  de  Majefié  une  au- 
tre perfonne  que  le  Roi  , il  feroit  coupable* 
d'irréverence  envers  la  perfonne  du  Roi  „ 
bien  qu’il  pût  mentalement  diltinguer  en- 
tre Majefié  Juprême  , & Majefté  îubakerne  ÿ 
parce  que  les  termes  fignifienc  félon  l'ufage  , 
& non  félon  la  fantaifie  particulière  de 
celui  qui  les  employé.  Le  cinquième  de- 
gré d'impieté  que  nous  trouvons  dans  le  Hile* 
de  l'Ecriture  , fi  le  fentiment  de  nos  ad- 
verfaires  eft  véritable  , confifie  , en  ce  qu'el- 
le revêt  une  créature  des  quaiitez  & des; 
ouvrages  du  Créateur  , & enfin  que  les. 
Apôtres  apliquent  à Jefus-  Chrift  les  ora- 
cles de  l'ancien  Tellament,  qui  marquent  de 
la  maniéré  la  plus  forte  & la  plus  éner- 
gique la  gloire  du  Dieu  très- haut.  Mais» 
cette  preuve  doit  faire  le.  fujet  de  la. Sec- 
non  fuivante. 


Traité  de  la  Divinité 

IV.  section. 

Oli  l'bn  fait  voir  que  fi  Jefus  - Chrid 
n'effc  point  d’une  même  efïènce  avec 
fon  Pere  3 il  n'y  a aucune  harmo- 
nie entre  les  Prophètes  & les  Apô- 
tres 5 ni  entre  le  Yieux  & le  Nou- 
veau Teftament. 

CHAPITRE  I. 

jQue  fi  Jefus  - Chrifl  n*ej}  point  d'un* 
mime  ejfence  avec  fon  Pere , les  Pro- 
phètes qui  ont  parlé  de  lui , n'ont  point 
prévu  les  chofes  comme  elles  dévoient 
arriver- 

LA  Religion  de  Jefus  - Chrift  roule  fur 
un  double  témoignage  : fur  ^ceiui  des 
Prophètes  , & fur  celui  des  Apôtres^  ; & 
il  a fallu  que  ces  deux  témoignages  s’unîf- 
fènt  &:  fe  foutinlfent  mutuellement  pour 
confirmer  nôtre  foi. 

Il  s'enfuit  de  - 14 , qu’une  hypothefe  qui 
détruit  cet  accord  qui  doit  être  entre  les 
Evangelides  & les  Prophètes  ? ruine  les 
véritables  fondemens  de  la  Religion. 

Or  . le  fentiment  de  ceux  qui  font  de 
Jefus^Chrid  une  fimple  créature  , ed  pré- 
cifément  de  ce  caraétere  , puifque  fi  vous 
fupofez  ce  fentiment  véritable  , vous  ferez 
contraint  d’avotier  premièrement , que  Pef 
prit  qui  a infpiré  les  Prophètes  , n’a  point 
prédit  ni  prévu,  les  chofes  comme  elles- 

dévoient: 


de  Jejus-Chrrfî.  tgf 

devoieht  arriver  Tons  la  nouvelle  difpenfa- 
tion  : 8c  en  fécond  lieu  3 que  PLfprit  qui  a 
fait  parler  les  Apôtres  , n'a  point  entendu  les 
oracles  de  Pancien  Teftament. 

On  demeurera  d’accord  du  premier  , lî 
l'on  confîdêre  : I.  De  quelle  maniéré  les 
Prophètes  cara&erifent  le  vrai  Dieu  II, 
Comment  ils  cara&erifent  le  Medîe.  I 1 1. 

Sur  quelles  maximes  fondamentales  ils  éta- 
blirent la  Religion  judaïque.  I V.  Et  enfin 
avec  quelles  circonftanees  ils  décrivent  Péta- 
biiftem®nt  de  la  nouvelle  Alliance  8c  la  voca- 
tion des  Payens. 

Les  Prophètes  cara&erifent  le  grand  8c 
fuprêrne  Dieu  par  des  titres  qu'ils  lui  don- 
nent exclufivement  à tous  les  autres  êtres  : 

8c  c'eft  dans  cette  vûë  qu'ils  le  nomment 
le  Créateur  de  toutes  chofes.  C’efi  celui  qui  jfi 
crée  la  iumiere  , & qui  ferme  les  ténèbres , &C. 

Le  premier  8c  le  dernier  : Ecoute-moi  , Jacob  ; 

C'ejl  moi  qui  fuis  le  premier  & le  dernier.  Le 
Roi  de  gloire  : Ouvrez-vous  , portes  éternelles  , 

& le  Roi  de  gloire  entrera.  Tantôt  le  Scruta- 
teur des  cœurs  : Toi  , Seigneur  , connais  feul  les 
cœurs,  &c.  Tantôt  le  Sauveur  ou  le  Rédemp- 
teur : Je  fuis  celui  qui  efface  tes  forfaits  pour  l’a-  jf[ 
mour  de  moi , 8cc.  Ain  fi  il  a dit  le  Rédempteur  ^ 
d’ifraël , 8>CC.  Je t donnerai  falut  à Sion  , & ma 
gloire  à lfraël , 8cc.  Tantôt  le  Juge  , le  Légifta- 
teur  8c  le  Roi  : Carie  Seigneur  efl  notre  Juge.  Le  j ^ 
Seigneur  efl  nôtre  Légiflateur.  Le  Seigneur  efl  nôtre 
Roi.  C’cft  lui  qui  nous  fauvera.  Tantôt  le  très- 
Haut  : Toi  feul  es  le  trës-Haut  fur  la  terix. 

Il  eft  remarquable  que  ce  ne  fondas  feu- 
lement là  les  caraéteres  du  Dieu  fouverain  * 
mais  encore  fes  caraéleres  propres  Car  il  eft 
dit  que  lui  feul  eft  le  Dieu  très  Haut  ; que 
c.\  Tome  III . Z 


Traité  de  U Divinité 

feul  connoît  les  cœurs  des  hommes;  que  c’eft 
lui,  & non  aucun  autre,  qui  efface  les  pechez 
pour  l’amour  de  luhmême  , &c.  qu'il  eft  la 
Sauveur , le  Rédempteur  d'Ifrael  , Ôc  qu’il 
n'y  en  a point  d'autre. 

On  doit  aufli  confiderer  > que  ces  caraété- 
res  font  ceux  qui  diftinguent  principalement 
le  Créateur  de  la  créature  ; & qu'il  feroit  dif- 
ficile d'en  trouver  dans  l'Ecriture  , qui  fiflent 
connoître  cette  différence  avec  plus  d'éclat. 
On  peut  bien  en  être  alluré  , puifque  ce  font 
là  les  titres  que  Dieu  choilit , lors  qu'il  veut 
fe  diftinguer  des  autres  êtres. 

Cependant  ces  titres  font  tous  donnez  à 
Jefus-Chrift  dans  l'Ecriture  du  nouveau  Tel- 
tament.  On  le  reconnoît  pour  celui  qui  a fondé 
la  terre  y les  Cteux  étant  T ouvrage  de  fe  s mains. 
Il  eft  apellé  le  premier  & le  dernier  , celui  qui 
fende  les  cœurs  & les  reins.  Zacharie  dit  du  Pré- 
curfeur  de  Jefus-Chrift , qu'il  iroit  devant  la  fa- 
ce du  très -Haut.  Jefus-Chrift  eft  apeîlé  le  Roi  des 
Rois  & le  Seigneur  de  gloire.  Car  s'ils  i'eujfent  con- 
nu, ils  n’eujfent  jamais-crucifé  le  Seigneur  de  gloire, 
il  ejl  notre  Roi  , notre  Juge  , & le  Sauveur  du  mon- 
de. Qui  peut  l'ignorer  ? 

Si  ces  titres  apartiennent  à Jefus-Chrift  , 
comme  nous  n'en  fçaurions  douter  ^ com- 
ment les  Prophètes  les  donnent- ils  au  Dieu 
fouverain  , comme  lui  étant  propres , & in- 
communicables à tout  autre  ? Comment 
nont-ils  point  prévû  que  ces  titres  feroienc 
donnez  à une  fimple  créature  , laquelle 
quelque  excellente  qu'elle  puifife  être  > eft 
infiniment  au-defious  de  cette  Effence  éter- 
nelle & infinie  ? Comment  fe  peut-il  que 
dans  toutes  ces  magnifiques  deferiptions  que 
l’ancienne  Ecriture  nous  fournit  de  la  Di- 
vinité 3 nous  ne  trouvions  que  des  traita 


àe  Jefus  - Ckrifî.  i&f 

équivoques  qui  dévoient  convenir  à Jefus- 
Chrill  auffi  - bien  qu'à  Ton  Pere  ? Et  lors 
que  le  Saint-Efprit  nous  dit  fi  fouvent , que 
Dieu  , le  grand  Dieu  , le  Dieu  fouverain 
polfede  feul  ces  titres  : que  ces  titres  n'apar- 
tiennent  à aucun  autre  qu’à  lui  : que  pou- 
vons-nous penfer  autre  chofe,  linon,  ou  que 
le  Saint  - Efprit  n'a  point  prévu  la  gloire 
de  Jefus-Chrilt , qui  devoit  porter  toutes  ces 
qualité z , ou  que  la  prévoyant , il  a eu 
delfein  de  nous  engager  dans  une  erreur 
qui  confond  le  Créateur  avec  la  créature  ? 

On  fe  confirmera  dans  cette  penfée  , li  à 
la  confideration  des  caraéferes  de  Dieu  on 
ajoute  celle  des  caraéleres  du  Meflîe.  Si 
l'Efprit  qui  infpiroit  les  Prophètes,  n'a  point 
prévu  ce  qui  arriveroit  après  la  venue  du 
Meffie  , quelles  feroient  les  impreffions 
que  feroit  fa  doctrine  , & comment  elle 
feroit  condamnée  de  blafpliême  & d'impieté 
par  les  Juifs  accufant  Jefus  - Chrift  de  fe 
faire  égal  à Dieu  ; & enlliite  de  quelle  ma- 
niéré les  Difciples  du  Melfie  feroient  de 
leur  Maître  l'objet  de  leur  adoration  , & 
enfuite  pendant  plufieurs  liécles  celui  de 
leur  idolâtrie  : il  efl  impplfible  de  conce- 
voir que  cet  Efprit  foit  l'Efprit  de  celui 
qui  connoît  toutes  chofes.  Et  Ci  cet  Ef- 
prit a prévu  ce  qui  arriveroit  à cet  égard  , 
il  ert  alfez  difficile  de  n'être  point  choqué  , 
lors  qu'on  voit  que  cet  Efprit  au  lieu  de 
deifendre  cette  idolâtrie  qu'il  prévoit , fait 
tout  ce  qu’il  faut  pour  la  faire  i^îrre  & 
pour  la  jufiifier.  Car  quel  autre  delfein  pour- 
roit  - il  avoir  en  nommant  le  Meffie  , Dieu 
Avec  nous  , L'Eternel , notre  Jufiice  , le  Dieu  Ô* 
le  Sauveur  de  toute  lu  terre  , le  Pere  de  l'éter » 
ni  té  , le  Dieu  fort  t le  Seigneur  ^ui  doit  venir 
dans  fin  Temple  ? Z ij 


iW  Traité  de  la  'Divinité 

On  dira  peut-être  ici  3 qu’encore  que  îe 
Meflie  foit  apellé  Dieu  avec  nous  , ou  Dieu 
notre  jufiùe  ÿ il  n*eft 'pourtant  pas  apellé  fin- 
alement Dieu  ; & que  ces  deux  expreflions 
emportent  feulement  , que  par  le  Meflie 
Dieu  fer  oit  avec  les  hommes  en  leur  don- 
nant des  marques  de  fa  faveur  ; & que 
par  le  Meflie  Dieu  juftifiereit  les  hommes , 
& deviendroit  le  principe  de  leur  falut.  li- 
ed inutile  d’entrer  dans  cette  difcufîion  , 
puifque  nous  citons  d’autres  pafiages  ex- 
près & formels  de  l’Ecriture  de  l’ancien 
Teftament,  où  le  Meffie  eft  apellé  Dieuje  Dieu 
& le  Sauveur  âe  toute  la  terre  , le  Dieu  fort  K le 
Seigneur  qui  doit  venir  dans  fin  Temple. 

D’ailleurs , cette  réponfe  ne  touche  point 
à nôtre  preuve.  Car  nous  ne  raifonnons 
point  ici  par  la  force  des  expreflions  , mais 
par  la  fageffe  ou  le  deffein  du  Saint-Efprit 
qui  les  a employées.  Certainement , quand 
ce  ne  feroit  pas  l’Efprit  de  Dieu  , mais  un 
komme  médiocrement  prudent , qui  agiroit 
dans  cette  occafion  , nous  ne  pouvons  nous 
imaginer  que  s’il  prévoyoit  que  les  hommes 
dûlfent  un  jour  tomber  dans  une  lî  trille  ido- 
lâtrie , en  confondant  J.  C.  avec  le  Dieu  fou- 
verain,  il  s’avisât  de  caraélérifer  Jefus-Chrift 
par  ces  grands  noms  5 Dieu  avec  nous , ï Eter- 
nel , nôtre  jufiice  , notre  Dieu  & Sauveur  , le  Dieu 
fort , &c.  Et  fi  nos  adverfaires  pou  voient  fe 
mettre  en  la  place  des  Prophètes , & qu’ils 
dûlfent  par  l’ordre  de  Dieu  5 former  un  plan 
anticipé  de  la  Religion  Chrétienne , ils  fe 
donneroient  bien  de  garde  de  décrire  ainlî 
le  Meflie  qui  devoit  venir. 

On  dira  peut-être  ici , qu’il  n’eft  pas  éton- 
nant que  les  Prophètes  ayenr  parlé  ainfî 
d’un  homme  à qui  ils  fça voient  que  Dieu 


de  Je  fus  - Chrzft. 

devoit  communiquer  fon  nom  & fa  gloire. 
Car  fi  c’elt  là  la  vûë  des  Prophètes  , 04 
de  rEfprit  qui  les  a infpirez  , il  elt  inconce- 
vable qu’ils  ayent  pris  tous  ces  principes 
pour  les  maximes  fondamentales  de  leur 
Religion.  Les  Vieux  qui  n'ont  point  fait  les 
Cieux  , feront  raclez  de  la  Terre  & de  dejfous 
les  Cieux . Je  ne  donnerai  point  ma  gloire  à un 
autre.  Tu  adoreras,  le  Seigneur  ton  Dieu  , & tu 
ferviras  à lui  feul.  Celui  qui  jurera  en  la  terre  , 
jurera  par  le  Dieu  de  vérité.  Car  c’ell  ici  une 
prophétie  & un  précepte  tout  enfemble  > 
& l’on  peut  dire  hardiment  , que  jamais 
un  homme  n’a  été  plus  opofé  à un  autre, 
que  le  Saint- Efprit  le  feroit  à lui  - même 
dans  cette  occafion. 

On  en  conviendra  beaucoup  mieux  en- 
core , fi  Ton  çônfidére  de  quelle  maniéré 
les  Prophètes  circonftancient  la  vocation 
des  Payens  avec  l’établiffement  de  la  nou- 
velle Alliance  par  Jeius-Chrift.  Elle  nous  ell 
marquée  dans  les  anciens  oracles  avec  qua- 
tre caraéteres  remarquables.  Le  premier  ell 
une  joie  Sc  une  allegrefle  universelle.  Les 
nations  fe  réjouiront  & triompheront  d'aliegtejfe. 
Dieu  créera  Jerufalem  pour  ri  être  que  joie.  O 
Cieux  , rejoiitjfe^  vous  , & toi , Terre  f éclate 
en  chants  d'éjoüijjanee.  Et  comme  fi  les  créatu- 
res infenfibles  dévoient  être  tout  d’un  coup 
capables  de  fentiment  pour  participer  à ce 
grand  faiut , les  Prophètes  annoncent  que 
les  ifles  , la  mer  , la  terre  , les  montagnes , 
les  forêts  , les  deferts  , doivent^’écrier  de 
joie.  Le  fécond  de  ces  caraéleres,  c’ell  l’ha- 
bitation de  Dieu  au  milieu  des  hommes. 
Voici  le  'seigneur  viendra  dans  fa  force  , &c.  Car 
voici  je  viens  , (J  j’habiterai  au  milieu  de  toi. 
&C.  Le  Seigneur  lui-même  viendra  y & vous 

Z üj 


If 


Traité  de  la  Divinité 

fauvera  ' & alors  les  yeux  des  aveugles  feront 
ouverts  ,&c.  Le  troifiéme  , c’eft  l'exaltation 
de  Dieu.  Toutes  chofes  feront  abaijfées , & L'E- 
ternel feul  fera  exalté  en  ce  jour-là . Et  le  dernier 
enfin  , c’eft  la  ruine  des  idoles.  Les  Dieux 
qui  n'  ont  point  fait , (je.  f' abolir  ai  de  de  fus  la 
terre  tous  les  noms  des  idoles. 

Si  l'efprit  qui  a fait  parler  les  Prophè- 
tes , a prévu  les  chofes  comme  elles  dé- 
voient arriver  , il  a bien  vu  quJil  marquoit 
îa  vocation  des  Gentils  & l'établilfement 
de  l'Alliance  par  des  caraéteres  qui  étoient 
entièrement  faux.  Il  a vû  que  l'Evangile 
feroit  palier  le  monde  d'une  idolâtrie  à une 
autre  plus  ddhgereufe.  Car  fi  l'on  compare 
cette  idolâtrie  Chrétienne  qui  fait  de  Jefus- 
Chrift  une  idole  qu'elle  met  fur  le  trône  de 
l’Etre  fouverain  , avec  l'idolâtrie  des  Pa- 
yens  qui  fervoient  à de  faux  Dieux  ; on 
trouvera  plufieurs  différences  entre  l’une  & 
l'autre,  qui  font  à l'avantage  de  cette  der- 
nière. L'idolâtrie  Payenne  étoit  groffiere, 
& peu  digne  de  perfonnes  éclairées  ; au  lieu 
que  l'idoiatrie  Chrétienne  aurâ  été  fpiri- 
tuelle,  & par  cela  même  plus  dangereufe. 
La  première  eft  née  de  l’abus  que  les  hom- 
mes ont  fait  de  la  révélation  de  la  nature. 
La  fécondé  naît  de  l'ufage  le  plus  naturel 
que  l'on  puilfe  faire  de  la  révélation  écrite. 
Car  quel  ufage  en  pourroit-on  faire  plus  na- 
turel , que  celui  de  prendre  ces  expreffions 
dans  leur  lignification  ordinaire  & connue  ? 
L’idolatriq^Payenne  ell:  un  mal  que  le  Saint- 
Efprit  a mille  & mille  fois  tâché  de  pré- 
venir dans  l'Ecriture  du  Vieux  & du  Nou- 
veau Teftament,  en  nous  adrelfant  les  pré- 
ceptes les  plus  exprès , & les  exhortations 
les  plus  fortes  fur  ce  fujet  : au  lieu  que  i'i- 


de  Jefus-Chrifî.  27 1 

dolatrie  Chrétienne  eft  un  mal  que  le  S. 
Efprit  n'a  ni  prévu  ni  prévenu  ; mais  plû- 
tôc  qu'il  fembleroit  autorifer  par  les  exprefi- 
fions  du  monde  les  plus  capables  ( fi  l'on 
peur  le  dire  fans  blafphêmej  d’engager  les 
hommes  dans  une  impie  fuperftition.  L'ido- 
lâtrie Payenne  n'alloit  tout  au  plus  qu’à  éga- 
ler les  Divinitez  fubalternes  à Jupiter  leur 
Dieu  fouverain.  Mais  fi  ce  principe  de  nos 
adverfaires  eft  véritable  , l'idolâtrie  Chré- 
tienne confifte  à confondre  Jefus-Chrift , 
qui  ne  peut  être  qu’un  Dieu  très-  inférieur  , 
avec  le  Dieu  très-haut.  Bien  que  les  Payens 
adoralfent  plufieurs  Dieux  , ils  ne  croyoient 
point  ces  Dieux  infinis  en  gloire  & en  per- 
fection , au  lieu  que  les  Ghrétiens  croyent 
tout  cela  de  Jefus-Chrift.  On  peut  ajoûter 
à cela  , qu'il  femble  que  la  jaloufie  de 
Dieu  doit  bien  s’émouvoir  plutôt  , quand 
on  revêt  de  fa  gloire  une  créature  très-ex- 
cellente j que  quand  on  tranfporte  à des 
créatures  baffes  les  hommages  qui  lui  font 
dûs  j parce  que  le  premier  eft  bien  plus 
dangereux  que  ie  fécond  , & qu'ainfi  l' ido- 
lâtrie Chrétienne  devoit  être  bien  plus  dan- 
gereufe  que  l'idolâtrie  Payenne. 

Certainement,  ou  i’Efprit  qui  infpiroit  les 
Prophètes  , n'a  point  vû  les  chofes  comme 
elles  étoient,  ou  il  a prévu  que  non-feule- 
ment la  nouvelle  Alliance  ne  feroit  point 
fignalée  par  la  ruine  des  idoles  , & que 
Dieu  n'effaceroit  point  tous  leurs  noms  > 
mais  plutôt  qu'une  idolâtrie  m^ns  dange- 
reufe  feroit  place  à une  idolâtrie  plus  cri- 
minelle qui  rempliroit  bien  tôt  l'Univers; 
que  le  Défilé  des  nations  deviendroit  l'i- 
dole des  peuples  ; & que  ce  nom  qui  avoit 

Z iiij 


&7*  Traité  de  la  Divinité 

été  donné  aux  hommes  pour  être  fauvez, 
ferait  par  toute  la  terre  & pendant  plufteurs 
fiécleSî  un  nom  de  blafphême  & de  fuperiti- 
tion. 

Il  eft  ailé  de  conclure  de-la  , que  bien 
que  Dieu  ait  été  élevé  fous  la  nouvelle  dif- 
penfation  par  l’abailTement  de  toutes  les  au- 
tres chofes  , il  a commencé  d’ête  abaifte 
par  l'exaltation  de  Jefus-Chrift  ; puifque 
cette  exaltation  a donné  lieu  aux  Apôtres 
de  lui  comparer  Jefus  - Chrift , & d'attribuer 
fans  fcrupule  à ce  dernier  l'égalité  avec 
Dieu  , le  revêtant  de  tous  les  droits  & de 
tous  les  titres  de  l'Etre  fouverain. 

Il  paroît  encore  de  là , que  les  Prophètes 
n'ont  pas  eu  grand  fujet  de  fe  réjouir  en 
confiderant  les  fuites  de  l'Evangile , lequel 
par  fes  impreftions  les  plus  naturelles,  devoir 
engager  les  hommes  das  l'idolâtrie»  Et 
il  faut  ajouter  à tout  cela,  que  Dieu  fe  fe- 
rait bien  moins  trouvé  dans  l'Eglife  Chré- 
tienne , que  dans  la  République  d'Ifraël , 
li  le  fentiment  de  nos  adverfaires  étoit  vé- 
ritable i puifqu'il  étoit  d'une  prefence  glo- 
rieufe  dans  l'Arche  & dans  la  Nuée,  & qu'on 
veut  qu'il  n'y  ait  eu  qu'un  (impie  homme 
en  Jefus-Chrift.  Ainfi  il  faut  demeurer 
d’accord  que  l'Efprit  qui  a prédit  que  Dieu 
viendrait  & habiterait  au  milieu  des  hom- 
mes , s'eft  extrêmement  trompé  ; & que 
bien  loin  de  donner  ce  féjour  de  Dieu  au 
milieu  des  hommes»  pour  le  caraétere  de 
la  nouvel^  Alliance  , il  aurait  parlé  beau- 
coup plus  véritablement , s'il  avoit  dit  qu'au 
tems  de  la  nouvelle  Alliance  Dieu  ceflê- 
roit  de  fe  montrer  aufli  prefent  aux  hom- 
mes qu'il  avoit  paru  jufqu'alors. 


de  Jefius  - Chrtft.  i*>  j 

Ainfi  les  caraôteres  du  Dieu  fouverain, 
décrits  par  les  Prophètes  , les  carafteres  du 
Meilie  annoncé  dans  le  Vieux  Teftament, 
les  maximes  fondamentales  , fur  lefquelîes 
étoit  établi  l'ancien  & légitime  culte  du 
vrai  Dieu  , & les  circonflances  qui  dévoient 
accompagner  Pétabliifement  de  la  nouvelle 
Alliance  , nous  montrent  ou  que  PEfprit 
qui  a infpiré  les  Prophètes  , n’a  point  prédit 
les  chofes  comme  elles  dévoient  être  , ou 
que  les  chofes  ne  font  point  comme  nos  ad- 
verfaires  ont  bien  voulu  fe  les  imaginer. 

CHAPITRE  II. 

Que  fi  Jefus  - Chrift  n'eft  pas  d'une  même  ejfcnce 
avec  [on  ’Pcrc  , Les  idpotres  n’ont  peint  entendu 
les  Prophètes  , ou  ils  ont  voulu  nous  engager 
dans  l’erreur. 

COmme  le  fentiment  de  ceux  qui  pren- 
nent Jefus-Chrift  pour  une  fimple  créa- 
ture j nous  engageroit  à croire  de  l’erreur 
dans  les  prédirions  des  Prophètes  , il  nous 
met  aufii  dans  la  neceffité  de  dire  que  les 
Apôtres  n’ont  point  entendu  l'Ecriture  de 
l’Ancien  Teftament , bien  qu’ils  la  prennent 
pour  le  fondement  de  toute  leur  dourine , 
& que  le  Saint-Efprit  qu’ils  ont  reçû  dans 
une  fi  grande  abondance  , ait  dfi  leur  en 
donner  la  véritable  intelligence.  C’df  ce 
que  nous  ne  pouvons  juftifier  dans  toute 
fon  étendue  , ne  pouvant  examiner  dans 
le  détail  tous  les  pafiages  de  l’Ancien  Tef- 
tament, que  les  Apôtres  apliquent  à Jefus- 
Chrift  , dans  un  écrit  comme  celui  ci  ; mais 
nous  ne  pouvons  nous  difpenfer  de  le  faire 
en  partie,  par  Pexamen  de  quelques-uns  de 


174  Traité  de  la  Divinité 

ces  paffages  les  plus  remarquables. 

Il  n'en  eft  point  qui  le  /oit  plus  que  celui 
du  40.  d'Ifaïe,  qui  eft  conçû  en  ces  termes. 
La  voix  crie  an  defert  , préparez  le  chemin  au 
Seigneur.  Faites  au  defert  les  {entiers  droits  à 
notre  Dieu.  Zacharie  rempli  du  Saint-Efprit 
répété  & explique  ainfî  cet  oracle  en  Im- 
pliquant à Jean  Ton  Fils.  Ft  toi , petit  en- 
fant , tu  feras  apeilé  le  frophête  du  Souve- 
rain y ( ou  du  très- Haut  ) car  tu  iras  devant  la 
face  du  Seigneur  pour  aprèter  fon  chemin  , Ô*  pour 
donner  connoiffance  de  falut  à fon  peuple  , par  la 
remijfion  de  fes  pechez  , &c.  Il  eft  évident  que 
dans  ces  deux  oracles  qui  font  paralelles  > 
tous  ces  termes  5 le  Seigneur  y Dieu  , notre  Dieuif 
le  Souverain  ou  le  très- Haut,  fignifient  la  même 
perfonne.  Il  eft  certain  qu'à  confuîter  l'ufa^ 
ge  des  Ecrivains  facrez  , tous  ces  noms  n'a- 
voient  jamais  été  donnez  qu’à  l'Etre  infini , 
qu'au  Dieu  fouverain.  D’où  il  s'enfuit  que 
fi  tous  ces  noms  conviennent  à Jefus-Chriil 
véritablement  , il  faut  reconnoître  Jefus- 
Chrift  pour  le  Dieu  très  Haut  ou  pour  le 
Diep  Souverain  , & par  conséquent  pour 
être  d'une  même  effence  avec  fon  Pere. 

Or  que  tous  ces  noms  conviennent  véri- 
tablement à Jefus-Chrift  , cela  paroît  de  ce 
qu'ils  lui  font  tous  donnez  par  le  Saint  Ef- 
prit.  Car  celui  devant  la  face  duquel  Jean- 
Baptifte  devoit  marcher  , c'eft  Jefus-Chrift* 
comme  cela  fe  prouve  par  l'évenement , ce 
Précurfeur  difant  dans  ce  fens  : Quant  à moi , 
je  vous^aptife  d'eau  j mais  celui  qui  vient  apres 
moi , duquel  je  ne  fuis  pas  digne  de  délier  la  cor- 
royé des  fouliers , celui-là  vous  baptifera  du  Saint - 
Ffprit  & de  feu.  Or  celui  devant  la  face  du- 
quel Jean-Baptifte  devoit  marcher,  eft  celui- 
là  même  qui  eft  apeilé  Seigneur  , n&tte 


de  Jefus  - Qhrift.  zjf 

Dieu  j le  Souverain  i tu  iras  devant  la  face  du 
Seigneur  : tu  feras  apellé  le  'Prophète  du  Souve- 
rain. Faites  au  defert  les  fentiers  droits  a notre 
Dieu.  Qui  peut  douter  que  Jefus-Chriit  ne 
porte  tous  ces  titres  ? 

Et  en  effet, celui  devant  la  face  duquel  Jean- 
Baptifte  devoit  marcher  , ce  Seigneur  dont  il 
devoit  aplanir  les  voies  , eft  ou  Dieu  le 
Pere,  ou  Jefus-Chrilt  nôtre  Sauveur.  Nous 
ne  voyons  point  de  milieu  , & il  paroit 
par  les  réponfesde  nos  adverfaires , qu'ils 
n'y  en  voyeni  non  plus  que  nous.  Or  ce 
n'eft  point  Dieu  le  Pere  devant  la  face  du- 
quel Jean-Baptifte  devoit  marcher. 

Car  ou  ces  paroles  , tu  iras  devant  la  face 
du  Souverain  ,*  doivent  fe  prendre  dans  un 
fens  propre  , d'une  forte  que  le  Souverain 
vienne  proprement  vers  les  hommes , félon 
cet  oracle  , Dieu  lui-même  viendra  , vous 
fauvera  ; & alors  les  yeux  , &c.  ou  ces  expref* 
Eons-étaos  figurées,  lignifient  feulement  que 
Dieu  vifiteroit  les  hommes  extraordinaire- 
ment, feit  dans  fa  juftice  , foit  dans  fa 
mifericorde  ; & que  Jean  Baptifie  préparoit 
en  général  les  voies  à la  grâce  & à la  mi- 
fericorde  de  Dieu,  en  les  portant  à la  repen- 
tance. Si  l'on  dit  le  premier,  l'oracle  ne  fçau- 
roit  convenir  à Dieu  le  Pere,  puitque  celui- 
ci  n'eft  point  venu  proprement  vers  les  hom- 
mes, Et  fi  l'on  s’arrête  au  fécond  , il  s'en- 
fui vra  premièrement , que  jean-Baptifte  n'a 
marche  devant  la  face  du  Souverain  , que 
dans  le  même  fens  que  Noé  qui  prêcha  fes 
jugemens  avant  que  le  déluge  furvîne  , ou 
dans  le  même  fens  que  Moïfe  qui  parla  à 
Pharaon  pour  le  fléchir  , 8e  au  peuple  d'If- 
raël  pour  l'obliger  à croire  ce  qui  lui  avoie 
•été  révélé  5 & qui  par4à  préparoit  les  voies. 


z’jë  Traité  de  la  Divinité 

è la  mifericorde  de  Dieu  qui  devôit  racheter 
Ifraël , & à fa  juftice  qui  dévoie  punir  les 
ennemis  de  fon  peuple.  Il  s'enfuit  en  fé- 
cond lieir,  que  ce  n'eft  pas  en  Jean-Baptifte, 
mais  en  Jeftis-Chrift  lui  même  , que  l'ora- 
cle de  Zacharie  a fon  principal  accomplit 
fement.  Car  fi  les  bienfaits  ou  les  jugemens 
de  Dieu  doivent  être  pris  pour  fa  venue  , 
Dieu  eft  venu  principalement , lors  qu'il  a 
baptifé  les  Apôtres  du  Saint-Efprit  & de  feu  > 
& que  par  leur  miniftere  il  a converti  les 
nations  $ car  c'eft  alors  que  les  oracles  ont 
été  accomplis , la  Loi  fortanc  de  Sion , & 
la  lumière  de  Jerufalem  ; ou  lorfque  Dieu 
a envoyé  les  légions  Romaines  pour  exter- 
miner le  lieu  &:  la  nation.  Or  ce  n'eft  point 
Jean-Baptifte  qui  a principalement  préparé 
la  voie  à ces  deux  grands  évenemens.  Je 
dis  qui  a préparé  principalement  , parce 
que  fon  miniftere  a été  de  courte  durée  , 
& que  la  prédication  des  Apôtres  a fait 
bien  un  autre  impreflionque  la  lienne.  Mais 
c'eft  Jefus  - Chrift  qui  a aplani  les  chemins 
du  Seigneur.  Il  a préparé  les  voies  à la  mi- 
fericorde de  Dieu  par  fa  prédication  & 
par  fes  miracles,  par  fa  mort  & par  fes 
ïbuffrances , par  lefquelles  il  aura  confirmé 
fa  vérité  , & fon  Alliance  , qui  devoit  être 
offerte  aux  nations  jufqu'aux  extrêmitez  de 
l'Univers.  Ainfi  ce  feroit  Jefus  - Chrift  , & 
non  Jean  - Baptifte  , qui  feroit  ce  Précur- 
feur  marqué  par  les  Prophètes  : ce  qui  eft 
extravagant. 

Que  fi  cet  oracle  ne  fe  vérifie  point  de 
la  venue  du  Pere  , il  faut  néceflairement 
qu’il  fe  vérifie  de  la  venue  du  Fils  ; & qu'- 
ainfi  celui-ci  porte  dans  la  révélation  des 
Prophètes,  le  grand  nom  de  Dieu,  de  Dieu 
très-haut  ou  de  Souverain,  &c . 


de  Jefus  - Chrift.  %jj- 

‘Le  fécond  oracle  qui  fe  préfente  à nous  , 
eft  celui  que  l’Auteur  de  l'Epître  aux  Hé- 
breux, cite  , pour  montrer  la  différence  qui 
eit  entre  Jefus  - Chrift  & les  Anges  : oracle 
tire  du  Pfeaume  ioi.  Toi  , Seigneur  , as  fondé 
la  terre  , & les  deux  font  l'ouvrage  de  tes 

mains.  Ils  périront  3 mais  tu  es  permanent  ; & ils 
s'envieilhront  tous  comme  un  vêtement  , & tu 
les  enveloperas  comme  un  habit  , & ils  feront 
changez  : mais  toi , tu  es  le  même , & tes  années 
ne  défaudront  point.  On  ne  peut  douter  que 
le  Pfalmiftc  ne  parie  ainfi  du  Dieu  fouve- 
rain , puifque  les  Prophètes  nous  ont  tant 
fait  entendre  qu'il  n'y  a que  le  Dieu  fou- 
verain  qui  ait  créé  la  terre  & les  Cieux  j 
& que  d'ailleurs  il  eft  certain  que  c'eft  du 
Dieu  fouverain  uniquement  qu'on  peut  en- 
tendre ces  paroles  qui  précèdent  : Tu  te  lè- 
veras , & auras  compaffton  de  Sion  , &c.  Alors 
les  nations  redouteront  te  nom  du  Seigneur  , & 
tous  les  R cis  de  la  terre  fa  gloire  , &c.  Le  peuple 
qui  naîtra  , louera  le  Seigneur  , parce  qu'il  aura 
regardé  de  fon  faint  Lieu  qui  efi  là  haut  , & que 
le  Seigneur  a contemplé  du  Ciel  en  terre  , &c.  fe 
dis  , Seigneur  , ne  me  défais  point  an  milieu  de 
très  jours.  Car  tes  années  durent  par  toutes  les 
générations.  Voilà  celui  duquel  le  Pfalmifte 
dit  immédiatement  après  , tu  as  fondé  la  terre , 
& les  deux  font  l'ouvrage- de  tes  mains.  Ils  péri - 
tant.  &rc. 

Ou  l’Auteur  de  l'Epître  aux  Hebreux  n'a 
pas  bien  entendu  cet  oracle  3 ou  il  a fçû 
que  c'eft  le  Dieu  fouverain  qui  eft  écrit 
par  ces  grands  caraéleres  , tu  as  fonWla  terre, 
& les  deux  , &x.  que  d'ailleurs  5 ces 
caraéteres  font  tellement  propres  au  vrai- 
Dieu  , qu’il  eft  hors  d'exemple  que  les 
Prophètes  les  ayent  attribuez  à aucun  autre. 


✓ 


s,  7 3 Traité  de  la  Divinité 

Ainlî  , lorfque  cet  Auteur  aplique  cet  oracle 
à Jefus-Chrift  , il  faut  avouer  ou  qu’il  re- 
garde Jefus  - Chrift  comme  étant  d’une  mê- 
me eftence  avec  fon  Pere  , ou  qu’il  parle 
contre  fa  confcience , & trahit  les  intérêts  de 
la  gloire  du  vrai  Dieu. 

Car  de  dire , comme  les  Sociniens , que 
l’Auteur  de  cette  Epître  n’aplique  point  à 
Jefus  - Chrift  ces  paroles  , tu  as  fondé  la  terre  , 
&c.  mais  que  laiflant  fon  premier  difcours  , 
& ne  parlant  plus  de  Jefus-Chrift  , il  fait 
une  courte  apoftropne  à Dieu  Je  Pere  ; c’eft: 
nous  dire  non  ce  qui  eft  , mais  ce  qu’on  vou- 
droit  bien  qui  fût. 

Il  eft  certain  que  l’apoftrophe  feroit  tout- 
à-fait  mal  placée  en  cet  endroit.  Il  ne  s’a- 
git pas  là  en  effet  de  relever  la  gloire  de 
Dieu  le  Pere.  Les  Hebreux  à qui  l’on  écrit , 
n’en  avoient  jamais  douté  : au  contraire , ils 
ne  prêchoient  que  fa  grandeur.  L’Auteur  fa- 
cré  ne  fait  point  aufli  ie  paralelle  du  Pere 
& du  Fils  , mais  le  paralelle  du  Fils  de 
Dieu  avec  les  Anges.  Les  Hebreux  avoient 
l’efprit  rempli  de  la  révélation  dont  Dieu 
avoit  honoré  Mcïfe  & les  Prophètes.  Nô- 
tre Auteur  préféré  la  nouvelle  révélation  à 
l’ancienne  , & fait  confifter  le  premier  avan- 
tage de  celle-ci  , en  ce  que  la  première  s’eft 
faite  par  les  Prophètes  , c’eft- à dire,  par 
des  ferviteurs  ; au  lieu  que  la  derniere  s’eft 
faite  par  le  Fils.  Dieu  , dit- il , ayant  autrefois 
parlé  à nos  pcres  par  les  Prophètes  plusieurs  fois 
& en  plufiurs  maniérés , a parlé  à nous  en  ces 
derniers  fars  par  fon  Fils  > lequel  il  a établi  heri- 
tier de  toutes^chofes  ypar  lequel  au(ft  il  a fait  les  fic- 
elés. Lequel  Fils  étant  la  fplendeur  de  fa  gleirey&  la 
marque  engravée  de  fa  perfonne  , & foùtenant 
toutes  chofes  par  fa  parole  phijfante  , ayant  fait 


de  Je  fus  - Ckrijh 

far  foi-même  la  purgation  de  nos  pechez  , s'efl  ajfis 
à la  droite  de  fa  Majeflé  aux  hauts  lieux. 

Mais  parce  qu'on  pouvoit  objeéter,  que 
la  Loi  avoic  été  donnée  par  la  difpofîtion 
des  Anges,  ou  comme  d'autres  l'expliquent , 
au  milieu  des  Anges  ; l'Auteur  facré  en 
prend  occafion  de  nous  montrer  l’avantage 
que  Jefus-Chrift  a par-deffus  ces  nobles  in- 
telligences ; & dans  cette  vue  il  nous  fait 
voir  que  véritablement  les  Anges  portent 
dans  l'Ecriture  la  glorieufe  qualité  de  minif* 
très  de  Dieu  : car  étant  revêtus  tantôt  de  feu, 
& tantôt  d'un  tourbillon  , ils  ont  fouvent 
exécuté  les  ordres  de  leur  Maître , qui  faifoit 
h s efprits  fes  meffagers  , & fes  minières  fl  âme  de 
feu  ; au  lieu  que  le  Fils  entre  avec  fon  Pere 
en  participation  d’autorité  & de  Divinité , 
fiiivant  nôtre  Auteur.  En  participation  d'au- 
torité : il  le  prouve  par  cet  oracle  : O Dieu  , 
ton  trône  efl  h toujours  : le  fceptre  de  ton  Royau- 

me efl  un  fceptre  de  droiture.  Tu  as  aimé  jufiim 
ce  , & as  haï  iniquité.  Pour  cette  caufe  , ô Dieu  , 
ton  Dieu  t’a  oint  d’huile  d'allegreffe  par-deffus  tes 
compagnons.  Voilà  donc  Jefus-Chrift  recevant 
le  Royaume  de  fon  Pere  , 8c  lui  étant  à cet 
égard  inferieur.  Mais  parce  qu’il  entre  auifi 
avec  lui  en  participation  de  la  Divinité  ou 
de  la  gloire  elfentielle  de  l'Etre  fouverain  , 
il  lui  aplique  enfuite  des  oracles  qui  l’éga- 
lent avec  fon  Pere  , & le  confondent  m ani- 
feftement  à l'Etre  fuprême  , en  ajoutant,  fars 
rien  dire  qui  marque  qu'il  parle  d'une  au- 
tre perfonne  : ~Et  toi , Seigneur  y as  fondé  la  terre » 
& les  Ciettx  font  l'ouvrage  de  tes  m^.s  , 
Cette  diftinéfcion  de  l'autorité  qu’il  a reçûë  , 
& de  la  gloire  qu'il  poffede  naturellement , 
fe  trouve  dans  les  premières  paroles  de  cette 
Epître  i Lequel  a établi  héritier  de  toute f.  cno- 


æ8o  Traité  de  la  Divinité 

[es  y par  lequel  aujfi  il  a fait  les  fiécles.  Il  l'a  éta- 
bli heritier  de  toutes  chofes.  Voilà  ce  Royaume 
économique  , à l’égard  duquel  il  a été  dit  ; 
lu  as  aimé  jujlice  , & as  haï  iniquité  : Royau- 
me qu’il  a reçu  du  Pere.  Par  lequel  il  a fait 
les  fiécles  : Voilà  fa  gloire  naturelle  , fa  puifi- 
fance  effentielle  , à l'égard  de  laquelle  il  lui 
aplique  cet  oracle  , tu  as  fondé  ta  terre  , & les 
C ieux  font  l'ouvrage  de  tes  mains.  C'eft  là  cette 
participation  de  puiffance  & de  Divinité  qui 
fait  qu'il  eft  en  fon  Pere  Dieu  béni  éternel- 
lement, & que  le  Pere  eft  en  lui  le  Créa- 
teur des  fiécles  & de  toutes  les  autres  cho- 
fes. 

Il  paroît  delà,  que  l'apoftrophe  eft  ici 
tout-à-fait  inutile  à nos  adverfaires.  Car, 
quand  l'apoftrophe  leur  (ërviroit  à éviter 
l'évidence  de  ces  paroles  , tu  as  fondé  la  terre , 
&c.  comment  fe  fauveront-ils  contre  celles- 
ci  , par  lequel  auffi  il  a fait  les  fiécles  , &C. 
puifque  celles-ci  font  une  imprelfion  peu 
differente , étant  évident  que  celui  qui  a 
fait  les  fiécles  , peut  bien  avoir  fondé  la 
terre  & agencé  les  Cieux  i 

D'ailleurs  , ces  paroles  , tu  es  permanent , 
tu  es  toujours  le  meme  , tes  années  ne  défaudrent 
point , s’entendent  de  Jefus-Chrift  , au  juge- 
ment même  de  nos  adverfaires  , qui  ne  font 
aucune  difficulté  de  le  reconfioître;  Et  com- 
ment en  pourroient-ils  difconvenir,puifqu'el- 
les  font  fynonymes  à celles  - ci  qui  précè- 
dent, & qui  s'entendent  inconteftablement 
de  Jefus-Chrift.  O Dieu  , ton  trône  efi  à toujours  > 
Ils  entÆdent  du  renouvellement  du  monde  , 
qui  doit  fe  faire  par  le  Fils  de  Dieu  au  der- 
nier jour  , ces  paroles  , tu  les  plieras  comme  un 
rouleau.  Ils  feront  changer. ,,  Il  faut  donc  qu’ils 
féparent  ces  dernieres  paroles  de  celles-ci , 


de  Jefus  - Chrifî.  i9j 

Qui  ont  précédé  , tu  as  fondé  la,  terre  , & ies 
Cieux  font  l'ouvrage  de  tes  mains.  C'eft  aufli 
ce  qu’ils  font  ordinairement.  Mais  quoi  î 
dans  ce  difcours  , Et  toi  , Seigneur  , tu  as  fon- 
dé la  terre  , & les  deux  font  l'ouvrage  de  tes 
mains,  ils  périront  , mais  toi  tu  es  permanent 
& ils  s'envieilinont  tous  comme  un  vêtement  * 
& tu  les  enveloperas  comme  un  habit , & ils  Ce. 
vont  changez-,  mais  toi  tu  es  le  même  -,  & tes 
^ années  ne  défaudront  point  -,  on  veut  que  je  fois 
obligé  de  deviner  contre  toutes  îes  relies 
du  langage  , contre  l'impreÆon  naturelle 
des  paroles  , & la  fuite  du  dilcours  , en 
dépit  du  fens  commun  , que  je  fois  s dis  je 
Obligé  de  deviner  qu'il  y a là  deux  perlon^ 
nés  dont  on  parle ,-  & & que  la  perfonne  de 
laquelle  on  dit  , tu  as  fondé  la  terre , & /« 
deux  font  l'ouvrage  de  tes  mains  , n'eft  pas 

la  même  dont  il  eft  dit  immédiatement: 

après  , tu  es  permanent , tu  les  enveloperas  , &c 
Nos  adverfaires  font  profeffion  de  n'écouter 
que  leur  raifon  , loriqu'ils  difputent  contre 
bous  : mais  ici  nous  ne  voulons  que  nos  yeux 
pour  difputer  contr'eux. 

CHAPITRE  III, 

Suite  de  la  même  preuve » 

LE  troiféme  oracle  que  nous  raporterons' » 
eft  celui  qui  eft  concenu  au  chapitre  6V 
des  Révélations  du  Prophète  Haïe,  & qui 
eft  apliqué  à Jefus-Chrift  au  chapitre  i.  de 
l'Evangile  félon  faint  Jean.  I.'Evangelifte 
raportant  l'incrédulité  des  Juifs > parle  ainft: 
Et  bien  qu  h a été  fait  tant  de  fignes  devant  eux-,  a 
ils  ns  crurent  point  en  lui  -,  afin  que  la.  parole  M- 
UL, 


2,&>.  Traité  de  la  Divinité 

faie  le  Prophète  fût  accomplie  , laquelle dit , S eh 
gneur  , qui  a crû  à noire  parole  , eu  à qui  fr- 
été révélé  le  bras  du  Seigneur  ? C'efi  pourquoi 
ils  ne  pouvoient  croire  , à caufe  que  tlereckef  ifa'ie 
dit  , il  a aveuglé  leurs  yeux  , & a endurci  leur 
cœur  , afin  qu'ils  ne  voyent  des  yeux  , & n'en- 
tendent du  cœur  , ne  [oient  convertis  , & que 
je  ne  les  guerijfe.  ifaïe  dit  ces  chofes  , quand  il 
vit  fa  gloire  , & qu'il  parla  de  lui  j toutefois 
plufieurs  des  principaux  mémts  crûrent  en  lui 
mais  ils  ne  le  csnfeffoicnt  point  et  caufe  des  Phari- 
fiens  9.  de  peur  qu'ils  ne  fuffent  jetiez.  hors  de.  la- 
Synagogue. 

Ce  paffage  nous  donne  Heu  de  faire  un* 
argument  invincible  pour  la  Divinité  de  nô- 
tre Seigneur  Jefus-ChrilL  Car  deux  chofes 
font  certaines.  La  première  eft  , que  LEvan- 
gelifte  Saint  jean  aplique  à Jefus  - Chrill 
cette  magnifique  aparition  de  la  gloire  de 
Dieu,  qui  fe  lie  au  Chapitres,  des  Révéla- 
tions du  Prophète  Ifaïe.  La  fécondé  eft  , 
«que  c’eft  la  gloire  du  Dieu  fouverain  qui 
eft  décrite  dans  cet  oracle  du  Prophète.  Il 
nefautqd’en  marquer  tous  les  traits  pour 
demeurer  d’accord  de  cette  dernier e vérité. 
Van  auquel  le  T&i  Oùas  mourut , dit  le  Pro- 
phète , je  vis  le  Seigneur  affis  fur  un  trône  haut 
& élevé  , & les  pans  de  fa  robe  remploient  le 
temple.  Les  Séraphins  fe  tenoient  au- défi*  s de  lui  }. 
& chacun  d'eux  avoit  fix  ailes  , de  deux  ils  cou-, 
vroient  leur  face  , & de  deux  ils  couvroient - 
kurs  pieds . & de  deux  ils  voloient . Et  ils  cri-, 
aient  i'urfiù  l'autre  <&  di [oient  , Saint  , Saint  * 
Saint  eft  le  Seigneur  , l' Eternel- des  armées  r toute 
la  terre  efi  pleine  de  fa  gloire  &C.  Alors  je  dis  , 
malheur  fur  moi , car  c'efi  fait  de  moi  , parce  que 
jet  fiitS:  m homme  fi  ml  lé,  des  lèvres , & je.  de*- 


de  Jefm  - Chrift'.  zt’p 

meure  au  milieu  d’un  peuple  qui  a ies  lèvres 
foiidlées  , &c. 

Il  me  Tenable  qu'il  ne  faut  pas  faire  de 
grands  efforts  de  pénétration  pour  voir 
ces  deux  veritez.  la  première  eft  , que  c’eft 
la  gloire  du  Dieu  fouverain  , que  décrit  le 
Prophète  Ifaïe  ; la  fécondé  , que  c’eft  la 
gloire  de  Jefus  Chrift, que  ce  Prophète  a vû, 
fuivant  Implication  que  l’Evangile  fait  de  cet 
oracle. 

Que  ce  foit  la  gloire  de  l’Etre  fouverain 
dont  le  Prophète  Ifaïe  fait  la  defcription  , 
cela  paroît  par  tous  les  traits  de  cette  def- 
cription même.  Il  n'y  a que  le  Dieu  fouve- 
rain dont  la  Majefté  foit  il  grande  , que  les 
Séraphins  fe  couvrent  de  leurs  ailes  devant 
lui.  Il  n’y  a que  le  Dieu  fouverain  que  les 
Séraphins  celebrent  en  difant.  Saint , Saint  * 
Saint , eft  l’ Eternel , le  Dieu  des  armées.  Il  n’y 
a que  le  Dieu  fouverain  dont  la  prefence 
foit  fi  redoutable,  qu’elle  puilfe  obliger  Je 
Prophète  de  s’écrier  , malheur  fur  moi , car 
c’eft  fait  de  moi  ,,  parce  que  je  fuis  un  homme  fouil- 
lé des  lèvres , &c.  toutefois  mes  yeux  ont  vû  le 
Seigneur  , ï Eternel  des  armées. 

Que  l’Evangeiifte  fafte  implication  de  cet 
oracle  à Jefus- Chrift  , cela  eft  plus  clair  en- 
core. Car  c’eft  de  Jefus  - Chrift  qu’il  avoir 
parlé  dans  les  verfets  précédens  5 c’eft  de 
Jefus  - Chrift  qu’il  parle  dans  les  verfets- 
qui  fuivent.  Il  en  a parlé  dans  les  verfets 
précédens  Jorfqu’il  dit,  Et  bien  au  il  eût 
fait  tant  de  fignes  devant  eux  , ils  m crûrent 
point  en  lui  afin  que  la  parole  d’ ifaïe  fût  accom- 
plie , &c.  Il  en  parle  dans  les  verfets  qui  fuir 
vent,  en  ces  termes,  toutefois  plnfteurs  des- 
principaux  facrificateurs  memes  crûrent  en  lui , &C„. 
€e,  qui  ne  nous  peimet  point  de  douter  quet 

iji 


2.84  Tra'ié  dè  la  Divinité 
xe  ne  foit-auffi  de  lu*  que  l'Evangelifte  parle 
lors  qu'il  dit  , ifaie  dsi  ces  chefs  , loifqu'd  vit 
fit  gloire  , & qx' il  parla  dé  lai. 

Il  n'eft  rien  de  fi  facile  que  de  tirer  la 
conféquence  de  tout  cela.  Haïe  a vu  la  gioh 
re  de  l'Etre  fou verain  Haïe  voyoitdansce 
même  endroit  la  gloire  de  Jefus-Chcift.  Il 
s'enfuit  donc  que  J C.  n'eft  pas  different  de 
l'Etre  fouverain. 

Tout  cela  eft  clair  ; mais  que  ne  peut 
point  la  fubtilité  , lors  qu'elle  a entrepris 
Il'obfcurcir  les  véritez  les  plus  évidentes  ? 

Elle  dit  trois  chofes  qui  font  également 
infoûtenables.  Premièrement  , elle  prétend 
que  le  pronom  lui  ne  fe  raporte  point  à 
Jefus-Chrirt  , mais  à Dieu.  En  fécond  lieu  , 
eile  raporte  ces  paroles  de  l'Evangelifte  : 
jfaïe  dit  as  chofes  , quand  il  vit  fa  gloire  , non 
aux  paroles  qui  précèdent  immédiatement  » 
mais  à celles  ci  qui  font  un  peu  éloignées', 
qui  a crû  à nôtre  parole , ou  a qui  à été  révélé 
ie  bras  de  l'Zternel  ? Et  enfin  elle  foûtient  que 
le  Prophète  Ifaïe  en  écrivant  la  gloire  de 
Dieu,  a décrit  aulfi  la  gloire  de  J.  C.  par- 
ce que  la  gloire  de  Jefus-Chrifi  ell  contenue 
dans  la  gloire  de  Dieu. 

Toutes  ces  palliations  font  très  violentes  , 
& il  y a bien  de  l'aveuglement  à ne  pas 
s’en  apercevoir.  Qui  croira  que  s'agiifant 
dans  tout  le  Chapitre  douzième  de  l'Evan- 
gile félon  Saint  Jean  , de  Jefus  - Chrilt , & 
point  du  tout  de  Dieu  fon  Pete  , c'elt  au 
Pere  » T^noa  pas  à Jefus  Chrift  fan  Fils  , 
que  ces  paroles  doivent  avoir  relation  , 
jfaie  dit  ces  chofes  quand  il  vit  fa  gloire  , & 
qu'il  parla  de  lui  ? Qui  ne  voit  que  ces  der- 
rières paroles  doivent  être  priles  dans  le 
fens  que  celles.-  ci  qui  fuiveus  immé*- 


de  Jefns-Ckrift.  zg  f 

diatement  } toutefois  plufieurs  des  principaux 
mêmes  crûrent  en  lui  ? &C.  De  forte  que  s i- 
gilfonc  inconteftablement  de  Jefus  - Chrift 
dans  ce  dernier  verfet , c'eft  de  Jefus-Chrift 
qifn  s'agit  dans  celui  qui  précédé,  ifaïe 
dit  ces  chofes  , quand  il  vit  fa  gloire  , ^ qu'il 
parla  de  lui.  Cette  derniere  expreffion  devroiî 
bien  ouvrir  les  yeux  à nos  adverfaires.  Car 
le  Prophète  parle  du  Dieu  fouverain  en  tou- 
tes fortes  d'occafions  ; les  Evangeliltes  l'ont 
f$û  j Saint  Jean  n'a  pû  l’ignorer,  iftie  dit  en 
ebofs  quand  il  paria  de  Dieu.  U les  dit  donc 
pendant  toute  fa  vie  3 il  les  dit  continuelle- 
ment , il  les  dit  dans  toutes  les  pages  de  fes 
Prophéties. 

C'eft  ici  , dit-on  > une  parenthefe.  Mais 
qui  vous  l'a  dit  > Meilleurs  , que  c'eft  une 
parenthefe?  N'y  a-t-il  qu'à  faire  des  fupo- 
iitions  fans  preuve  ? Mais  quand  c'en  feroit 
une , cela  n'empêcheroit  pas  que  ce  lui  ne 
fe  raportât  à Jefus  Ghrift , puilque  dans  les 
verfeis  qui  précèdent  & dans  ceux  qui  fui- 
vent  , l'Evangile  parle  de  Jefus  Chrift  5 & 
ne  parie  que  de  Jefus-Chrift. 

On  veut  en  fécond  lieu,  que  ces  paroles 
de  l'Evangile  , ifaïe  dît  ces  chofes  , quand  il 
* vit  fa  gloire  , qu'il  parla  de  lui , fe  rajor- 
tent  non  aux  paroles  qui  precedent  immé- 
diatement j mais  à cet  autre  oracle  qui  a été 
raporté  3 Seigneur , qui  a crû  à notre  parole  , ou 
k qui  a été  révélé  le  bras  de  l'Ettrvel  ? &C.. 
Mais  outre  que  c’eft  faire  des  fÿjofkions 
fans  preuve.  & fans  fondement , "mmént 
peut  on  dire  qu'Ifaie  a vu  la  gloire  du  Sei- 
gneur dans  la  Prophétie  qui  commence  ainlît 
Qui  a crû  à notre  parole  , ou  a qui  a été  réuéli 
le  bras  de  l' Eternel  ; puifque  ce  Chapitre  n'eft. 

qu’une  continuelle  dqfcripriou  de  l^ajfe 


Traité  de  la  Divinité 

ment  de  nôtre  Sauveur,  qui  nous  eft  repre- 
fente  par  ces  caractères  de  fes  fouffrances  Y- 
I.  Par  la  bafleffe  de  fon  origine,  il  fort 
comme  une  racine  d'une  terre  quia  foif.  II.  Par 
l'oprobre  qui  raccompagne.  Q » fe  cache  de 
lui  comme  d‘ un  Lépreux.  111.  Par  les  infirmi- 
tez  & les  afflictions  qu'il  endure.  Il  a porté 
nos  langueurs  , & il  a charge  nos  maladies.  IV. 
Par  fa  patience  à foufFrir  fans  murmure.  Il 
n a point  ouvert  fa  bouche  , mais  il  a été  mené 
comme  un  agneau  a la  boucherie  , & comme  une 
brebis  muette  devant  celui  qui  la  tond.  V.  Par 
le  bien  qui  nous  revient  de  fa  mort.  Car  par 
fa  meurtriffure  nous  avons  guerifon , &C.  VI.  Par 
la  circonstance  de  fa  fépulture.  Il  s'efi  trouvé- 
avec  le  riche  dans  fa  mort.  VII.  Par  fa  mort. 
Or  quand  il  aura  mis  fon  ame  en  oblation  pour  le 
péché  y &c.  VIII.  Par  fon  intcreeiflon  pour 
les  pécheurs.  D'autant  qu’il  aura  intercédé  pour 
les  tranfgrejfeurs , &c.  Il  eft  vrai  qu'il  eft  dit 
qu'il  fera  profperer  le  bon  plaiflr  du  Sei- 
gneur, & prolongera  fes  jours  : mais  cette 
p rom  elfe  eft  tellement  cachée  dans  ces  trif- 
tes  images  de  fon  abaiffement , quec'eften 
quelque  forte  fe  joiier  des  chofes  faintes , que 
de  dire  que  c’eft  ici  la  vifion  de  la  gloire  de 
Jefus-Chrift. 

Si  l'Evangelifte  difoit  Amplement , lfaïe 
dit  ces  chofes , quand  il  parla  de  lut  ^ on  poUF- 
roit  croire  que  par  ces  chofes  il  entendroit  ce 
premier  oracle  qui  a déjà  été  cité  , Seigneur  , 
qui  a crdsT  notre  parole  , ou  a qui  a été  révélé  le 
bras  de  l'Eternel  ? quoique  dans  ce  cas  même 
il  feroit  encore  beaucoup  plus  naturel  de 
raporter  ce  qu'il  dit  à ce  qui  précédé  im- 
médiatement. Mais  il  s'exprime  autrement  : 
lfaïe  du  ces  chofes  , lor [qu'il  vit  fa  glcire  , &■ 
qu'il  parla  de  lui.  Q:  lfaïe  vit  fa  gloire  ,,  ool 


de  Je  fus  - Chrifî.  2 $7 

<$u  moins  il  raporte  qu'il  la  vit  , dans  le- 
Chapitre  6.  & non  pas  dans  le  53.  où  il  ne 
voit  que  Ton  abaiffement.  C'eft  dans  le  Cha- 
pitre 6.  de  les  Révélations , qu'il  nous  fait 
chercher  la  prophétie  que  cite  nôtre  Evange- 
lifte  j & laquelle  évidemment  décrit  la  gloi- 
re du  Dieu  fouverain. 

Avec  beaucoup  moins  de  raifon  encore 
nos  adverfaires  difent  - ils  pour  éluder 
cette  grande  preuve  , qu'Ifaïe  en  voyant 
la  gloire  du  Dieu  fouverain  , a vu  la  gloire, 
de  Jefus-Chrift  , parce  que  celle  - ci  eR  con- 
tenue dans  celle  - là.  Certainement,  s'il  eft 
permis  d'avoir  recours  à de  pareilles  dé- 
faites, il  ti’ell  abfolument  rien  qu'on  ne: 
puilîe  lè^tenir.  La  gloire  de  Dieu  contient 
éminemment  non-feulement  la  gloire  de  Je-- 
fus- ChrilVj^fcais  encore  la  gloire  de  toutes, 
les  créatures  fans  exception  ; & cela  étant ,, 
l'Evangelifte  auroit  pû  bous  apliqner  cet. 
oracle  , comme  il  l'apliqüe  à Jefus  Cnriil  , 
en  difant  , ifaïe  dit  tes  chofes  , quand  il  vit  nà* 
tre  gloire  , & qu'il  parla  de  nous.  Et  qu'on  ne. 
me  dife  point  que  ce  feroit  une  profanation. 
Car  fi  la  diftance  qui  eft  entre  la  gloire  de: 
Jefus-Chrift  , & la  gloire  du  Dieu  fouve- 
rain, toute  infinie  qu'elle  eft  , n'empêche  pas 
qu'on  n'aplique  à la  gloire  de  Jefus-Chrift. 
ce  qui  n'avoit  été  dit  que  de  la  gloire  du. 
Dieu  fouverain , la  diftance  cjui  eft  entre 
la  gloire  de  Jefus-Chrift  , & notre  gloire  , 
n'étant  qu’une  diftance  bornée  , ne^ourra. 
jamais  empêcher  qu'un  oracle  qui  reprefente 
la  gloire  de  Jefus-Chrift,  ne  puitfe  nous 
être  àpliqué  avec  beaucoup  de  raifon. 
Au  fond  , la  gloire  de  Jefus-Chrift  , s'il  n^'eft 
qu'une  fimple  créature , ne  peur  jamais  être 
lâ.  même  que  celle  de  Dieu  : & la  gloire 


i$8  Traité  de  la  Divinité 

propre  & effentielle  du  vrai  Dieu  , telle 
quTfaïe  la  décrit  par  des  caraéteres  qui  ne 
conviennent  qu'à  lui  , ne  peut  jamais  être 
-celle  de  Jefus-Chrift  ; & j'aimerois  autant 
dire , que  celui  qui  voit  la  gloire  du  Roi , 
voit  la  gloire  d’un  Bailli  de  Viilage  , que  de 
répondre  avec  nos  adverfaires-r  qu'l  aïe  en 
voyant  la  gloire  de  Dieu , voyoit  celle  de 
Jefus  - Chrilt. 

Ce  palTage  eft  triomphant  contre  nos  ad- 
verfaires.  En  voici  un  qui  ne  i'elt  guere 
moins. 

CHAPITRE  IV. 

Suite  de  U même  preuve. 

C'Eft  celui  que  l'Auteur  de  l'Epître  aux 
Hebreux  aplique  à Jefus-Chrilt  en  ces 
termes  : Et  encore  y quand  il  introduit  fon  pre- 
tnit  r ne  au  monde  > il  dit  , 'êfue  tous  Us  Anges  de 
Dieu  i' adorent.  On  convient  de  part  8c  d'au- 
tre , que  cet  Auteur  fait  à Jefiis- Chriil  dans 
cet  endroit , implication  de  ces  paroles  du 
Pfeaume  57-  verf.  8.  Adorez-le  , tous  les  Dieux 
ou  tous  tes  Anges  , Elohim  : car  l'expreflian 
de  l'original,  fuivant  les  Rabins  mêmes, 
fe  prend  allez  fouvent  pour  les  Anges  ; & 
l'autorité  de  l'Ecrivain  facré  ne  nous  per- 
met point  de  douter  qu'il  ne  faille  la  pren- 
dre en  ce  fens  dans  cet  endroit.  Or  pour 
monter  la  force  invincible  de  la  preuve  que 
nous  Tirons  de  ce  paflage , il  ne  faut  que 
bien  établir  ces  deux  importantes  vérités. 
La  première  , c'eft  que  c'ell  du  Dieu  fouve- 
rain  , dont  parle  le  Pfalmifte  , lorfqu'il  dit , 
^Adoren-ie  , tous  les  Dieux  ou  tous  les  Anges.  La 
fçcQüdç  3 que  c’eft  d.e.  Jçfus  - Cbrift  que  ç,?s 

jgaiolcs 


de  Jefus-Chrzft. 

paroles  ont  été  dites.  Car  de- là  il  paroîtra 
que  Jefus-Chrift  n’eil  point  effentiellement 
different  du  fouverain  bien. 

Il  ne  faut  que  lire  le  Pfeaume  pour  fe 
convaincre  de  la  première  de  ces  deux  veri- 
tez.  L’Stewel  régné  , dit  le  Pfalmifte  , que  U 
terre  s'en  égaye  , que  les  ijles  s'en  réjomjftnt. 
Pourquoi  la  terre  & les  ifles  doivent  elles 
prendre  part  à la  gloire  de  ce  régné  , fi  ce 
ffeft  parce  qu’il  s'agit  du  régné  de  leur  Créa- 
teur ? D’ailleurs  , le  grand  rom  de  fehova-, 
qui  efl:  donné  jufqu’à  fix  fois  dans  cet  en- 
droit à celui  dont  le  Pfalmille  nous  décrit  le 
régné,  répété  fi  fouvent , accompagné  de  tant 
de  câraéteres  de  la  gloire  de  l’Etre  fuprême  , 
ne  pourroir  être  donné  à un  autre  fans  une 
impiété  manifefie.  - Nuée  & obfcurité  épaijfe  font 
l’entour  de  lui.  Jufiice  & jugement  font  lu  bafe 
tlé  fon  trône.  Le  feu  marche  devant  lui- , & ent - 
brafe  fes  adverf aires.  Les  éclairs  refplendijfent 
dans  le  monde  f & la  terre  tremble  en  les  voyant. 
On  ne  peut  douter  que  ce  ne  foient  là  les  ca- 
ractères de  la  préfence  de  ce  Dieu  rout  - puif- 
fant,  qui  ayant  créélaTeire  & les  Cieuxavec 
toutes  les  créatures  vifibles,fe  fert  aufli  d’elles 
quand  il  lui  plaît, pour  faire  paroître  faMajefc 
te  avec  éclat.  Les  montagnes  fendent  comme  de  la 
cire  pour  la  préfence  du  Seigneur, pour  la  préfence  du 
Seigneur  de  toute  la  terre.  Le  Seigneur  de  toute 
la  terre  eft  réloge  & lç  titre  du  Dieu  fou- 
verain. Voici , dit  Jofué  , l’arche  de  l'Alliance 
du  Seigneur  de  toute  \a  terre  ira  devant  vous 
au  travers  du  Jordain.  Et  au  Livre  Jes  Révé- 
lations du  Prophète  Zacharie  ; Celant  ici  les 
quatre  vents  des  < teux  , qui  Joitent  , afin  qu’ils  fe 
tiennent  devant  le  seigneur  de  toute  U terre. 
Michée  , 4.  13.  Tu  voueras  au  Seigneur  leurs  ri- 
cheffes  , & leur  fubfiance  au  Seigneur  de  toute  U 
Tome  II  1.  B b 


1 90  Traité  de  la  Divinité  1 

terre.  Mais  la  maniéré  dont  ce  titre  lui  eft 
donné  dans  l'oracle  que  nous  examinons , 
n'eft  pas  moins  digne  de  confideration  que 
le  titre  même.  Car  le  Pfalmifte  voulant  at- 
tacher nos  efprits  & les  remplir  d'une  plus 
grande  admiration  pour  le  Dieu  fouverain 
dont  il  parle  , il  redouble  Ton  exprefîion  , 
& dit  encore  plus  avec  une  emphafe  fingu- 
liere  : Les  montagnes  fondent  comme  de  let  cire 
four  la  préfence  du  Seigneur  , pour  la  préfence  du 
Seigneur  de  toute  la  terre.  Les  Cieux  annoncent 
fa  ‘juftice  , & mis- les  peuples  voyent  fa  gloire  , 
ajoute  l’Auteur  facré.  Les  peuples  voyent  la 
gloire  du  Dieu  fouverain  , marquée  fenfibie- 
ment  dans  toutes  les  parties  de  l'Univers.. 
Les  Cieux  publient  la  grandeur  & la  juftice 
du  Dieu  fouverain  , qui  les  a faits  pour  la 
gloire  : c'eft  donc  du  Dieu  fouverain  qu'il 
s’agit  en  cet  endroit.  &pe  tous  ceux  qui  fer- 
vent aux  images  , & qui  fe  glorifient  aux  ido- 
les , feient  confondus ; C'eft  le  vrai  Dieu  , le 
Dieu  fouverain  qui  eft  opofé  aux  idoles  : 
c'eft  le  Dieu  fouverain  qui  doit  être  glorifié 
par  la  confuêon  des  Idolâtres  : c'eft  donc  du 
Dieu  fouverain  dont  il  s'agit  en  cet  endroit , 
Tu  es  , Seigneur  , élevé  par-dejfus  la  terre  , tu  es 
exalté  par-deffus  tous  les  Dieux  , &c.  L'Ecriture 
ne  nous  permet  point  de  douter  que  ce  ne 
foit  du  vrai  Dieu  dont  il  foit  parlé  dans 
cet  endroit , puis  qu'elle  nous  aprend,  que 
Dieu  fcul  doit  être  fouverainernent  élevé. 

Mais  fi  chacun  de  ces  cara&eces  eft  capa- 
ble de  faire  connoître  que  c'eft  du  vrai  Dieu, 
du  grantr  Dieu  , du  Dieu  fouverain  , dont  il 
s'agit  dans  ce  Cantique,  certainement  l’amas 
de  tous  ces  cara&eres  forme  à cet  égard  une 
démonftration  la  plus  claire  8c  la  plus  évi- 
dente qui  fût  jamais. 


de  Je  fus-  Chrîjî. 

Il  efb  du  moins  certain  qu'il  eft  naturel  de 
faire  la-deflus  trois  réflexions.  La  premier©- 
eft , que  fi  nous  réfutons  de  reconnoître  le 
Dieu  fouverain  dans  ce  Cantique  , il  fau- 
dra demeurer  d’accord  qu’on  ne  peut  le  re- 
connoître dans  aucun  oracle  , ni  dans  aucune 
Ecriture  du  vieux  Teftament.  La  raifon  en 
eft  , qu’il  fe  trouve  marqué  ici  par  les  mê- 
mes traits  & les  mêmes  cara&eres  qu’il  l’eft 
dans  toutes  les  autres  parties  de  cette  Ecri- 
ture j par  fon  grand  & terrible  nom  dejfe- 
hovn  , nom  qu’il  s’impofa  dans  une  occafion 
importante,  qu’il  fignala  par  mille  prodiges, 
qu’il  prit  pour  lui  être  propre  8c  incommu- 
nicable 5 & qui  eft  cara&erifé  par  les 
droits  qu’il  a fur  ce  monde  , & fur  toutes 
les  créatures  qui  le  eompofent  , & par  les 
marques  de  fa  gloire  répandue  dans  la  natu- 
re, âdc.  La  fécondé  ert,  que  tous  les  hom- 
mes qui  ont  jufqu’ici  lu  ce  facré  Cantique  , 
8c  qui  en  ont  jugé  fans  préoccupation  , ont 
crû  que  ç’eft  du  Dieu  fouverain  dont  il  y 
droit  parié.  La  troifiéme  eft , que  fi  c’eft 
un  autre  que  le  Dieu  fouverain,  qui  a été 
décrit  par  des  caraéteres  fi  elfentiels  8c  ü 
propres  au  Dieu  fouverain  > il  n’y  eut  ja- 
mais, je  ne  dirai  pas  rien  de  fi  équivoque 
&de  fi  captieux  que  cette  defeription  , mais 
même  rien  de  fi  faux  8c  de  plus  iîlufoire,  puis 
qu’il  eft  impoflible qu’elle  ait  d’autre  but  que 
celùi  de  nous  tromper. 

I!  eft  furprenant  après  cela  , que  Socin  ofe 
apliquer  tous  c es  caraéteres  à Jefu^Chrift  > 
8c  à Jefus-Chrift  fimple  homme  par  fa  na- 
ture. Puis  , dit  - il  , qutl  eft  confiant  de  l’aveu 
de  tout  le  monde  , que  dans  ce  Tftaume  il  y a 
•une  Prophétie  touchant  le  régné  de  ’ftfus  - Ch^ift  , 
pourquoi  J efys  - Chrtft  homme , auquel  te  été  demê 

B b ij 


T rai  té  de  la  'Divinité 

tente  puijfance  au  Ciel  & en  la  Terre  , étant  con- 
sidéré comme  entrant  dans  la  pejfejfîon  de  [on 
regm  , prédit  & décrit  prophétiquement , n au- 
ra-t-il pu  être  nommé  avec  raifon  le  Seigneur  de 
toute  la  terre  ? Parce  que  celui  qui  eft  nom- 
mé le  Seigneur  de  toute  la  terre  dans  ce 
Cantique , eft  marqué  par  tant  d'autres  ca- 
ractères propres  au  Dieu  fouverain  , que  ce 
feroit  une  extravagance  de  vouloir  le  diftin- 
guer  de  lui  ; parce  que  celui  qui  fait  le  fa- 
jet  de  ce  Cantique  97.  eft  le  même  qui  fait 
la  matière  des  autres , & particulièrement 
du  Pfeaume  précédent  ; c'eft  celai  dont  la 
gloire  nous  eft  ainfi  décrite  : Car  tous  les  Vieux 
des  peuples  ne  font  qu’idoles  , mais  le  Seigneur  a 
fait  les  deux.  Triomphe  & magnificence  font 
devant  lui.  Force  & excellence  font  en  fn  fanc- 
tuaire.  Donnez  au  Seigneur  gloire  , Szc.  ^Adorez 
le  Seigneur  en  fen  fanctuaire.  Tremblez  devanp 
lut  y toute  la  terre.  §{ue  les  deux  fe  réjoüijfent  , 
que  la  terre  s'égaye  , que  les  arbres  des  forêts 
s'écrient  de  joie  devant  le  Seigneur.  Car  il  vient 
juger  la  terre  habitable  y &c.  Il  faudroit  être 
privé  de  la  Iumierre  naturelle  , pour  ne  point 
voir  que  ces  deux  Pleaumes  font-  paralelles. 
Us  parlent  tous  deux  de  la  gloire  de  Dieu  , 
de  la  venue,  de  fon  régné.  Tous  deux  ils 
élevent  le  vrai  Dieu  au  - deftus  des  fauftes 
Divinitez.  Tous  deux  ils  ordonnent  d'ado- 
rer le  Seigneur  , TEcernel , Jehova  , & ils 
en  prennent  les  motifs  des  droits  qu'il  a 
fur  fes  créatures.  Et  tous  deux  ils  invitent 
les  créf  lires  inanimées  à fe  réjoiiir  de  la 
prefence  de  Dieu.  Or  il  eft  certain  que  ce 
Cantique  qui  précédé  celui  que  nous  exa- 
minons , parle  du  Dieu  fouverain  comme 
tant  d'autres  conçus  à peu  près  dans  les  mê- 
mes termes,  & qu'ainft  nous  ne  fçaurions 


de  Jefus  - Chrifi. 

avoir  raifonnablement  une  autre 
celui  que  nous  examinons. 

j'ai  quelque  répugnance  à prouv 
chofes  fi  évidentes  , mais  nôtre  peine  c 
la  n'eft  pas  tout-à- fait  inutile,  ne  dut  . 
fervir  qu'à  fermer  la  bouche  à des  advv 
faires  dont  l'efprit  eft  très  - lubtii.  Car,  ] , 
vous  prie,  que  leur  reite-t-ii  a dire  , lois 
qu'on  aura  fait  voir  que  c'eft  du  Dieu  lou- 
verain  que  le  Pfalmifie  a pané  dans  cet 
oracle  ? 

C'eft  du  Dieu  fôuverain  qu'il  a été  dit , 
que  tous  les  linges  L'adorent , ou  , ce  qui  eit  la 
IXlême  chofe  , vous  , tous  les  Ançes  , adores.  - le. 

Cette  propofition  a été  prouvée  , Ôc  elle 
eft  claire  par  toutes  les  circonftances  de  l'o- 
racle. 

C'eft  de  Jefus-Chrift  qu'il  a été  dit , que 
tous  les  Anges  l'adorent.  C'elt  l'Auteur  de 
l'Epure  aux  Hebreux  qui  le  dit  exprelfémenc, 
en  lui  apliquant  cet  oracle  du  Pfèaume  y?« 
&:  nos  adversaires  n'en  fçauroient  difeonve-, 
nir , puis  qu'ils  ne  nient  point  la  vérité  de 
cette  aplicàtion. 

Qu'ils  tirent  donc  eux-mêmes  la  confé- 
quence  , & qu'ils  reconnoiffent  avec  nous, 
que  Jefus-Chrift  eft  le  Dieu  fôuverain, 
&:  qu’il  eft  décrit  dans  les  anciens  oracles 
comme  l'Etre  fuprême. 

C'eft  en  vain  que  Socin  prétend  répon- 
dre à cette  difficulté  , en  difant  que  ceux 
qui  adorent  Jefus-Chrift  , adorent  le  Dieu 
fôuverain  , parce  que  Jefus- Ch^l  repreleme 
le  Dieu  fôuverain  d'une  façon  unguliere  & 
dans  un  fens  éminent.  Car  il  ne  s'agit  pas 
ici  de  fçavoir,  fi  en  adorant  Jefus-Chrift  , 
on  adore  le  Dieu  fôuverain,  mais  il  s'agit 
de  fçavoir , û ce  n'eft  pas  de  Jefus  - Chriil 

B b iij 


2 5»  4 Traité  de  la  Divinité 

qu’il  a été  dit , que  tous  les  Anges  de  Dieu  l’a- 

dorent . 

Si  quelqu’un  s’obftinoit  à foûtenir , que 
quiconque  aime  Ion  frere  , aime  Dieu  par 
la  même  raifon  , parce  qu’il  n’aime  Ton  fre- 
re qu’entant  qa’il  eft  l’image  de  Dieu  ; il 
ne  diroit  rien  qui  ne  pût  ~ être  foutenu  5 
mais  s’il  vouloit  pouffer  plus  loin  fon  prin- 
cipe > & de  ce  qu’en  aimant  le  prochain  , 
nous  aimons  Dieu  en  quelque  maniéré  3 il 
voulut  conclure  que  lorfque  le  Légiflateur 
dit  > Tu  aimeras  le  Seigneur  ton  Dieu  de  tout  ton 
cœur  , &c.  il  parle  de  nôtre  prochain  , & 
non  de  Dieu  uniquement , fa  penfée  fe- 
roit  fort  extravagante.  Ainfi  auffi  on  pour- 
roit  avoiier,que  celui  qui  adore  Jefus-Chrift3 
adore  le  Dieu  fouverain  en  quelque  forte  , 
fans  qu’il  fût  necelfaire  de  reconnaître  que 
celui  qui  ordonne  d’adorer  le  Dieu  fouve- 
rain , ordonne  d’adorer  par  cela  même  Je- 
fus-€hrift  , n’y  ayant  aucune  conféquenc* 
de  l’un  à l’autre. 

Enfin  , fi  pour  éluder  la  force  de  la  preu- 
ve que  nous  tirons  de  ce  palîage  , il  fuift- 
foit  de  dire  , qu’en  adorant  Jefus-Chriil  on 
adore  le  Dieu  fouverain  , il  s’enfuit  que 
cet  oracle  pourrait  être  attribué  à tous  les 
Rois  de  la  terre.  Car  n’elfil  pas  vrai  que 
les  Rois  de  la  terre  portent  en  quelque  fens 
l’image  de  Dieu  ; que  nous  les  honorons  > 
parce  que  nous  les  confierons  comme  les 
Lieutenaas  de  Dieu  fur  la  terre  s & qu’ainfl 
l’on  peut  d^re  fans  fe  tromper , que  qui  ho- 
nore les  Rois , honore  la  Divinité  elle  mê- 
me ? Cela  étant , on  peut  apliquer  aux  Rois 
du  monde  l’oracle  qui  efl  contenu  au  Pfeau- 
me^7.  comme  on  l’aplique  à Jefus-Chrift. 
Cai  fo  cet  oracle  convient  à Jefus-Chrift , 


de  Jefus  - Chrift.  t$f 

quoiqu’il  ne  s'entende  que  du  Dieu  fouve- 
rain  , parce  qu'en  adorant  Jefus-Chrift  on 
adore  le  Dieu  fouverain  : rien  ne  nous  em- 
pêche aufli  de  dire  qu’il  convient  aux  Rois 
du  monde , parce  qu'en  honorant  les  Rois 
on  honore  celui  dont  ils  portent  l'image  , 
qui  eft  le  Dieu  fouverain. 

Mais  enfin,  il  ne  s'agit  pas  de  fçavoirce 
que  la  fubtilité  peut  inventer  pour  éluder 
l'évidence  de  cette  preuve  ; mais  il  s'agit 
de  fçavoir  quelle  eft  l'impreflion  naturelle  , 
que  les  paroles  de  l'Auteur  de  l'Epître  aux 
Hebreux,  ont  du  faire  fur  l'efprit  des  hom- 
mes , & s'ils  ont  pu  Ce  difpenfer  de  les 
prendre  dans  le  fens  que  nous  leur  donnons, 
lors  qu’il  eft  confiant  d'un  côté  que  c'elt  du 
Dieu  fouverain  qu'il  a été  dit , que  tous  les 
Anges  de  Duu  l'adorent  ; & que  de  l'autre  > 
le  Saint-Efprit  nous  aprend  , que  c’eft  à 
Jefus  - Chrift  même  qu'il  en  faut  faire  l'ap- 
plication. 

Nous  nous  contenterons  d’avoir  examiné 
ces  oracles  dans  le  détail , 8e  nous  n'entre- 
rons pas  dans  un  examen  plus  particulier  à 
cet  égard.  Nous  ne  dirons  point  ici,  que 
Jefus-Chrift  a été  nommé  dans  les  anciens 
oracles  , Emanuel  ou  Dieu  avec  nous , ce  qui 
fait  voir  qu'il  n'eft  pas  un  ftmple  homme  ; 
qu'il  avoit  été  dit  de  lui  , fan&ifiez  le  Sei- 
gneur t l'Eternel  des  armées  , qu'il  fcit  votre 
frayeur  Ô*  vôtre  épouvantement , & d vous  fera  en 
fanftificat'ton , pour  pierre  d'achopement , & pour 
pierre  de  [caudale  aux  deux  maifos  d'ifraël , 
que  ton  genoüil  fe  courberoit  devant  lui  ; qu'il 
avoit  été  nommé  le  premier  & le  dernier  j 
qu'il  avoit  été  dit  de  lui , qu’il  envoyeroit  fort 
Ange  ou  fon  Meftager  devant  fa  face  j que 
e'elt  en  parlant  de  lui  que  le  Pfalmifte  s’d*- 
• B b iiij 


Traité  de  la  Divinité 

crie  j la  tetre  efi  au  Seigneur  , & ce  qui  efi  con- 
tenu en  elle  , ou  fa  plénitude  ; que  c’eft  de  lui 
que  le  Pfalmirte  dit , étant  monté  en  haut , il 
a mené  une  grande  multitude  de  captifs  , & a 
dijlribuê  des  dons  aux  hommes  -,  que  e’elt  de  la 
venue  que  le  Prophète  Ifaïe  avoit  prophe- 
tifé  , lorfqu’iî  avoit  dit  , Dieu  lui-même  vien- 
dra & vous  fauvera.  Alors  les  yeux  des  aveu- 
gles feront  ouverts  , les  oreilles  des  fourds  fe- 
ront débouchées  , & dans  cet  autre  endroit  * 
■pat  ce  que  ton  mari  c'efi  celui  qui  t'a  fait  -,  L'Eter- 
nel des  armées  efi  fon  nom  , & il  fera  apelléton 
Ifdempteur  , le  Saint  d'ifrael  , O*  le  Dieu  de 
toute  la  terre  -,  & le  Prophète  Jeremie  : C'efi 
ici  le  nom  dont  on  l'apellera  , l3  Eternel  nôtre  juf- 
tice  ; 8c  le  Pfalmirte  au  Pfeaume  i.  verfet 
ji,  Baifez  le  Fils,  de  peur  qu'il  ne  fe  courrouce  , 
que  vous  ne  periffie ^ dans  vôtre  voie  , lorf- 
qm  fa  colere  s'embrafera  tant  foit  peu . Qh  que 
bienheureux  font  ceux  qui  mettent  en  lui  leur 
confiance  ! & tant  d’autres  , dont  nous  n’en- 
treprenons pas  même  de  faire  ici  l’ énumé- 
ration. 

Ç HA  PI  T RE  V. 

Qu  l'on  fait  voir  que  les  Apôtres  n'ont  point  appli- 
qué d fefus  - Chrifi  les  anciens  oracles  par 
fimple  allufion  ou  accommodation. 

POur  voir  de  quelle  importance  eft  la  preu- 
ve que  nous  tirons  de  implication  que 
les  A-pôtrÇ.'  ont  faite  des  anciens  oracles  de 
l’Ecriture  à Jefus-Chrift , il  ne  faut  qu’exa- 
miner fi  dans  tous  ces  partages  que  nous 
avons  marqués  ci-dertus,  Iedertein  du  Saint- 
Efprit  parlant  par  les  Prophètes  3 a été  de- 
hqus  caraéterifer  Jefus-Chrilh 


de  Jefus  - Chrift.  z 97 

Caïfîç'àétélà  fon  delfein , on  doit  de- 
meurer d'accord  que  le  deflein  du  Saint  - Ef- 
prit  a été  de  caraCterifer  par  avance  Jefus* 
Chrift  par  ces  titres  qui  compofent  ces  pein- 
tures , & qu'ainfi  il  a voulu  nous  le  faire 
regarder  comme  leSeigneur  notre  Dieu  , Jebo- 
•vst  , notre  effroi  & notre  épouv antemeul  , celui 
devant  lequel  tout  genovÀl  doit  fléchir  , U Roi  de 
gloire  , le  "Dieu  des  armées  , le  Créateur  du  Ciel 
& de  la  terre  , &C. 

Que  fi  le  Saint  - Efprit  qui  a infpiré  tous 
ces  oracles  aux  Prophètes , n'a  point  voulu 
nous  reprefenter  Jefus  Chrift  , mais  feule- 
ment le  Dieu  fouverain  , par  ces  grands  ca- 
ractères , il  s'enfuit  que  nous  devons  regar- 
der cette  aplication  que  Jes  Apôtres  font  de 
ces  partages  à Jelus-Chrift  , comme  une  ap- 
plication arbitraire,  & comme  un  jeu  de 
leur  efprit , ou  fi  vous  voulez  , comme  une 
accommodation  de  l'Ecriture  ancienne  à des 
évenemens  prefens  , fondée  fur  quelque  ra- 
port  qui  fe  trouve  entre  l'une  & l'autre.  Or 
bien  que  cette  efpece  d'accommodation  ne 
foit  pas  fans  exemple  dans  le  langage  divin 
& humain  , il  eft  certain  qu'elles  n’ont 
point  de  lieu  en  cette  occafion  , & qu’elles 
ne  fervent  de  rien  pour  affoiblir  nôtre  preu- 
ve, pour  trois  raifons. 

La  première  eft  , qu'il  y a quelques-uns 
de.  ces  palfuges  qui  conviennent  incontefta- 
bleinent  à Jefiis  - Chrift  par  l'intentioq.  de 
l'Efprit  qui  les  a infpirez  aux  Prophètes  , 
comme  nous  l'avons  déjà  montré’tie  quel- 
ques-uns dans  le  détail  Or  ces  paflages  fuf- 
firont  pour  démontrer  invinciblement , que 
Jefus-Chrift  a été  revêtu  des  caraCteres  pro- 
pres de  la  gloire  de  Dieu  par  l’intention  dut 
Saint-Efpric» 


% $2  Traité  de  la  Divinité 

La  fécondé  eft  , que  le  defiein  que  les  A- 
pôtres  ont  eu  en  citant  ces  oracles  , détruit 
la  penfée  qu'on  pourroit  avoir,  que  les  apli- 
cations  qu'ils  en  font  à Jefus  - Chrift  , ne 
foient  que  des  allufions  ou  des  accommoda- 
tions. Car  fi  nous  y prenons  bien  garde  3 
nous  trouverons  que  leur  defiein  à cet  égard 
fe  réduit  prefque  toujours  à quelqu'une  de 
ces  quatre  fins.  Ils  ont  defiein  de  prouver 
par  les  Prophètes  la  divine  vocation  de  J.  C. 
ou  ils  veulent  montrer  fon  excellence  par- 
defius  toutes  les  créatures  , par  la  maniéré 
dont  Dieu  l'a  diftingué  des  autres  dans  les 
anciens  oracles  5 ou  ils  veulent  condamner 
l'endurciffement  des  Juifs , & diminuer  le 
fcandale  que  cet  endurcifiement  donne  , en 
faifant  voir  qu'il  a été  prédit  ; ou  ils  ten- 
dent à nous  porter  à rendre  à J.  C.  les  hom- 
mages qui  lui  font  dus  , en  nous  faifant  voir 
que  Dieu  nous  a ordonné  de  les  lui  rendre. 

Les  Apôtres  citent  ces  oracles  dans  le  dek 
fein  de  prouver  fa  vocation.  C'eft  dans  cette 
vûë  que  Saint  Pierre  dans  le  fermon  qu’il 
fait  aux  habitans  de  Jerufalem  le  jour  de  la 
Pentecôte  , cite  cette  prophétie  de  Joël  : Et 
il  arrivera  aux  derniers  jours  , dit  Dieu  , que 
je  répandrai  mon  Efpril  fur  toute  chair , &c.  & 
qu'il  en  fait  un  peu  après  Implication  à Je- 
fus-Chrift,  en  ces  termes  : Lui  donc  ayant  été 
élevé  t C Te.  a répandu  ce  que  maintenant  vous 
voye^&  oyez.  Je  tire  de  cet  exemple  une 
preuve  générale,  & je  dis  que  les  Apôtres 
ayant  leCeflein  de  faire  voir  la  vérité  de  la 
vocation  de  leur  Maître  par  les  anciens  ora- 
cles de  l'Ecriture  , il  faut  qu'ils  ayent  per- 
du le  fens,  s'ils  n'ont  pas  vû.  qu’ils  agifibienc 
contre  leur  propre  intention , en  apliquant  à 
Jefus-Chrilt  des  oracles  qui  expriment  la. 


de  Jefim  - Chrifi. 

gloire  îa  plus  propre  de  la  Divinité  , puis 
qu’ils  n'ignoroient  pas  que  le  grand  fcan- 
dale  des  Juifs  confiiloit  , en  ce  qu'ils  pen- 
foient  que  Jefus-Chrift  s'étoit  fait  égal  8c 
lemblable  à Dieu  5 8c  qu'ainfi  tout  ce  qu'ils 
cicpient  de  l'Ecriture , étoic  propre  à faire 
voir  que  Jefus- Chrifi:  étoit  un  ufurpateur  de 
la  gloire  de  la  Divinité  , plutôt  que  le  vrai 
Mefîîe. 

La  fécondé  fin  que  les  Apôtres  fe  font 
propofée  , à été  d'ôter  le  fcandale  que  don- 
noit  l'endurciffement  des  Juifs  , 8e  cela  en 
montrant  que  cet  endurcilfement  avoit  été 
prédit  par  les  Prophètes.  C'eft  à peu  près 
dans  cette  vûë  que  l'Evangelifte  dit  j Ce  fi 
pourquoi  ils  ne  pouvoient  croire , a,  caufie  que 
derechef  ifidie  dit  : il  a aveuglé  leurs  yeux  & en- 
durci leur  cœur  , afin  quils  ne  voyent  des  yeux  , 
& qu'ils  n’entendent  du  coeur  , & qu'ils  ne  fit 
convertijfent , & que  je  ne  les  guérijfe.  1 finie  dit 
ces  chofies , quand  il  vit  fia  gloire  , qu'il  par- 
la de  lui.  Et  remarquez  que  le  Prophète  vo- 
yoit  îa  gloire  du  Dieu  louverain , comme 
cela  a été  remarqué.  Or  ce  deffein  de  “mon- 
trer que  l'endurciffement  de  ceux  qui  rejet- 
toient  le  Mefïïe,  avoit  été  prédit,  a dû  obli- 
ger les  Apôtres  à citer  les  oracles  de  l'Ecri- 
ture , qui  dans  la  vérité  8c  félon  la  tradi- 
tion commune  de  leurs  Do&eurs,regardoient 
le  temps  de  leur  Meflie , & dévoient  s'ap- 
pliquer à lui  : tant  s’en  faut  qu'ils  ayent  dû 
faire  au  Mdlie  des  aplications  impies  des 
çaraéteres  qui  ne  conviennent  incor?,lftable- 
ment  qu'à  l'Etre  fouverain  ; ce  qui  auroic 
jufiifié  le  procédé  des  Juifs  à leur  égard  , 8c 
rendu  leur  incrédulité  très  légitime. 

Une  troifiéme  fin  des  Apôtres  , lors  qu'ils 

citent  l’Ecriture  de  l’ancien  Teftament  en 


3 oo  Traité  de  la  Divinité 

faveur  pe  J.  C.  c'eft  de  nous  montrer  Ton 
excellence  , & l'avantage  qu'il  a fur  les 
Anges  , & fur  toutes  les  créatures  fans  ex- 
ception , comme  cela  paroît  par  le  Chapi- 
tre premier  de  l'Epître  aux  Hebreux , que 
nous  avons  déjà  examiné.  Or  les  allufions  , 
les  accommodations  & les  aplications  arbi- 
traires ne  font  nullement  propre  à cet  ufa- 
ge.  Car  avec  quelle  bonne  foi  l'Auteur  de 
l'Epître  aux  Hebreux  nous  prouvera-t-il  que 
l'Ecriture  de  l'ancien  Teltament  dit  des 
chofes  plus  grandes  & plus  magnifiques  de 
Jefus  Chrill  que  des  Anges  , par  des  paira- 
ges où  le  Saint-Efprit  a eu  tout  aulïi  peu  en 
vûë  Jefus  - Ghrilt  que  les  Anges  ? Certaine- 
ment fi  ce  font-là de  fimples  accommodations, 
il  ne  faudra  qu'avoir  un  tour  d’imagination 
un  peu  different  du  lien  , & apliquer  à 
quelque  Ange  ce  qu'il  aplique  à Jefus-Chrift, 
pour  tirer  avec  autant  de  raifon  que  iui,  des 
conclufions  opofées  aux  lîennes. 

Enfin  les  Apôtres  ont  un  quatrième  deffein 
dans  cette  efpece  de  citation  , qui  eft  celui 
de  porter  les  hommes  à l'adoration  & aux 
autres  hommages  qui  font  dûs  à Jefus- 
Chrift.  C'eft  dans  cette  vûë  qu'ils  citent  les 
©racles  de  l'Ecriture  , qui  tantôt  ordonnent 
que  tous  les  s>nges  l'admirent , &:  tantôt  décla- 
rent que  tout  genoiiil  doit  fe  fléchir  devant  lui. 
Or  il  y auroit  de  l'extravagance  à penfer , 
que  les  Apôtres  fondent  fur  des  accommo- 
dations & des  aplications  arbitraires,  qui 
ne  font$,và  parler  exactement,  que  les  raports 
que  nôtre  imagination  trouve  entre  les  an- 
ciens oracles  & des  objets  prefens.  Que  dis- 
je  ? Les  Apôtres  fondent  là  - deffus  le  culte 
de  la  Religion  ou  l'adoration  de  Jefus  Chrift, 
qui  doit  être  établie  fur  des  préceptes  e*» 


de  Jefus-Chrift.  301 

près , ou  fur  des  oracles  qui  prefcrivent  ce 
devoir.  Les  Apôtres  feroient  aufli  infenfez  , 
qu’un  homme  qui  prouveroit  qu'un  fimple 
foldat  mérite  d'être  traité  de  Majefté  , & ho- 
noré en  Monarque  & en  Conquérant , parce 
qu'il  trouveroit  dans  l'hiftoire  d'Alexandre 
le  Grand,  quelqu'adtion  ou  quelques  paroles 
qui  pourraient  lui  être  apliquées  par  àllufion 
ou  par  jeu  d'efprit. 

La  troifiéme  raifon  qui  nous  perfuade  que 
ces  accommodations  ne  peuvent  point  être 
d'ufage  en  cette  occafion  , c’eft  qu'elles  fe- 
roient impies  & pleines  de  blafphême  , II 
Jefus-Chrift  n'étoit  pas  d'une  même  eiïence 
avec  fon  Pere.  Car  lî  par  refpeét  pour  Jefusr 
Chrift  vous  n'oferiez  apliquer  à un  autre 
homme  cet  oracle  , Voici  l'Agneau  de  Ttieu,  qui 
ote  les  pecbez.  du  monde  : le  refpeêt  que  nous 
avons  pour  l'Etre  fouverain, doit  encore  nous 
empêcher  plus  fortement  de  revêtir  Jefus- 
Chrift  des  caraéleres  eftentiels  de  fa  gloire. 
Car  deux  chofes  font  certaines.  La  premiers 
eft  , que  la  difproportion  qui  eft  entre  Jefus- 
Chrift  & le  Dieu  fouverain  , fi  le  fentimenc 
de  nos  advcrfaires  eft  véritable , eft  infini- 
ment plus  grande  que  celle 'qui  eft  entre  Je- 
fus-Chrift & un  autre  hopnme.  La  fécondé  , 
que  le  caradere  qui  eft  marqué  par  ces  pa- 
roles , Voici  l'Agneau  de  Dieu  , qui  ote  les  pechez, 
du  monde  , n’eft  pas  fi  propre  à Jefus-Chrift  , 
que  les  cara&eres  qui  font  marquez  dans  les 
palTag.es  des  Prophètes  , font  propres  au 
Dieu  "fouverain.  Jefus-Chrift  eftpfcelJement 
Y Agneau  de  Dieu  félon  nos  adverfaires , qu'un 
autre  que  lui  pouvoir  l'être , fi  ç'avoit 
été  la  volonté  du  Seigneur  : mais  Dieu  eft 
tellement  Jehova  , le  D?*u  fj~t  , le  Dieu  des  ar- 
tistes , le  Roi  de  gloire , le  Créateur  du  Ciel  & 


Jo  l Traité  de  la  Divinité 

de  la  terre , &c.  qu’aucun  ne  peut  partager 
cette  gloire  avec  lui.  Si  donc  on  regarde 
comme  un  blafphême  Implication  qu’on  fait 
à un  autre  que  Jefus  - Chrift  , de  ces  paroles  , 
Voici  l'Agneau  de  7)ieu  , &c.  combien  l’impie- 
té feroit-elle  plus  grande  à apliquer  à Jefus- 
Chrift  tous  ces  grands  titres  du  Dieu  très- 
Haut  ? Car  là  ce  ne  feroit  qu’un  palïage  mal 
apliqué  : & ici  nous  en  voyons  plufieurs. 
là  il  s’agiroit  d’un  caraélere  de  Jefus-Chrift  , 
apliqué  à un  autre  , lequel  caraétere  eft 
propre  fans  être  elfentiel  à fa  nature  : ici  il 
s’agit  de  caraéteres  propres  & efientiels  à 
la  nature  de  Dieu.  Là  on  préjudicie  à la  gloi- 
re d’une  créature  aimée  de  Dieu  , & ici  on 
fait  tort  à la  gloire  de  Dieu  lui-même.  Là 
tout  le  danger  qu’il  y a , c’ell  feulement 
qu’on  ne  foit  fcandalifé  d’une  allufion  qui  a 
quelque  chofe  d’impie  : ici  il  y auroit  non- 
feulement  fcandale  , mais  féduétion , puis- 
que les  Apôtres  engageroient  les  hommes 
dans  cette  trille  fuperllition  qui  confondroit 
la  créature  avec  le  Créateur. 

Qu’on  s’agite  donc  tant  que  l’on  voudra  , 
qu’on  fatTe  agir  fon  efprit  &:  fon  imagina- 
tion , qu’on  tâche  de  faire  douter  de  quel- 
ques livres  de  l’Ecriture  , qu’on  falfe  tant 
de  lpéculation  que  l’on  voudra  fur  la  ma- 
niéré dont  les  Apôtres  ont  été  infpirez  ; tout 
cela  eft  inutile  , parce  que  ces  deux  veritez 
demeurent  confiantes.  La  première  eft  , que 
les  Apôtres  ont  apliqué  à Jefus  - Chrift  , 
foit  par  accommodation , allufion,  ou  au- 
trement , certains  palfages  des  Prophètes, 
qui  caraélérifent  le  Dieu  fouverain.  La  fé- 
condé , que  fi  Jefus-Chrift  ne  participe  point 
à la  gloire  de  l’MTence  divine,  &r  qu’il  ne 
foit  qu’une  créature , à laquelle  par  confé- 


de  Jefus-Cbrift.  303 

queot  tous  ces  caraéleres  ne  conviennent 
point , il  ne  faut  regarder  les  Apôtres  que 
comme  des  hommes  qui  engagent  les  autres 
dans  l'idolâtrie  par  des  jeux  d’efprit  tout-à- 
fait  impies,  & par  des  aplications  de  l'Ecri- 
ture , pleines  de  blafphême. 

Ainfi  il  nous  paroît , que  fi  le  fentiment 
de  nos  adverfaites  étoit  véritable  , ni  les 
Prophètes  n'auroient  prédit  jufte  les  évene- 
mens  , n'i  les  Apôtres  n'auroient  entendu  les 
Prophètes  , 8c  que  par  conféquent  il  n'y  au- 
roit  aucune  harmonie  entre  le  Vieux  & le 
Nouveau  Teftament.  Cette  confidération  eft 
forte  i mais  nous  allons  dire  quelque  chofe 
déplus  prelfant. 

IV.  SECTION. 

Où  l'on  fait  voir  que  Ci  Jefus  - Chtift 
n'eft  point  Dieu  par-defiTus  toutes  cho- 
ies béni  éternellement  , la  Religion 
doit  être  regardée  comme  une  fuperfti- 
tion,&  comme  une  comédie  8c  un  jeu 
de  théâtre  , & qu'elle  n'a  pas  afiTez  de 
caraéleres  pour  la  difti  liguer  de  la 
magie. 

CHAPITRE  I. 

Preuve  de  cette  atfertion  à l’égard  de  U Religion 
Mûfaique.  1 

POur  bien  comprendre  la  vérité  de  cette 
nffernen  fi  extraordinaire  & fi  fiurpre-, 
nante3  il  eft  bon  de  remarquer  la  maniéré 


304  Traité  de  la  Divinité 

dont  Dieu  s'ell  manifefté  dans  le  vieux  & 

dans  le  nouveau  Teftament. 

Dans  le  vieux  Teftament , Dieu  fe  ma- 
nifeile  à Moïfe  fur  la  montagne  d'Horeb  en 
un  builîbn  ardent  : mais  il  elt  remarquable 
que  celui  qui  aparoît  à Moïfe  , ell  apeîlé 
l'Ange  de  TEternel.  Et  l'Ange  Au  Seigneur  , 
dit  l'Hiftorien  facré  , s'aparut  à lui  en  une  fl 
me  de  feu  , &c.  Alors  Moïfe  dit , Je  me  détour- 
nerai & verrai  cette  grande  viflon  , &C.  Et  le 
Seigneur  voyant  qu'il  fe  détournoit  p.ur  regarder , 
lui  cria  , Moïfe  , Moïfe  , &c.  Je  fuit  le  Dieu 
d’ Abraham  , le  Dieu  d’ifaac  , & le  "Dieu  de 
Jacob , &:c.  Il  n'y  a guère  de  perfonnes  qui  ne 
fçachent  toutes  les  particularitez  de  cette 
grande  vifion  , & comment  .Moïfe  contef- 
tant  contre  le  Seigneur  , parce  qu'il  refufoit 
d'aller  vers  Pharaon  , fous  prétexte  qu'il 
avait  la  langue  empêchée  3 le  Seigneur  le 
reprend  de  fon  aveuglement  de  çette  manié- 
ré : Qui  efi  celui  qui  a fait  le  fottrd  , ou  le  muet , 
ou  le  voyant  , ou  l'aveugle  ? nef  ce-  pas  moi  le 
Seigneur  ? On  fcait  aulîï  que  Dieu  s'impofe 
un  nom  tout  nouveau  <k  tout  extraordinaire 
dans  cette  importante  occalion.  Car  comme 
Moïfe  lui  demande  ce  qu'il  doit  dire  aux  en- 
fans  d'Ifraël , lors  qu'ils  lui  demanderont  , 
Qui  éft  celui  qui  t'a  envoyé  ? le  Seigneur  lui 
dit  5 Th  diras  aux  enfans  ü'ifraél  : Celui  qui  fe 
nomme  , je  fuis  celui  qui  fuis  , m'a  envoyé  vers 
vous.  Et  afin  qu'ils  n'aillent  pas  s'imaginer 
qu'il  leur  parle  d'un  Dieu  inconnu  , il  ajoûte. 
Tu  diraçpainft  aux  enfans  d’ifraél  : Le  Dieu  de 
vos  "Pires  , d’ Abraham  , d’ifaac  & de  Jacob  , 
m'a  envoyé  vers  vous.  Chacun  fçait  encore  que 
celui  qui  aparoîc  à Moïfe  dans  le  buiïïon , 
lui  promet  de  fraper  l'Egypte  de  toutes  fes  mer- 
veilles y & de  délivrer  les  ifraëlïîes  par  main 


, r de  Jefa-Chrift.  3o* 

forte  & par  bras  étendu.  De  forte  qu'il  n'y  a 
point  de  doute  que  celui  qui  parle  à Moïfe 
dans  le  buiftbn  , ne  foit  le  même  qui  tien-  ' 
dra  ce  langage  au  peuple  d'ifraëi  profterné 
dans  la  peine.  Je  fuis  L'Eternel  ton  Dieu  qui 
t'ai  retiré  hors  du  pais  d'Egypte  , de  la  maifon  de 
fervitude  , &c.  & par  confequent  celui  - là 
même  qui  donne  la  Loi  au  peuple  d’ifraëi. 
Car  voici  ce  que  le  Seigneur  dit  à Moïfe  ; 
Quand  tu  feras  retourné  en  Egypte  , regarde  bien 
défaire  en  la  prefence  de  Tharaon  tous  les  mira - 
des  que  j'ai  mis  en  ta  main  ; mais  il  ne  laiffera 
point  aller  le  peuple  , &c. 

Celui  qui^  fe  manifefte  à Moïfe  , eft  , fui- 
vant  nôtre  lyftême  , le  Seigneur  , & l'Ange 
du  Seigneur  , l'Ange  du  grand  Confeil , la 
Sageffe  éternelle  , le  Fils  de  Dieu , Dieu  bo- 
ni éternellement. 

Mais  dès  que  nous  abandonnons  cette  hi- 
pothefe  j il  eft  certain  que  nous  ne  pouvons 
v prefque  nous  difpenfer  de  regarder  la  Reli- 
gion Moiaique  comme  une  idolâtrie, comme 
une  farce  deftinée  à nous  tromper,  &m è- 
me  que  nous  aurons  de  la  peine  à trouver 
en  elle  des  cara&eres  qui  la  diftinguent  de 
la  Magie  : idées  horribles  & aftreufes  donc 
r&i  horreur  de  foiiiller  le  papier  , mais  que 
le  defir  de  faire  paroître  une  grande  vérité 
dans  tout  fon  jour, me  force  d'employer  mal- 
gré moi. 

Celui  qui  aparoït  à Moi  fe , eft  l’Ange  de 
FF.ternel.  Il  ne  nous  eft  pas  permis  d'en  dou- 
ter, puifque  le  texte  le  dit  exp#ffement 
6e  il  n'eft  pas  poflïble  de  reconnoîcre  ici  la. 
moindre  figure.  Car  quand  par  quelque  figu- 
re l'Ange  de  Dieu  pourroif  porter  le  nom  de 
Dieu  , du  moins  fbmmes  - nous  bien  affûter 
que  par  aucune  figure  Dieu  le  P«e.  ne  peux 
Jme  l IL,  Cs; 


jotf1  Traité  de  Ta  Divinité 

être  âpeîîé  l’Ange  du  Seigneur. 

Cela  étant  pôle  de  la  forte  , nous  trouvons 
ici  une  créature  qui  fe  revêt  des  noms  , des 
ouvrages , des  attributs  & de  la  glaire  du 
Créateur,  d'une  forte  , qu'  il  eft  impoftible  à 
l'efprit  humain  de  ne  pas  la  confondre  avec 
le  Dieu  fouverain.  Car  l'Ange  du  Seigneur  fe 
nomme  ici  le  Seigneur  même  ; il  dit , qu'il 
eft  le  Dieu  d' Abraham  , d'ifaac  & de  Ja- 
cob ; & par  là  il  s'attribue  les  fept  noms  que 
JesHebreux  avoient  accoutumé  de  donner  à 
leur  Dieu  , jfoit  pour  le  diftinguer  des  créa- 
tures a — feit  pour  le  féparer  tfes  faux  Dieux 
des  Gentils  , foit  pour  exprimer  l'éminence 
de  fes  perfections  infinies. 

Mais  il  ne  fuffit  point  de  remarquer  que 
cet  Ange  prend  lui- même  les  noms  de  Dieu 
il  faut  confiderer  encore  qu'il  les  prend  dans 
l'occafîon  du  monde,  où  il  importoit  le  plus 
de  ne  les  prendre  pas.  Il  les  prend  dans  un 
tems  où  il  ne  peut  les  prendre  fans  tromper 
celui  à qui  il  fe  manifefte,  & le  tromper 
encore  pour  l’engager  dans  l'idolâtrie  , & le 
tromper  dans  un  tems  où  Moïfe  foubaire 
de  ne  l'être  pas , où  il  s'aproche  pour  voir 
■déplus  près  qui. eft  celui  qui  lui  aparoît  , 
dans  un  tems  où  il  lui  importe  fouveraine- 
ment  de  fçavoir  de  la  part  de  qui  il  doit, 
parler  au  peuple  d'Ifra'ël  , & qui  eft  celui 
qui  l'envoyé.- 

Ajoutez  à cela  , que  celui  qui  fe  manifefte 
à. Moïfe,  n'étant  point  fatisfait  des  noms  que 
lè  Dieu  tfXbraham  , &c.  a pris  pour  fe  fai- 
re counoître  aux  Patriarches  , il  s'impofe* 
yn  nom  tout  nouveau  qu'il  déclare  devoir 
■tere  fon  nom  à jamais-,  & fon  mémorial  de- 
génération  en  génération.  Or  quand  il  feroit 

mi  qu'une,  créature  pourroiV  en  quelquu 


âi  Jefur-Chri/l.  foy 

©ccafion  porter  le  nom  de  Dieu,-iFeft  cer- 
tain  qu'aucune  créature  ne  peut  s'impofer 
un  nouveau  Nom  de  Dieu  , en  fe  mettant 
ou  Te  fupofanc  en  fa  place  ; & cela  d'autant 
plus , que  Dieu  parlant  par  la  bouche  des 
Prophètes  , dit  , mon  nom  eft  fehova  , c’efi  - là 
mon  nom.  Or  que  lignifient  ces  paroles  ? Elles 
nepeuvent  pas  marquer  que  le  nom  de  /*- 
^Mdkommun  au  Créateur  & à la  créa- 
ture. Elles  lignifient  naturellement,  que  ce 
nom  eft  propre  au  Dieu  fouverain  , & con- 
facré  à cette  EÛence  adorable  } qu’il  convient 
tellement  à Dieu, qu'il  ne  convient  pointa 
un  autre.  Comment  donc  voyons  - nous  ici 
un  Ange  qui  non-feulement  prend  ce  nom, 
mais  qui  fe  l'irnpofe , en  fe  fupofant  le  Dieu; 
d'Abraham,  d'Itaac&  de  Jacob? 

Ce  qu'il  y a de  confiderable  , c’eft  que1 
l'Ange  du  Seigneur  ne  prend  pas  feulement: 
ici  le  nom  de  Dieu,  mais  encore  il  s'attri- 
bue fes  ouvrages.  Car  que  lignifient  ces  pa- 
roles ? N'eft-ce  pas  moi  qui  ai  donné  la,  bouche  à- 
l'homme  qui  ai  fait  le  feurd  , .ou  le  muet , ou  Lee 
voyant  > . ou  l'aveugle}  Ces  paroles  marquent: 
évidemment,  que  celui  qui  parle , fe-fupofe- 
être  le  Créateur  de  toutes  chofes. 

Le  Dieu  d'Abraham  efi  nommé  par  Meb- 
chifedec  , le  Dieu  poffeffeur  du  Ciel  & de  la- 
Terre.  Il  elt  appeilé . la  frayeur  d'ifaae.  Jacob- 
l'apelle  le  Dieu  tout  ~ puijfwt.  C'ejl  celui  qui 
fait  croître  & germer  les  moiffons  , &c.  L'Ange 
du. Seigneur  fe  donne  tous  ces  titi^s  , puis, 
qu'il  le  dit  le  Dieu  d'Abraham,  d'“aac  & de; 
Jacob. 

Enfin  on  ne  peut  nier  qu'il  ne:fe  revête  de" 
la  gloire  de  l’Etre  fouverain  , puis  qu'iL 
commande  à Moïfe  de  déchauffer  les  fouHers  dee 
ftsfieds  ) furet  que  Is  liSH  oit.il  eft  , ejl  une  term 

gC-  ï’h 


Sel  Traité  de  la  Divinité 

famé  ; & qu'après  avoir  retiré  le  peupla 
hors  du  païs  d'Egypte  , le  même  Ange  ( car 
nous  avons  fait  voir  que  c’eft  le  même  ) lui 
parle  de  la  forte  : Tu  n'auras  point  d'autre 
Dieu  devant  ma  face. 

Or  il  femble  que  cet  Efprit  veut  rendre  en 
cela  les  Ifraëiites  coupables  d'impieté  & 
d'idolâtrie  : d'impieté  ; car  fi  le  Dieu  fouve- 
rain  eft  encore  plus  digne  de  nôtre  adora- 
tion que  cet  Ange  , comment  celui-ci  ofe-t-il 
dire  fi  généralement  & fans  aucune  reliric- 
tion  , Tu  ri  auras  point  d'autre  Dieu  devant  ma 
face  ? d'idolâtrie  î car  puifque  cet  Ange  , de 
quelque  cara&ere  qu'il  foit  revêtu  , n'eli 
pourtant  point  le  Dieu  fouverain  , comment 
oie  t' il  exiger  des  hommages  qui  font  les 
plus  propres  au  Dieu  fouverain?  En  effet  > 
îorlque  la  Loi  du  Décalogue  nous  ordonne 
de  fervir  le  Seigneur  , & de  ne  fervir  que 
lui  * ou  elle  entend  parler  d'une  adoration 
fuprême  , ou  d'une  adoration  fubalterne.. 
( Nous  avons  expliqué  ailleurs  ce  qu'il  faut 
entendre  par  ces.* deux  termes.  ) Si  la  Loi 
fie  parle  que  de  l'adoration  fubalterne  ; on 
peut  dire  qu’il  n'eft  pas  même  fait  mention 
de  l'adoration  fuprême  dans  la  Loi  du  De.- 
calogue.  Si  la  Loi  parle  de  l’adoration  fuprê- 
jne  , comme  nos  adverfaires  le  reconnoif- 
fent  eux- mêmes  il  s'enfuit  que  l'Ange  du 
Seigneur  , encore  qu'il  ne  fût  pas  le  Sei- 
gneur ou  le  Dieu  fouverain  , a demandé 
des  Ifraëiites  une  adoration  fuprême  ,qni 
B'eft  dûdÊqu’au  Dieu  très-haut,  & que  par 
conféquent  il  les  a engagez  dans  l'idolâ- 
trie* 

Or.  cette  idolâtrie  aura,  eu  trois  cara&eres 
ijurprenans.  Le  premier  eft  , qu’elle  eft  itv 
de.  la  part,  des  Ufaëjjtes,  Us.  ne  fouf 


de  Jefus  - Chrifî.  30* 

point  coupables  , iors  qu’ils  penfent  que 
celui  qui  fe  dit  le  Dieu  de  leurs  Peres  , eft: 
en  effet  le  Dieu  fouverain  : & que  celui  qui 
fe  vante  d'avoir  donné  la  bouche  h l'homme  , & 
d’avoir  fait  Le  fourd  & le  mu*,t , le  voyant  & 
l’aveugle  , étoit  le  Créateur  de  toutes  chofes  ; 
ni  ils  n'ont  été  coupables  de  rendre  à celui 
qu'ils  ont  regardé  comme  lp  Créateur  S c le 
Dieu  fort , une  adoration  fuprême. 

Le  fécond  , c’eft  qu'elle  fera  une  idolâtrie 
d'inllitution  divine  , s'il  m'eft  permis  de 
parler  de  la  forte.  Ordinairement  l'idolâtrie 
&c  la  fuperftition  fortent  du  fond  de  nôtre 
corruption  , & doivent  leur  naiffance  aux 
pallions  qui  nous  attachent  à la  terre  : mais 
voici  une  fuperftition  ou  une  idolâtrie  qui 
naîtra  de  la  révélation  celefte  , s'il  eft  vrai, 
que  la  révélation  de  Moïfe  doive  être  hono- 
rée de  ce  titre.  Car  c'eft  Dieu  lufmême  qui 
envoyé  fon  Ange  , qui  le  revêt  des  caraéte- 
res  les  pVis  propres  & les  plus  dfentiels  de 
fa  gloire  , ou  du  moins  c'eft  un  Ange  qui  fe 
vante  d'être  Dieu  , & le  confond  avec  lui  ; 
En  effet  5 lorfque  cet  Ange  dit  à Moïfe.  Je 
fuis  le  Dieu  d' Abraham  , d'ifaac  & de  Jacob  3. 
ou  il  a deffèin  de  paffer  pour  le  Dieu  de  ces 
Patriarches , ou  il  n’a  pas  ce  deffein.  S'il  n'a 
pas  ce  deffein  , fon  difcours  depuis  le  com- 
mencement jufqu'à  la  fin  eft  extravagant. 
Et  s'il  a ce  deffein  , c’eft  lui  qui  engage  les 
enfans  d'ifrael  dans  la  fuperftition  & dans  l'i- 
dolatrie. 

Le  troifiéme  caraébere  que  noM  trouve- 
rons dans  cette  idolâtrie  , eft  qu'elle  aura  été 
néceffaire  & inévitable.  Car  afin  que  les 
ïfraëiites  ayent  pu  s'en  deffendre  dans  cette 
occafion  , il  auroit  fallu  qu'ils  euffent  pff 
jàQiuer  de.  l'une,. ou.  de  i'au;re  de.  ces  den^.  v&r- 


jro  Traité  de  la  Divinité: 

ritez  : que  le  Dieu  fouverain  fe  manifëftanr 
aux  hommes  , ne  fût  pas  digne  du  culte  & 
de  l'adoration  qu'il  demandoit  : ou  que  ce- 
lui qui  s'étoit  manifefté  à Moïfe  , & qui  fe 
manifefteenfuite  au  peuple  en  Sina,  n’étoitr 
point  le  Dieu  fouverain,  encore  qu'il  fût  ce- 
lui qui  fait  le  fourd  & le  muet  , le  voyait  & l'a- 
veugle. 

ïl  ne  fert  de  rien  de  dire  ici , que  l'Ange 
du  Seigneur  parle  en  la  perfonne  de  celui 
qu’il  reprefente  , & que  c'eft  entant  qu* Am- 
baffadeurdu  Dieu  très-Haut , qu'il  porte  les 
noms  & les  titres  de  Dieu.  Car  première- 
ment, s’il  n’eft  que  l’Ambafladeur  du  Dieu 
fouverain  , il  a du.  le  dire  à Moïfe  , lorfque 
celui  - ci  demande  à le  connoître  , & veut 
fçavoir  qui  eft  celui  qui  l 'envoyé  , pour 
pouvoir  le  dire  aux  enfans  d’Ifraël.  Il  a 
donc  dû.  lui  dire  , Je  fuis  le  Mcffager  ou  ï*Am- 
bajfadeur  du  D;eu  d' Abraham  y d'ifaac  & de 
Jacob  y & non  pas  , Je  fuis  le  Dieu  d' Abraham  s. 
d'Iftac  & de  Jacob.  En  fécond  lieu  , un  Am- 
baûadeur  n envoyé  pas  un  autre  Ambalfa- 
deur  , comme  cet  Ange  qui  délivre  les  en- 
fans  d’Ifraël  hors  du  païs  d’Egygte,  & qui 
dit  qu’il  envoyera  fon  Ange  devant  eux  s. 
& qu’il  mettra  fon  nom  en  lui , c’eÛ-à-dire  , 
fa  gloire  ; car  le  nom  de  Dieu  , comme  cha- 
cun fçait,  fe  prend  pour  fa  gloire  , témoin 
cette  expreffion  de  la  Priere  Dominicale  , 
Ton  mm  foit  [cmchfié  : & cela  vouloit  dire  , 
qu’il  le  feroit  comme  le  dépolïtaire  de  fes 
merveilrcs  , & l’inftrument  de  fa  puiflance. 
Pour  un  troifiéme  , un  Ambalïadeur  n’im- 
pofe  point  de  nouveaux  noms  à fon  Maître  , 
& encore  en  parlant  en  fa  perfonne,  & fe 
mettant  en  fa  place.  En  quatrième  lieu  , un 
Ambafladeur  pour  reprefencer.le  Roi,ne  peut. 


de  Jefut-CHrifi.  311 

point  dire  , Vous  ne  reconnaîtrez,  point  d'autre 
Koi  que  mot  , car  dèflors  il  perd  la  qualité  de 
fidèle  fujet , & devient  l’ennemi  de  fon  Prin- 
ce.- Pour  un  cinquième  , un  Ambafladeur  ne 
s’attribue  pas  le  mérite  perfonnel  du  Prince  >, 
comme  la  fagefie  , Tes  lumières , &c.  com- 
me vous  voyez  que  cet  Ange  s’attribue  les 
attributs  & les  qualitez  de  Dieu;  fa  puiiTan- 
ce  3 comme  lors  qu’il  trouve  mauvais  que 
Moïfe  ne  veiiiiie  pas  obéir  à celui  qui  a don- 
né la  parole  à l’homme  : fa  juliice  ; car 
dit- il  j je  ne  tiendrai  point  pour  innocent  celui 
qui  aura  pris  mon  nom  en  vain  \ fa  compaflion  , 
comme  lors  qu’il  dit , qu'il  fait  miferi corde 
en  mille  générations  à ceux  qui  le  craignent  , & 
qui  gardent  [es  commandemens.  Enfin  jamais 
Ambafladeur  ne  s’eA  attribué  les  noms  , les. 
titres , les  ouvrages  , les  hommages  & toute 
la  gloire  de  celui  qu’il  reprefente  , fans  ref- 
triâion  ni  limitation  : fans  émouvoir  la  jz- 
loufiedefon  Maître,  & fe  rendre  coupable 
du  crime  de  leze-Majeflé.  Car  un  Ambafla- 
deur  efl:  apellé  à procurer  la  gloire  de  fon-. 
Maître  , & non  pas  à lui  dérober  les  homma- 
ges qui  lui  apartiennent. 

Qu’on  cherche  tant  qu’on  voudra  des 
exemples  capables  d’autorilèr  une  pareille 
conduite  ; j’ofe  dire  qu’on  n’en  trouvera 
qu’un  feul  , qui  efl:  celui  du  théâtre  , où 
l’on  voit  un  particulier  prendre  tous  les  noms 
& tous  les  titres  du  Roi  qu’il  reprefente  • 
comme  il  s’en  attribue  les  ouvrages,  & en 
exige  les  hommages  : mais  on  fçait  que  tout 
cela  ne  fe  fait  que  fauflement  & par  fiélion  : 
qu’il  n’y  a là  rien  de  féritux  : & que  fi  ceux, 
qui  joiient  les  rôles  de  théâtre  , prétendoient: 
(ërieufement  à la  fidelité  & aux  hommages  -, 
<Ù£s.  fpe&areurs , ils  deyiendtoient  dignesjte; 


3 1 1 _ Traité  de  la  Divinité 

mocquerie,  & criminels  de  leze  - Majefté. 
Ce  feroit  un  horrible  blafphême , que  de 
concevoir  la  Religion  de  Moïfe  comme  une 
fiélion  & comme  une  comédie  , ou  un  An- 
ge joüeroit  3 pour  ainfi  dire , le  rôle  de  l’E- 
tre fouverain  ; puifque  ce  feroit  faire  du 
Dieu  de  vérité  le  Dieu  de  I’impoflure.  Ce 
feroit  lui  attribuer  de  fe  louer  de  nôtre  cré- 
dulité & de  nôtre  foiblelfe  , & en  faire  une 
farce  impie  qui  ne  tromperoit  pas  feule- 
ment les  hommes  , mais  encore  qui  ôteroit 
à Dieu  l’adoration  & les  hommages  qui  lui 
îui  apartiennent , pour  les  donner  à la  créa- 
ture à laquelle  ils  n’apartiennent  pas. 

Que  pourroit  faire  un  Ange  de  ténèbres  » 
quiaurcit  le  deffein  de  féduire  les  hommes 
en  les  fouft rayant  à robéïffance  & au  culte 
du  vrai  Dieu  , que  pourroit  - il  faire  autre 
chofe  3 que  de  fe  revêtir  des  noms  , des  ti- 
tres & des  ouvrages  de  la  Divinicé , & de 
crier  aux  Ifraëlites  ,Je  fuis  le  Dieu  d’ Abraham, 
le  Dieu  d’ifacu  , le  Dieu  de  Jacob  ? 

Il  efl  i.mpoflible  de  fupofer  que  celui  qui 
parle  aux  Ifarélites  , eft  une  (impie  créature 
fans  demeurer  d’accord  qu’une  (impie  créa- 
tures voulu  pafjer  dans  cette  occafon  pour 
le  Dieu  des  He^/eux.  Car  le  moyen  de  con- 
cevoir qu’un  Ange  qui  ne  veut  point  paTër 
pour  le  Dieu  d’Ifraei  , s’écrie  en  parlant  à 
un  homme  qu’il  doit  inftruire  de  ce  qu’il  ell } 
Je  fuis  le  T)ieu  cï  Abraham  ? &rc* 

Que  Jfï  c’eft  ici  une  fimple  créature  , & 
que  n&'js  ne  puifïïons  nous  empêcher  de  re- 
eonnoître  qu’elle  veut  fe  mettre  en  la  place 
de  Dieu  , nous  lui  attribuons  pour  cela,  mê- 
me l’impiété  & le  deiîêin  de  nous  engager 
dans  fidolatrie  : & fi  nous  y remarquons 
de  & miracles  >.  ces  miracles  nous. 


de  Jefm  - Chvift.  3 1 ^ 

font  juftement  fufpe&s , puifque  la  Loi  eiie- 
même  nous  engage  à juger  des  miracles  par 
la  doctrine  j & non  pas  de  la  doélrinepar 
les  miracles.  S'il  s'élcve  entre  vous , dit-elle, 
quelque  Prophète  ou  Seigneur  de  fondes  , &c.  En 
un  mot , la  Religion  perd  infenfiblement  Tes 
cara&eres  ; & au  lieu  qu’elle  eft  un  com- 
merce avec  Dieu  , on  conçoit  l’horrible 
foupçon  qu’elle  n’eft  plus  qu’un  jeu  de  i’Ef- 
prit  de  ténèbres. 

Cette  penfée  eft  afFreufe;  mais  il  n’eft  pas 
facile  de  la  perdre  dans  cette  première  fu- 
pofition.  Car  quels  caraéteres  trouverez- vous 
après  cela  dans  la  Religion, qui  vous  lafaffent 
reconnoîcre  pour  ceîefte  Se  divine  ? Si  vous 
me  parlez  de  fa  fainteté  > c’elt  ce  qui  eft  le 
.plus  révoqué  en  doute.  Quelle  fainteté  trou- 
vera-t-on dans  une  Religion  dont  les  princi- 
pes dïèntiels  font  l’impiété  & l’idolâtrie.  Si 
vous  doutez  que  Dieu  a parlé  à Moïfe  : on 
vous  montre  que  ce  n’eft  point  Dieu,  mais 
un  Efprit  qui  a voulu  fe  mettre  en  la  place 
de  Dieu  , qui  lui  eft  aparu.  Si  vous  alléguez 
tant  de  merveilles  que  Dieu  a faites  par  le 
mini  ftere  de  Moïfe  : on  vous  répondra  que 
les  Magiciens  de  Pharaon  firent  de  grands 
prodiges  ; 8c  que  tout  au  plus  on  ne  peut 
conclure  de  cela  autre  chofe,  finon  que 
l’Efprit  qui  agilfoit  par  Moïfe  , fut  plus  fort 
que  celui  qui  favorifoit  ces  Magiciens  : les 
miracles  ne  pouvant  être  bien  juftifiez  , ni 
bien  reconnus  venir  de  la  puiftance  de  l’Efi 
prit  de  Dieu  , que  quand  ils  fonyiccompa- 
gnez  de  la  fainteté  ; caraélere  qui*ous  man- 
que , fi  l’on  fupofe  l’impiété  & l’idolattie 
dans  la  Religion  de  Moïfe. 


Tome  1 77, 


Di 


314  Traité  de  la  Divinité 

CHAPITRE  II. 

Suite  de  la  meme  preuve. 

POur  mieux  comprendre  que  cet  Ange  qui 
fe  révélé  à Moïfe  , a entrepris  fur  les  in- 
térêts de  la  gloire  du  Dieu  fouverain  , fupofé 
que  cefoit  ici  une  fimple  créature  , vous  n’a- 
vez qu’à  remarquer  trois  chofes  confidera- 
bles  fur  ce  fujet.  La  première  eft , que  le 
deffein  de  Dieu  a été  d’élever  Jefus  - Chrift 
par-deffus  tous  les  Anges.  Car  il  a été  dit 
de  lui  j Que  tous  les  ^Ange  si' adorent.  Il  a obte- 
nu un  nom  plus  excellent  qu’eux.  C’eft  la 
doélrine  de  l’Auteur  facré.  Car  auquel  des 
Anges  , dit-il , u-uil  dit,  Sieds-toi  a ma  droite 
jufqu'à  ce  que  j'aye  mis  tes  ennemis  pour  le  mar- 
chepied de  tes  pieds  ? 

La  fécondé  chofe  qu’il  faut  remarquer , 
eft,  que  Jefus-Chrift,  félon  nos  adverlai- 
res  , a été  élevé  par  - deffus  les  Anges  , non  à 
l’égard  de  fa  nature , étant  certain  que  la 
nature  de  l’Ange  eft  précifément  en  foi  au- 
delfus  de  I’éxceîlence  delà  nacure  humaine  j 
mais  à l’égard  de  l’office,  des  charges  ou  des 
dons  qu’il  a reçus.  Car  c’eft  feulement  par 
fon  office  qu’il  eft  appellé  Dieu  , s’il  faut  s’en 
raporter  à leur  fentiment. 

Latroifiéme  eft , que  fi  c’eft  un  Ange  qui 
aparoît  aux  Patriarches , à Moïfe , & qui 
délivre  les  Ifraëiites  de  leur  captivité  , il  faut 
demeurer,  d’accord  que  contre  le  deftein  de 
Dieu , umftnge  a été  plus  élevé  & plus  ho- 
noré que  Jcfus-Chrift. 

En  effet , Jefus-Chrift , félon  nos  adverfai- 
res , a été  nommé  Dieu  par  quelque  efpece 
4’analogie  ; & celui-ci  eft  appellé  le  Dieu  cTA- 


de  Je  fus  - Chrîft.  $iç- 

braliam  , d’Ifaac  & de  Jacob.  Jefus-  Chriit  , 
félon  eux  , n'aura  été  adoré  que  d’une  ado- 
ration fubaîterne.  Celui  - ci  fe  fait  adorer 
comme  i’Etre  fouverain.  Tu  adoreras  le  Sei- 
gneur ton  Dieu,  Tu  n'auras  point  d’autres  Dieux 
devant  ma  face.  Jefus  - Chriit  fe  fera  attribué 
les  ouvrages  de  Dieu.  Cet  Ange  fe  les  attri- 
buera plus  clairement  encore,  endifant  , Qui 
efi-ce.qiii  a fait  le  fourd  , eu  le  muet , ou  le  voyant  t 
ou  l'aveugle  ? N'ejl-ce  pas  moi  le  Seigneur  ? je  fuis 
V Eternel  ton  Dieu  qui  t’ai  retiré  hors  dk  pxïs  d'E- 
gypte , de  la  maifon  de  fervitude.  I!  aura  été 
nommé  d’ailleurs  le  Dieu  pojfeffeur  du  c<d  & 
. de  la  terre  , la  frdieur  d'ifaac  , celui  qui  fait  croî- 
tre les  moijfons  , le  juge  de  toute  la  terre  , devant 
lequel  Abraham  n et  sir  que  poudre  Ô*  que  cendre  , 
&c.  car  il  paroît  que  c’eft  du  même  Ange 
de  i’Ecernel,  que  toutes  ces  chofes  font 
dites. 

Que  fi  cet  Ange  a pris  des  noms  &r  des 
titres  que  nos  adverfaires  refufent  à Jefus- 
Chmt  lui-même  , ils  doivent  demeurer  d’ac- 
cord que  cet  Ange  ufurpe  la  gloire  de  Dieu  ? 
8c  s’il  ufurpe  la  gloire  de  Dieu  , qu’il  ell 
l’idole  des  Ifraëlites  , qu’il  les  engage  dans 
l’impiété  & dans  l’idolâtrie.  Or  fupofé  qu’il 
les  engage  dans  i’impieré  & dans  i’idola- 
trîe  , il  paroît  inconteftable  que  la  Religion 
qu’enfeigne  cet  Ange  , n’a  point  alfez  de  ca- 
raéteres  pour  la  diftinguer  de  la  Magie.  Vous 
*y  trouvez  véritablement  des  chofes  merveil- 
ieufes  & furnaturelîes  , mais  vouées  trou- 
vez opérées  par  un  Efprit  qui  ufur™la  gloi- 
re du  vrai  Dieu  , qui  même  ofe  vous  pref- 
crire  de  n’avoir  point  d’autre  Dieu  devant  fa 
face  : ce  qui  fut  un  caractère  de  J’Efprit  des 
tenebres  : & quelle  horrible  penfée  ! quel 
foupçon  plein  de  blafphême  & d'extrava- 

Dd  ij 


•gxë  'Traité  de  la  Divinité 

gance  ne  feroit  ce  point  que  celuidà  ? L’Ef- 
prie  des  ténèbres  s’interefie-t-il  dans  la  pieté 
& dans  la  fainteté  des  hommes , pour  leur 
donner  une  Loi  fi  parfaite  & fi  pure  ? Non 
fans  doute  : & vous  pouvez  conclure  de-là  , 
que  le  principe  qui  nous  conduit  à cette 
imagination  monftrueufe , ne  peut  être  que 
très -faux. 

CHAPITRE  III. 

O b Von  établit  la  meme  ehofe  à l’égard  de  U Reli- 
gion Chrétienne. 

AU  refie, ce  que  nous  avons  dit  de  l’Ange 
qui  aparut  à Moïfe  , nous  pourrons  le 
dire  de  Jefus- Chrift  nôtre  Sauveur  , fupofé  , 
comme  on  le  prétend  , qu'ils  foient  en  effet 
diftinéfs  l’un  de  l’autre. 

Si  Jefus  - Chrift  n’eft  pas  d’une  même  ef« 
fenceavec  fon  Perc,  nous  ne  pourrons  dou- 
ter que  Jefus-Chrift  n’ait  voulu  fe  mettre 
fur  le  trône  de  la  Divinité  , en  ufurpant  fes 
noms  , fes  titres  , fa  gloire  la  plus  propre  Sc 
la  plus  effentielle  : & par  conféquent  il  fau- 
dra regarder  fa  Religion  premièrement  com- 
me une  fuperftition  détefiable  , én  fécond 
lieu,  comme  une  farce  impie,  & pour  un 
troisième  , comme  un  ouvrage  de  l’Efprit  des 
tenebres  , plutôt  que  pour  un  ouvrage  du  S. 
Efprit. 

En  effet , il  eft  certain  que  l’Ecriture  du 
Nouveafc  Teftament  attribue  à Jefus  - Chrift 
tous  les  ouvrages  de  Dieu  ; la  création  de 
toutes  chofes , qui  avoit  toujours  caraéberifé 
le  Dieu  d’Ifraël  ; la  confervation  des  cho- 
fes , qui  apartient  au  Créateur  > la  Rédemp- 
tion du  monde,  que  les  Piophetes npor- 


de  Jef u ■ Chrifi.  317 

toient  uniquement  au  Dieu  fouverain  , &c. 
Il  efi  confiant  que  cette  Ecriture  lui  attribue 
la  puifiance  de  Dieu  , l'éternité  de  Dieu , 
l'nnmenfité  de  Dieu  , la  providence  de  Dieu, 
la  jufiiee  & la  mifericorde  de  Dieu.  On  voit 
que  Jefus-Chrift  nous  efi  reprefenté  comme 
écant  un  avec  Dieu  , égal  avec  Dieu  , le  mê- 
me que  Dieu.  C'eft  une  chofe  certaine  qu'il 
efi  apellé  dans  l'Ecriture  , le  Seigneur  » le  Sei- 
gneur de  gloire  , Seigneur  Dieu  , Dieu  manifefié  en 
chair  y le  grand  Dieu  & Sauveur  , le  Dieu  fort » 
le  vrai  Dieu  , le  Très-Haut»  Dieu  fur  toutes  chofes 


béni  éternellement  •»  & je  foûtiens  qu'une  créa- 
ture qui  a voulu  entreprendre  fur  la  gloire 
de  la  Divinité  , en  fe  revêtant  des  caraéteres 
qui  lui  font  les  plus  propres  , n'a  pû  agir  au- 
trement , ni  mieux  réüfiir  dans  ce  delfein. 

Mais  afin  qu’on  ne  nous  acculé  point  de  faire 
ici  un  entafiément  fufped  de  paflages  con- 
teftez , il  efi  bon  de  ies  conuderer  un  mo- 
ment dans  le  détail. 

je  dis  donc  premièrement , que  l’Ecritu- 
re lui  attribue  tous  les  ouvrages  de  Dieu. 

Car  pour  commencer  par  celui  de  la  créa- 
tion , l'Apôtre  Saint  Paul  pouvoit-il  mieux 
donner  ce  cara&ere  à Jefus-Chrill  que  par 
ces  paroles  fi  expreffes  & fi  remarquables  ? 

Car  tn  lui  ont  été  créées  toutes  chofes  qui  font  aux  Collejf. 
deux  , & qui  font  en  la  terre  » les  chofes  vifibles  1. 

O*  invijibles , fit  les  trônes  » ou  les  dominations  , 

OH  les  principautés  , ou  les  puifjances  : toutes 
chofes  , dis- je  , font  créées  par  lui  & pour  lui.  Il 
efi  avant  toutes  chofes  » & toutes  chofes  fubfiftent 
par  lui.  Il  nefertde  rien  aux^ociniens  de 
chicaner  ici  en  changeant  le  terme  de  créées 
en  celui  de  renouvelles  , ou  reconciliées.  Car 


ces  dernieres  paroles  , Toutes  chofes  font  par 
lui  0*  pour  lui.  Il  efi  avant  toutes  chofes  , & tou- 

D d iij 


3 ï S Traité  de  la  Divinité 

tes  chofes  fubftflcnt  par  lui , montrent  qu'il  ne 
s'agit  point  - là  d'une  création  métaphori- 
que. D'ailleurs,  ce  paffage  s'explique  fufS- 
famment  par  plusieurs  autres  endroits  de 
l'Ecriture,  qui  difent , qu'il  y a un  Jeul  Sei- 
gneur par  lequel'  font  toutes  chofes  j que  Jefus- 
Chrijl  a fait  le  monde  , qu’il  a fait  les  fiécles  j 
que  toutes  chofes  ont  été  faites  par  lui  , que 
fans  lui  rien  de  ce  qui  a étéfaityn'a  été  fait , qu’il 
a fondé  la  terre  , & que  les  deux  font  l'ouvrage 
de  fes  mains , &c.  Que  iî  toutes  ces  exprefc 
fions  doivent  être  tirées  hors  de  leur  ufage 
naturel  & de  leur  lignification  ordinaire  ^ on 
ne  peut  fe  difpenfer  de  croire  que  le  Saint- 
Efprit  a eu  deiTein  de  nbus  tromper.  Le  fé- 
cond ouvrage  que  l'Ecriture  attribue  à Jefus- 
Chrift  , c’en  la  confervation  du  monde.  Un 
Auteur  lacré  dit  expreffément,  qu'il  fondent 
toutes  chofes  par  fa  parole  puiffante.  Le  troifiéme, 
c’eft  la  rédemption  des  hommes.  Il  eft  dit  * 
que  Dieu  s’efi  acquis  l'Eglife  par  fon  propre  fang  , 
&c.  Paroles  remarquables , qui  nous  mon- 
trent , & que  Jefus-Chrift  efc  Dieu  , &r  qu'il 
nous  a rachetez,  & qu'il  nous  a rachetez 
en  qualité  de  Dieu  : étant  tout  à-fait  aparenc 
que  l'Apôtre  ne  joint  ici  le  nom  de  Dieu 
avec  ceiui  de  racheter  , que  pour  nous  faire 
faire  réflexion  fur  cet  ancien  oracle  , Dieu 
luï-méme  viendra  , (y  vous  fauvera  5 Ô*  alors  les 
yeux  des  aveugles  feront  ouverts  , Ô'c.  L'Ecri- 
ture attribue  en  quatrième  lieu  à Jefus- 
Chrifl  l'ouvrage  de  la  providence  , & parti- 
culièrement celui  de  la  conduite  ordinaire 
des  fiécles.  ^ ) Voici  y dit- il  , je  fuis  avec  vous 
jufqua  la  confomvtation  du  fié  ch.  Et  ailleurs. 
Là  ou  il  y aura  deux  ou  trots  ajfemblez  en  mon 
nom  y là  je  ferai  au  milieux  d'eux  : promeiïe 

«lue  Jefus  - Chrift  ne  pou  voit  executer  entant 


d e Jtf us  - Chriff.  3 rÿ 

qu'homme,  mais  feulement  entant  que  Dieu; 
parce  qu'entant  qu'homme  il  elt  borné  par 
les  tems  & les  lieux  , au  lieu  qu'entant  que 
Dieu  il  agit  indépendamment  des  uns  tk  des 
autres.  Car  de  dire  qu'il  fe  trouve  au  milieu 
de  nous  par  fon  Efprit  , cela  ne  fatisfaic 
point.  Si  cet  Efprit  que  nous  recevons, d't 
l'Èfprit  de  Jefus  Chrilt , il  s'enfuit  qu'il  ell 
Dieu  , puis  qu'il  agit  & opéré  par- tout  : 
f c’eft  l'Efprit  du  Dieu  fouverain  , il  faudra 
dire  que  c'eft  fon  Pere  , & non  pas  lui , qui 
fe  trouve  avec  nous.  D'ailleurs  , quand  il  fe- 
roit  vrai  de  dire  que  Jefus  - Chrilt  feroit  en 
nous  par  la  foi  qui  elt  un  don  du  Saint-Ek 
prit,  comment  feroit-il  au  milieu  de  nous? 
car  cette  derniere  exprefiîon  lignifie  quelque 
chofe  de  plus  particulier.  Enfin  Elizée  reçue 
Une  portion  de  i'efprit  d'Eiie  , parce  qu'il 
reçut  de  Dieu  des  dons  femblables  à ceux  de 
ce  premier  : cependant  or.  n'a  jamais  dît 
qu’Elie  fût  avec  les  Juifs  , ni  au  milieu  dé 
leurs  affemblées  depuis  fon  Afcénfion  dans  le 
Ciel.  Le  cinquième  ouvrage  qui  eft  mani- 
feltement  attribué  à Jefus  - Chrilt , c'elt  ce- 
lui de  nôtre  fanétifîcation.  C’efl  lui  qui  diffipc 
nos  erreurs.  Il  illumine  tout  homme  venant  au 
monde.  Il  nous  enfeigne  , parce  que  la  vérité  efl  en 
lui,  La  grâce  efl  donnée  a chacun  félon  la  mefure  du  £,‘ r)  >' 
den  de  Chrifl.  Notes  pommes  vivifie  f par  Chrifl , & 
fauve z par  fa  grâce  : 3c  cependant  la  fanélifica-  , * 
tion  elt  un  ouvrage  tout  divin.  Car  c'efi  Dieu  e"'  3* 
qui  produit  en  nous  avec  efficace  le  vouloir  , le 
faire  félon  fon  bon  plaiftr.  En  fixiéme  lieu  * 
l'Ecriture  attribue  à Jefus-Chrilt®  glorifica- 
tion des  fidèles.  "Pour  ce  que  tu  as  gardé  la  pa- 
ra e de  ma  patience , dit  le  Sauveur  dans  l'A- 
pocalypfe  , je  te  garderai  aufjï  de  L'heure  de  la 
tentation  qui  doit  fur  venir  au  monde  tmiverfef 
D d iiij 


Traité  de  la  Divinité 

Qui  vaincra  , je  le  ferai  être  une  colornne  au  tem- 
fie  , &C.  Qui  vaincra  , fera  vêtu  de  vêtemens 
blancs  , <&  je  n'effacerai  point  fon  nom  du  livre  de 
vie  , &c.  Qui  vaincra,  je  le  ferai  feoir  avec  moi 
fur  mon  trône , 8cc. 

On  peut  dire  fans  fe  tromper  en  fécond 
lieu  , que  l'Ecriture  attribue  à Jefus- Chrift 
toutes  les  vertus  de  Dieu  : la  puiiTance  de 
D ieu  , puifque  c'eft  par  la  parole  pui  (faute  de 
Jefus  - Chrift  que  toutes  chofcs  fubfi fient  : la  con- 
noilfance  de  Dieu  , puis  qu'il  eft  dit  de 
Jefus-Chrift  , quil  fonde  les  cœurs  & les  reins  , 
& que  S.  Pierre  lui  dit.  Seigneur  , tu  connais 
toutes  chofes  : l'éternité  de  Dieu  , puifqu'il  eft 
apellé  le  Pere  de  l'Eternité  l & qu'on  lui  apli- 
que  cet  oracle  qui  avoir  pour  objet  le  Dieu 
Ibuverain  : Ils  périront , mais  tn  es  permanent-, 
{y  tes  années  ne  défendront  point  : i'immenfiié 
de  Dieu  , puis  qu'il  eft  dit  de  Jefus-Chrift 
converfant  fur  la  terre  5 qu’il  eft  dans  le 
Ciel  : Nul  n'eft  monté  au  Ciel , fi  ce  n’efi  telui 
qui  eft  défendu  du  Ciel  $ fcavoir , le  Fils  de  t'hom* 
me  qui  eft  au  ciel  : & que  Jefus  - Chrift  après 
fon  Afcenfion  fe  trouve  encore  au  milieu  de 
nous  ; & qu'étant  au  Ciel  où  il  eft  afïis  à U 
droite  de  Dieu  , il  reçoit  l’efpric  d’Etienne 
qui  le  remet  entre  fes  mains  , & lui  dit  : 
Seigneur  Jefus , reçois  mon  efprit  : l'invifibilité 
de  Dieu  5 qui  dans  le  ftile  de  l'Ecriture,  em- 
porte quelque  choie  de  très  - propre  à Dieu  , 
puifque  Jefus-Chrift  eft  apellé  l'image  de  Dieu 
invifible  : l'intelligence  de  Dieu  , puis  que 
même  Jefus  - Chrift  eft  nommé  par  les  Ecri- 
vains facrei'^  la  fagejfe  de  Dieu  :Ja  fidelité  & 
la  vérité  de  Dieu  , puis  qu'à  cet  égard  il  eft 
nommé  Y Amen  , le  Fidele  , le  Véritable  , & 
même  la  Vérité  par  excellence  : la  mifericor- 
àc  de  Dieu  3 puis  qu'il  pardonne  les  péchez  * 


,,  JeJefa-Chrtf.  jti 

qu  il  les  blanchit , & nous  judifîe  par  Ton 
lang  : l’autorité  de  Dieu , puis  que  Je  fus- 
Chriit  fait  évangelifer  aux  hommes  en  fon 
nom  , & qu’il  envoyé  fes  Difciples  baptifer 
par  toute  la  terre  au  nom  du  Pere  , du  Fils 
& du  Saint  Efprit  î qu’il  fait  des  comraan- 
demens  aux  Efptits  immondes,  comme  étant 
Je  Maître  de  la  nature  , & leur  dit  : Efprit 
Jourd  & mue t , je  te  commande  de  Jortir  hors  de 
i»i  i qu’il  donne  pouvoir  aux  autres  de  faire 
des  miracles  en  fon  nom  ; & qu’on  voit  les 
boiteux  fe  lever  , &•  marcher  au  nom  de 
Jefus-Chrid,  comme  les  Prophètes  faifoient 
des  miracles  au  nom  de  Dieu  : la  juftice  de 
Dieu  j puifque  c’ell  de  Jefus  - Chrift  que 
Jean-Baptide  dit  , II  a Ça  pale  en  (a  main  ,& 
nettoiera  fon  aire  , Ô*  ajfetnblera  le  froment  dans 
fes  greniers  : mais  U brûlera  la  paille  au  feu  qui  ne 
s’éistnt  point  : la  feverité  de  Dieu  envers  fes 
enfans  qu’il  châtie  & éprouve  par  divcrfes 
affligions  que  la  providence  leur  envoie  * 
car  jelus-Chrilt  dit  de  lui- même  en  ce  feus  j 
Jersprens  & chatte  tous  ceux  que  faims.  Jfrcns 
.donc  zele  t & te  repens. 

CHAPITRE  IV. 

Suite  de  la  meme  preuve. 

IL  faut  reconnoître  en  troifiéme  lieu  , que 
Jefus-Chrid  porte  dans  l’Ecriture  les  titres 
les  plus  éminens  de  la  Divinité.  Il  avoir  été 
dit  de  Dieu  , Toi  feul  es  le  très  Haut% Zacha- 
rie apelle  Jefus  Chrift  le  tres-Haut , devant 
la  face  duquel  fon  fils  devoit  marcher.  La 
Majeté  de  Dieu  étoit  marquée  dans  les  an- 
ciens oracles  par  le  titre  de  Roi  de  gloire » 
c’eft  à dire , le  Saint  par  excellence  > par  la. 


Tu  es 
feul 
Suint» 
Apoc. 
15- 


lit  Traité  de  IcCpivlnité 

bouche  des  Prophètes  : c’efl  Papellé  trois  fois 
Suint  d’Ifaïe.  Jefus-Chrift  eft  le  trois  par  les 
Auteurs  facrez,  le  Suint  & le  Véritable  ■ com- 
ïiie  il  eft  nommé  le  Rédempteur  , le  Sauveur  , le 
? rince  ou  le  Roi  des  Rois  , & le  Seigneur  des  Sei- 
gneurs , le  premier  & le  dernier  , celui  o[ui  eft  vi- 
vant aux  fiécles  des  fiécles  , &c.  qui  font  tous 
les  titres  de  l’Etre  fuprême. 

Il  faut  ajouter  à cela  , que  Jefus  - Chrift 
félon  les  idées  de  cette  Ecriture,  eit  un  avec 
Dieu  3 égal  avec  Dieu  , le  même  que  Dieu, 
Un  avec  Dieu  : qar  Jefus-Chrift  nous  le. fait 
allez  clairement  entendre , lors  qu’il  nous 
dit  , Moi  & le  "Pore  femmes  un.  Et  il  ne  faut 
pas  nous  objecter  ici  , qu’il  eft  incertain 
s’il  s’agit  en  cet  endroit  d’une  unité  de  na- 
ture, ou  d’une  unité  de  concorde  : ou  mê- 
me que  l’unité  de  concorde  femble  avoir 
piûtôt  lieu  ici  que  l’unité  de  nature,  parce 
que  Jefus-Chrift  nous  exhorte  ailleurs  à être 
avec  lui , comme  il  eft  un  avec  fon  Pere,  de 
forte  que  comme  nous  ne  fommes  un 
avec  Jefus-Chrift  que- d’une  unité  de  con- 
corde & de  confentemem  , & point  du 

tout  d’une  unité  d’eftence  , 6c  de  nature  : 
nous  pouvons  conclure  que  Jefus  - Chrift 
rfeft  point  un  avec  fon  Pere  d’une  unité  de 
nature  , mais  d’une  unité  de  concorde. 
Cette  difficulté  n’ôce  rien  de  la  force  de 
nôtre  preuve.  Car  comme  lorfque  Jefus- 
Chrift  nous  exhorte  à être  parfaits  comme 
.nôtre  Pere  qui  eft  aux  Çieux  , eft  parlait, 
nous  n’étendons  pas  fes  paroles  à la  rigueur, 
& ne  croyons  point  que  Jefus  - Chrift 
nous  ordonne  d’être  aufli  parfaits  que  Dieu  , 
mais  feulement  de  prendre  la  fainteté  de 
Dieu  pour  le  modèle  de  nos  aétions , & de 
l’imiter  autant  que  cela  fe  peut  , 3c  que 


de  Jefu?  - Chrift.  323 

nous  en  fommes  capables  : ainfi,  lorfque  Jc- 
lus-Chrill  nous  ordonne  d'être  un  avec  lui, 
comme  il  eli  un  avec  Ton  Pere  , il  ne  pré- 
tend pas  nous  dire  que  nôtre  communion 
avec  lui  doit  être  auffi  forte  & de  ia  même 
nature  que  fon  unité  avec  fon  Pere  ; car  cela 
n'elt  point  polïible  , & la  penfée  en  feroit 
extravagante  : il  veut  dire  feulement , que 
fon  unité  avec  le  Pere  doit  être  comme  le 
modèle  de  la  communion  que  nous  devons 
avoir  avec  lui , mais  un  modèle  d’indemni- 
té , s'il  eft  permis  de  parler  de  la  forte.  Au 
refte , quel  que  foit  le  fens  de  ces  paroles  , 
Soyez,  un  comme  moi  & le  Pere  femmes  un  , il 
cil  toûjours  raifonnable  de  penfer , que  lors 
qu'en  S.  Jean  ch.  10.  Jefus-Chrifi:  dit , Moi  & 
le  Pere  fommes  un  , il  l'entend  d'une  unité 
d'elîence  ou  de  nature.  Car  ayant  protefré 
dans  les  verfets  précédées , que  fs  brebis  ne 
périront  j ornais  , 8c  que  nul  ne  les  ravira  de 
fa  main , il  ajpûte  , Moi  (y  le  Pere  fommes  -un, 
pour  confirmer  cette  penfée  : c'ellà-dire  évi- 
demment, Nous  fommes  un  d'une  unité  de  p:if- 
fance.  Or  oui  dit  que  deux  font  un  d'une 
unité  de  puiffanee  , dit  auffi  par  necefficé 
qu’ils  font  un  d'une  unité  d’efifence  8c  de  na- 
ture. Un  homme  ordinaire  peut  être  avec 
lin  Dieu  d'une  unité  de  çonfentement  ; ii  n'a 
qu'à  fe  foumettre  aux  ordres  de  fa  providen- 
ce : mais  il  ne  fera  point  pour  cela  en  état 
ni  en  droit  de  dire  , Ceux-ci  ou  ceux-là  ne  pé- 
rit ont  jamais.  Nul  ne  me  les  ravira  de  ma  main. 
Car  moi  le  Pere  fommei  un.  Ce  langajP  feroit 
infenfé  , parce  qu'il  lignifie  naturellement 
une  unité  d'elfence  & de  vertu,  qui  ne  con- 
vient en  aucune  forte  à cet  homme  donc 
nous  parlons.  Mais  ce  qui  nous  ôte  toute 
forte  de  doute  fur  ce  fujec , eil  que  cettê 


314  Traité  de  la  Divinité 

expreÆîon  eft  foûtenue  par  mille  autres  ex- 
pie Étions  qui  l’expliquent. 

Je  mets  en  ce  rang  l’égalité  avec  Dieu, 
que  l’Ecriture  attribué  à jefus  - Chrilt.  Je 
veux  que  dans  ces  paroles  , Il  n’a  point  réputé 
à rapine  d’ être  égal  à Di  eu  , cette  expreffion  , 
il  n'a  point  réputé  à rapine  , foie  obfcure  ou  é- 
quivoque  : il  eft  toûjours  vrai  que  l’Ecriture 
attribué  à Jefus- Chrift  une  efpece  d’égalité 
avec  fon  Pere , & quelle  que  foit  cette  éga- 
lité , elle  nous  montre  invinciblement  que 
Jefus- Chrift  eft  un  avec  fon  Pere  , non  Am- 
plement d’une  unité  de  confentement  j car 
pour  être  un  avec  Dieu  de  cette  efpece  d’u- 
nité , il  n’eft  pas  néceftaire  d’être  égal  à lui; 
mais  d’une  unité  d’eflence  ou  de  nature  , 
car  autrement  l’oracle  de  Dieu  parlant  par 
les  Prophètes,  fubfifte  toûjours,  Qui  cft  fem- 
hlable  à mot  ? Tout  ce  qu’on  dit  fur  ce  fu- 
jet  pour  prévenir  cette  preuve  ne  fert  de 
rien.  On  dit  que  c’eft-là  une  égalité  figurée 
Ôz  hyperbolique.  Mais  a-t-on  bien  remar- 
qué , qu’encore  que  les  Ecrivains  facrez  em- 
ployait quelquefois  l’hyperbole  , ce  n’eft: 
jamais  lors  que  cette  figure  peut  intereffer  la 
gloire  de  Dieu  , en  faifant  un  indigne  para- 
îelle  du  Créateur  avec  la  créature?  Quel- 
ques-uns ont  dit  que  J.  C.  écoit  égal  avec 
Dieu,  parce  que  Dieu  le  Pere  i’avoit  élevé 
jufqu’à  fon  égalité.  Kîaison  ne  fixait  ce  qu’on 
die  quand  on  parle  de  la  forte.  U implique 
contradi&ion  que  Dieu  élève  quelqu’un  à 
fon  ég(Jité  , parce  qu’il  ne  peut  élever  quel- 
qu’un/‘fans  qu’il  lui  foit  fuperieur , & que 
d’ailleurs , la  gloire  que  le  Dieu  fouverain  a 
d’être  ce  Dieu  fouverain  , eft  incommu- 
nicable à quiconque  n’eft  point  d’une  mê- 
me effence  avec  lui.  Au  refte  il  eft  extrême- 
ment important  de  remarquer  , que  ces 


de  Jefus  - Chrift.  3 1 y 

idées  , un  avec  Die»  , égal  avec  Dieu  y être  le 
propre  Fils  de  Dieu  , & être  Dieu  , font  à peu 
près  les  mêmes  dans  le  ftile  de  l’Ecriture  , 
& c'eft  pourquoi  rien  ne  nous  empêche  de 
les  expliquer  les  unes  pour  les  autres.  Car 
quand  jefus- Chrift  dit  devant  les  Juifs  , que 
lut  & le  pert  font  un  , les  Juifs  prennent  des 
pierres , & veulent  le  lapider.  Et  lorfque 
le  Sauveur  du  monde  leur  demande  la  caule 
de  ce  mauvais  traitement  , ils  répondent  , 
Nous  ne  te  lapidons  point  pour  quelque  bonne  œu- 
vre. , mais  parceque  toi  étant  homme  , tu  te  fais 

Dieu.  Vous  voyez  bien  qu'ils  prennent  pour 
Une  même  chofe  , être  un  avec  le  Vers  , 3c 
être  Dieu.  Il  eft  bon  aufti  de  remarquer  , 
qu'ils  n'accufent  point  Jefus-Chrift  de  fe  di- 
re le  Fils  de  Dieu  dans  un  fens  figuré.  Ils 
n'auroient  pas  tant  faic  de  bruit,  s'il  ne  fe  fût 
agi  que  d'un  homme  qui  fe  difoit  Fils  de 
Dieu  par  métaphore  & par  adoption.  Car 
iis  prétendoienc  i’ctre  eux-mêmes  dans  ce 
fens,  Nous  avens  , difent-ils  , unpere  qu't  e fi 
Dieu.  Ils  enten doienc  fans  doute  tout  autre 
chofe  que  cela  , lorsqu'ils  difoient  , Nous 
avons  une  Loi  , & félon  cette  Loi  il  doit  mourir  , 
car  il  s eft  fait  Püs  de  Dieu.  Ils  s’expliquent 
aufti  , & accufent  Jefus  Chrift  de  fe  faire 
égal  & femblable  à Dieu.  Et  en  effet  , l'i- 
dée naturelle  de  fis  propre,  de  fils  unique  , 
de  fils  par  nature  , emporte  une  efpece  d’éga- 
lité qui  eft  une  égalité  d'effence  & de  natu- 
re ; & l'on  ne  peut  concevoir  que  Jefus- 
Chrift  foit  engendré  propremen#du  Pere 
Eternel , fans  concevoir  que  le  Pere  Eternel 
lui  communique  fa  fubftance  , comme  dans 
les  générations  ordinaires  & proprement  di- 
tes , un  pere  communique  fa  vie  & fa  fubf- 
tance à fon  liis.  Or  Dieu  communique  tou» 


Traité  de  la  Divinité 

te  fa  fubftance  ou  une  partie  de  fa  fubftance. 
Il  ne  communique  pas  à Jefus-Chrift  une 
partie  de  fa  fubftance  , puifque  la  fubftance 
de  Dieu  eft  indivisible.  Il  faut  donc  qu'il  la 
lui  communique  toute  entière  , & qu’ainfi  le 
Fils  foit  d'une  même  eiïence  oit  d'une  même 
fubftance  que  le  Pcre.  On  me  dira  que  ces 
idées  font  littérales.  J’en  conviens  , & on  ne 
difpute  pas  ici  de  la  chofe  en  elle-même, 
mais  de  la  penfée  que  pouvoient  avoir  les 
juifs  , lorfqu'iîs  entendoient  Jefus-Chrift 
qui  fe  difoic  le  propre  te  le  véritable  Fils 
de  Dieu,  je  dis  qu’il  ne  faut  pas  s'étonner 
que  prenant  fes  paroles  dans  un  fens  littéral, 
iis  crûftent  entendre  que  Jefus  - Chrift  fe  fai- 
foit  égal&r  femblabie  à Dieu.  Mais  ce  qui 
montre  qu'ils  ne  fe  trompoient  point  dans 
la  penfée  qu'ils  avoient  en  cela  , c'eft  que 
Jefus-Chrift  ne  fe  met  point  en  peine  de  les 
defah.ufer , & l'Evangelifte  ne  fuplée  point 
en  cela  au  ftlence  de  Jefus  - Chrift  , comme 
lorfqu'il  dit  au  fujet  du  temple  , qu'il  parloit 
du  temple  de  fon  corps , & au  fujet  des  Difci- 
ples  qui  croyoient  que  Jean  ne  mourreit 
pas  , trompez  par  le  mauvais  fens  qu'ils 
donnoient  aux  paroles  du  Fils  de  Dieu.  L'E- 
vangelifte ne  dit  rien  pour  nous  faire  voir 
que  les  Juifs  prenoient  les  paroles  de  Jefus- 
Chrift  dans  un  mauvais  fens  : Se  cependant 
ce  Silence  engageroit  dans  l'impiété  te  dans 
l'idolâtrie. 

Il  eft  vrai  qu'on  nous  objeCte  ici  que  Je- 
fus -ChriCÇ  femble  répondre  à cette  ob- 
jection, Se  lever  cette  difficulté , lorfqu’il 
dit  aux  Juifs  , que  puifque  leur  Loi  donnoit 
aux  hommes  le  titre  de  Dieux , ils  ne  dé- 
voient pas  être  furpris  qu'il  prît  la  qualité 


de  Jefus  - Chrifl.  317 

de  Fils  de  Dieu  , lui  que  le  Pere  avoit  fanéti- 
fié.  Ca-r  premièrement,  nos  adverfaires  eux- 
mêmes  font  contraints  d'avouer  que  J.  C. 
ne  s'explique  pas  entièrement  par  cette  ré- 
ponfe.  Ils  .demeurent  d'accord  que  Jefus- 
Chrift  eft  Dieu  dans  un  feus  plus  éminent 
que  ceux  defquels  il  a été  dit , vous  êtes 
Dieux  , mais  vous  mourrez  comme  des  hommes  : 
& û l'on  vouloir  prouver  que  Jefus  - Chrift 
n'eft  le  Fils  de  Dieu  que  dans  le  même  fens 
que  ceux-là  ont  été  apeilez  Dieux  , nos 
adverfaires  s'opoferoient  les  premiers  à cette 
concîufion.  D’ailleurs  il  eft  bon  de  îçavoir  , 
que  Jefus- Chrift  répond  en  trois  maniérés  à 
ceux  qui  lui  parlent.  Il  répond  à leurs  paro- 
les , à leurs  penfées  , ou  à leurs  be- 
foins. 

Nous  en  pouvons  donner  des  exemples  ti- 
rez de  la  matière  dont  il  s’agit  ici.  Il  répond 
à leurs  paroles  , lorfqu'il  fatisfait  aux  de- 
mandes qu'011  lui  fait , & qu'il  répond,  par 
exemple , à cette  queftion  , Es-tu  le  Fiis  de 
Vie»  ?*  Je  le  fuis.  Il  répond  à leurs  penfées  , 
comme  lorfqu'il  répond  à celui  qui  lui  avoit 
dit  Maître  qui  es  bon  , &c.  Pourquoi  m'ap» 
pelle-tu  bon  ? il  n‘y  a qu’un  bon  , à ff avoir  Dieu. 
Car  comme  Jefus  - Chrift  fçait  ce  qui  fe 
pafte  dans  le  cœur  de  celui  qui  l'interroge, 
il  voit  bien  que  cet  homme  le  prend  feule- 
ment pour  un  Rabbin  , pour  un  Doéleur  de 
la  Loi , & c’eft  fous  cette  idée  qu'il  ne  vent 
point  être  traité  de  bon.  Car  d’ailleurs  étant 
connu  pour  ce  qu'il  eft  , il  ne  ^ouvera 
point  mauvais  qu’on  le  traite  de  bon  , puif- 
qu'il  fe  donne  lui-même  cette  qualité  , lors 
qu'il  nous  dit  : éprenez  de  moi  que  je  fuis  dé- 
bonnaire & humble  de  coeur  . dp  vous  trouverez 
du  repos  dans  vos  âmes.  Enfin  il  répond  aux  be- 


3 ’ $ Traité  de  la  Divinité 

foins  de  ceux  qui  lui  parlent , lorsque  vo- 
yant les  Juifs  qui  Taccufoient  de  blafphême, 
parce  qu'il  s'écoit  dit  le  Fils  de  Dieu  , c'eft- 
à-dire^  comme  ils  l’entendoient  , le  Fils 
propre  de  Dieu,  ou  comme  ils  s'expliquent 
eux  - mêmes  , égal  & femblabls  k lui  , il  ne 
répond  point  direérement  à leurs  paroles  , 
ni  même  à leurs  penfées,  il  ne  leur  dit  point 
qu'ils  fe  trompent  dans  le  fens  qu'ils  don- 
nent à fes  paroles  ; il  ne  leur  déclare  point 
s’il  eit , ou  s’il  n’eft  pas  égal  & femblabîe 
à Dieu  : mais  il  répond  à leurs  bcfoins  , & 
en  quelque  forte  à leur  difpofition.  Vous  htt 
fcandalifiz -,  veut-il  dire  , de  ce  que  je  me  fuis 
dit  le  Fils  de  Dieu  Si  c'efl  le  mot  qui  'vous  chèque, 
vous  devi  z ff avoir  que  des  fimpUs  hcrmr.es  font 
Konm.ef  Diciix  dans  vôtre  Loi.  Si  c'efl  la  chofe  , 
vous  devez  cenflderer  que  cefl  moi  que  le  Fers  a 
fancliflc.  Et  puts  que  vous  lifez  les  Prophètes, 
vous  devez  ff  avoir  qui  efl  ce  Fils  que  le  Tere 
fanoHfie.  Il  y a en  ceci  un  fage  ménagement 
de  Jefus-Chriff  , qui  fçait  bien  que  fon  heu- 
re n'elt  pas  encore  venue  pour  Touffrir  la 
mort , de  qui  ne  répond  point  par  cette  rai- 
fon  directement  aux  paroles  de  fes  ennemis 
en  leur  difant , il  efl  vrai  , je  fuis  femblabie  à 
Dieu  , fçaehant  que  cette  réponfe  les  auroit 
remplis  de  fureur.  Mais  que  fait-il  ? Il  voit 
qu’ils  affeétent  de  faire  paroître  du  zelc  & 
de  la  jaloufie  pour  la  Loi  de  Moïfe  : il  les 
renvoyé  à cette  Loi.  Ec  lors  qu'ils  difent , 
Nous  avons  me  Loi  , & félon  cette  Loi  , cet 

homme  aflit  mourir  , parce  qu’il  s' efl  fait  Ftls  de 
Dieu  : il  répond  , Allez  confulter  vôtre  Loi , & 
vous  ffaurez  que  celui  que  le  Vere  a fanchflé, 
mérité  d'être  apeliê  le  Fils  de  Dieu  , mieux  que. 
ceux  qui  ont  été  apelltX^Dieux  de  vôtre  Loi. 


CHAP. 


de  Jefus  - Chrift.  il9 

CHAPITRE  V. 

Où  l'on  continué  de  montrer  que  Jefus-Chrift  ïeft 
revêtu  des  carafteres  de  U gloire  du 
Dieu  fouverttin. 

JE  ne  fçai  û on  nous  permettra  ici  une 
digrefîion  : mais  elle  paroît  néceflaire. 
On  ne  peut  trouver  rien  de  plus  opofé  que 
Tétât  des  Juifs  qui  accufoient  Jefus  - Chrift 
de  blafphême , & celui  des  Juifs  qui  aplau- 
dilfoient  à Herodc  en  lui  difant  , veix  de 
CDïtu , non  point  d'homme.  Cela  étant , il 
faut  de  neceflïté,  quand  on  juftifie  les  uns , 
^condamner  les  autres.  Les  premiers  ne  veu- 
lent point  que  Jefus  - Chrift  fe  faftfe  Dieu  , 
parce  qu'il  eft  homme.  Les  autres  ne  veu- 
lent point  qu’Hercde  parle  comme  un  hom- 
me , ils  lui  attribuent  une  voix  de  Dieu.  Si 
le  Ciel  condamne  Tim  pieté  de  ceux-ci,  juf- 
qu’à  punir  exemplairement  Herode  pour 
n'avoir  point  rejetté  leurs  aplaudiftemens 
pleins  de  blafphêmes  , il  femble  qu'il  doit 
necelfairement  aprouver  le  langage  que  ceux- 
là  tiennent  , lorfqu’ils  ne  peuvent  fouffrir 
que  Jefus-Chrift  étant  homme , il  fe  fafte 
égal  & femblable  à Dieu  ; & s'ils  fe  trom- 
pent en  prenant  fes  paroles  dans  un  mauvais 
fens , Jefüs  - Chrift  doit  les  redrdïèr  3 en. 
leur  donnant  l'explication  véritable  des  ter- 
mes dont  il  fe  fert.  Que  fi  Jefus  -Chrift  ne 
veut  point  les  redrelfer  à eau  fe  “'eux-mê- 
mes , du  moins  l'a-t'il  dû  faire  pour  l'a- 
mour de  nous  , & pour  ne  laiifer  point  à 
ceux  qui  liront  fon  Evangile  , cette  opinion* 
impie,  qu'il s’égaloic  au  Dieu  fouverain.  Et 
s'il  n'a  pas  voulu  s'expliquer  plus  dairo 
Hsm  HL  Es: 


35Ô  • Traité  de  la  Divinité 

mentj  Tes  Difciplesont  dû  marquer  nette- 
ment  le  fens  de  Tes  paroles  , lorfqu'ils  les 
ont  raportées. 

Mais  tant  s'en  faut  que  cela  foit  5 les  Dif- 
ciples  du  Seigneur  , qui  fçavoient  ces  chofes , 
puifque  c'eft  d'eux-que  nous  les  ayons  apri- 
îes  , &c  qui  n'ignorent  point  que  Jefus-Chrift 
a été  condamné  , accufé  d'avoir  voulu  abo- 
lir la  Loi  de  Moïfe,  & d'avoir  blafphemé 
contre  la  Majefté  fouveraine  de  Dieu  , en  fe 
faifant  égal  & fembiable  à Dieu  , le  jufti- 
fient  au  premier  égard , & ne  nous  lailTent 
aucun  doute  làdefifus,  en  nous  marquant 
diftin&ement  en  quel  fens  Jcfus-  Chrift  a 
aboli  la  Loi  ,-  & en  quel  fens  il  l'a  accom- 
plie. Mais  pour  le  dernier  , non  - feulement 
ils  ne  le  jullifîent  point  du  crime  d'impieté  , 
mais  il  femble  qu'ils  n'écrivent  en  fuite  que 
pour  confirmer  cette  accufatron.  Car  fçachant 
ce  qui  fe  palfe  ils  lui  donnent  après  fa  re- 
forre&ion  des  titres  qu'il  n'a  jamais  pris  pen- 
dant fa  vie.  Weft  -ce  pas  en  effet  autorifer 
je  reproche  des  Juifs  , que  de  prononcer 
comme  fait  Saint  Paul  , que  Jefus  Ckrifi  n'n 
point  réfuté  a rapint  d’être  égal  à fon  Pere  ! 

Ce  qu'il  y a de  furprenant,  c'efi:  qu'à 
l'égalité  avec  Dieu  ils  ajoûtent  l'indemnité 
avec  Dieu  , s'il  eft  permis  de  parler  ainfi  ». 
en  difant  de  Jefus  - Chrill  tant  de  chofes 
qui  n'avoient  été  dites  que  du  Dieu  fouve- 
verain , & qui  ne  peuvent  être  apiiquées 
à.  aucun  sptre  , fans  autant  d'extravagance 
que  d'impiété , comme  cela  a -été  déjà  re- 
marqué. 

Mais  afin^  que  nous  n'en  publions  point 
douter  , il  faut  remarquer  que  les  Apôtres 
le  nomment  Dieu  , après  tant  de  raifons  in- 
vincibles de  s'abllenir  de  l’apeller  ainfi.  F» 
uU.  y dit  Saine  Jean  y nous  avons. cornu  la  cka? 


ue  j vj  us  - K^nrij? 

rhè  de  Dieu  ; c’eft  qu'il  a mis  fcn  ame  pour 
nous.  Le  nom  de  Dieu  ne  fuffifoit  point  , il 
a fallu  le  relever  par  des  épithetes  , qui  ne 
conviennent  qu’au  Dieu  fouverain.Il  elldonc 
apellé  le  vrai  Dieu  le  grand  Dieu  , le  Très- 
Haut  , Dieu  fur  toutes  cbofes  , le  Seigneur  ( c’ejfè 
l’expreffion  par  laquelle  les  Septante  rendent 
les  plus  auguftes  noms  de  Dieu  ) le  Seigneur 
de  gloire  nôtre  Seigneur  & nôtre  Dieu  le  Sei- 
gneur le  Dieu  des  ifraelites  , le  Roi  des  Rois  y 
& le  Seigneur  des  Seigneurs  , celui  qui  et  oit 
qui  efi  , O1  qui  eft  à venir.  Ht  voilà  par  quels 
titres  les  Apôtres  détruifent  le  foupcon  , ou 
plûtôt  l’accufation  formelle  Se  folemnelle 
drelfée  contre  lui  à la  face  de  tout  l’Univers* 
d’avoir  voulu  s’égaler  au  Dieu  fouverain. 

Pour  le  nom  de  Seigneur  , on  convient 
qu’on  le  donne  à Jcfus-Chrift  , & on  de- 
meure d’accord  qu’il  n’y  a que  Dieu  le  Pe- 
re  qui  le  porte  avec  lui  dans  le  ftile  des 
Ecrivains  facrez.  Ainfi  voilà  inconteftabie- 
ment  un  nom  qui  n’étoic  donné  qu’à  l’Etre 
fouverain  , donné  à J.  C.  Je  dis  Seigneur , fans 
rien  ajouter  , ce  qui  fîgnide  le  Seigneur  par 
excellence. 

ûMon  Seigneur  & me » Dieu  , eft  un  titre  que 
Thomas  lui  donne  aptes  fa  refurre&ion  * 
&il  ne  faut  point  dire  avec  nos  adverfai- 
’res , que  lors  que  Thomas  parle  ainfi,  il 
s’adreffe  au  Pere  Eternel  par  une  efpece  d’a- 
pofirophe.  On  voit  par  l’Evangile  , qu’il  par- 
le à Jefus-ChrifL  Car  le  texte  pod£  ces  pro- 
pres mots  : Il  répondit  & lui  dit*  Mon.  Sei- 
gneur & mon  Dieu-,  & le  pronom  que  nous 
traduifons  par  lui , fe  raporte  fans  difficul- 
té à Jefus-Chrift  qui  lui  avait  parlé , . Se  à 
qui  Thomas  répondit. 

Le  Seigneur,  de  gloire, peut  être  confideté  çctSr* 

£■*  *i 


3$ï  Traité  de  la  'Divinité 

me  une  expreffion.  paralelle  à celle  - là.  Le 
R»i  de  gloire,  eft  jdans  le  ftile  des  Prophètes 
un  titre  apartenant  au  Dieu  fouverain.  Ls 
Seigneur  de  gloire  , & le  Roi  de  gloire  , ne  font 
que  la  même  exprdüon.  Cependant  c'elt  par 
ce  titre  que  les  Apôtres  cara&erifent  Jefus- 
Chrift.  S’ils  Veuffent  connu  , ils  n'eujfent  jamais 
I.  Or.  crucifié  le  Seigneur  de  glaire  >,  &c.  A quoi  il  faut 
a*  ajouter 'le  titre  de  Jfoi  des  Rois  , & Seigneur, 
des  Seigneurs , que  Jefus  Chrift  nous  eft  re» 
prefenté  ayant  fur  fa  cuifte.  Ce  Roi  ou  ce  Sei- 
gneur de  gloire  , c'eft  le  ires  Haut  , OU,  le  Souve 
rai»  dont  parle  Zacharie.  Tu  marcheras  devant 
la  face  du  Souverain  h &;  celui  devant  la  face 
duquel  Jean-Baptiüe  a marché  , c'eft  Jefus^ 
Chrift. 

Cela  nous  montre  aufti  que  Jefus-Chrift 
eft  le  Dieu  des  lfraelites  dans  l'Ecriture.  Car 
Zacharie  continue  ainfi  fa  prophétie.  Ft  il 
convertira  plufteurs  des  enfant  d'ifraë.l  au  Sri v 
gneur  leur  Dieu  , & tl  marchera  devant  lui - 
( c’eft-à  dire  , devant  le  Seigneur  leur  Dieu  ) 
en  Ïïfprit&  en  U vertu  d'Elte.  Celui  devant 
lequel  Jean-Baptifte  de  voit  marcher,  n'dt 
donc  pas  feulement  apellé  le  Dieu  très -Haut  9 
ii  eft nommé  encore de  Seigneur  leur  D/>«  ou 
U Dieu  des  lfraelites.  Car  c'eft  de  celui  - ci 
qu'il  s'agilfoit. 

Jefus-Chrift  eft  apellé.  le  vrai  Dieu.  Mais, 
nous  fi avons , dit  S.  Jean,  que  le  Fils  de  Dieu 
cft-  venu  > & nous  a donne  entendement  pour  con- 
naître celui  qui  eft  U véritable  : & nous  fommes 
au  veritaftx  , a fç avoir  , en  fin  Fils  Jefus  - Chrift .. 
Il  eft  vrai  Dieu  & la  vie.  étemelle.  Nous  ne  ré- 
futons point  i'interpretation  de  ceux  qui  ra~ 
portent  ces  paroles  ,,  Il  eft  vrai  Dieu,  au  Pe- 
ie  , non  pas  au  Fils  , pareeque  nous  l'avons 
aftèz  réfutés  en  important  les  paroles  du. 
texte* 


w a '*e  JefttCfïnjt. 
f II  elt  nomme  le  grand  Dieu  par  S.  Paul 
écrivant  à Tire.  Car  , dit-il , U grâce  de  D eu 
falutaire  a tout  les  hommes  efl  apparue  : nous  en- 
feignant  qu'en  renonçant  k l’infidelité  & aux  con~ 

‘voit i [es  mondaines  , nous  vivions  en  ce  prefent 
fiécle  fobrement , jugement  & religion  fanent  , at- 
tendant l efperahce  & l’aparition  de  la  gloire  du 
grand  Dieu  & Sauveur  Jefus-Chrifi.  L'article  u*> 
<jui  clt  mis  devant  le  grand  Dieu  , & qui  con-  yd'Kw 
vient  aufli  à Sauveur , cft  dans  l'original  une  If»  %f»- 
lïiarque  certaine  que  ces  deux  termes  s’en- 
tendent  de  la  même  perfonne , & q.ue  c'eft 
Jefus-Ghrift  qui  eft  apel lé.  Sauveur  & gra.d 
Dieu  tout  eniemble,  Car  l'épithete  de  grand 
tombe  fur  le  terme  de  Sauveur  , aulïi  bien 
que  lur  celui  de  Dieu  : ce  qui  fait  que  Partir 
cle  Grec  ell  mis  devanK'épichere  de  grande 
& non  pas  devant  celui  de  Dieu  , & qui  ré- 
pond à une  petite  objection  de  Grammaire  5 
que  nos  adverfaires  font  à cet  égard. 

Jefus-Chrilt  eit  apellé  Dieu  fur  toutes  chofes 
béni  éternellement.  Car , dit  S.  Paul , je  frnhaU 
ter  ois,  moi  - même  être  feparg  de  Chrifi  pour 
mes  freres  , qui  font  mes  purent  félon  h chair  * 
lefquels  font  l frac  lit  es  , a a f quels  efi  l’adoption  , 

& la  gloire  , & les  alliances  3 & l’ordonnance  de 
là  Loi  , & le  fervice  divin  , & les  promejfes 
defquels  font  les  Peres  , & defquels  Chrifi  efi  défi 
cendu  félon  la  chair  y lequel  efi  Dieu  fur  toutes 
chofes ■ béni  éternellement  Al  eft  aifé  de  connoî- 
trela  furieufe  paffion  qu’on  a eue  d'éviter  la 
force  de  ce  pdïage  , puifqu'on  ^bien  ofé 
foutenir  que  ces  pa rôles- 3.  lequel  e* Dieu  fur 
toutes  chofes  béni  éternellement  , fe  raportoienC 
à Dieu  le  Pere’,  quoiqu’il  n'en  foit  pas  même 
fait  mention  dans  les  verfets  précedens  , qui 
font  le  commencement  de  ce  Chapitre  qui 
commence  ainfi  : Je  dis  vêtit  é en  G hrifi. 


334  Traité  de  la  Divinité 

& qu’il  foit  évident  que  Chriff  eft  le  nom 
auquel  fe  raporte  le  pronom  lequel. 

CHAPITRE  VI. 

§}ut  la  Religion  Chrétienne  ne  peut  être  diftingliét 
de  la  fuperfiiticn  , ni  de  la  fiction  , ni  même  de 
la  Magie  (i  Jefus-  Chrift  n'efl  pas  Dieu  béni 
éternellement. 

IL  n’eft  rien  de  fi  aifé  après  cela  que  de 
jufiifier  de  la  Religion  Chrétienne,  ce  que 
nous  avons  déjà  fait  voir  de  la  Religion  Ju- 
daïque : c’eft  que  fi  l’on  fup'ofe'Je. principe 
de  nos  adverfaires  véritable  , elle  ne  peut 
paffer  que  pour  une  idolâtrie  & pour  une 
fuperfiition,  une  ébmedie  & une  farce  def- 
tinée  à joiter  Dieu  , & a tromper  les  hom- 
mes ; & un  commerce  avec  quelque  elprit 
de  tenebres,  qui  aura  autorifé  l’impiété  & le 
blafphême  : idées  extravagantes  & pleines 
d’horreur. 

Je  dis  que  la  Religion  Chrétienne  Jèroit 
une  véritable  idolâtrie.  Car  en  quoi  ccnfiite 
l’idolâtrie  , fi  ce  n’eft  à confondre  la  créatu- 
re avec  le  Créateur  ? Et  qu’eft-ce  que  con- 
fondre la  créature  avec  le  Créateur  , fi  ce 
n’ eft  revêtir  celle-là  de  la  gloire  la  plus  pro- 
pre & la  plus  effentielle  de  celui-ci  ? 

Herode  a été  idolâtre  pour  avoir  feule- 
ment permis  qu’on  s’écriât , Voix  de  Dieu  , 
&c.  par-un  certain  emportement  d’admira- 
tion , qui  n’empêchoit  pas  qu’en  effet  on  ne 
le  prît  bien  pour  un  homme.  Ceux  qui  jet- 
toient  un  grain  d’encens  devant  l’idole 
étoient  coupables  d’idolâtrie  , encore  qu’ils 
le  fiffent  à regret.  On  ne  ponvoic  jurer  par 
a çctç  4e  rjtmpereur  > fans  eue  coupable  de 


de  Je  fur  - Chrijf.  33  f. 

ce  même  crime  , bien  qu'aucun  ne  s'imagi- 
nât que  l’Empereur  fut  un  Dieu  pour  cela. 
C'auroit  été  le  combie  de  l'idolâtrie  de  lui- 
donner  le  nom  de  Dieu  , & de  lui  déférer  des 
honneurs  divins , comme  firent  les  Romains 
en  quelques  occafîons.  D'où  vient  cela  ? C'eit 
que  l'idolâtrie  ne  confifte  pas  feulement  à 
donner  à la  créature  tout  ce  qu'on  donne  au 
Créateur  , mais  fimpîement  à lui  donner 
quelque  choie  de  ce  qui  eft  propre  à ce  der- 
nier. Or  ici  les  Ecrivains  facrez  n'attribuënt 
pas  feulement  à J.efus-Chrift  une  partie  de 
ce  qui  convient  au  Dieu  iouverain  , mais 
ils  s'accordent  à lui  attribuer  tous  les  carac- 
tères les  plus  propres  & les  plus  ejfentiels- 
de  fa  gloire  la  plus  incommunicable.  Ils  lui: 
attribuent  les  ouvrages  , les  plus  grands  ou- 
vrages de  Dieu,  fa  puififance , fa  fageüe 
fa  bonté  , fon  éternité , &c,  fes  titres  , fes- 
noms , fa  gloire  ; & quel  moyen  de  con- 
fondre mieux  la  créature  avec  le  Créateur  ?■ 
On  ne  répondra  point,  quand  en  cura-, 
qu'encore  que  les  Ecrivains  du  Nouveau. 
Tefcament  parlent  de  Jefus-Chrirt  comme 
d'une  perfonne  qui  participe  en  quelque  for- 
te à la  gloire  de  la  Divinité  ; il  fuffit  que 
Jefus  Chritt  nous  déclare  qu'il  eft  moindre 
que  fen  Pere  , pour  ne  pouvoir  pas  etre 
raifonnablementaccufé  d'avoir  voulu  fe  con- 
fondre avec  lui.  Cela  eft  entièrement  faux.. 
Un  homme  qui  aime  avec  excez  for  & l'ar- 
gent , dit  pendant  toute  fa  vie  , Dieu 
eft  le  fouverain  bien  , & qu'il  vaut  mieux, 
que  les  richelfes  , fans  laifler  pour  cela  de 
préférer  les  richeifes  à Dieu  , & de  devoir 
pour  cette  raifon  être  apellé  idolâtre.  Un 
homme  qui  fe  feroic  adorer  en  s'attribuant 
tous  k&nbms  & tous  les  titres  de  D;eu  3 ns 


33^  Traité  de  la  'Divinité 

laifferoit  point  d’être  idolâtre,  encore  qu’il 
reconnût  que  Dieu  ell  plus  grand  que  lui. 
Ou  pour  choifîr  une  comparaifon  qui  foit 
plus  de  l’ufage  ordinaire  , un  homme  qui 
s’attribuëroit  fans  façon  tous  les  ouvrages 
du  Roi  , qui  prendroit  tous  fes  titres  Se  qui 
fe  diroic  d’ailleurs  le  vrai  Roi , le  grand  Roi, 
le  Souverain  , le  Seigneur  dans  i’£tat>  à qui 
tout  obéît  , &c.  qui  fe  feroit  traiter  de  Ma- 
jefié,  & exigeroit  des  hommages  qu’on  n’au- 
roit  jamais  rendus  qu’au  Monarque , feroit 
coupable  apurement  du  crime  de  leze-Ma.- 
jefté  , quand  bien  il  lui  feroit  arrivé  de  di- 
re une  fois  que  le  Roi  eft  plus  grand  que  lui. 

Et  cela  nous  conduit  à penfer  , que  dans 
cette  hypotbefe  la  Religion  ne  feroit  pas 
feulement  une  idolâtrie  , mais  une  comedie 
ou  une  farce  impie,  deftinée  à jouer  Dieu  , & 
à tromper  les  hommes.  Car  en  effet  , on 
peut  dire  , ( j’ai  horreur  de  ce  blafphême  ) 
que  Jefus-Chrift  paroîtroit  dans  PÈglife  à 
peu  près  comme  un  comédien  fur  le  théâtre  , 
qui  prend  tous  les  noms  & tous  les  titres 
d’un  Monarque , qui  s’en  attribue  les  ou- 
vrages , & qui  en  exige  les  hommages  , 
fans  pourtant  qu’il  foit  en  effet  ce  qu’il  pa- 
roît  être  aux  yeux  des  fpe&aceurs  11  y au- 
roit  pourtant  cette  différence  entre  l’un  & 
l’autre  : c’eft  qu’au  lieu  que  quand  on  joué 
les  pièces  de  théâtre  pour  divertir  le  public  , 
un  comédien  qui  joué  ie  rôle  de  Prince  & 
de  Souverain  , ne  prétend  pas  que  le  jeu 
devienne  une  réalité  , Di  que  les  fpeétateurs 
lui  rendent  des  hommages  , après  la  re- 
prefentation  , ni  même  qu’ils  loient  en  effet 
perfuadez  qu’il  eft  le  Roi.  pendant  que  ta  piè- 
ce dure  ; que  s’il  le  préiendoit,  il  feroit 
14- même  digne  du  dernier  fuplice  : iqi 

3JU 


de  Jefus  - Chrïfl.  337 

âü  contraire  on  trouyeroit  une  efpece  de 
farce  ou  de  comedie , où  un  fimple  hofn- 
me  fe  diroit  Dieu  , le  vrai  Dieu  , le  grand 
Dieu  j le  Dieu  fort , & feroit  adoré  en 
cette  qualité  , fans  Têtre  véritablement  , 
fans  qu'il  y eût  aucun  jeu  de  la  part  des 
hommes  , qui  le  confondroient  férieufement 
avec  le  Créateur , & le  diroient  égal  au  Pe- 
re  > & Dieu  fur  toutes  chofes  béni  été)  nelletne nt , 
étant  tous  féduits  par  les  Apôtres , qui  fe- 
roient  les  premiers  auteurs  de  cette  dange- 
reufe  & criminelle  farce. 

Il  ell  certain  que  la  Religion  fe  change 
en  comedie  dans  les  hypothefes  de  nos  zd- 
verfaires.  Vous  y trouvez  un  Dieu  repvefen- 
tatif,  un  enfer  imaginaires  car  où  eft  l'en- 
fer , fi  les  âmes  des  médians  s'anéantifient  , 
comme  c'efiieur  fentiment  5 une  fatisfadion 
qui  n'efi  qu’en  aparence  , un  facrifice  méta- 
phorique j des  menaces  ilîufoires  ? &c. 
Mais  cette  confideration  n'efi  point  de  ce 
lieu. 

Que  fi  l’on  dit  ici  que  les  miracles  que 
Jefus- Chrifi  a faits,  font  des  vrais  miracles  , 
&c  non  pas  des  merveilles  artificielles,  com- 
me celles  qui  accompagnent  les  reprefenta- 
tions  de  théâtre  : on  ne  nous  ôtera  cette  pre- 
mière penfée  que  pour  nous  en  donner 
une  beaucoup  plus  horrible. 

En  effet  , quels  font  ces  miracles  qui  font 
operez  par  un  homme  qui  auroit  entrepris 
de  fe  placer  fur  le  trône  de  la  Divinité  ? Si 
Jefus  - Chrifi  efi  un  impie  &r  un  facrilege  , 
comme  il  Peft  fansdoute,  s’il  ufui^e  la  gloi- 
re de  Dieu  , on  ne  trouve  plus  en  lui  , ni 
humilité , ni  juftice , ni  véritable  charité , 
ni  zele  , ni  pieté.  Toutes  ces  vertus  s'effa- 
cent & s'éclipfent  par  cette  fupofiiion,  & 
Tome  III,  F f 


$ Traité  de  la  Divinité. 

Ton  doit  mettre  en  leur  place  , l'orgueil , 
l'injuftice  , le  facrilege  , l'impiété , la  ré- 
duction. Or  comme  les  miracles  accompa- 
gnez de  faintecé  , font  le  câraétere  de  l'Efprit 
de  Dieu  : les  miracles  autorifant  l'impieté  , 
ne  peuvent  être  regardez  que  comme  l'ou- 
vrage de  l'Efprit  des  ténèbres. 

On  dira  peut-être  ici , que  les  miracles 
de  Jefus-Chrift  paroifîent  divins  par  leur 
propre  cara&ere  ; parce  qu'il  paroît  qu’ils 
font  élevez  au  deftus  de  la  puiffance  de  tou- 
tes les  créatures.  Mais  cela  ne  fatisfera  point, 
Jefus-Chrift  n’a  rien  fait  de  plus  grand  que 
de  reiîufciter  les  morts.  Cependant  ce  mi- 
racle féparé  de  fa  fainteté , ne  feroit  pas  ca- 
pable de  nous  perfuader  qu'il  eût  une  voca- 
tion ctlefte  : &:  lorfque  nous  nous  fouvenons 
que  la  Pythonifie  fait  fortir  Samuel  hors  de 
fon  tombeau  , & le  fait  paroître  devant 
Saül , par  le  commerce  qu'elle  avoit  avec 
l'Efprit  des  ténèbres  , nous  ne  croirons  pas 
que  la  réfurre&ion  d'un  mort  fufîit  pour 
nous  convaincre  par  fes  propres  caraéteres , 
& pour  vaincre  le  fcandale  que  nous  donne- 
roit  l'impieté  d'un  homme  qui  ufurperoit 
la  gloire  de  Dieu.  Mais  ne  faliffons  pas 
davantage  le  papier  de  ces  fupofitions  fi  hor- 
ribles. Nous  en  avons  aflfez  dit , pour  faire 
voir  dans  quels  effroyables  abîmes  nous  con- 
duit le  principe  rie  nos  adveriaires  : & rien  , 
à mon  avis  , n'eff  plus  évident  déformais  , 
que  l'étroite  & efientielle  union  qui  eft  en- 
tre h vérité  de  la  Religion  Chrétienne,  & 
la  Di vinfei  de  nôtre  Seigneur  Jefus-Chrift 
c\  d'une  même  effence  avec  fon  Pere. 
C'ett  îe  grand  principe  que  nous  avions  det- 
fein  de  prouver.  Mais  il  ne  fuffit  point  d'a- 
voir  établi  la  doctrine  , il  faut  répondre 


de  Jefm-Qhrtfk.  3$j> 

aux  objedions  qu'on  fait  contr'elle  : &■  c'ell 
à quoi  nous  devinons  la  fixiéme  & derniere 
Seétion  , qui  fera  un  peu  plus  étendue  que 
les  autres. 

VI.  SECTION. 

Où  l'on  répond  aux  principales  objec- 
tions , ôc  où  l'on  tâche  de  fe  fatis- 
faire  fur  les  difHcultez  de  ce  grand 
Myftere. 

CHAPITRE  I. 

Régie  fond  ciment  ale  dans  cette  matière. 

Après  avoir  établi  les  fondemensde  la  vé- 
rité, il  nous  relie  à répondre  aux  princi- 
pales objeétions  que  nous  font  nos  adverfai- 
res  fur  ce  fujet.  Ils  ont  accoutumé  de  prendre 
les  rai fons  dont  ils  fe  fervent  pour  combattre 
nôtre  fentiment , de  ces  trois  foùrces  : de 
la  raifon  , de  Panalogîe  de  la  Foi  & de  l'E- 
citure,  avec  un  tel  ordre,  qu'ils  font  plus 
d'état  des  preuves  qu'ils  prennent  des  prin- 
cipes de  la  raifon  , que  de  celles  qu’ils  pren- 
nent de  l’Ecriture.  Ç'eft  ce  qu'un  de  leurs 
plus  célébrés  Docteurs  nous  dit  d’une  forte  , smaU 
qu'il  eft  impoffible  de  ne  pas  comprendre  fa  cf 
penfée.  Nous  croyons  , dit- il  , que  quand  nous 
trouverions  dans  l'Scriture  non  une  fois  ou  deux , 
tnais  très-  fouvent  & très-clahement  énmcé , que 
Dieu  a été  fait  homme  , il  feroit  bexuWup  meil- 
leur , d'autant  que  c'efi-la  une  propofttion  abfurde  , 
entièrement  contraire  a la  droite  raifn  , Ô'  pleine 
de  blafphême  envers  Dieu  , et’inventer  quelque  fa - 
, fon  de  parler  , qui  fît  qu'on  dût  dire  cela  de  pieu  , 

Ff  ij 

- 


540  Traité  de  la  Divinité 

que  d'entendre  ces  chofes  ftmplement  au  pied  de  ht 

lettre. 

Cela  veut  dire  , que  ces  Meilleurs  ne  ré- 
glenc  pas  leurs  opinions  par  üEcriture  , mais 
l’Ecriture  par  leurs  opinions.  Mais  avant  que 
d’aller  plus  loin , il  eft  bon  de  les  redrefiér  à 
cet  égard. 

Si  la  raifon  de  l’homme  n’étoit  pas  cor- 
rompue  par  le  péché  , il  pourroit  compter 
fur  fes  lumières , & s’affurer  en  quelques 
©ccafions,  qu’il  ne  fe  tromperoit  pas  : mais 
encore  en  ce  cas-là  n’auroit-il  pas  lieu  de 
préfumer  davantage  des  lumières  de  fon 
efprit , que  de  celles  de  la  révélation  , étant 
certain  que  fa  connoiftance  eft  bornée , & 
que  celle  de  Dieu  ne  l’eft  pas.  Que  fcra-ce 
donc  , lorfque  d’un  côté  fon  efprit  eft  borné 
& fini  j & que  de  l’autre  la  corruption  qui 
lui  eft  naturelle  , & lè  commerce  néceftaire 
qui  eft  entre  fes  penfées  & fes  paffions , rem- 
paillent fon  efprit  de  mille  préjugez  fi  capa- 
bles de  lui  déguifer  la  vérité  ? 

Que  s’il  n’y  avoir  que  les  chofes  qui  pa- 
. roiftent  conformes  à nôtre  raifon  , que  nous 
dûlfions  recevoir  par  la  Foi  , il  faudroit 
rejetter  tout  d’un  coup  généralement  tous 
les  objets  que  les  Apôtres  nous  ont  propo- 
fez  dans  leur  Evangile.  Car  quelques  efforts 
que  faffent  nos  adverfaires  pour  aplanir  les 
grandes  difficultés  de  la  Religion , nous  y 
trouverons  toujours  des  abîmes  impénétra- 
bles , pendant  que  nous  voudrons  les  me- 
furer  par  nôtre  raifon.  Ce  n’eft  pas  nôtre 
penfée , c’eft  celle  d’un  Apôtre  , qui  pour 
cette  raifon  nomme  l’Evangile  une  folie.  Car , 
dit-il , depuis  qu'en  la  fagejfe  de  Dieu  le  monde 
n'a  point  connu  Dieu  par  fagejfe  , le  bon  plafir  du 
jfere  a été  de  fauve?  les  hommes  par  la  faite  do 


de  Je  fus  - Chrîfî.  » i r 

la  prédication . Ec  en  effet , fi  les  Myltere*  ue 
la  Religion  n'avoient  rien  de  difficile  & d'a~ 
paremment  inexplicable , il  u'y  auroit  au- 
cune difficulté  à croire,  & la  Foi  ne  l'eroit 


pas  lin  facrifice  que  Ton  fît  à Dieu.  Je  aïs 
bien  davantage  : la  Foi  ne  feroic  pas  plus 
un  don  de  Dieu  , que  la  perfuafion  que  les 
hommes  ont  des  veritez  naturelles , & ii  ne 
faudroit  pas  que  la  grâce  du  Saint-Efprit 
agît  davantage  pour  nous  difpo fer  à croire, 
que  pour  nous  mettre  en  état  d'entendre  les 
problèmes  de  la  Geometrie. 

D'ailleurs  , la  Foi  fe  changeroit  en  vûë , 
contre  le  fentiment  de  l'Apôtre  qui  nous 
dit , Nous  marchons  par  foi , Ô’  non  point  par 
vue.  Car  fe  perfuader  les  chofes  qui  font 
conformes  à nôtre  raifon  , & ne  fe  les  per- 
fuader que  quand  nôtre  raifon  ne  les  rejet- 
te pas , ce  n'elt  pas- là  croire  , mais  q'ell  voir 
& comprendre. 

Je  ne  fçai  fi  l'on  voudroit  faire  moins 
pour  Dieu  , qu’on  fait  chaque  jour  pour  un 
homme  fage  ; que^pous  croirions  oitenfer  , 
iilorfqu'il  nous  dit  "en  nous  parlant  de  quel- 
que chofe  de  furprenant  & d'extraordinaire. 
Croyez-moi  fur  ma  parole  , cela  ejl  comme  je  vous 
le  dis  : nous  lui  répondions  , Il  faut  examiner 
ce  <pue  vous  dites.  S'il  eff  conforme  à notre  rai~ 
fort  , nous  le  croirons  : mais  s'il  ne  l’efi  pas , nous 
n’en  croirons  rien.  Que  fi  ce  langage  elt  cho- 
quant , lors  même  qu'il  s'adrelfe  à des  hom- 
mes , qui  ne  font  pas  infaillibles  dans  leurs 
jugemens  : nous  devons  croire 0pr'il  feroit 
impie  & plein  de  blafphême  , s'il  étoic 
adrelfé  à Dieu  , qui  elt  également  incapa- 
ble de  nous  tromper,  & de  fe  tromper  lui- 
même. 


Qn  objç&e  ici  3 que  ms  les  Théologiens  ont 

VÛ 


\ ' 


3 4 Traité  de  la  'Divinité 

ufié  de  cette  prudence  dans  des  matières  me  h s 
importantes , & q ai  inter efifioient  bien  moins  la> 
gloire  de  Dieu  , d'entendre  non  à la  lettre  , mais 
dans  un  fens  impropre  & figuré  , ces  endroits  de 
l’Ecriture , qui  pouvoient  paroître  ofifienfier  la  Ma- 
jefié  de  Dieu , comme  ces  pajfagss  de  l’Ecriture , 
qui  marquent  ou  que  Dieu  deficendit  , ou  que 
Dieu  fie  mit  en  colere.  A quoi  ils  ajoûtent  les 
paflages  qui  attribuent  à Dieu  les  parties  du 
corps  humain.  Mais  nos  adverfaires  commet- 
tent ici  diverfes  injuliices. 

Premièrement  on  ne  peüt  point  dire,  que 
ce  que  nous  croyons  du  Myftere  de  l'Incar- 
nation, oirenfe  plus  la  Majefté  de  Dieu  , que 
le  fentiment  des  Anthropomorphites  , puis 
qu’on  ne  peut  attribuer  à Dieu  les  parties 
du  corps  humain  , fans  concevoir  des  bor- 
nes, de  l'imperfection  , & même  du  chan- 
gement en  lui  : au  lieu  que  l'union  de  la  na- 
ture divine  avec  la  nature  humaine,  fupofe 
bien  un  changement  faint  &:  heureux  dans 
la  nature  humaine  de  Jefus-Chrift , mais 
elle  n'en  emporte  point  dans  l'effence  divine, 
qui  demeure  aulîi  parfaite  qu'elle  étoitau- 
paravant.D'ailleurson  ne  trouvera  point  que 
les  expreifions  de  l'Ecriture  prifes  dans  leur 
fens  le  plus  naturel  , &:  comparées  les  unes 
avec  les  autres  , nous  impofaflent  la  necefc 
fité  d'être  Antropomorphites  , ni  d'attribuer 
à Dieu  nos  foiblelfes  & nos  déréglemens  ; 
puifque  la  nature  &r la  raifon  ne  difent  pas 
plus  hautement  que  l’Ecriture  , que  Dieu 
efi  immuable.:  qu'j/  remplit  les  dieux  ; que  les 
Cieux  des  deux  ne  le  peuvent  comprendre  -,  qu'il 
n'y  a aucune  variation  par  devers  lui  i qu'*7  n’ejt 
point  fiemblable  à l’homme  ni  à aucune  des  créa-> 
pures  qu’il  a formées  ; que  Dieu  efi  un  efprit. 

Que  fi  Von  permettoit  à la  raifon  d'ccre 


de  Jefus -Chrift.  343 

îa  réglé  de  la  Foi,  il  en  naîtroit  d’effroya- 
blés  inconveniens.  Premièrement , la  Foi  & 
la  révélation  deviendroient  inutiles.  Car  à 
quoi  ferviroit-il  que  Dieu  nous  eût  fait 
connoître  fon  Confeil  , s'il  étoit  permis  à 
la  railon  de  dire  : cë  n'eft  point  le  confeil 
de  Dieu  ; cela  ne  peut  être  , car  je  ne  le 
comprens  point  ; & qu'alors  la  confcience 
dût  prendre  pour  fa  réglé , non  la  révéla- 
tion , mais  le  doute  que  l'efprit  auroit  for- 
mé fur  la  révélation  ? D'ailleurs,  il  feroit 
impoffible  de  difliper  les  ténèbres  que  le 
péché  a répandues  dans  nôtre  entendement. 
Car  'comment  redrefifer  une  raifon  hère  de 
fes  lumières , qui  veut  regler  la  révélation 
par  fes  préjugez  , & non  pas  fes  préjugez 
par  la  révélation  ? Enfin  la  Foi  feroit  une 
préférence  de  nos  lumières  à celles  de  Dieu  , 
& non  point  une  préférence  des  lumières 
de  Dieu  à nos  lumières  , puis  qu'au  lieu  de 
dire,  je  croi  cela,  quelqu'incroyableque 
cela  foit , puifque  c'eû  Dieu  qui  me  l'a  ré- 
vélé s nous  dirions , je  ne  croirai  point  ce- 
la , bien  que  Dieu  me  l'ait  révélé , quel- 
que claire  que  foit  fa  révélation , parce  que 
cela  me  paroît  incroyable.  La  Foi  divine 
n'auroit  aucun  avantage  fur  la  foi  humaine: 
au  contraire,  celle-ci  en  auroit  beaucoup  fur 
la  première  ; puifque  nous  aurions  moins 
de  foûmifbon  pour  Dieu  que  pour  nos  pe- 
res  , nos  maîtres  , nos  précepteurs , qui 
nous  font  recevoir  dans  la  vie  civile  un 
nombre  infini  des  veritez  par  feule  au- 
torité. La  Foi  fe  pafferoit  même  facilement 
de  l'humilité  & de  la  foûmifiîon  du  cœur. 
Çar  qu’eft-il  neceffaire  de  fe  foûmettre  &: 
de  s’humilier  , lors  qu’il  ne  s’agit  que  de 
fe  convaincre  des  veritez  qui  fe  perfuadens 

îf  i»i 


$44  Traité  de  la  Divinité 

par  leurs  propres  caractères  , & de  ne  les 
embraffer  qu'à  proportion  du  raport  qu’el- 
les ont  avec  nos  lumières  naturelles  ? 

On  objectera  vainement , que  la  raifon 
efl  comme  le  fondement  de  la  Foi , & 

qu'ainfi  la  Foi  ne  fçauroit  être  plus  certaine 
que  la  raifon.  J'avoue  que  la  raifon  nous 
mène  à la  révélation  , puisqu'elle  nous 
convaint  que  Dieu  eft  infaillible  , & que 
nous  ne  le  fommes  pas  5 & qu'ainfi  nous  ne 
pouvons  mieux  faire  que  de  nous  condui- 
re par  fes  lumières  , & de  les  préférer 
aux  vaines  conjectures  de  nôtre  efprit  : 
mais  par  cela  même  que  la  raifon  nous 
mène  à cette  autorité  infaillible , elle  nous 
ordonne  de  recevoir  avec  foûmiffion  tout  ce 
que  cette  autorité  nous  propofe  clairement. 

En  effet,  on  peut  diftinguer  trois  choies 
dans  la  Foi  : le  principe  ou  la  maxime  fon- 
damentale de  la  Foi , le  difcernement  de 
la  Foi  j & la  conclufîon  de  la  Foi.  J'apelle 
le  principe  de  la  Foi  , cette  première  ma- 
xime , fans  laquelle  il  ne  feroit  pas  poffible 
que  la  Foi  pût  naître  dans  nôtre  efprit , cet- 
te première  notion  de  Religion , Tout  ce  quer 
T>ien  dit t eft  véritable.  J'apelle  difcernement  de 
la  Foi , cet  examen  de  nôtre  efprit , par 
lequel  nous  nous  affilions  premièrement  fi 
c’eft  Dieu  qui  parle  , & en  fécond  lieu,  quel- 
les font  les  chofes  qu'il  nous  dit.  Enfin , la 
conclufîon  de  la  Foi  fera  cet  acquiefcement 
que  nous,  donnons  à une  vérité , & parce 
que  nous  ^-ons  trouvé  qu'elle  étoit  révélée 
de  Dieu  , & parce  que  nous  avons  fupo- 
fé  que  tout  ce  que  Dieu  nous  dit,  eft  véri- 
table. 

Cela  étant  ainfi  fupofé  , je  demeure  bien 
4’âccord  que  k raifon  nous  conduit  à rece.- 


de  Jefur-Chrift.  $4.7 

Voir  ce  que  nous  avions  apellé  le  principe 
de  la  Foi.  C'ell  par  les  plus  pures  lumières 
du  fens  commun,  que  nous  fommes  perlua- 
dez  que  tout  ce  que  Dieu  nous  dit  , ell  véri- 
table. Je.  conviens  aufii , que  c'eft  nôtre 
raifon  qui  fait  le  difcernement  de  la  Foi  ; 
puifque  c’eft  elle  qui  elf  frapée  par  les  ca- 
ractères de  divinité  qui  font  dans  la  révéla- 
tion j & qui  enfuite  cherche  fi  une  telle 
ou  telle  doétrine  ell  contenue  dans  la  révé- 
lation , par  l'examen  & la  comparaifon  des 
paflages  qui  doivent  la  contenir.  Mais  c’eft 
tout  i & il  faut  que  la  raifon  acquiefce  à 
ce  que  Dieu  lui  dit,  fans  fe  vouloir  éri- 
ger en  juge  de  la  vérité  de  fes  paroles  » 
Jorfqu'elle  en  a une  fois  aperçu  le  fens.  La 
difpofition  opofée  n'ell  pas  une  foi  divine  , 
mais  une  témérité  infuportable  d'une  raifon 
qui  veut  être  indépendante  de  Dieu.  C’eft 
donc  un  pur  blafphême  que  ce  langage*  de 
Smalcius.  Quand  nous  trouverions  dans  l'E- 
criture non  une  fois  ou  deux , mais  très- 
fou  vent  & très  - clairement  écrit , que  Dieu  a 
été  fait  homme  : d'autant  que  c’eft-là  une 
propofition  abfurde  , contraire  à la  droite 
raifon  , & pleine  de  blafphême  , d'inventer, 
&c.  Et  pour  la  rectifier , il  faudroit  dire. 
Quand  cette  propofition  , Dieu  s'efl  fait  hom- 
me , nous  paroîtroit  mille  fois  plus  abfurde 
& plus  contraire  à la  droite  raifon  , nous 
devons  être  perfuadez  que  nôtre  raifon  nous 
trompe,  &:  que  cette  vérité  eft  certaine, 
puis  qu'elle  eft  contenue  dans  la#arole  de 
Dieu. 

De  ces  deux  langages  le  premier  eft  té- 
méraire , plein  de  préfomption  , & en- 
ferme une  vifible  préférence  qu'on  fait  des 
vues  de  fon  efprit  ax  idées  claires  de  la 


34^  Traité  de  la  ‘Divinité 

velation  : ce  qui  eft  directement  contraire  à 
la  nature  de  la  véritable  Foi.  Le  fécond  au 
contraire  eft  humble , raifonnable  , & en- 
ferme une  préférence  manifefte  des  idées 
claires  de  l’Ecriture  aux  vûës  de  nôtre  ef- 
prit  : difpolîrion  qui  fait  , pour  ainfi  dire, 
j’efprit  & Teffence  de  l'a  Foi. 

Après  avoir  établi  ce  fondement  , nous 
pafiérons  à la  confédération  des  objections 
que  nous  font  nos  adverfaires  fur  le  fujet 
du  grand  Miftere  de  la  Trinité. 

CHAPITRE  IV. 

Oit  l'on  fatisfait  a la  première  Ô*  plu*  confide- 
râble  objection  de  nos  adverfaires  , pri - 
fe  du  filence  de  l’Ecriture. 

NOus  n’affaiblirons  point  ici  les  preuves 
de  nos  adverfaires  en  les  raportant. 
Nous  nous  fer  virons  de  leurs  propres  paro- 
les, autant  qu’il  nous  fera  poffible  ; & fî  le 
defir  de  la  brièveté  nous  les  fait  quelquefois 
abréger , leurs  objections  n’en  feront  que 
plus  fortes. 

Celle  de  leurs  preuves,  qui  nous  paroît 
être  la  première  à fuivre  le  bon  ordre , & 
qui  fans  doute  elt  une  de  celles  qui  ont  le 
plus  d’aparence  , eft  celle  qu’ils  tirent  du 
prétendu  filence  de  l’Ecriture  fur  le  Miftere 
de  l’incarnation. 

,,  Nous  voyons  , difent-ils,  que  leschofes 
„ qui  d%n  côté  font  en  quelque  forte  diffi- 
,,  ciles  à croire  , & qui  de  l’autre  font  tout- 
„ à-fait  neceflaires  au  falut,  font  expliquées 
,,  très-fouvent  & avec  beaucoup  de  clarté 
„ dans  les  Ecritures  ; telles  font  la  création 
„du  Ciel  & delà  Terre,  le  foin  que  Dieu 


de  Jefm-Chr'ift.  347 

& des  chofes  humaines  , la  connoifiance  cc 
de  nos  penfées  , la  refurre&ion  des  morts,  £C 
& la  vie  éternelle  que  Dieu  doit  donner  £C 
aux  hommes.  Et  ce  ne  font  pas  feulement  ££ 
ces  chofes  abfolument  necelfaires  que £C 
nous  trouvons  très-diftin&ement  & très-  £C 
clairement  marquées  dans  l'Ecriture , £< 
mais  encore  celles  qui  font  d'une  moindre  £C 
importance  , comme  cette  vérité  , que  £C 
‘jefus  - Chriji  efl  ferti  de  la  femence  de  David.  <ç 
Or  l'incarnation  du  Dieu  fouverain  feroit  £C 
d'un  côté  un  article  de  Foi  abfolument £C 
nécelfaire  , fi  elle  étoit  véritable  : & de  £C 
l’autre  , elle  feroit  très-difficile  à croire,  £C 
&c.  C'eft  pourquoi  il  faudroit  qu'elle  eût £C 
été  marquée  très-clairement  dans  l'Ecritu- ££ 
re  , & qu'elle  eût  été  fi  fouvent  incuî-  ££ 
quée  & repetée  par  les  faints  hommes  £C 
qui  ont  voulu  avoir  foin  de  nôtre  falut , ££ 
que  perfonne  ne  put  douter  qu'elle  ne  fit ££ 
partie  de  leur  révélation.  Cependant  il ££ 
nous  paroît  que  cela  n'eft  pas  ainfi  : pre- £C 
mierement,  parce  que  les  paffages  qu'a-  £C 
portent  nos  adverfaires  pour  prouver £C 
leur  dogme,  font  d'une  telle  nature  , qu’ils  £t 
ont  befoin  de  tirer  des  confequences  £C 
pour  en  faire  fortir  ce  dogme  , que  le  £6 
Dieu  très-haut  s'eft  incarné , ou  qu’il  a £C 
été  fait  homme  : & en  fécond  lieu  , par-  ££ 
ce  que  cette  Incarnation  n'eft  point  mar-  <£ 
quée  dans  les  lieux  où  elle  le  devroit  être  , £C 
fi  elle  étoit  véritable.  Car  lorfqiœ  Saint  £C 
Matthieu  & Saint  Luc  décrivent  Thiftoi-  ‘£ 
re  de  la  naiffance  de  Jefus-Chrift,  &:  qu'ils  £C 
raportent  quelques  chofes  qui  font ££ 
d'une  moindre  importance  que  cette  In-  £C 
carnation  du  Dieu  fouverain  , comme  ££ 
que  Chrift  eft  né  dJune  Vierge  qui  avoit  “ 


348  Traité  de  la  Divinité 

,,  été  fiancée  à un  homme  j qu’il  a été 
,,  conçu  du  Saint-Efprit , qu’il  eft  né  à Beth- 
„ Iéem  j pour  ne  point  parler  de  quelques 
„ autres  chofes  que  Saint  Matthieu  avoit 
„ obmifes  , & que  Saint  Luc  a marquées 
5,  exactement  : comment  fe  peut  - il  qu’ils 
„ ayent  paflfé  fous  filence  ce  qu’il  y a de 
„ plus  grand  & de  plus  confiderabJe  dans 
s,  tout  cela,  & ce  qui  eft  le  plus  neceflai- 
»,  re  à croire  & à fcavoir  : fçavoir,  que  le 
„ Dieu  très- haut  elt  defcendu  dans  le  fein 
„ d’une  Vierge,  qu’il  y a pris  chair,  & 
„ qu’enfuite  il  eft  né  ? S.  Luc  n’a  point 
„ paffé  fous  filence  la  crèche  dans  laquelle 
„ Jefus  - Chrift  fut  mis  après  fa  naiiïance  ; & 
„ il  aura  oublié  l’incarnation  du  Dieu  fou- 
„ verain  , & l’union  hypoftatique  de  la 
„ nature  humaine  avec  la  nature  divine  ? 
„ Comment  fe  pourroit  * il  encore  , que 
„ Saint  Marc  eût  oublié  toute  l’hiftoire  de 
,,  la  naiftance  de  Jefus  -Chrift, qui  compren- 
,,  droit  l’Incarnation  , & que  S.  Jean  qu’on 
,,  veut  qui  en  ait  parlé,  eutpafie  legerement 
,,  là  - delfus  , & en  eût  parlé  avec  tant  d’obl- 
„curité?  Comment  les  Apôtres  n’ont  - ils 
„ point  fait  mention  d’un  dogme  fi  impor- 
„ tant , lorfqu’ils  emmenoient  les  hommes 
„ à Jefus-Chrift , & qu’ils  les  exhortaient 
,,  à croire  en  lui  , & que  dans  cette  vûë  ils 
5,  leur  mettoient  fa  Majerté  devant  les 
,,  yeux?  Qu’on  life  le  premier  Sermon  que 
„ Saint  Pierre  fit  au  peuple  après  avoir  reçu 
„ le  SairC-  Efprit,  dont  le  fuccezfut  fi  grand, 
,,  qu’il  y eut  trois  mille  hommes  qui  crû’ 
„ rent  en  Jefus  - Chrift  , & qui  furent  bapti- 
„ fez  j & fa  fécondé  exhortation  à ce  peu-- 
„ pie  : & l’on  trouvera  que  dans  l’an  ni 
s,  dans  l’autre  il  ne  fait  aucune  mention  de 


de  Jefut-Ckrîfi.  349 

l’incarnation.  On  ne  la  trouvera  pas  non  <c 
plus  dans  les  difcours  que  ce  même  Apô-  te 
tre  fait  touchant  Jefus-Chrift  , foit  aux  te 
principaux  & anciens  du  peuple  , foit  à‘c 
Corneille  , ou  aux  autres.  Saint  Paul  n'en  cc 
parle  point  dans  le  difcours  qu'il  fait  à An-  cc 
tioche  dans  la  Synagogue  , ni  dans  celui  £C 
qu’il  fait  à Athènes  dans  l’Areopage  } ni £C 
dans  celui  qu’il  prononce  à Ceîarée  de-  tc 
vant  Félix  & Agrippa  : & certes  il  trouva  à c< 
Athènes  une  occafion  bien  favorable  & tc 
biçn  illuftre  d’expliquer  ce  Myfiere  , lors  <c 
qu’il  parloit  au  peuple  Athénien  du  Dieu  tc 
inconnu  , &c. cc 

Cette  objection  mérité  que  nous  façons 
diverfes  reflexions  fur  le  procédé  de  nos 
adverfaires.  Premièrement  , c’elï  une  chofe 
qui  a tout-à  fait  mauvaife  grâce  j qu’ayant 
fl  peu  de  foûmiilion  pour  l’Ecriture  Sainte  , 
ils  fe  fervent  du  filence  de  l’Ecriture  pour 
nous  combattre.  Tantôt  ils  déclarent  que 
quand  l’Ecriture  Sainte  diroit  en  propres  ter- 
mes , & répeteroit  fort  fouvent , que  Dieu 
s’eft  fait  homme  , ils  pe  le  croiroient  pas 
pour  cela.  Tantôt  ils  difputent  contre  nous 
par  le  fllence  de  l’Ecriture. 

D’ailleurs  , l’objeétion  roule  fur  une  ma- 
xime extrêmement  équi'/oque.  Elle  fupofe 
que  quand  les  veritez  font  d’un  côté  diffi- 
ciles à croire  , &■  de  l’autre  extrêmement 
nécelTaires  , elles  font  très-fouvent  répétées 
& très  expreffément  marquées  dans  l’Ecri- 
ture. Mais  fi  l’on  entend  cela  de^haque  Li- 
vre de  l’Ecriture  , la  maxime  "fl  fau.ffe  : 
& fi  on  l’entend  du  corps  des  Ecritures  , ce 
raifonnement  ell  inutile  5 parce  que  nous 
foûtenons  que  le  Myftere  de  l’Incarnatiot* 
cft  très  expreflement  marqué  dans  le  corps 


350  Traité  de  la  Dvînttê 

de  cette  Ecriture.  La  rnaxime  prife  au  pre- 
mier fens  , eft  fi  fauffe  , qu'il  ne  faut  point 
d'autres  exemples  que  ceux  qui  font  conte- 
nus dans  l'objeétion  , pour  la  détruire.  La 
réfurreétion  des  morts  & la  vie  éternelle  r 
qui  ont  été  fi  expreffément  révélées  dans 
l'Evangile  , ne  font  point  marquées  ni  fi  fou- 
vent,  ni  avec  la  même  clarté  dans  les  Li- 
vres de  l'ancien  Teftament.  La  création  & 
la  conduite  de  la  Providence  au  contraire  , 
qui  font  fi  clairement  révélées  dans  l'Ecri- 
ture de  l’ancien  Teftament , font  fupofées  , 
& rarement  exprimées  dans  les  Livres  du 
nouveau.  Ainfi  il  auroit  été  bon  d'ôter  l'é- 
quivoque , avant  que  de  faire  de  ce  principe 
une  preuve  contre  nous.  Au  refte  , il  n'y  a 
point  d'aparence  que  le  fens  de  nos  adverfai- 
res  foit  , qu'une  vérité  effentielle  & im- 
portante doit  être  contenue  dans  tous  les 
Livres  de  l'Ecriture  , -même  dans  toutes  les 
parties  du  nouveau  Teftament.  Cela  n'eft: 
ni  polfible  , ni  néceffaire.  Cela  n’eft  point 
néceffaire  ; parce  que  le  Saint- Efprit  nous 
ayant  donné  pour  régie  de  nôtre  foi , non 
un  certain  Livre  de  l’Ecriture  , mais  le  corps 
des  Ecritures  , il  fuiïit  que  les  dottrines 
effentielles  & néceffaires  fe  trouvent  con- 
tenues dans  le  corps  de  la  révélation , fans 
qu'il  foit  néceffaire  qu'elles  foient  enfer- 
mées dans  chaque  Livre.  Cela  n’eft  pas 
poffible  j parce  qu’il  y a dans  l'Ecriture 
des  difeours  , & même  des  Epîtres  & des 
Livres  tron  abrégez  pour  contenir  tout  ce 
qu'il  eft  f'éceflaire  de  croire  ou  de  fça- 
voir,  ou  du  moins  pour  le  contenir  avec 
quelque  clarté  avec  un  ordre  raifon- 
nable. 

Il  faut  remarquer  en  troifîéme  lieu*  que 


de  Jefur-Chrîfî.  ♦ 3 ^ ï 

robje<5Hoa  fupofe  qu'une  vérité  n'eft  pas 
clairement  contenue  dans  l'Ecriture  , lors 
qu'il  faut  l'en  tirer  par  des  conféquences. 
Cependant  il  nous  pzroît , dit  l’Auteur  que  nous 
examinons  , que  cela  n’ejl  pas  ainfi  : première- 
ment y parce  que  les  pajfages  qu'aportent  nos  ad- 
'verfaires  pour  prouver  leur  dogme  , font  d'une 
telle  nature  , qu'on  n'en  peut  tirer  le  dogme  de  l' In- 
carnation qu’a  force  de  conféquences.  Mais  cet 
Auteur  fe  trompe  beaucoup  , s'il  s'imagine 
que  l’Ecriture  ne  dit  pas  clairement  ce  qu'on 
en  peut  tirer  par  de*  conféquences  juftes  & 
légitimes  , & nous  pouvons  faire  voir  fon  • 
égarement  par  l'autorité  de  Jefus-Chrift  nô- 
tre Sauveur  > lequel  voulant  prouver  l'im- 
mortalité de  l’ame  par  les  livres  de  Moïfe  , 
parce  que  c'étoient  les  feuîs  que  reconnurent 
les  Sadticiens  contre  qui  il  difputoit  , cite 
ces  paroles  de  Dieu  parlant  à Moïfe  , je  fuis 
le  Dieu  d' Abraham  , le  Dieu  d’ifaac  , & le  Dieu 
de  Jacob , bien  que  l'immortalité  de  l’ame 
ne  fût  point  contenue  dans  ces  paroles  en 
termes  exprès  & formels,  mais  qu'on  l'en 
tirât  feulement  par  conféquence. 

Il  ne  faut  point  palfer  fous  filence  en  qua- 
trième lieu  , que  l'Auteur  de  l’obje&ion  fe 
trompe  , lors  qu’il  prétend  , que  ces  veri- 
tez  , que  Jefus-Chrift  eft  né  d'une  Vierge, 
qu'il  a été  conçfi  du  Saint- Efprit , font  d'u- 
ne moindre  importance  que  la  vérité  de 
l'Incarnation.  Nous  convenons  bien  que  l'In- 
carnation eft  un  plus  grand  Myrtere  que  la 
conception  de  jcfus  Chrift  par  le  Saint-Ef- 
prit  : mais  nous  ne  prétendons  poinPque  cel- 
le-ci foit  moins  néceifaire  à croire  que  la 
première.  Il  eft  lî  néceifaire  de  fçavoir  que 
Jefus-Chrift  n'eft  pas  venu  au  monde  par  les 
voies  ordinaires , que  fans  cela  nous  ne  pou- 


552-  "traité  de  la  "Divinité 

vons  nous  affiner  ni  du  Myftere  de  l’ Incar- 
nation , ni  de  l’utilité  & des  fruits  de  la 
mort  de  Jefus-Chrift  : étant  certain  que  fi  la 
nature  humaine  de  Jefus-Chrift  n’avoit  été 
fanélihée  dès  fa  conception  , elle  ne  pouvoit 
ni  être  unie  à une  Effence  très-fainte  comme 
celle  de  Dieu  , ni  fouffrîr  une  mort  capable 
d’ôter  les  pechez  des  hommes.  Cette  con- 
fideration  deviendra  d’un  grand  ufage  dans 
la  fuite. 

Elle  nous  donnera  occafion  en  cinquième 
lieu  , de  rétorquer  contre  nos  adverfaires 
avec  avantage  , tout  ce  quils  difent  du  filen- 
ce  de  l’Ecriture  fur  le  fujet  du  IV-lylÊere  de 
l’Incarnation  : & pour  leur  montrer  qu’il 
n’y  a aucune  folidité  dàns  tout  ce  qu’ils  di- 
rent à cet  égard  5 je  n’ai  qu’à Jeur  faire  voir 
que  leur  raifonnement  prouve  trop  , & que 
le  même  filence  de  l’Ecriture  5 qu’ils  objec- 
tent contre  l’Incarnation , nous  pouvons  l’ob- 
jeéter , Sc  en  plus  forts  termes , contre  la 
conception  de  Jefus  Chrilt  par  la  vertu  du 
Saint- Efprit  , Sz  fa  naiffance  d’une  Vierge. 
Ce  dernier  dogme  eft  effentiel  & néceffaire  , 
de  l’aveu  de  tout  Je  monde  3 & nos  adver- 
faires ne  le  peuvent  contefter  , non  plus  que 
nous  j puifque  c’eft  la  conception  de  Jefus- 
Chrift  par  le  Saint-Efprit , qu’ils  prétendent 
être  le  premier  fondement  fur  lequel  eft 
établi  le  titre  de  Fils  unique  de  Dieu  , & 
qu’ils  avoiient  ainfi  que  fi  Jefus  - Chrift  ne 
fût  né  d’une  Vierge  , les  oracles  des  Prophè- 
tes n’auroient  pas  été  accomplis.  Ce  dogme 
fi  néceftlîfre  eft  d’ailleurs  très-difficile  à croi- 
re 5 puis  qu’il  n’y  eût  jamais  rien  de  plus 
furprenant  , que  de  voir  naître  un  homme 
d’une  Vierge.  Que  nos  adverfaires  fe  faffent 
donc  fur  le  fujet  de  la  conception  & de  la 

naiffance 


de  Jefut  - Chvift.  jyj 

naiflance  miraculeufe  de  Jefus-Chrift,  les 
queftions  qu'ils  faifoient  tantôt  fur  le  fujec 
de  l'incarnation  , ou  qu'ils  nous  permet-- 
tê.nt  de  les  faire  nous  - mêmes.  Comment  fe 
peut- il  que  S.  Marc  ait  oublié  d'en  faire 
l'hiftoire  ? Pourquoi  S.  Jean  n'en  fait-il  point 
de  mention  ? Comment  les  Apôtres  ne  par- 
lent-ils^  point  d'une  chofe  fi  importante  , 
lors  qu'ils  emmenent  des  hommes  à Jelus- 
Cnrift  ?•  Qu’on  life  le  premier  Sermon  que 
Saint  Pierre  fit  au  peuple  après  avoir  reçu  le 
Saint  - Efpîfic , on  ne  trouvera  pas  qu'il  y foie 
plus  parlé  de  fa  conception  & de  fa  naiflance 
miraculeufe , que  du  Myftere  de  l'incarna- 
te. Il  n'en  eft  pas  fait  plus  de  mention 
dans  le  fécond  difeours  que  ce  même  Apô- 
tre fit  après  avoir  guéri  le  boiteux  qui  fe 
tenoit  à la  porte  du  temple  , furnommée  la 
Belle.  Saint  Pierre  parle  enfuite  de  Jefus*- 
Chrift  ail  principaux  & aux  anciens  du  peu- 
ple , à Corneille  & à d’autres,  mais  ja- 
mais il  ne  leur  parle  des  merveilles  de  fit 
conception  & de  fa  naiflance.  Saint  Paul  n’en 
dit  rien  dans  le  difeours  qu'il  fait  à Antio- 
che dans  la  Synagogue  , ni  dans  celui  qu'il 
fait  à Athènes  dans  l'Areopage  , ni  dans  ce- 
lui qu'il  prononce  devant  Félix  &:  Agrippa* 
En  conclurons-nous  donc  que  la  conception 
& ia  naiflance  miraculeufe  de  Je  fus- Chri  fi- 
ne font  point  un  article  eflentiel  & fonda- 
mental de  la  do&rine  Chrétienne  ? Nos  ad- 
verfaires  en  jugeront  eux-mêmesuOui  , di- 
ront-jls  5 mais  Saint  Matthieu  & S*nt  Luc  ne 
fe  font  pas  tus  fur  ce  fujet  > fi  les  autres  ont 
gardé  le  filence.  Ils  nous  aprennent  que  Je- 
fus  - Chrift  a été  conçu  du  Saint  - El  prie , Sc 
«qu'il  eft  né  d'une  Vierge.  Je  l'avoue  » mais 
$ufli  ne  prétendons  - nous,  point  que  tous  les 
2 ïom  1 1 U G g, 


3*4  Traité  de  la  Divinité 

Ecrivains  facrez  fe  taifent  fur  la  vérité  de 
l’incarnation  , puifque  nous  vous  produirons 
ces  paroles  exprefles  du  Saint  - Efprit , qui 
nous  dit  que  Jefus-Chrift  eft  Smanu'el , Dieu 
avec  nous , que  le  myfiere  de  pieté  ejî  grand  , Dieu 
rnantfefé  en  chair  , que  U Parole  étoit  Dieu  , <& 
que  cette  Parole  a été  faite  chair.  A quoi  fèrt 
maintenant  l’énumeration  qu’a  faite  avec 
tant  d’art  l’Auteur  de  l’objection  , s’il  a eu 
deffein  de  nous  dire  par-là  , que  l’incarna- 
tion ne  fe  trouve  nuile  part  dans  l’Ecriture  , 
puis  qu’elle  ne  fe  trouve  point  dans  les  en- 
droits qu’il  a marquez  ? Nous  n’avons  qu’à 
lui  dire  qu’il  conclud  par  une  énumération 
ïnfuffifante  de  parties.  Car  n’eft-il  pas  vrai 
qu’il  n’a  point  compris  dans  fon  catalogue 
cette  célébré  defcription  que  l’Apôtre  fait 
de  la  dodrine  de  pieté  , Or  fans  contredit  le 
wyftere , &c.  ni  le  commencement  de  l’Evan- 
gile félon  Saint  Jean  , ni  plusieurs  autres 
endroits  de  l’Ecriture  , que  nous  produirons 
pour  prouver  nôtre  fentimsnt  ? Que  fi  fon 
intention  a été  feulement  de  ramaffer  les  oc- 
cafions  où  il  lui  paroît  que  pour  la  gloire  de 
Jefus-Chrift  les  làints  hommes  ont  dû  faire 
mention  de  fon  incarnation  ; je  lui  demande 
à mon  tour  , pourquoi  dans  ces  occafions 
mêmes  ils  ne  font  aucune  mention  de  fa 
conception  mifaculeufe  , & de  fa  naiflance 
d’une  Vierge  : Car  fi  Jefus-Chrift  par  la  mer- 
veille de  fon  incarnation  eft  Dieu  béni  éter- 
nellement félon  nos  principes  , Jefus-Chrift 
eft  le  Fils  de  Dieu  par  la  merveille  de  fa 
conception,  félon  les  principes  de  nos  ach- 
verfaires. 

II.  faut  ajouter  une  fixiéme  confidératioti 
aux  précédentes  , pour. montrer  combien  il 

feoijt  dangereux  de  Cuivre  la  méthode,  de 


de  Jefus-Chrifî. 

I Auteur  de  l’obje&ion.  La  parfaite  fainteté 
de  Jefus-Chrift , qui  fait  qu’il  n’a  point  com- 
mis de  péché  , & n’a  jamais  offenfé  Dieu 
ni  par  fes  penfées , ni  par  fes  paroles  , ni  par 
fes  allions  , eft  un  dogme  d’un  côté  très- 
véritable  , comme  cela  paroît  par  cet  ora- 
cle d’Ifaïe  : il  n'a  point  commis  d'iniquité  , &■ 
aucune  fraude  n a été  trouvée  dans  fa  bouche  : & 
de  l’autre,  très-important , puifque  l'Auteur 
de  l’Epître  aux  Hebreux  en  fait  dépendre 
toute  nôtre  confolation  , lors  qu’il  dit  : Car 
il  nous  convenait  d'avoir  un  tel  Souverain  Sacrifi- 
cateur y qui  fût  faint  , innocent , fans  tache  , fé- 
paré  des  pécheurs , & exalté  par  - dejfus  les 
Cieux  , qui  rï  eût  pas  befoin  ( comme  les  Souve- 
rains Sacrificateurs  ) d'offrir  tous  les  jours  des  fa- 
crifices  , premièrement  pour  fes  pechez  , puis  apres 
pour  les  pechez  du  peuple  » &c.  Cependant  con- 
fultez  les  Evangiles  , vous  n’y  trouverez, 
qu’un  profond  fîience  du  Saint  - Efprit  à cet 
égard  , ou  du  moins  vous  n’en  pourrez  tirer 
cette  vérité  que  par  des  conféquences.  Vous 
ferez  furpris  que  Jefus-Chrifi:  femble  refufer 
le  titre  de  bon  , lors  qu’il  dit  à ce  jeune 
homme  qui  venoit  le  confulter  , Il  n'y  a nul 
bon  y fi  ce  n'efl  Dieu . Véritablement  vous  y 
trouverez  que  le  Seigneur  en  plufieurs  oc- 
cafîons  fe  rend  ce  témoignage  à lui -même* 
Je  fuis  la  lumière  du  monde.  Qui  me  fuit  ne  mar- 
chera point  dans  les  ténèbres , mais  il  aura  la  lu- 
mière de  vie  : mais  il  faudra  rationner  pour 
fçavoir,  fi  c’eft  de  la  lumière  d-^la  fainte- 
té qu’il  s’agit  en  cet  endroit , ou  Ample- 
ment de  la  lumière  de  la  vérité.  On  enten- 
dra Jefus-  Chrift  difant  de  lui-même  , mépre- 
nez de  moi  que  je  fuis  débonnaire  & humble  de 
cœur  y & vous  trouverez  du  repos  en  vos  âmes. 

Mais  il  faudra  tirer  des  qonféquences  , pour 

G J 5 


Traité  de  ta  Divinité 

fçavbir  fi  cette  débonnaireté  Sucette  humi- 
lité font  accompagnées  en  Jefus-Chrift  de 
toutes  les  autres  vertus  , & fi  ces  vertus 
fo  t dans  un  degré  parfait.  On  y entendra 
parier  J.e fus  hrift  de  cette  maniéré  : En  vé- 
rité j en  vérité  je  vous  dis  , que  celui  qui  com- 
met le  péché  , (fi  efclave  du  péchés  Or  l’efdave  ne 
demeure  point  toujours  dans  lamaifon.  Le  fils  y 
demeure  toujours.  Si  donc  le  fils  vous  affranchit , 
vous  ferez  véritablement  affranchis.  Et  dans  un 
autre  endroit  , §lui  efi  celui  qui  me  reprendra  de 
péché  Et  fi  je  dis  la  vérité  i pourquoi  ne  me 
croyez-vous  pas  i J’avoue  que  ce  paffage  nous 
fera  connoître  que  Je! us  hrift  eft  élevé  aur 
deffus  de  la  condition  des  hommes  pécheurs: 
mais  on  n’y  trouvera  point  en  termes  ex- 
près & formels  , qye  Jefus  Chrift  foit  fans 
péché.  D'où  je  conclus  qu'il  n’eft  point  né- 
celfaire  que  les  veritez  les  plus  importan- 
tes foient  contenues  en  termes  exprès  & for- 
mels, dans  l'Ecriture  > & qu’il  fuifit  qu’on 
les  en  tire  par  de  légitimes  conféquen- 
ces.  Car  quand  nous  n’aurions  point  i’E- 
pîcre  auxHebreux,ou  que  nous  n’aurions  pas 
apris  que  ces  paroles  du  53-  d’Ifaïe , il  n’a 
point  commis  d'iniquité  , & aucune  fraude  n’a 
été  trouvée  en  fa  bouche  * doivent  fe  raporter  à 
Jefus-Chrift  , nous  ne  Différions  pas  d’être 
affûtez  que  Jefus-Ghrift  a été  parfaitement 
Paint  & jufte  & nous  le  comprendrions 
afe  & par  l’analogie  de  la  Foi,  & par  une 
infinité  dn  paffages  de  l'Ecriture  > dont  nous 
tirerions  cette  conféquence.  Il  paroît  encore 
par  là*  qu’il n’eft  pas  néceffaire  qu’une  vé- 
rité > quoique  grande  & importante , Te  trour 
^e-  marquée  darrs  chaque  page  de  l’Ecriture* 
lo  effet  1 toute  l’œconomie  de  nôtre  fa  lut. 
dfeotidlemeat  ft*r  la  faimeté  de  J$r 


# de  Jefits-Chrifi.  377 

nis^Chrift  j & fur  la  perfection  de  cette  fain- 
teté.  Cependant  vous  lifez  une  grande  partie 
de  l'Ecriture,  fans  la  trouver. 

Mais  pour  répondre  plus  directement , je 
dis  qu'il  arrive  fouvent  aux  Ecrivains  facrez 
de  garder  un  filence  mylterieux  fur  les  ma- 
tières les  plus  importantes  : & l'on  peut  at- 
tribuer  ce  filenceà  diverfes caufes.  Quelque- 
fois au  caraCtere  de  l'Alliance  & de  I'œco- 
nomie.  Il  n'a  pas  été  à propos  , par  exem- 
ple , que  Moïfe  & les  Prophètes  ayent  par- 
lé aufTi  clairement  que  Jefus-Chrifi  de  la  vie. 
qui  eft  à venir  ; parce  que  la  clarté  de  la  ré- 
vélation à cet  égard  devoir  faire  un  des  plus 
inconteftables  caraderes  de  la  vocation  du 
Meffie  , & que  la  vie  & l'immortalité  dé- 
voient être  révélées  en  Jefus  Chriit  nôtre 
Sauveur.  Et  auâi  il  n'étoit  pas  convenable 
que  Jefus-Chrilt  parlât  aufii  clairement  de  la 
fpiritualité  de  fon  régne  , & des  myfteres. 
du  Royaume  des  Cieux  avant  fon  afeenfion 
qu'il  en  parla  enfuite  par  fon  Efprit  & par  le 
minifter,e  de  fes  Difciples  qu'il  devoit  con- 
duire en  toute  vérité.  Quelquefois  il  mut 
attribuer  ce  filence  à ce  que  le  Saint  - Efprit 
fuivantîa  méthode  la  plus  raifonnable,fe  fert 
des  chofes  les  plus  claires  & les  plus  faciles  » 
pour  nous  conduire  aux  chofes  les  plus  ca- 
chées & les  plus  difficiles  à comprendre.  Les 
Apôtres  doivent  annoncer  deux  fortes  d'ob- 
jets , des  faits  & des  Myfteres.  Les  premiers 
font  palpables  & fenfibles  ks  autres, 
abftraits  &:  fpirituels.  Ce  feroit  un“effroya- 
ble  extravagance,  que  de  vouloir  perfuadet 
les  faits  en  perfuadarrt  premièrement  les- 
myfteres  : & la  nature  la  raifon  veulent 
au  contraire,  qu'on  pevfuade  les  myfteres  en* 
|etfua.dant  premièrement  les  faits,,  U ne  fa.u£ 


3 Traité  de  la  Divinité 
donc  pas  s'étonner  que  les  Apôtres  com- 
mencent ainfi  leurs  difcours  & leurs  Epîtres  : 
Ce  que  nous  avons  vit  de  nos  yeux  , ce  que  nous 
avons  eût  de  nos  oreilles  , ce  que  nous  avons  tou- 
ché de  nos  mains  , de  la  Parole  de  vie  , nous  vous 
i annonfons.  S'il  n'y  avoit  que  des  faits  qui 
dûfiènt  être  propofez  à nôtre  foi , le  Saint - 
Ifprit  fe  feroit  contenté  de  nous  donner  les 
quatre  Evangiles  , qui  font  proprement 
l'hiftoire  de  ces  faits  néceffaires  à nôtre  fa- 
lut  : mais  parce  que  dans  ia  fcience  du  falut  » 
il  entre  outre  cela  des  myfteres  , le  Saint- 
Efprit  a infpiré  les  Ecrivains  dogmatiques 
du  Nouveau  Teftament , pour  nous  en  don- 
ner une  exa&e  connoiffance.  Cela  étant  9 eft- 
ce  une  chofe  fi  étrange  que  la  première  fois 
que  Saint  Pierre  parle  aux  hommes  après 
avoir  reçu  le  Saint-Efprit  , il  les  entretienne 
de  cette  divine  effufion  , dont  les  effets 
étoient  fi  fenfibîes  , & .qji'il  cite  l'oracle  de 
Joël  qui  l’avoit  prédite  ? qu'après  avoir 
fait  marcher  un  boiteux  qui  fe  tenoit  à la 
porte  du  temple,  furnommée  la  Belle,  voyant 
l'étonnement  du  peuple  , il  prenne  occafion 
de  là  de  leur  parler  de  la  Réfurreétion  du 
Sauveur  au  nom  duquel  il  a fait  cette  gran- 
de merveille , & d’infifter  fur  les  circonftan- 
ces  de  la  vie , de  la  mort  & de  la  Réfurrec- 
tion  de  ce  divin  Crucifié  , qui  font  les  plus 
capables  de  vaincre  leur  endurciffement  > 
Eft-ce  un  fi  grand  prodige  , que  Saint  Paul 
dans  lesçccafions  en  ufe  de  la  même  forte  ? 
Enfin  on  doit  fort  fou  vent  raporter  ce  filen- 
ce  à la  condefcendance  admirable  de  Dieu 
pour  nous,  & au  deffein  qu'il  a de  propor- 
tionner fës  inftruétions  à nôtre  portée.  C'eft 
ce  que  l’Auteur  de  l'Epître  aux  Hebreux 
aoüs  fait  e^eeliemment  bien  comprendre* 


de  Jefus-Chrifi.  35-$. 

lors  qu'il  dit  à ceux  à qui  il  s'adrefie  : d«- 
qnel  nous  avons  à dire  un  long  difcours  & difficile 
à déclarer  : parce  que  vous  êtes  devenus  pareffux 
à o'tiir  y parce  que  là  où  vous  devriez,  être  les 
maîtres , vu  le  tems  , vous  avez  befo'tn  tout  de. 
nouveau  quon  vous  enfeigne  quels  font  les  élemens 
de  la  parole  de  Dieu  : & vous  êtes  venus  à un  tel 
état , que  vous  ave ^ b e foin  de  lait , & non  pas 
de  viande  folide.  Car  celui  qui  ufe  de  lait , ne  fçait 
ce  que  ce(l  que  la  parole  de  jùftice  : car  il  eft  en- 
fant ; mais  la  viande  folide  efl  pour  ceux  qui  font- 
déjà  hommes  faits  , ff  avoir  , pour  ceux  qui  pour  y 
être  habituez  , ont  les  fens  exercez  à difcerner  le 
bien  & le  mal.  Ces  paroles  ne  juftifient- elles 
point  la  conduite  de  faint  Pierre  &:  des  au- 
tres Apôtres  , lorfque  parlant  ou  à des 
hommes  qui  n'ëtoient  pas  encore  convertis  , 
ou  à des  Profelites  qui  venoient  d'ouvrir  les 
yeux  à la  lumière  de  l'Evangile  , ils  les  trai- 
tent comme  des  enfans  > plutôt  que  comme 
des  hommes  faits  , leur  aprenant  les  chofes. 
les  plus  fènftbles  , & réfervant  à une  autre 
fois  à les  in^ruiredes  plus  cachées  ? 

Ce  né  font  pas  là  encore  tous  les  défauts 
que  nous  pouvons  remarquer  dans  cette 
obje&ion.  Le  principal  eft  3 qu'elle  eft  fondée 
fur  une  faulfeté  avancée  avec  trop  de  har- 
dielfe  , qui  eft  que  l’Ecriture  fe  tait  ordinai- 
rement furie  Myftere  de  l'Incarnation.  Cela 
eft  û peu  vrai  3 qu’il  n'y  a point  d'occafion 
remarquable  de  nous  faire  connoître  ce 
grand  Myftere,  que  le  Saint  - El^rit  ne  la 
prenne.  Jefus-  Chrift  à fa  nailfance  eft  ap- 
pellé  limanu'él  , Dieu  avec  nou\.k  fon  Baptême 
il  eft  glorifié  d'une  maniéré  qui  ne  fçauroic 
convenir  à une  créature  * puifque  celle-ci  ne 
fçauroic  faire  le  bon  plailir  de  Dieu  3 & que 
k bien  des  créatures  ne  parvient  point  ju£ 


160  Traité  de  ta  Divinité 

qu'à  lui.  Les  Evangeliftes  décrivant  Tes  ac- 
tions , lui  attribuent  tous  les  noms  , toutes 
les  vertus  , tous  les  ouvrages  , tous  les  hotn- 
mages  & toute  la  gloire  de  Dieu.  Les  Apô- 
tres encheriftant  fur  les  Evangeliftes  , lui 
attribuent  d'avoir  créé  les  chofes  vifibles  & 
inviiibles , d'être  le  principe  & la  fin  de  tou- 
tes chofes , d'avoir  fondé  la  Terre  & les 
Cieux  , & de  les  devoir  détruire  un  jour  , 
d'être  un  avec  Dieu  & le  même  que  le 
Dieu  tout-puiftant  , comme  on  l’a  montré 
avec  étendue  dans  les  Se&ions  précéden- 
tes. 

On  dit  que  les  pacages  que  *nou$  aportons 
pour  prouver  nôtre  dogme,  font  tels , qu'il 
faut  tirer  des  conférences  pour  s’en  fer- 
vir.  Quand  cela  feroit , il  n'y  auroit  point 
d’inconvenient  : Mais  cela  ell  faux.  Jefus- 
Chrift  eft  Dieu  manifefté  en  chair  y la  Parole  eft 
Dieu  , & cette  Parole  a été  faite  chair  : il  ne  faut 
que  recevoir  le  fens  naturel  des  paroles  fans 
raifonner  , pour  y trouver  l’incarnation.  Car 
le  terme  de  chair  , fe  prend  ou  pour  le  corps  » 
lignification  qui  ne  peut  avoir  de  lieu  , puis- 
que jefus-Chrift  n'a  pas  feulement  pris  u.n 
corps  , mais  un  corps  uni  à un  esprit  : ou  il 
fîgnifie  le  péché  > ce  qui  convient  encore 
moinsà  Jefus  Chrift  > qui  n'a  point  pris  le 
vice , mais  bien  une  nature  innocente  : on 
enfin  ce  terme  fe  prend  pour  la  nature  hu- 
maine. il  relie  que  cette  derniere  fignica- 
tion  ait  J jeu  en  cet  endroit  , & que  le  fens 
foit  celui-ci Dieu  s'efl  manifeflé  dant  une  na- 
ture humaine . s'il  faut  raifonner , ce  n’eft  que 
pour  l'intelligence  des  termes  non  pour 
tirer  de  l'Ecriture  par  quelque  conféquence, 

. une  vérité  qui  y étoit  cachée.  Que  Dieu  fe 
fait  fait  homme  > ou  que  Dieu  fe  foit 

ïïunifeilés 


de  Jefus  -Ührift.  jrr 

manifefté  dans  une  nature  humaine  3 eft  à 
peu  près  la  même  expreflîon. 

CHAPITRE  III. 

©»  l’en  répond  a l’obje&ion  prife  du  17.  de  V Evan- 
gile félon  Saint  jean  : C’eft  ici  la  vie 
éternelle  , &c. 

UN  des  principaux  fondemens  de  îa  doc- 
trine Socinienné,  èft  ce  célébré  partage 
qui  fe  lit  au  chap.  17. 3 de  l’Evangile  félon 
feint  Jean  , en  ces  mots  : C'e fl  ni  la  vie  éter- 
nelle , de  te  connoître  feul  vrai  Dr^u  , & celui  que 
tu  as  envoyé  , Jefus  - Chrifi . 'P tr Jeune  ne  doute 
difent  nos  adverfaires  , que  dans  cet  endroit  par 
le  vrai  Dieu  , il  ne  faille  entendre  U Dieu  [cuve- 
ra in.  C'ejl  pourquoi  jefus-Chrtfî  nous  repré [entant 
fon  ?ere  comme  étant  feul  le  vrai  Dieu  , il  s’enfuit 
qu’il  n'y  a que  le  Etre  qui  fou  le  Dteu  [ouverain. 
Ce  font  le^  paroles  de  Grelîius. 

Avant  que  de  répondre  directement  à cette 
difficulté  , il  fera  bon  de  fatre  quelques  re- 
marques générales  , qui  fendront  à faire 
mieux  comprendre  ce  que  nous  avons  à di- 
re fur  ce  fujet.  La  première  eft  , que  Jefus- 
Chrill:  pouvant  être  confédéré  dans  deux 
états  fort  differens  , l’état  de  fon  humilia- 
tion , & l’état  de  fa  gloire  , il  nous  eft  di- 
verfernent  repréfenté , félon  qu’il  fe  trouve 
dans  ces  deux  differentes  conditions.  Dans 
l’état  de  fon  humiliation  , il  prend  des  noms 
qui  expriment  fon  abaiffement  : n ais  dans 
l’état  de  fa  gloire,  il  en  prend  d "litres  qui 
marquent  fon  exaltation.  Dans  le  premier 
de  ces  deux  états , il  s’apeile  le  Fils  de  i’b om- 
me  plus  fouvent  que  le  Fils  d»  D<eu  : . nuis 
après  qu’il  a été  glorifié  > les  D'fciples  le 
Tome  Ht.  H h 


$6t  Traité  de  la  divinité 

nomment  condamment  le  Fils  de  Dieu  , 8c 
jamais  le  Fils  de  l’homme.  Avant  fa  réfur- 
re&ion  les  Difciples  croient  dire  beaucoup 
en  faifant  cette  confeflion  de  lui  , Tu  es  le 
Chrifi  , le  Fils  du  Dieu  vivant  ; mais  leur  ré- 
vélation croifTant  avec  fa  gloire  , ils  lui  di- 
fent  j quand  ils  le  voyent  rcflufcité  , Mon 
Seigneur  & mon  Dieu.  Ainfi  , lorfque  Jefus - 
Chrid  enfeigne  Tes  Difciples  à prier  , il  leur 
donne  un  modèle  admirable  de  leurs  prières , 
dans  cette  oraifon  la  plus  parfaite  qui  fera 
jamais , que  nous  apellons  TOraifon  Domi- 
nicale. Cependant  il  n’ed  pas  feulement  fait 
mention  de  Jefus- Chrid  dans  cette  excellente 
priere.  Mais  lorfque  Jefus-  Chrid  eft  fur  le 
point  de  quitter  le  monde  , & qu’il  s’en  va 
être  glorifié , alors  il  commence  à tenir  ce 
langage  à fes  Difciples  : Fn  vérité  je  vous  dis , 
que  tout  ce  que  vous  demanderez,  au  Fere  en  mon 
nom  , vous  le  recevrez.  : & enfin  après  fon  exal- 
tation , l’Eglife  n’efpere  plus  qu’en  fon  in- 
terceflion  > ik  ne  préfente  à Dieu  fes  vœux 
ou  fes  allions  de  grâces  , que  par  ce  divin 
Sauveur.  Béni  foit  Dieu  , qui  efi  le  Fere  de  Je- 
fus-Chrifi.  Gloire  foit  a Dieu  par  Jefus  Chrifi.  Si 
quelqu'un  a péché  , nous  avons  un  Avocat  envers 
le  Fere  , a fi  avoir , Jefus-Chrifl  le  juffe.  Cela 
étant , Ton  ne  doit  pas  être  furpris  que  Je- 
fus-Chrjft  parlant  de  foi  même  , en  parle 
d’une  maniéré  modede  & convenable  à l’é- 
tat auquel  il  fe  trouvoit  alors  j ni  auiii  que 
dans  l’Evangile  le  Pere  foit  plus  fouvent 
nommé  Dieu  que  Jefus  - Chrid  ; ni  enfin 
qu’en  diverfes  occafions  Jefus-Chrid  parle 
comme  s’il  n’étoit  pas  le  Créateur  du  Ciel  & 
de  la  Terre,  & Je  fouveràin  Dire&eur  des 
événemens. 

Tes  preuves  qu’on  tire  du  filence  de  TE- 


de  Je. fus  - Chrtfî.  35-$ 

crittire,  font  quelquefois  excellentes  , mais 
quelquefois  auffi  elles  font  très-faulfes.  Di- 
ra-t-on , par  exemple  , que  Jefus  Çhrift  n'eft 
point  nôtre  Médiateur  , parce  qu'étant  fur 
la  fainte  montagne  avec  les  troupes  , il  en- 
feigne  aux  troupes  & aux  Diicipies  les  de- 
voirs de  la  morale  , & leur  faifoit  remar- 
quer la  corruption  de  la  morale  des  Scribes 
& Pharifiens  , fans  leur  parler  abfolumenc 
de  fa  médiation  ? Dira-t-on  que  jefus  Chriit 
n'eft  pas  nôtre  intercelfeur  envers  Dieu  , que 
Jefus  - Chrift  enfeignant  à les  Diicipies  a 
plier  , ne  leur  aprend,  point  à demander  à 
Dieu  les  grâces  qui  leur  font  néceflfaires  , au 
nom  de  Jefus  Chrift'?  Dira  t -on  que  le  Bap- 
tême au  nom  du  Pere  , du  Fils  Sc  du  Saint- 
Efprit , n'eft  point  un  Baptême  légitime  , de 
ce  que  pendant  la  corn  er  Cation  de  Jefus- 
Ghrill  8c  avant  fa  mort,  il  n'a  ni  baptifé  » 
ni  fait  baptifer  de  cette  maniéré  par  fes  Dii- 
cipies ? Creîlkis  n'a  donc  pas  raifon  de  re- 
marquer , qu'en  piufieurs  differentes  occa- 
fions  Jefus- Chrift  parlant  de  lui-même  , ou 
les  Apôtres  parlant  de  Jefus  Chrift  , ne  di= 
fent  rien  de  plus  grand  ni  de  plus  fublime , 
frnon  qu'il  eft  le  Fils  de  Dieu.  Car  comme 
il  y a eu  piufieurs  occafions  où  Jefus  • Chrift 
a parlé  'de  lui  même  comme  d'u.n  (impie 
homme  , &c. d'autres  où  il  a parlé  de  lui- mê- 
me comme  d'un  (impie  Prophète  > fans  faire 
aucune  mention  de  fa  médiation  , de  Ion 
interceffion  , de  fa  facrificatu re  8:  de  fes  au- 
tres offices  j fans  qu’on  pu! (fs  c exclure  de- 
là fans  extravagance  , que  Jelus  Çhrift  n'a 
pas  été  nôtre  intercelfeur  > nôtye  grand  Sa- 
crificateur, & le  médiateur  entjre  Dieu  8c 
les  hommes  : auffi  jefus-Chrift  & -les  Apô- 

H h ij 


3^4  T taït*  de  la  divinité 

très  ont-ÎIs  pu  nous  parler  de  Jefus-Chrift 
comme  d’un  Sacrificateur,  comme  d’un  Mé- 
diateur , comme  d’un  Roi , comme  du  Fils 
de  Dieu  , en  certaines  occafions , fans  nous 
parler  de  fa  Divinité. 

r Après  cette  remarque  générale  je  viens  à 
î^objeCtion , & je  remarque  que  fi  nos  ad- 
versaires veulent  montrer  que  Jefus  - Chrift 
n*eft  point  Dieu  , ils  agirent  contre  eux- 
mêmes.  Car  ils  reconnoiiTent  que  Jefus- 
Chrift  dans  l’Ecriture  porte  ce  nom.  S’ils 
veulent  faire  voir  que  Jefus- Chrift  n’eft  pas 
le  vrai  Dieu , ils  fe  contredirent,  il  eft  très - 
faux  , dit  Socia  , que  mus  affirmons  ouverte - 
*ottn"  ment  que  Je  fui-  Chrift  n'eft  point  vrai  Dieu.  Nous 
Ai  V vik  Çatfons  profeffton  de  dire  le  contraire  , (y  nous  dé- 
datons  que  Jefus-Chrift  eft  vrai  Dieu  dans  plu- 
fieurs  de  ms  écrits  qui  font  écrits  , tant  en  la  langue 
Latine  qu'en  langue  Tolonoif;.  Jefus  Chrift , dit 
Smalcius  , peut  être  apellé  avec  un  fouverain 
droit  notre  Dieu  & le  vrai  Dieu  , & il  l'eft  en  effet . 
Le  même  Auteur  afifure  dans  un  autre  en- 
droit, que  Jefus-Chrift  eft  Dieu  d’une  maniéré  très • 
excellente  ou  très-parfaite  , perfeCti'ftimo  modo. 

Si  Jefus-Chrift  eft  Dieu  , s’il  eft  le  vrai 
Dieu  , s’il  eft  Dieu  par  excellence  , ou  d’u- 
ne maniéré  très  parfaite  , ( car  ces  deux  ex- 
preffions  font  équivalentes  ) & fi  c’eft  14  le 
fentimenc  de  nos  adyerfaires  , que  veulent- 
ils  dire  lors  qu’ils  citent  ce  paflage  ? Certai- 
nement tout  ce  qu’ils  peuvent  conclure  des 
paroles  de  Jefus-Chrift  en  Saint  Jean  dans  la 
plus  grande  rigueur , eft  que  Jefus  - Chrift 
n’eft  point  le  vrai  Dieu , mas  que  ce  titre  ap- 
partient au  Pere  feul.  Or  cette  conclufion 
la  plus  avantageufe  qu’ils  puifieat  tirer  de 
là,  eft  contradictoire  à leurs  fentimens , ou 
du  moins  à leurs  paroles.  Qu’ils  s’accordent 


de  Je  fus  - Chrifl.  3^ 

donc  premièrement  avec  eux -mêmes,  6c 
nous  verrons  enfuite  fi  nous  pourrons  nous 
accorder  avec  eux.  Mais  il  faut  leur  dire 
quelque  chofe  de  plus  particulier. 

Saint  Paul  déclare  en  quelque  endroit  de 
fes  Epitres , qu'il  ne  fe  propefe  de  fcavo'tr  que 
Jefus-  Chrifi , & jefus-Chrifi  crucifié.  11  efi  cer- 
tain qu’à  ne  confiderer  que  la  force  des  ter- 
mes , l’Apôtre  exclud  tous  autres  objets 
de  fcience  l'alutaire  , que  Jefus  - Chrifl: , 6c 
Jefus- Chrifl:  crucifié  : dira-t-on  qu'il  s'en fui- 
ve  de  là  , que  le  Pere  , auffi-bien  que  les  au- 
tres , loient  exclus  de  cet  objet  que  Saint 
Paul  fe  propofe  uniquement  de  connoître? 
Non  fans  doute.  Nous  exceptons  d’abord  le 
Pere , parce  que  dans  d’autres  endroits  de  la 
même  Ecriture  nous  aprenons  que  la  con- 
noiffauce  du  Pere  efi  néceffaire  pour  avoir 
Ja  vie  éternelle.  Si  nous  prenons  ce  paffage  : 
Je  ne  me  fuis  prcpefé  de  fj  Avoir  que  Jefus-Chrift  • 
& Jefus-Chri iàcrurfié,  danslarigueur  & dans 
ia  derniere  exactitude  du  fens  propre , ce 
paffage  feroit  diamétralement  opofé  à celui  : 
C’tjî  ici  ta  vie  éternelle  , de  te  connoître  fini  vy ai 
Dieu  , & celui  que  tu  as  envoyé , Jefus-Chrifi* 
Car  l’un  dit , qu’il  ne  faut  le  propofev  que 
Jefus  Chrifi,  & Jefus  Chrifi  crucifié , peur 
l’objet  de  la  fcience  faiutaire  > 6c  PautrC 
nous  aprend  que  pour  avoir  la  vie  éternelle  , 
il  faut  aufli  connoître  le  Pere-  Ces  deux 
pacages  ne  pouvans  être  tous  deux  vérita- 
bles à la  rigueur  , on  les  concilie  , eu  difanc 
que  quand  Saint  Paul  fe  propre  de  fçavoir 
Jefus-Chrifi,  & Jefus-Chrifi  crucifié  , il  ne 
prétend  pas  exclure  le  Pere  , qui  étant  un 
avec  le  Fils , efi  connu  en  même  tems  que 
lui.  Que  fi  nos  adverfaires  eux  - mêmes  fui- 
vent  cette  méthode  * lors  qu’il  s’agit  de 

H h iij 


de  Deo 


*$£6  Traité  de  la  Dhlnlté 

concilier  ces  deux  pacages  de  l'Ecriture» 
pourquoi  ne  la  fuivront-ils  pas  lors  quJil  s'a- 
git de  concilier  ce  palîage,  qui  marque  félon 
leur  fens  , que  le  ?ere  feul  e ft  le  vrai  Dieu  -, 
& ces  autres  paflages  de  l'Ecriture,  qui  leur 
ont  apris  qu c Jefus-Chrifl  aujfi  efl.  le  vrai  Dieu  ? 
Il  me  femble  que  nôtre  prétention  à cet 
égard  ne  fçaurait  être  plus  raifonnable  ni 
mieux  fondée.  Lors  que  Saint  Paul  nous  dit, 
qu'  il  ne  fe  propofe  de  ffavoir  que  Jefus-Chrifl  , & 
jefus-Cbrijl  crucifié , nous  exceptons  le  Pere, 
parce  qu'un  autre  palfage  de  l'Ecriture  nous 
aprend  que  la  vie  éternelle  confifte  non-feu- 
lement à connoître  Jefus  - Chrift  , mais  aufli 
à connoître  le  Pere.  N'eft  - il  pas  jufte  aufîi 
que  lors  que  l'Ecriture  apelle  le  Pere  lefeul 
vrai  Dieu  , nous  exceptions  Jefus  - Chrill , 
puis  qu'il  y a d'autres  paflages  de  l'Ecriture 
qui  certainement , & de  l'aveu  même  de 
nos  adverfaires , nous  aprennent  que  Jefus-* 
Chrill  eft  le  vrai  Dieu  ? 

CHAPITRE  IV. 

Ôù  Ven  centime  de  répondre  à la  mémt 
sb'jeftiem 

IL  eft  remarquable  que  nos  adverfaires , 8c 
j’entens  les  plus  habiles  , traitans  de  cet 
argument, s’ôtent  à eux  - mêmes  tout  l’avan- 
tage qu'ils  en  peuvent  tirer , par  les  chofes 
qu'ils  nous  accordent.  Crellius  avoué  pre- 
mièrement ^que  Jefus  - Chrift  a prononcé 
ces  paroles  C’efi  ici  la  vie  éternelle  , de  te 
connoître  feul  vrai  Dieu  , &c,  à l'occafion  des 
Dieux  des  Gentils  , qui  n'étoient  que  de 
faux  Dieux  & des  idoles  vaines.  Le  deffein 
de  Jefus  - Chrifi  dit  - il,  n étoit  point  de-  nie* 


de  Jefus  - Chrtfi. 

que  les  idoles  ou  les  Dieux  des  Payent  ne  fufftnt  v 
véritablement  des  idoles  , ou  des  Dieux  des  Payens  ; * ?S  9 
mais  fimplement  denier  qu'ils  nefnjfent  le  vrai^  ' U 
Dieu.  Il  reconnoît  en  fécond  lieu,  qu'à  con-  I* 
lîderer  la  conftruétion  des  paroles  , il 
faut  point  joindre  le  pronom  feul  avec  totm  ‘ 
Pore.  C’efi  pourquoi , dit-il  , il  ne  faut  pas  que 
quelqu'un  nous  attribue  ici  de  penfer  , qu'au  a- 
voir  égard  qu'a  la  con fraction  grammaticale  des 
paroles , en  doit  joindre  ce  terme  feul , avec  ce- 
lui-ci , toi  J ( ou  toi  Pere,  ) &C.  car  l'article 
qui  eft  mis  devant  le  pronom  feul,  s'y  opofe  -,  & dè 
cette  façon-  il  faudrait  fous-entendre  le  verbe  être. 

Car  ce  feroit  comme  fi  Jefus-Chrift  eût  dit , de  con- 
noître  que  toi  feul  es  le  vrai  Dieu  : ce  qui , bien 
qu'il  fait  vrai  en  foi , eft  éloigné  du  fens  de  ce  puf- 
{âge  , comme  on  le  montrera  hien-tot. 

Ces  deux  concédions  d'un  homme  qui  a 
tenu  le  premier  rang  parmi  nos  adverfaires, 
font  tout-à-fait  confîderables , parce  qu'el- 
les fuffifent  pour  décider  la  queftion  en  nô- 
tre faveur.  Car  quand  on  cite  un  paflage  de 
l'Ecriture  pour  prouver  quelque  chofe  , l'on 
raifonne  ou  par  la  force  fimple  des  paroles» 
ou  par  l'occaiion  qui  les  a fait  prononcer* 

Si  nous  difputons  ici  par  l'occaiion  , nos  ad- 
verfaires ne  prouveront  rien  contre  nous;  car 
ils  demeurent  d'accord  que  Jefus-Chrift  dans 
cet  endroit  opofe  le  vrai  Dieu  aux  faufles 
Divinitez  des  Payens  : ce  qui , à s’arrêter  là 
précifement,  excîud  bien  les  idoles,  mais- 
non  pas  Jefus  - Chrift.  Si  nous  confiderons  la 
force  des  paroles  , ils  n'en  peu#nt  non  plus 
tirer  aucun  avantage  , parce  qu'ils  n'en  peu- 
vent conclure , que  le  Pere  feul , 8e  exclufi- 
vement  à Jefus- Chrift,  eft  le  vrai  Dieu,  àt 
moins  que  de  joindre  le  pronom  feul  avec 
toi  Pere.  Or.  c'eft  ce  que  Crellius  déclara; 

H.  h iiij 


%6§  Traité  de  la  'Divinité 

qu'ils  ne  prétendent  point.  < 

Mais  il  n'eft  pas  neceffaire  de  rien  devoir 
à nos  adverfaires.  Je  dis  donc  en  troifïéme 
lieu  , qu'ils  ne  peuvent  tirer  aucun  avantage 
de  ces  paroles  , jufqu'à  ce  que  l'on  foit  de- 
meuré d’accord  de  leur  feus  ; & que  l'on 
peut  demeurer  d'accord  de  leur  fens,  jufqu’à 
ce  que  i'on  foit  convenu  de  leur  conftru&ion 
légitime.  Cela  eft  inçonteftable. 

Or  ces  paroles  de  Jefus  - Chrift  peuvent 
être  conftruites  en  trois  maniérés  differentes. 
La  première  eft  celle  - ci  : C'efl  ici  la,  vie  éter- 
nelle y de  connoître  que  toi  feul  eft  le  vrai  Dieu, 
4^*  celui  que  tu  as  envoyé  , Je fus-Chrift.  La  fe- 
conde  eft  celle-ci:  C'efl  ici  la  vie  éternelle , 
qu'ils  te  reconnoiffent  pour  ce  Dieu  qui  feul  eft  le . 
véritable  , & celui  que  tu  as  envoyé.  Je  fus-Chrift m 
La  troiféme  eft  : c’efl:  ici  la  vie  éternelle , qu'ils 
fe  comoiffent  toi , 0*  celui  qui  tu  as  envoyé.  Je - 
fus-Chrift  , être  le  feul  vrai  Dieu.  On  peut  les 
examiner  par  ordre. 

A l'égard  de  la  première , je  demande 
quel  peut  être  le  fens  de  ces  paroles  : C'efl  ici 
la  vie  éternelle  , qu'ils  comoiffent  que  toi  feul  es 
Je  vrai  Dieu  , & celui  que  tu  as  envoyé , Je  fus- 
Chrift.  Ces  paroles  bien  loin  d'attribuer  la 
Divinité  au  Pere  exclufivement  au  Fils,  l'at- 
tribuent vifïblement  à l'un  & à l'autre.  Car 
le  fécond  membre  de  cette  proportion  eft 
équivalent  à celui-ci  , quils  conmiffent  que 
selui  que  tu  as  envoyé , eft  aujft  le  feul  vrai  Dieu  , 
& le  fens  du  difeours  ne  peut  être  que  celui- 
ci  : qu'ils  cÇ'woiffent  que  toi  feul  eft  le  vrai  Dieu 
avec  celui  que  tu  as  envoyé , Je fus-Chrift  .Comme 
jfî  quelqu'un  parloit  à l'Empereur,  & qu'il 
lui  dît  : C'efl  ici  le  falut  delà  Hongrie  : qu'ils 
eonnoiffent  que  toi  féal  es  le  vrai  Roi , cjr  celui 
que  tu  as  établi  fur  eux,  1‘ Archiduc  Jefeph  : çeçtS 


de  Jefus  - Chrifi.  369 

proportion  feroit  ians  doute  équivalente  à 
celle-ci  : qu'ils  te  connoifient  feul  <&  vrai  Roi 
avec  ton  fils  l’ Archiduc  Joftph.  C’eft  le  fehs 
des  paroles.  C’eft-là  le  langage  de  tous  les 
hommes  du  monde.  Les  exemples  qu’on  en 
pourroit  trouver  dans  les  Auteurs  profanes  , 
font  infinis.  Nous  nous  contenterons  d’en 
produire  qui  feront  tirez  de  l’Ecriture  Sain- 
te. Lorfque  Jefus-Chrill  dit  à fes  Difciples  , A 
Demeurez,  en  moi  , & moi  en  vous  , il  faut  1 ^ 
néceffairement  rapeller  le  verbe  demeurer , 

& le  fous  - entendre  dans  le  fécond  mem- 
bre de  la  propoficion  , de  cette  maniéré  : 
Demeurez,  en  n oi , & je  demeurerai  en  vous . 

Et  lorfque  Saint  Paul  dit  aux  Corinthiens  : 

Quand  vous  auriez  mille  pédagogues  en  Chrifi  , r Cor.4, 
pion  pas  toutesfeis  plusieurs  peres  , (car  ce  font 
les  propres  paroles  de  l’original  ) il  faut 
rapeller  de  même  dans  le  fécond  membre 
delà  propofirion,  ce  qui  avoit  étéjjexpri- 
mé  le  premier  de  cette  forte  : Quand  vous 
aurie\^  mille  pédagogues  en  Chrifi  , toutesfois 
vous  n’ave^  point  plufieurs  peres  en  Chrifi . 

Car  c’eft  évidemment  le  véritable  fens  de 
ce  palïage.  On  peut  dire  de  même  , que 
dans  ces  paroles  , Qu'ils  connoijfent  que  toi 
[eut  es  le  vrai  Dieu  , celui  qui  tuas  envoyé , 

Jefus-ch  ifi  y il  faut  rapeller  dans  le  fécond 
membre  de  la  propofîtion  , ce  qui  avoit 
été  die  dans  le  premier,  de  cette  maniéré  , 
que  toi  feul  es  le  vrai  Dieu  , & que  celui  que 
tu  as  envoyé 3 fefus-Chrifi,  efi  le  vrai  Dieu  avec 
toi  feuf  • 

La  fécondé  conftru&ion  eft  celle  - ci  : 

Qu'ils  te  connoijfent  pour  ce  Dieu  qui  ejl  le 
feul  véritable  , & qu'ils  connoijfent  celui  que 
tu  as  envoyé , fefus-Chrifi  : Or  il  faudra  ré- 
péter «Uns  le  fécond  membre  de  la  prà* 


57®  Traité  de  la  Divinité 

pofition  ce  qui  a été  exprimé  dans  le  pre- 
mier de  cette  maniéré  : fj Wils  te  connerjfent 
four  ce  Dieu  qui  efi  le  feul  'véritable  , & qu’ils 
connoijfent  celui  que  tu  as  envoyé  ,fefus-  Chrift , 
four  ce  feul  vrai  Dieu.  Autrement  le  fens  des 
paroles  de  Jefus  - Chrifb  feroit  fufpendu  & 
incomplet.  Qu’ils  te  connciffent  pour  ce  Dieu 
qui  efi  le  feul  véritable  -,  voilà  qui  va  bien 
jufques  - là.  Et  celui  que  tu  as  envoyé , Jefus- 
Chrift.  Quoi  ? Qu’ils  le  connoiffent  aujfi  four  être 
ce  feul  vrat  Dieu. 

Pour  la  troifiéme  confiruélion  , elle  fa- 
vorife  entièrement  nôtre  fentiment  : Qu’ils 
te  connoiffent  toi  , & celui  que  tu  as  envoyé , 
être  le  feul  vrai  Dieu  , OU  être  ce  Dieu  qui 
feul  efi  véritable.  Cela  ne  fouffre  pas  de  dif- 
ficulté. Enfin,  foit  que  l'adjeétif  feul  tombe 
fur  toi  Pere , ou  lur  Dieu  , ou  fur  vrai  Dieu  , la 
confiruélion  des  paroles  n'aura  rien  qui  nous 
foit  contraire. 

Il  ne  fert  de  rien  à ces  Auteurs  de  nous 
alléguer  fur  ce  fujet  le  pafiage  de  la  i.  à 
Timorh.  6.  \6.  qui  eft  conçû  en  ces  termes  : 
Lequel  avenement  montrera  en  fin  tems  le  bien-heu- 
reux & fiul-puiffant  Roi  des  7(ois  & Seigneur 
des  Seigneurs , b fibtos  £t%u  àjuvctrictv  , le  feul 
ayant  immortalité , mot  à mot  ; mais  les  ré- 
duifans  à une  confiruélion  ordinaire  , qui 
feul  a l’immortalité.  Car  comme  dans  ce  paf- 
fage  ces  paroles  , le  feul  ayant  immortalité  , 
fe  réduifent  à celles-ci  , qui  feul  a immortalité , 
ils  prétendent  que  celles-ci , r«»  «ôv«v  ccXs»0î>dn 
ê‘.o» , le  Suivrai  Dieu , fe  doivent  réduire  à 
ceiles-ci  J qui  feul  eft  le  vrai  Dieu. 

Car  premièrement , il  efi:  certain  que  nos 
adverfaires  ne  pouvoient  aporter  d'exemple 
qui  fut  plus  contr'eux  que  celui  - ci.  Cas 


de  Je  fus  - Chrift.  $7I 

comme  lorfque  le  Fils  eft  apellé  (&  vous 
remarquerez  que  c'eft  de  Jefus  - Chrift 
qu'il  eft  fait  mention  dans  ce  paftage  ) 
comme,  dis* je , lorlque  Jefus.-Chrift  eft  apel- 
lé feul  Puiftant  , Roi  des  Rois  , Seigneur  des 
Seigneurs  , qui  feul  a immortalité  , on  n'ex- 
clud  point  le  Pere  qui  pofîede  incontefta- 
blement  toutes  ces  quaiitez  aufii-bien  que 
le  Fils  : aulii  quand  le  Pere  ferait  apellé 
celui  qui  feul  eft  le  vrai  Dieu  , il  ne  s'en- 
fliivroit  point  que  le  Fils  dût  être  exclus , 
lui  qui  porte  ce  nom  dans  l’Ecriture  , ce 
auquel  l'Ecriture  donne  de  plus  grands  é- 
loges  encore. 

Mais  pour  venir  plus  particulièrement  au 
fait , je  dis  qu'il  y a une  très  - grande  & 
une  très-eftentielle  différence  entre  le  pafta- 
ge  que  Crellius  cite  pour  exemple  , 8c  le 
paftage  que  nous  examinons  c'eft  que  dans 
l'exemple  qu'il  cite  , le  feul  ayant  immort  ali* 
té  , eft  un  nominatif  qui  ne  dépend  point 
du  verbe  , mais  le  verbe  dépend  de  lui  ; au 
lieu  que  dans  le  paftage  que  nous  exami- 
nons , le  feul  vrai  Dieu  , eft  un  accufatif  qui 
dépend  de  ce  verbe  qu'ils  cmtmiffent  î un  ac- 
eufatif,  dis -je,  qui  doit  être  joint  non- 
feulement  à toi , mais  aufîi  à cet  autre  accu- 
fatif qui  ftlit  , Celui  que  tu  as  envoyé , Je - 
fus-ChriJl  ton  Fils  : ce  qui  change  la  chofe  en- 
tièrement. 

D'ailleurs,  je  voudrais  bien  fçavoir  com- 
ment cet  Auteur  ofe  traduire,  qu'ils  te  ccn- 
noijfent  toi  qui  feul  eft  le  vrai  Dieu  ,^cc.  lui 
qui  a déclaré  que  le  pronom  feul  ne  fe  ra- 
portoit  point  à toi , 8c  qui  l’a  dit  exprefte- 
ment  dans  le  paftage  que  nous  avons  ra- 
portéde  lui. 

Enfin  je  demande  à nos  adverfaires  » 


37 l Traité  de  la  "Divinité 

comment  ils  reduiroient  cette  proportion  , 
qu'ils  te  commuent , le  vrai  Dieu  & Jsfiis-Chrift. 
Je. fuis  certain  que  pour  peu  qu’ils  foient 
finceies  , ils  la  réduiront  de  cette  maniéré  : 
qu'ils  te  connoijfent  pour  le  vrai  Dieu  , toi  Ô* 

Jefus-Chrift.Autrement  il  faudroit  renoncer  à 
parler  comme  les  autres  hommes. 

Et  certainement,  quand  je  formerai  c es 
propoftions  : qu'tls  te  connoijfent  feul  fage  , (y* 
Jelus-Chrift  ton  Fils  : qu'ils  te  connoijfent  feul 

immartel , & Jefus-Chrift  ton  Fils  j feul  Roi , 
& Jefus-Chrift  ton  Fils , il  nJy  aura  jamais 
perfonne  qui  s’avife  de  dire  , que  dans  ces 
proportions  j’exclus  Jefus-Chrift  de  la  fagef- 
fe , de  l’immortalité,  de  la  Royauté.  Au 
contraire  chacun  verra  d’abord  , que  je 
comprens  dans  une  même  propofition  la 
fageffe  , l’immortalité  & la  Royauté  de 
l’un  & celle  de  l’autre.  Pourquoi  donc  fe- 
roit  on  un  autre  jugement  de  cette  propofi- 
tion toute  femblable  : Gjn’ilste  connoijfent  feul 
vrai  Dieu  , & Jefus-Chriit  ton  Fils  ? Car  pour 
ces  mots  , celui  que  tu  as  envoyé  , il  eft,  trop 
évident  qu’ils  ne  changent  point  la  nature 
de  la  propofition  , comme  n’étant  qu’une 
fimple  épithece  , ou  un  fimple  adie&if.  Au 
refte,  quand  ils  rendront  les  paroles  de  Jefus- 
Chrift  par  celles-ci  , qu’ils  te  ccnnoijfnt  toi  qui 
es , &c.  il  nous  refte  à voir  fi  le  terme  de 
feul  fera  joint  à toi  Pert , ou  s’il  fera  uni  à 
celui  de  Dieu . Cette  queftion  n’eft  point  pe- 
tite. Car  fi  le  pronom  feul  eft  apliqné  au  Pe- 
re  , il  Cit  que  le  Bere  feul  eft  le  vrai  Dieu 
de  cette  forte  : qu'ils  te  connoijfent  toi  qui  feul 
es  le  vrai  Dieu.  Mais  fi  le  pronom  feul  eft 
joint  au  nom  de  Dieu  , il  emporte  feulement, 
que  le  Pere  eft  ce  Dieu  qui  feul  eft  vérita- 
ble. Pour  voir  laquelle  de  ces  deux  explica- 


de  Jefus  - Chrift.  37^ 

tions  eft  la  meilleure  , il  ne  faut  que  ton 
fulter  les  termes  de  l'original.  Car  il  eft  re- 
marquable que  l'article  n'eft  point  mis  de- 
vant Dieu  , ou  devant  vrai  Dieu , mais  de- 
vant ces  trois  termes  , feul  vrai  Dieu.  S'il  y 
avoir  tri  ucta/  7 «y  «Xtôu'ov  (ita*  , cela  vou* 
droit  dire  , qu'ils  te  connoiffent  toi  feul  le 
vrai  Dieu  : propofition  qui  pourroit  fe  ré- 
duire à celles-ci  : qu'ils  te  connoiffent  toi  qui 
feul  es  le  vrai  Dieu.  Mais  il  y a dans  l'ori- 
ginal j cri  to-j  ««»«»  , qu'ils  te  connoif- 

fent  toi  le  feul  vrai  Dieu  : ce  qüi  lignifie  , 
qu'ils  connoiffent  que  tu  et  le  feul  vrai  Dieu  , ou 
qu'ils  te  connoiffent  toi  feul  qui  es  ce  Dieu  qui 
feul  es  véritable.  Or  cette  propofition  , le 
Pere  efl  le  Dieu  qui  eft  feul  véritable , ne  fait 
abfolument  rien  contre  nous.  Qui  dit  , le 

Pere  eft  Dieu  , dit  , le  Pere  eft  le  Dieu  vérita- 
ble. En  difant  tout  de  même  que  Jefus-Chrifl 
efl  Dieu  , nous  difons  : Il  eft  le  Dieu  feul 
véritable.  Comme  donc  l'Ecriture  en  difant 
que  le  Pere  eft  Dieu  , ne  fait  aucun  tort 
à la  Divinité  de  Jefus  Chrift  : aufli  quand 
elle  dit  que  le  Pere  eft  le  Dieu  qui  eft  feul 
véritable  , elle  he  fait  aucun  tort  à la  Divi- 
nité de  Jefus  Chrift. 

Mais  il  ne  nous  fufSt  point  de  répondre 
fiîiîp’ement  à nos  adverfaires,  il  faut  en- 
core leur  faire  voir , il  faut  leur  prouver  * 
quoique  nous  n'y  foyons  pas  obligez , que 
les  p s rôles  de  Jcfus-Chrift  en  Saiat  Jean, 
n'ex-c tuent  point  le  Fils  , de  la  véritable  Di- 
v:  Pour  cet  effet , il  ne  faut  fie  confi- 

d.  : I.  L'occafion  qui  fait  prononceras 
y ' < les.  î I.  Les  autres  pafîages  de  l'Ecritu- 
re . qui  peuvent  être  paraleiics  à celui-là. 

1 1 T.  L'analogie  de  la  Foi.  / V.  Tous  les  ter- 
mes <k  toutes  les  expreiil  ons-dc  vc  paltege  : 


374  Traité  de  la  Divinité 

car  chacun  a Ton  fens , fa  force  & fon  éner- 
gie particulière. 

A Pégard  de  Poccafton  qui  fait  dire  à 
JefüS  - Chrift  , qu'ils  te  comoiffent  feul  vrai 
Dieu  j & celui  que  tu  as  envoyé  , Jefus-Chrijl  $ 
c'eft  évidemment  par  opofttion  aux  Payens 
que  Jefus  - Chrift  a tenu  ce  langage.  Son 
fens  a été  celui-ci.  Les  Gentils  périment  , par- 
ce qu'ils  ne  connoiffent  que  de  faux  Dieux  : mais 
c’ejl  ici  la  vie  éternelle , de  te  connaître  pour  le  vrai 
Dieu  opofé  aux  idoles , & Jefus-Chrijl  ton  Fils. 
Çe  fens  nous  eft  favorable.  Car  qui  ne  fçaic 
que  l'occafton  limite  paifîblement  les  paro- 
les de  ce  texte  ? Il  eft  vrai  que  Crellius  dit 
îà-deftus , que  l'oceafton  ne  limite  pas  tou- 
jours le  fens  du  difcours  , & qu'il  arrive 
fou  vent  que  dans  une  occafton  particuiiere 
nous  prononçons  des  fentences  générales. 
Mais  il  faut  s’entendre.  Si  le  fens  de  Crellius 
eft  , que  cela  arrive  quelquefois  , nous  en 
demeurons  d’accord.  Si  fon  fens  eft  , que  cela 
arrive  toujours  , nous  lui  nions  fa  propofi- 
tion.  Cela  arrive  quelquefois.  Vous  en  avez 
plufteurs  exemples  dans  l'Evangile.  Ainfi  , 
lorfque  Jefus-Chrift  dit  à propos  du  Lazare  : 
Je  fuis  la  réfurreftton  & la  vie.  Qui  croit  en  moi  t 
encore  qu’il  foit  mort  , vivra  -,  ou  lorfqu'iî  dit 
à Poccafion  du  temple  que  fes  Difciples  lui 
montraient-:  , ces  paroles  qui  ne  dévoient 
s'entendre  que  de  fon  corps  , Abattez,  es 
temple  C %,  en  trois  jours  je  le  relèverai  : il  eft 
bien  évident  que  dans  une  ocafion  particu- 
lière il  jffipnonce  des  fentences  générales  , 
& qui  ne  te  limitent  point  par  le  lujet  dont 
il  parle.  Mais  fi  Crellius  prétend  que  Jefus- 
Chrift  en  ufe  toûiours  de  cette  maniéré  , 
il  fe  trompe  groffieremenr.  Dira-t-on,  par 
exemple  } que  lorfque  Jefus  ; Cfrrift  die  à 


de  Jefus  - Chrift . 377 

Saint  Pierre  : Tu  es  bienheureux  , sitnon  fils  de 
Jona,  Car  la  chair  & le  fang  ne  t'ont  point  révé- 
lé ces  chofes , &c.  que  ces  paroles  ne  fe  li- 
mitent point  par  Poccafion  qui  les  a mifes 
en  la  bouche  du  Sauveur  du  monde  ; & que 
par  ces  chofes  , il  ne  faut  pas  entendre  la  belle 
confeffion  que  Saint  Pierre  venoit  de  faire  à 
Jefus  - Chrift  ? 

Ce  principe  demeurant  certain  , que  tan- 
tôt Poccafion  limite  le  fens  du  diicours  , & 
que  tantôt  elle  ne  le  limite  point  ; il  faut 
voir  dans  quel  nombre  il  faut  mettre  ces 
paroles  de  Jefus  - Chrift  : Ce  fi  ici  la  vie  éter- 
nelle , qu'ils  te  connoïjfent  feul  vrai  Dieu  , & 
celui  que  tu  Æs  envoyé  , f-efus -Chrift,  Or  je  dis 
qu’il  eft  évident  que  le  fens  de  ces  paroles 
doit  être  limité  par  Poccafion  qui  les  a fait 
prononcer , ou  fi  vous  voulez , par  les  ob- 
jets que  Jefus  - Chrift  avoit  devant  les  yeux  , 
ou  dans  Pefprit , lorf qu’il  les  prononçoit  ; 
parce  que  ces  paroles  enferment  une  double 
allufion  , qui  marque  qu’eües  fe  raportent 
à ces  objets , ou  à cette  occafion.  La  pre- 
mière eft  cachée  dans  ces  paroles,  ("eft 
ici  la  vie  éternelle  , &c.  La  fécondé  l’eft: 
dans  celles-ci  , feul  vrai  Dieu.  Jefus  - Chrift 
parle  du  feul  vrai  Dieu  par  allufion  aux 
fauffes  Divinitez  payennes.  Jefus-Chrift  fait 
confifter  la  vie  éternelie  à ccnnoître  ce  feul 
vrai  Dieu  , par  allufion  ou  par  opofitioo  à 
l’état  des  Payens  , qui  périfloient  pour 
n’avoir  que  des  faux  objets  de  leur  culte, 
& pour  ne  pas  connoître  le  vrai  D^u.  Un® 
feule  allufion  à Poccafion  qui  auroit  fait 
prononcer  ces  paroles  , fuifiroit  pour  en 
limiter  le  fens  à cette  occafion.  Qu’e.ft-cc 
donc  que  deux  ailufions  diftc* rentes  ? C^rr^i- 
ment  > il  faut  demeurer  d'accord  s que  ces 


3 - 6 Traité  de  la  Divinité 

paroles  lignifient  félon  la  force  de  la  dou- 
ble allufion  qui  en  fait  comme  fefpric  ; de 
forte  que  cette  double  allufion  limitant  le 
fens  de  ces  paroles  , & nous  les  faifant 

ainfi  expliquer  : Qu'ils  te  connoijfent  pour  ce 
Dieu  fettl  véritable  , opofé  aux  Dieux  qui  ont 
jette  les  Payent  dans  l’égarement  de  la  mort  , 
dont  la  comoijfance  falutaire  efi  le  principe  de 
de  la  vie  éternelle  que  nous  attendons  ; il  eft  évi- 
dent que  Crellius  s’étoit  trompé  j lorfqtfii 
avoit  dit  que  le  fens  de  ces  paroles  étoit  plus 
étendu  que  l’occafion. 

Mais , dit  cet  Autour  , fi  quelqu’un  s’avi- 
foit  de  s’imaginer  que  Pierre  , Jacques  , ou 
Jean  efi  d5une  même  elfence  & d’une  même 
nature  que  le  Pere  éternel  , ne  nous  feroit- 
ii  point  permis  de  le  redrefler  & de  le  con- 
vaincre par  tes  paroles , C’efi  ici  U vie  éter - 
nelle  ? qu'ils  te  connoijfent  feul  vrai  Dieu  , & ce- 
lui que  ttt  as  envojé , Jefus-Chrift  } Et  pourroit- 
on  bien  éluder  la  force  de  ce  panage  , en 
difant  que  le  defifein  de  Jefus-Chrift  en  cet 
endroit , n’a  été  que  d’exclure  les  faulfes 
Divinitez  & les  Idoles  payennes  ? Je  répons  : 
I.  Que  cet  exemple  eft  tout-à-fait  mal  allé- 
gué , pour  trois  raifons.  La  première  efi  « 
que  Pierre  n’eft  point  dans  le  même  cas  que 
Jefus-Chrift.  Pierre  n’eft  point  Dieu  , Pier- 
re n’eft  point  nommé  le  vrai  Dieu  dans 
l’Fcriture  : & nos  adverfaires  reconnoiffent 
tout  cela  de  Jefus-Chrift.  Pierre  n’eft  point 
revêtu  de  tous  les  noms  , de  tous  les 
droits  , de  tous  les  attributs  & de  toutes 
les  perfections  de  Jefus  - Chrift  ; au  lieu 
que  nous  avons  juftifié  tout  cela  de  Jefus- 
Chrift.  La  fécondé  eft  , que  ces  paroles  de 
Saint  Jean  font  dites  du  Pere  , & de  Je- 
fus* Chrift  qui  eft  fon  Fils  5 & ne  le  font 


de  Jeftts-ChrîJf . 377 

point  du  Pere  & de  Saint  Pierre.  Jefus- 
Chrift  eft  là  participant  de  la  gloire  du 
vrai  Dieu.  Nous  l'avons  prouvé  par  la  jufte 
conftru&ion  de  ces  paroles  , qu'ils  te  connoif. 
fent  pour  le  Dieu  feul  véritable  , toi  & celui  que 
tu  as  envoyé  Jefus-Cbrijt  tou  -Fils.  La  troifiéme 
eft,  qu’il  n'eftpas  nécefifaire  que  ces  paro- 
les , c’efi  ici  la  vie  éternelle  t qu'ils  te  connoif. 
fent , &c.  détruifent  tous  les  fencimens  bi- 
zarres & monftrueux  que  Ton  pourroit  avoir 
fur  le  fujet  de  la  Divinité.  Car  fi  Pierre  s’a- 
vifoir  par  exemple  , de  s'imaginer  qu'i»  elt 
le  Pere  , qui  efi  feuleft  le  vrai  Dieu  , félon 
nos  adversaires  } je  leur  demande  > pour- 
r-oicnt- ils  bien  le  convaincre  par  ces  paroles  ; 
C ejl  ici  la  vit  éternelle  , qu'il  te  connoiffent  3 a 
'Pere  , feul  vrai  Dieu  ? Ne  feioit  - ce  pas 
plutôt  là  le  moyen  de  confirmer  cet  homme 
dans  fon  égarement  ? C'efl:  moi , diroit  - il  , 
qui  fuis  le  Pere  : & ce  pafifage  m'attribue  d'ê- 
tre le  vrai  Dieu. 

Enfin  je  réponds  directement  à l'objec- 
tion , & je  foûtiens  que  fi  l'on  ‘fupofe  Pier- 
re dans  les  mêmes  circcnltances  dans  les- 
quelles nous  fupofons  Jelus  - Chrift:  : que 
Pierre  foit  avant  fa  naififance  , qu’il  foie 
le  Créateur  du  Ciel  & de  la  terre  , qu'il 
ait  fait  le  tems  8c  les  fiécles,  qu’il  foit 
3c  la  fin  8c  le  principe  des  choies  vifibles  S c 
invifibles  > qu’il  foit  Dieu  , vrai  Dieu  , le 
grand  Dieu  , le  Dieu  tout  - puilfant  , un 
avec  fon  Pere  , égal  avec  fon  Pere  , le  mê- 
me que  fon  Pere  > nous  ne  pourront  fans  ex- 
travagance lui  refufer  le  titre  de  vrai  Dieu* 
1 î.  On  peut  convaincre  nos  adverfaires 
en  comparant  ce  puflfage  avec  un  autre  palïà- 
tout  partielle  à celui  - là  qui  fe  lit  au 
Çhap.  5.  de  la  l.  Epicxe  de  S.  Jean,,  au 

Ime  U 4 I i 


$7?  Traité  de  la  divinité 

verfet  i r.  ences  mots  : Mais  mus  ff avens  que 
le  Fils  de  Dieu  efi  véritable  , & nous  a donné 
entendemtnt  pour  cennoitre  celui  qui  efi  véritable  : 
& nous  fommes  au  véritable  , a fiavoir  en  fon 
Fils  JeJus-Chrifi . Celui-ci  efl  le  vrai  Dieu  & la 
vie  étemelle..  Nous  ne  nous  arrêtons  pas 
maintenant  à réfuter  la  critique  de  quel- 
ques-uns de  nos  adverfaires  , qui  ont  ofé 
Soutenir  que  ces  paroles  , Celui-ci  efi  le  vrai 
Dieu  & la  vie  éternelle  , ne  dévoient  pas 
être  raportées  à fefm  - Chrifi , qui  précédé 
immédiatement , mais  bien  à Dieu  , dont  il 
eft  parié  dans  le  verfet  précèdent  en  ces 
termes  : "Zfous  feavons  que  nous  fommes  de  Dieu. 
31  n y a qu'un  defîr  extrême  de  défendre  fa 
caufe  à quelque  prix  que  ce  foit , qui  puiffe 
faire  dire  une  pareille  chofe.  li  eft  évident. 
€n  effet,  que  celui  qui  eft  apellé  le  vrai  Dieu 
<ttr>  la  vie  éternelle , eft  le  même  que  celui 
qui  eft  apellé  le  véritable  , & duquel  il  eft 
dit , N eus  fommes  au  véritable , a [f  avoir  tn 
fon  Fils  fefus  - Chrifi.  Socin  n'a  ofé  le  nier  ; 
& non-feulement  il  avoue  que  c'eft  Jefus- 
Chrift  qui  eft  apellé  en  cet  endroit  le  vrai 
Dieu  & la  vie  éternelle  : mais  il  convient  que 
ce  dernier  paflage  eft  paralelle  à celui  - ci  , 
qu'ils  te  connoijfent  jeul  vrai  Dieu  , & celui  que 
tu.  as. envoyé  , fefus-Chrifi.  Quoique  , dit- il  , je. 
me  réduis  facilement  à cette  opinion  , que  d’ au- 
tant que  le  fens  de  ce  pafifhge  par  oit  être  entière- 
ment le  même  que  celui  de  Jifus-fhrifi  lui-même, 
m- Saint  hah  , cette  petite  claufe  ( celui  - ci  efi  le. 
•Vrai  DietCgf*  la  vie  éternelle  ) doit  être  raportée  }. 
non  - feulement  au  ?ere  de  Notre  Seigneur  fefus- 
Ghrift  , mais  aufit  a fefus-Chrifi  lui  - même  , au- 
tant qu'il  le  peut , & quelle  doit  y être  raportée 
&c.  G'eft  ici  que  cet  Auteur  tombe  dans  une 
snanifefte,  contradiction.  Car  fi.  ces  deux  j?a£ 


_ de  Jefar  - Chrifi.  fy9-, 

wges  ne  font  point  paraleiles , comment: 
dit- il  que  le  fens  de  l’un  eft  celui  de  l’au- 
tre ? Et  s’ils  font  paraleiles  , comment 
pourront-ils  foûtenir  que  l’un  de  ces  parta- 
ges dit  que  Jefus-fchrift  ert  le  vrai  Dieu  , & 
que  l’autre  emporte  que  Jefus-Chrift  n’eft 
pas  le  v7rai  Dieu  ? 

III.  Une  des  confédérations  qui  devroient 
le  plus  ouvrir  les  yeux  à nos  adverfaires  > 
eft  cette  efpece  de  paralelle  qui  eft  ici  en- 
tre le  Pere  8c  le  Fils  , qui  font  mis  dans 
un  même  rang  , & qui  font  un  objet  fa  lu- 
taire  de  nôtre  foi , & de  la  connoirtance: 
ou  falut.  Nos  adverfaires  prétendent  que 
Jefus-Chrift  a dû  parler  très- modeftemenc 
en  priant  fon  Pere.  Crellius  remarque  qu’il 
' nccoit  point  convenable  que  Jefus  - Chrift 
dit  dans  cette  occafion  qu’ii  étoit  un.  feul 
vrai  Dieu  avec  fon  Pere  : En  partie , dit- 
il  , parce  qu’il  prie  fon  Pere , & que  par  confe - Qr£tf 
quent  il  doit  parler  avec  une  extrême  modifie  : en  $e  Um 
partie,  parce  qu'il  fe  confédéré  comme  l'Envoyé  de 
fin  Pere,  Garonne  doit  point  croire  qu'en  priant  p ltrg 
fin  7>3re  , il  s'égale  à fon  Pere , en  s'attribuant  b x * 
un  titre  fi  grand , que  le  pere  lui  - même  n'a 1 * 1 
rien  de.  plus  élevé.  D’ailleurs  comme  il  fe  confia 
dere  ici  comme  l'Envoyé  de  fin  Pere  , il  ne 
faut  pzs  croire  qu'il  s'attribue  la  gloire  & U 
ma  je  fie  de  celui  qui  l’a  envoyé  , qui  confife  en 
ee  qu’il  eft  le  feul  vrai  Dieu.  Certainement  , 
iî  Jefus  Chrift  n’eft  point  le  feul  vrai  Dieu 
avec  fon  Pere  , ce  n’eft  point  une-  modeftie^ 
à lui  de  ne  fe  point  dire  le  fe#  vrai  Dieu; 
avec  lui  ; bien-  loin  que  ce  foit  là  une  ex- 
trême modeftie..  Ge  feroit  une  extravagan- 
te modeftie  à un  Sujet  de  dire  , qu’iît 
n’eft  pas  le  Monarque  ou  le  Souverain  de- 
l’Etat..  Belle,  modeftie  î.qui  empêcheroit  mu 

lu.  î]> 


Traité  de  la  Divinité 

peu  de  poudre  & de  eendre  de  fe  dire  le 
Créateur  de  toutes  chofes  > Dieu  béni  éter- 
nellement. Mai  je  crois  pouvoir  dire  , que 
jamais  la  modelfie  ne  fût  plus  choquée  par 
perfonne  , qu'elle  le  feroit  par  Jefus  Chrift 
Sans  cette  rencontre  fi  Jefus  Chrift  n'étoit 
qu'un  fimple  homme  ou  une  fimple  créatu- 
re : & pour  rendre  à Crellius  fes  propres  pa- 
roles j je  foûtiens  que  ni  la  modefiie  , ni  la 
qualité  d'Envoyé , ne  permettoient  point  à 
jefus-Chrifi  de  fe  joindre  au  Pere  , & de  fe 
nommer  après  lui  comme  un  objet  qui  fait 
la  béatitude  des  hommes  > fi  jefus-Chriil 
jj'étoic  qu'une  fimple  créature.  La  modefiie 
ne  le  fouffriroit  point.  Car  fi  J.efus- Chrilt  eif 
une  fimple  créature  , il  n'eft  pas  à l'égard 
du  Dieu  fouverain  ce  qu’eft  un  grain  de 

Eoudre  auprès  du  firmament , ce  qu'eil  une 
ougie  auprès  du  Soleil  , ce  que  feroit  le 
plus  petit  ver  , auprès  du  Maître  du  monde. 
Bira-t'on  donc  que  le  Firmament  &.un  grain 
de  poudre  foûtiennent  le  monde  ? que  le 
Soleil  & une  bougie  nous  éclairent  ■?  que 
le  . Maître  du  monde  & un  ver  font  les  rér 
solutions  delà  focieté  ? Cela  feroit  tout-à- 
fait  choquant.  La  qualité  d'Envoyé  s'y  opor 
feroit  encore.  Car , je  vous  prie  , dans  quel 
Empire  , dans  quel  Royaume  vit  on  jamais 
leferviteur  fe  nommer  avec  le  Maître  , & 
attribuer  tout  à lui  & au  Souverain  ? Si  un 
officier  d'un  Roi  avoit  ofé  dire que  tout 
fe  doit  faire  dans  le  Royaume  au  no  n du 
Roi  , & erçrfon  nom  ; s'il  avoit  la  hardi  elfe 
de  faire  graver  fon  nom  avec  celui  de  fon 
Maître  dans  la  rnonno.ye  & fur  les  édifices, 
publics  r files  grâces  s.'expedioient  en  fon 
mom*  ce  feroit  Là  un,  crime  de  le&e-Majdlé. 
q ui  ne  pourvoit  être  expié  que  par.  une.  m,oj& 


de  Je  fus  - Chrfî.  jJ* 

men  cruelle.  Comment  donc  Jefus  - Chri£ 
ofe  t'il  dire  aujourd’hui  , que  la  vie  éter- 
nelle conlifte  à connoître  le  Dieu  fouverain  > 

& a ie  connoître  lui  - même  ? Comment 
cfe-t’il  inôituer  les  Sacremens  avec  ce  for- 
mulaire y Je  te  baptife  an  nom  du  Fere , du 
Fils  & du  Saint  - Efprit  ? Comment  ofons- 
DOUS  dire  , Je  crois  en  Dieu  le  Fere  tout-puiflknt 
& en  Jefus-Chrift  fin  Fils  ? &c.  1¥.  la  quatriè- 
me conftderation  qui  cous  montre  que  le 
Fils  ne  doit  pas  être  exclus  de  la  Divinité 
du  Pere  , c’eft  celle  du  terme  connoître 
qui  eft  ici  employé.  te  connoif- 

fmt  > &c.  Car  ou  par  connaître  il  faut 
entendre  une  connoiflance  (impie,  nuë  & 
théorique  : auquel  cas  ce  paftage  eft  faux. 

Car  il  n’eft  pas  véritable  que  la  vie  éternelle 
confifte  à connoître  Dieu  & Jefus-Chrift  de 
cette  maniéré  nuë } (impie  & théotique.  Ce 
n eft  pas  nous  qui  le  di lotis , ce  font  nos 
adverfaires  eux  mêmes.  D’ailleurs  ilefl  faux  , 
oit  Creilius  j que  la  -vie  éternelle  , ou  le  mo-  u 
yen  dç  I obtenir  , cbnjtjle  h connoître  que  le  Fere  ^ 
& Jefus  Chrift  fin  Fils  font  ce  feul  (fi  vrai  'Dieu. 

Cela  ne  peut  fubfifler  étant  pris  à la  lettre.  Au - % 

trement  il  firoil  necejfaire  (fi  il  fuffiroit  pour  ^ * ** 
obtenir  la  vie.  éternelle  , de  reconnaître  le  Fere  (fi  I*  ar&*’ 
le  Fils  pour  le  fini  vrai  Dieu.  Ainfi  , cette  ma-, 
ntere  tous  ceux  qui  font  de  ce  fintiment , obtien- 
draient la  vie  éternelle  , quoiqa'  avec  cette  perfuct- 
fion  ils  puijfent  avoir  des  vices , qui  félon  la 
déclaration  exprejfe  de  l’Ec-iture  t excluent  du  Ro- 
yaume des  Cùux ^ Vous  direz  donc  quAout  céla- 
don être  pris  dans  un  fens  impropre  > d'une  tells 
forte  que  'ente  cnnnoiffance  comprenne  en.  foi  lafiâ- 
en  Jefus-Chrift,  (fi  une  foi  agiffante  par- la  charité^ 

& p*r  toutes  fort  es  de  vertus , &c. 

Que  (i  par  cçcte  co;îr\oi(Tunce  il  fa.ux  e.Qr- 


3 Sa  Traité  de  la  Divinité 

tendre  une  connoiflance  efficace  & pratiquey 
alors  par  connoître  le  vrai  Dieu  , il  faut  mani- 
feftemenc  entendre  le  fervir,  '&  par  le  fer- 
vir il  faut  entendre  & le  culte  qui  lui  eft  dû  , 

& l’obéïffance  que  nous  lui  rendons , & la 
foi , & la  charité,  & toutes  fortes  de  vertus 
qui  fe  rapouent  au  fervice  de  Dieu.  C& 
font  les  paroles  de  Crellius.  Or  comme  le  ter- 
me de  connoître  ne  s’aplique  pas  feulement  au 
Pere,  mais  auffi  au  Fils  > car  le  texte  ne  porte 
pas  Amplement  , qu'ils  te  connoïjfatt , tci  Pere  , 
mais  j qu'ils  te  comoijfent , & celui  que  tu  us  en~ 
*voyi  ijefus  - Chrijl  ton  Tils,CQ  feul  8c  même 
verbe  étant  apliqué  à ces  deux  differens  fu- 
jets  : il  s’enfuit  que  la  vie  éternelle  ne  con- 
fiée pas  feulement  à fervir  Dieu  parla  foi  , 
la  charité,  le  culte  religieux  , & toutes 
fortes  d’autres  vertus , mais  qu’elle  confifte 
auffi  à rendre  tous  ces  mêmes  devoirsàje- 
fus  - Chrift  : Que  fi  nous  devons  connoître 
Jefus-Chrift  en  l’adorant , en  lui  obéïïfant  ,• 
en  croyant  en  lui , en  exerçant  la  charité 
pour  l’amour  de  lui  , je  foûtiens  que 
Jefus-Chrift  doit  être  néceftairement  le  vrai 
Dieu  j puisqu’il  n’y  a que  le  vrai  Dieu 
qui  nous  devions  cette  forte  d’hommage  :: 
Il  n’y  a que  le  vrai  Dieu  que  nous  devons, 
adorer  & que  nous  devons  fervir  religieu» 
fement.  Tu  adoreras , dit  le  Legiflateur  com- 1 
mencé  par  le  Dodeur  venu  de  Dieu  , Tu 
adoreras  le  Seigneur  ton  Dieu  , Ô*  à lui  feul 
tu  ferviws.  On  ne  peut  glorifier  que  le  vrai 
Dieu  par  l’obéïftance  , par  la  foi  , par  là 
charité,  & par  toutes  fortes  de  vertus  ,- 
parce  qu’il  n’y  a que  l’Etre  infini  qui  mérité 
■les  facrifices  divers  que  toutes  ces  differem- 
ses  vertus  lui  prefentent.. 

Vu.  Cette  réflexion  peut  Sc  doit. être  foû;%- 


de  fefus-Chrffi.  3*3 

mië  par  une  autre  reflexion  que  nous  ferons 
fur  le  terme  de  la  vie  étemelle . Il  n'y  a qu'un 
Etre  infini  qui  puifle  faire  la  vie  éternelle  de 
fes  créatures.  Jefus-Chrift  n'eft  point  un  Etre 
infini , s'il  n'eft  point  le  vrai  Dieu  avec  fon 
Pere.  En  effet , lorfque  l'Ecriture  nous  dit 
que  la  connoiflfance  de  Dieu  eft  la  vie  éter- 
nelle , & que  la  connoiflfance  de  Jefus-Chrift 
eft  la  vie  éternelle,  ou  elle  entend  que  la. 
connoiflfance  de  Jefus-Chrift  eft  la  vie  éter- 
nelle danslemême  fens  que  celle  de  Dieu  5 
ou  elle  l'entend  dans  un  fens  different.  Si 
elle  l’entend  dans  un  fens  tout  different,  il 
n'y  a rien  de  plus  captieux  que  ces  paroles 
de  l'Ecriture  , elles  font  équivoques  & inin- 
telligibles. Si  elle  l'entend  dans  le  même 
fens  , il  s'enfuit  que  Jefus  - Chrift  connu 
nous  donne  la  vie  éternelle , ou  fait  la  vie 
éternelle  en  nous  , de  la  même  maniéré  que 
le  Pere  connu.  Or  le  Pere  ne  fait  la  vie 
éternelle  que  parce  qu'il  eft  le  vrai  Dieu  y 
le  texte  le  dit  expreflfement.  C eft  ici  la  vie 
éternelle  , de  te  cennoitre  feul  vrai  t)ieu.  Il  s'en- 
fuit donc  que  Jefus-Chrift  ne  fait  la  vie  éter- 
nelle qu’entant  qu’il  eft  le  vrai  Dieu.  D'ail- 
leurs , ou  la  connoiflfance  de  Jefus-Chrift 
fait  la  vie  éternelle,  parce  que  la  vie  éter- 
nelle confifte  dans  cette  eonnoilfance,  ou 
parce  que  cette  connoiflfance  eft  le  principe 
de  la  vie  éternelle.  Si  c'eft  parce  que  la  vie 
éternelle  confifte  formellement  dans  cette 
connoiflfance,  il  faut  que  Jefus  jj^irift  foit 
le  fouverain  bien  : car  la  vie  eternelle  ne 
confifte  formellement  que  dans  la  poflfefTion 
du  fouverain  bien.  Si  c’eft  parce  que  la 
connoiflfance  de  Jefus  Chrift  eft  le  premier 
principe  de  la  vie  éternelle , je  .demande 
encore  : Cette  eonnoilfance  eft-eile  le  prm* 


Traité  de  la  Divinité 

cipe  de  la  vie  éternelle  , parce  qu’elle  en  ell 
'la  caufe  efficiente  , ou  Amplement  parce 
cette  connoifTance  eft  un  moyen  pour  par- 
venir à la  poffeifion  de  la  vie  éternelle  ? 
Si  c’eft  parce  que  cette  connoifTance  eft  un 
principe  proprement  dit  , une  caufe  ef- 
ficiente , une  fource  de  la  vie  étemelle  , 
il  s’enfuit  que  l’objet  de  cette  connoiftan- 
ce  doit  être  le  vrai  Dieu  : car  il  n’y  a que 
le  vrai  Dieu  dont  la  connoifTance  nous  nu- 
milie  , nous  fanftiâe , & produife  & le 
bonheur  & la  fainteté  , qui  font  les  deux 
parties  de  la  vie  éternelle.  Si  c’eft  feule- 
ment parce  que  cette  connoifTance  eft  ou 
une  fimpie  condition  , ou  un  fimple  moyen 
pour  avoir  la  vie  éternelle  , je  dis  qu’alors 
on  ne  peut  pas  mieux  dire  : C‘ejl  ici  la  vie  éter - 
nelle>  de  connaître  Jefus-Ckrifl  : que  t'tfi  ici  la  vie 
éternelle  , de  connaître  la  Loi , ne  connaître  l'E- 
criture , de  connaître  le  Ciel  & l'éternité.  C'eft 
ici  la  vie  éternelle  pour  les  ÏJra'éUtes  , de  con- 
naître Moïfe.  C'cft  la  vie  éternelle  pour  les 
Juifs  profelites  , & pour  les  Pdyens  qui  fe  con- 
vertijfoier.t  a l’Evangile  , de  connoître  les  Apô- 
tres. Gar  il  eft  certain  que  la  connoifTance 
des  Apôtfes  pour  vrais  Apôtres,  étoit  une 
condition  fans  laquelle  les  mauvais  Chré- 
tiens ne  pouvoient  parvenir  à la  vie  ; com- 
me la  connoifTance  de  Moïfe  pour  le  Mi- 
nière & l’Envoyé  de  Dieu  , était  une  con- 
dition fans  laquelle  les  Ifraëlites  ne  pou- 
noient  obéir  à Dieu  , ni  par  confequent 
avoir  la’viç  éternelle.  Ou,  fi  vous  voulez  > 
la  connoifTance  des  Apôtres  & la  connoif- 
fance  de  Moïfe,  étant  des  moyens  pour  amç* 
ner  les  hommes  à Dieu , ont  auffi.  été  des 
moyens  pour  avoir  la  vie  éternelle.  Je  veux 
4|tÇ  qu’ils  payent  pas  été  de  fi  grands  mo. 

yen5  * 


ds  Jefus-Chrift.  3 

yens  ; il  fuflfit  qu'elles  ayent  été  des  moyens, 
nous  n'en  demandons  pas  davantage.Cepen- 
dant  /faut  demeurer  d'accord,  que  ç’au- 
roit  été  une  impiété  & un  blafphême  que 
de  parler  ainfï.  C'efi  ici  la.  vie  éternelle  , de 
connoitre  Moyfe,  C'efl  ici  la  vie  éternelle , de  con- 
naître les  Apôtres.  Mais  ç'auroit  été  le  com- 
ble de  l’impiété  , fi  l'on  avoir  apellé  Moïîè 
& les  Apôtres  la  vie  éternelle  , comme 
l'Ecriture  apelle  Jefus-Cbrilt  la  vie  éternel- 
le. C'efl  ici  , dit  Saint  Jean  , le  vrai  Dieu  & 
la  vie  étemelle. 

Certainement , celui  qui  confiderera  bien 
ces  dernieres  paroles  , trouvera  que  félon 
la  penfée  du  S.  Efprit , il  y a de  /affinité 
entre  ces  paroles  , le  vrai  Dieu , & celles- 
ci  , la  vie  étemelle,  & que  le  S.  Efprit  a voulu 
nous  faire  comprendre , que  c'efi  parce  que 
Jefus-Chrift  efi  le  vrai  Dieu  , qu'il  eft  la 
vie  éternelle  , & qu’entant  qu’il  eft  la  vie 
éternelle  , il  efi  le  vrai  Dieu.  Ainfi  dans  ces 
paroles  de  Jefus-Chrift  , qui  font  paralelles  à 
ce  paftage  , C’efi  ici  la  vie  éternelle  , qu’ils  t » 
eermoiffmt  féal  vrai  Dieu  , & celui  que  tu  as 
envoyé  , Jefus-Chrift , il  parcît  très-raifonnable 
de  penfer  , que  Jefus-Chrift  ne  fait  la  vie 
éternelle  par  fa  connoiffance , que  parce 
qu’il  eft  le  vrai  Dieu. 

Au  relie  ces  deux  veritez  nous  paroilfent 
certaines  fur  ce  fujet.  La  première  eft  , que 
lorfque  Jefus  - Chrift  eft  apellé  la  vie  éter- 
nelle , ou  lorfqu'il  eft  dit  que  la  vié  éter- 
nelle confifte  à connoître  Jefus-Chrift  , cet- 
te expreflion  ne  veut  pas  dire  finalement , 
que  Jefus-Chrift  promet  la  vie  éternelle  „ 
ou  que  Jefus  - Chrift  donne  la  vie  éter- 
nelle. Car , par  exemple , Moïfe  promet- 
tait aux  Ifraëlices  la  terre  de  Canaan  -,  8c 
Terne  U J,  Kk 


Traité  de  la  Divinité 

cependant  il  n’eft  point  apcllé  la  terre  de 
Canaan.  Jofué  introduit  les  Ifraëlites  dans 
3a  terre  de  Canaan  , mais  il  n’eft  point 
apellé  la  terre  de  Canaan  : & ces  expref- 
fîons  feroient  regardées  comme  abfurdes  & 
extravagantes  fi  quelqu’un  s’en  fervoit.  Je- 
fus-Chrift  eft  donc  apellé  la  vie  éternelle , & 
il  eft  dit  que  la  vie  éternelle  confifte  dans 
la  connoiliance  de  Jefus-Chrift , pour  nous 
apprendre  non-feulement  que  Jefus-Chrift  la 
promet  , non- feulement  qu’il  la  donne, 
mais  que  cet  objet  l’a  fait  naître  , que  Je- 
fus-Chrift en  eft  la  fource , qu’il  ne  faut  que 
bien  connoître  Jefus-Chrift  pour  être  faint , 
& pour  être  heureux  , c’eft- à-dire,  pour 
avoir  les  deux  parties  de  la  vie  éternelle. 
La  fécondé  chofe  qui  nous  paroît  incontes- 
table, eft  , que  tout  l’objet  qui  fait  la^vie 
éternelle  dans  ce  dernier  fens  , doit  être 
néceflairement  un  objet  infini.  Car  fi  c’eft: 
une  ftmpîe  créature , on  ne  peut  lui  don- 
ner un  tel  éloge  fans  impiété , puifque  cet 
éloge  eft  l’éloge  du  vrai  Dieu.  C’efi  ici  la  vie 
éternelle , de  te  connoître  feul  Dieu  , &C.  C’ejl 
ici  le  vrai  Dieu  & U vie  éternelle. 

VI.  Après- cela  nous  avons  à confîderer  le 
nom  de  Dieu.  Nos  adverfaires  difputent  for- 
tement pour  nous  perfuader  que  le  nom  de 
Dieu  «’eft  pas  un  nom  propre , mais  un 
nom  apellatif.  Ils  ont  fait  des  traitez  entiers 
fur  cette  matière.  Il  ne  faut  pas  s’en  étonner. 
Car  s’il  eft  une  fois  conftant  que  le  nom  de 
Dieu  eftk  nom  propre  de  l’Etre  fouverain, 
ils  ne  peuvent  plus  s’empêcher  de  recon- 
noître  Jefus-Chrift  pour  un  Etre  fuprême , 
puisqu’ils  demeurent  d’accord  que  le  nom 
de  Dieu  lui  eft  donné  affez  fouvent  dans 
l'Ecriture , & même  dans  des  endroits  qui 


âe  Jefttt  - Chrift.  jSf 

ne  font  nullement  fufpeéts  ni  de  figure , ni 
d'exageration.  Ils  prétendent  donc  que  le 
nom  de  Dieu  eft  un  nom  apellatif  ; qu'il  eft 
donné  fouvent  à d'autres  qu'au  vrai  & fou- 
verain  Dieu  , quoiqu’il  Toit  aulîi  donné 
quelquefois  à ce  dernier.  En  cet  endroit 
nous  raifonnerons  par  leur  principe,  fans  en- 
trer avec  eux  dans  cette  conteftation  , & 
nons  dirons  que  puifque  le  nom  de  Dieu  eft 
un^  nom  apellatif  , on  en  doit  faire  à peu 
près  le  même  jugement  que  de  celui  de 
Roi  j quiTeftaufli,  & qui  eft  donné  à Dieu 
par  excellence  , mais  qui  peut  convenir  à 
d'autres  qu'à  Dieu.  Je  demande  donc  à nos 
adverfaires , fi  fupofé  que  les  paroles  du  tex- 
te fuftfent , C’eft  ici  la  vie  éternelle , de  te  con- 
naître feul  vrai  Roi , & celui  que  tu  us  envoyé  » 
Jefus  - Chrift  ton  Fils  , s'ils  croiroient  que 
dans  ces  paroles  cette  exprtffion  , feul 
vrai  Roi  , convient  au  Pere  exclufivement 
au  Fils  j ou  s'ils  penferoient  qu'elle  con- 
vient au  Pere  & au  Fils  en  même  temps, 
de  cette  maniéré  , C'tfï  ici  la  vie  étemelle  > de 
te  connaître  feul  vrai  Roi , toi  Pere  , avec  celui 
que  tu  as  envoyé,  Jefus- Chrift  ton  Fils,  Or  eft- 
il  que  le  nom  de  Dieu  n'eft  point  moins 
apellatif  que  celui  de  Roi  , félon  leur  prin- 
cipe. Il  s'enfuit  donc  qu'ils  ne  doivent  pas 
faire  de  difficulté  de  rendre  les  paroles  de 
Jefus-Chrift  en  S.  Jean  par  celles-ci  : C'eft 
ici  la  vie  éternelle  , qu'ils  te  connoiffent  être  le 
vrai  Dieu  , toi  'Pere  , avec  celui  que  tu  as  en* 
voyè , Jefus-Chrift.  £ 

VII.  Le  terme  de  vrai  nous  fournira  la 
feptiéme  preuve.  Nos  adverfaires  entendent 
par  le  vrai  Dieu  en  cet  endroit , le  grand 
Dieu  par  excellence  , le  Dieu  fouverai» 

Kk  ij 


38  S Trahê'de  la  "Divinité 

xcct  Mais  il  fera  bon  d'ôter  ici  l'é- 

quivoque qu'ils  font  naître.  On  demeure 
d'accord  que  le  vrai  Dieu  eft  le  Dieu  fouve- 
rain , & que  le  Dieu  fouverain  eft  le  vrai 
Dieu.  Si  nos  adverfaires  ne  veulent  dire  que 
cela  , nous  fommes  d'accord  avec  eux. 
Mais  nous  prétendons  que  l'idée  de  vrai 
Dieu  & celle  de  l'Etre  fouverain  , font 
deux  idées  differentes  qui  reprefentent  le 
même  objet , ou  deux  maniérés  affez  di- 
verfes  de  concevoir  le  même  Dieu.  L'idée 
de  vrai  Dieu  opofe  cet  objet  à ceux  qui 
portent  fauffement  le  nom  de  Dieu , c’eft- 
a-dire  , aux  idoles.  L'idée  de  Dieu  fouverain 
ou  d'Etre  fouverain  l'opofe  à tous  les  autres 
êtres  qui  lui  font  néceffairement  inférieurs. 
On  peut  donc  bien  confondre  l'objet  qui  eft 
exprimé  par  le  terme  de  vrai  Dieu  , avec 
celui  qui  eft  exprimé  par  le  terme  de  Dieu 
fouverain  : mais  il  n'eft  pourtant  point  per- 
mis de  confondre  l'idée  de  Dieu  fouverain 
avec  celle  de  vrai  Dieu  j & c'eft  pourtant 
ce  que  font  toûjours  nos  adverfaires  » 
lorfqu'iîs  raifonnent  contre  nous  par  ce  paf- 
fage.  Il  ne  fert  de  rien  de  dire  ici , que  le  ter- 
me de  vrai  eft  employé  quelquefois  pour 
exprimer  quelque  chofe  de  noble  & d'excel- 
lent ; comme  lorfqu'on  dit  : Conftantin  étoii 
un  vrai  Empereur.  Alexandre  étoit  un  vrai  Hé- 
ros , pour  dire , Conjlantin  avoit  toutes  les  qua- 
lité z.  que  doit  avoir  un  Empereur  , Alexandre 
itoit  un  grand  Héros.  J'avoue  que  quelquefois 
le  terme  dÇ.z»vu  eft  employé  pour  marquer 
l'excellence  du  fujet  dont  on  parle  : mais 
quelquefois  auffi  cette  expreffion  n'en  ligni- 
fie que  la  vérité , & c’eft  ici  un  fait  incon- 
teftable.  On  dit  , Henri  IV.  étoit  le  vrai  Roi 
de  France , lorf qu'il  combmoit  contre  la  Ligue 


de  Jefut  * Chnjï.  3 

apres  la  mort  d'Henri  ni . & cela  lignifie  feu. 
lement , qu’il  n’ufurpoit  point  la  couronne. 
Or  dans  cet  endroit  on  ne  peut  nier  que  le 
Jml  vrai  Dieu  enfermant  une  manifefte  al- 
iufîon  à la  multitude  des  Divinitez  Payen- 
nes  qui  portoient  faulfement  ce  nom  , & 
cette  allufion  n’étant  pas  même  contertée 
par  nos  adverfaires  , le  terme  de  vrai  ne 
lignifie  plûtôt  la  fimple  vérité  de  la  chofe  , 
que  fon  excellence.  Le  fens  donc  de  ces  pa- 
roles eft  celui-ci  : Les 'Payens  ne  connoijfent  que 
de  faux  Dieux  , & c'eji  ce  qui  fait  qu’ils  pé- 
■ rijfent  : mais  toi  tu  es  le  feul  vrai  Dieu  avec  ton 
Fils  , & cette  connoijfance  donne  la  vie  éter- 

nelle. 

Cela  étant  , il  eft  bien  facile  de  faire 
voir  que  le  terme  de  feul  vrai  pieu  doit  être 
raporté  au  Fils  aufli  bien  qu’au  Pere.  Car 
le  terme  de  vrai  Dieu  doit  être  reftraint  au 
Pere  ou  c’eft  parce  que  ce  titre  n’eft  point 
répété  dans  le  fécond  membre  de  la  propo- 
rtion , ou  c’eft  parce  que  ce  titre  eft  trop 
excellent  pour  convenir  au  Fils.Ce  n’eft  point 
parce  que  ce  titre  n’eft  point  répété  , puis- 
que nous  avons  déjà  fait  voir  que  l'analo* 
gie  du  langage  demande  que  ce  titre  foit 
lous-entendu  , aufli  - bien  que  le  verbe  con- 
naître. Ce  n’eft  point  aufli  parce-  que  ce  titre 
eft  trop  excellent  pour  Jefus-Chrift  ; car  ce 
titre  ne  lignifie  autre  chofe , fi  ce  n’eft  un 
Dieu  qui  n’eft  pas  inventé , mais  qui  exifc 
te  réellement  : & qui  peut  douter  que  li 
Jefus-Chrift  eft  Dieu  , comme  tlfc  adver- 
faires le  reconnoiflent,  il  ne  foit  un  vrai  Dieu 
clans  ce  fens  ? 

En  un  mot , voici  le  Dieu  qui  eft  oppo- 
fé  aux  idoles  , c’eft  un  Dieu  qui  n’exirte 
pas  feulement  dans  l’imagination  des  hem* 

K k iij 


$5©  Traité  de  la  Divinité 

mes,  mais  qui  exifte  réellement  & veri- 
blement  : & je  demande  fi  cette  épithece 
convient  à Jefius  - Chrift  , ou  fi  elle  ne  lui 
convient  pas.  Si  elle  ne  lui  convient  pas  , il 
s'enfuit  que  Jefus  Chrift  , qui  très  - certai- 
nement eft  Dieu  , fuivant  l'aveu  de  nos  ad- 
verfaires , eft  un  Dieu  faux  & imaginaire. 
Si  cette  épithete  convient  à Jefus-Chrift  , il 
s’enfuit  que  Jefus  - Chrift  eft  ce  feul  vrai 
Dieu. 

VIII.  Mais  peut-être  que  cet  adje&if feul 
joint  à vrai  Dieu  , donne  à ce  titre  une  ex- 
cellence qui  fait  qu'il  ne  convient  qu'au  Pe- 
re.  Ce  ne  peut  être  pour  plufieurs  raifons. 
Premièrement  , comme  le  terme  de  feul 
détermine  celui  de  vrai , on  peut  dire  aufti 
que  le  terme  de  vrai  détermine  celui  de  feul: 
feul  vrai  Dieu  eft  oppofé  à la  multitude  des 
faux  Dieux.  D'ailleurs,  feul  vrai  Dieu  n'eft 
pas  l’épithete  du  Pere  , mais  celle  du  Perc 
& du  Fils  : comme  dans  ce  paflage  : Ou 
moi  feul  & Barnabas  n'avons-  nous  point  la  puif- 
fance  de  ne  point  travailler  ? le  terme  feul  qui 
dans  la  conftruétion  n'eft  l'épithete  que  de 
Paul , eft  l'épithete  de  Paul  & de  Barnabas 
dans  le  véritable  fens  de  cës  paroles.  En 
troifiéme  lieu  , quand  le  terme  feul  feroit 
l'épithete , non  de  Dieu  convenant  au  Pe- 
re & au  Fils  , mais  l'épithete  du  Pere  ; 
quand  il  yauroitdans  le  texte  , qu *ih  con - 
noiffent  le  Pere  feul  pour  être  le  vrai  Dieu  , &c, 
il  nefaudroit  point  trop  prefler  ce  terme  de 
fui , qiC'/n'exclut  pas  toûjours  autant  qu'il 
femble  exclure,  comme  nous  pourrons  le 
juftifier  par  un  exemple  tout  - à - fait  propr  i 
& inconteftable.  Je  demande  de  qui  eft- ce 
que  l'Ecriture  parle,  lorfqu'elle  dit,  feul 
Puiffxnt  Roi  des  Rois  3 Seigneur  des  Seigneurs  » 


de  Jefu's-C/iriJt. 

fui  feul  a V immortalité  ? Nous  prétendons  que 
c’eft  de  Jefus-Chrift  ; mais  nous  nous  trom- 
pons  , fi  l’on  veut.  Qu’on  attribue  toutes 
ces  épithetes.  au  Pere , ou  bien  au  Fils  * 
il  ne  nous  importe';  on  trouvera  toujours 
la  vérité  de  ce  que  nous  avons  avancé,  c’eft 
que  le  pronom  feuL  ne  limite  pas  autant 
qu’il  femble  limiter.  Car  peut -on  dire  du 
Pere  , qu’iZ  efl  feul  puiffint , quV  a feul  V im- 
mortalité ? Non  fans  doute  ; ces  deux  quali-  - 
tez  conviennent  aufli  au  Fils.  Peüt-pn  dire 
du  Fils  y qu’fZ  efl  feul  puiffant  , feul  immortel  f 
Non  aflurément  ; ces  deux  titres  convien- 
nent aufii  au  Pere.  Si  donc  le  pronom  feul 
exclut  bien  les  autres  fujets  , mais  n’exclut 
point  le  Fils  appliqué  au  Pere , il  s’enfuit- 
que  dans  le.  paliage  que  nous  examinons  f 
le  terme  de  ftul , quand  même  il  feroit  appli- 
qué au  Pere  , ne  devroit  pas  être  cenlé- ex- 
clure le  Fils  pour  cela,  vu  fur-toüt  que  la 
Fils  eft  appelle  8c  le  Dieu  8c  le  vrai  Dieu,  suffi- 
bien  que  le  Pere  , 8c'  qu’il  dit  lui  - même  , 
Je  fuis  en  mon  Pere  , mon  Pere  efl  en  moi, 
Ainfi  nous  ne-  répondons  pas  feulement  aux 
plus  fpécieufes  de  leurs  objeââons  , mais 
encore  nous  faifons  voir  qu’elles  nous  de- 
viennent favorables  , 2c  que  les  paflages' 
qu’ils  citent  contre  nous  avec  le  plus  d?ofren- 
lation  , établillènt  eux  - mêmes  notre  fcnti- 
lùent. 


CHAPITRE  Vq 

Où  l'on  continue  à ré;  on  dre  aux  oh  je  fiions  de 
nos  adverf aines,  ... 

ISF  6s  adverfair.es  prennent  une  fembîable  ob- 
jection du-chap.  K i vetf.  6.-  de-l&  premicfe5 


391  Traité  de  La  Divinité 

Epitre  de  faint  Paul  aux  Corinthiens,  où  l’Apô- 
tre parle  en  ces  mots  : Ainji  donc^  pour  ce  qui 
ejt  de  manger  des  chofes  facrifiées  aux  idoles  > 
'nous  [avons  que  L'idole  n'efi  rien  au  monde  , £3* 
quil  ny  a aucun  autre  Dieu  qu'un  feul,  Car 
bien  qu'il  y en  ait  quifoient  appellès  Dieux  ,foit 
au  ciel  ,foit  en  la  terre , Ç comme  il  y a pLufi^urs 
Dieux  £9*  plujieurs  Seigneurs  , ) toutefois  nous 
fi' avons  qu'un  feul  Dieu  pere , duquel  font  toutes 
chofes , & nous  par  lui;&  unfeuL  Seigneur  Jefus- 
Clirijl , par  lequel  { ont  toutes  chofes  , £F  nous 
par  lui  , C?  c. 

Voici  l’argument  qu’en  tire  Crellius:  Le  fécond 
témoignage  que  nous  produirons  pour  prouver 
notre  fentiment  touchant  l'unité  de  la  divinité 
du  Pere  ,fera  ce  célébré  paffage  de  S.  Paul , oit 
il  nous  explique  ce  que  c'efi  qu'un  feul  Dieu  , 
lorfqu'il  dit  : Nous  avons  un  feul  Dieu  pere  , 
duquel  font  toutes  chofes , tSTncus  par  lui.  Que 
fouvoit-on  dire  de  plus  clair  pour  montrer  qu'il 
n'y  a point  d'autre  qui  J oit  cet  unique  Dieu,  que 
le  Pere  de  Notre-Seigneur  Jefus-ChriJl\En  effet, 
S.  Paul  expliquant  qui  ejl  cet  unique  Dieu  , dit 
fimplement  que  c'efi  le  Pere  ,(5“  il  ne  dit  pas  que 
c'efi.  le  Fils  & Le  Saint  Efprit.  Or  il  n'y  avait 
aucune  raifon  que  S.  Paul  , devant  expliquer 
qui  ejl  ce  Jeul  Dieu , fît  feulement  mention  du 
Pere  , en  omettant  les  autres  perfonnes , s'il  e/l 
•vrai,  que  ce  feul  Dieu  n'ejl  pas  feulement;  le  Pere , 
mais  encore  le  Fils  & le  Saint- Efprit , puifque 
ces  deux  dernier  es  perfonnes  ét  oient  auffi  propres 
à faire  connoltre  quel  ejl  cet  unique  Dieu  , que 
celle  du  Pide  > £9*  qu'ainjî  elles  n'ont  point  du 
être  paffées  fous  Jilence. 

Il  bonde  faire  d’abord  quelques  réflexions, 
quiferontautant  de  réponfes  générales  à cette  dif- 
ficulté. La  première  eft  que , (i  l’on  confidere  bien 
^xaftement  ce  pafiage , comme  plufieurs  autres 


de  Jefus- Chrijl.  3?3 

tjui  lui  font  parallèles , on  trouvera  que  le  nom  de 
Pere  & celui  de  Dieu  ne  lignifie  pas  une  feule  per- 
fonne  de  la  divinité  , mais  cette  eflence  9 cette  di- 
vinité qui  eft  commune  à toutes  les  perfonnes. 
C eft  ce  que  les  Théologiens  entendent  lorfqu’ils 
difent  en  leur  langage  que  Dieu  fe  prend  là 
cufiodos.  Dieu  donc  , cet  Etre  éternel , invifi- 
ble  , incorruptible  , immenfe  , tout  puiflant , qui 
n’efc  ni  le  Pere  feul , ni  le  Fils  feul , ni  le  Saint- 
Efprit  feul,  mais  qui  comprend  le  Pere  , le  Fils  8c 
le  Saint-Efprit , eft  nommé  Pere  dans  un  fens 
vague  & général,  parce  qu’il  eft  le  principe  duquel 
font  toutes  chofes  nous  par  lui,  11  eft  appelle 
Pere  dans  cet  endroit  dans  le  même  fens  qu’il 
eft  nommé  ailleurs  le  Pere  des  lumières  , duquel 
descend  toute  bonne  donation  fS  tout  don  excel- 
lent; ou  dans  le  même  fens  qu’il  eft  dit  aux  Ephé- 
fiens  , 4 : Il  y a un  Jeul  Dieu  qui  ejl  le  pere  de 
tous,  fsfc.  L’attribut  de  Vere  eft  là  un  attribut  gé- 
néral , qui  marque  que  Dieu  eft  le  principe  de 
toutes  chofes,  C’eft  un  attribut  femblable  à ceux, 
de  Créateur  , de  Rédempteur  , de  Sauveur  , qui 
convienent  au  Pere  , au  Fils  & au  S.  Efprit , par- 
ce qu’ils  font  attachés  à l’Elfence  <pii  eft  com- 
mune aux  trois  perfonnes.  Crellius  di.fpute  en 
vain  pour  montrer  que  J.  C.  & le  Saint  Efprit 
ne  font  jamais  appellés  du  nom  de  Pere  dans 
l’Ecriture  ; il  le  trompe  dans  le  principe  & dans  la 
conclufion.  Il  fe  trompe  dans  le  principe:  Jefus- 
Chrift  eft  appellé  le  Pere  du  fiecle  ou  de  ieter-> 
nité  > dans  l'oracle  d’Efaïe  , comme  Crellius  le 
reconnoit  lui-même.  Cette  exprelfioiMious  mon- 
’ tre  que  Jefus  - Chrift  peut  être  appelé  autli  le 
Pere  de  toutes  chofes  ; car  , comme  J:fus- 
Chrift  eft  le  Pere  du  fiecle  parce  qu’il  a fait  les 
fieçîes,  fuivant  la  dodrine  du  Saint-Efprit , rien 
n’empêche  aufti  de  dire  que  Jefus-Chrift  eft  le 
Pere  de  toutes  chofes  5 puifque  toutes  chofes  ont; 


354  Truité  de  la  Divinité 

été  faites  pat  Jefus-Chrift.  Car  par  lui  toutes 
chojes  ont  été  faites  , £5°  fans  lui  rien  de  ce  qui 
c.  été  fait  n'a.  été  fait.  On  me  dira  que  Jefus* 
Clirift  eft  bien  nommé  Pere du  fîecie  , mais  qu’il 
n’eft  pas  nommé  (amplement  le  Pere.  Je  réponds > 
premièrement  qu’auln  Dieu  n'èft  pas  nommé , 
dans  le  paffage  que  nous  examinons  Amplement 
le  Pere  , mais  bien  Le  Pere  duquel  font  toutes 
chofes , fPc.  Je  demande  d’ailleurs  pourquoi  ce 
titre  n’eft  pas  donné  à Jefus-Chrift.  Eft- ce  parce 
qu’il  eft  trop  grand  , & que  par  cette  raifon  il 
doit  être  propre  au  Dieu  fouverain  î Ou  eft  ce 
parce  qu’il  eft  trop  bas , & que  pour  cela  il  doit 
être  propre  à la  "créature  ? Si  c’eft  le  dernier  , 
comment  le  Dieu  fouverain  fe  nomme-t-il  notre 
Pere  ? & ft  c’eft  le  premier  comblent  faint  Paul, 
qui  n’eft  qu’une  créature,  oié-t-il  s’appeiler  de  ce' 
nom  ? Car , dit-il  * quand  vous  auriez  plufieurs 
Pédagogues  en  J ef us  Ckrijl , toutefois  vous  na - 
veç  point  plufieurs  peres.  Si  Jefus-Chrift  n’eft 
p3s  notre  Pere , comment  eft-il  dit  de  Jefus- 
Chrift  que , quand  il  aura  mis Jon  ame  en  obla - 
tion  pour  le  péché , ilfe  verra  de  la  poflérité?  €5*  c. 
Et  comment  peut-il  dire  à Dieu,Æife  voici  £5*  Les 
enfants  que  tu  nias  donnés  , félon  l’application 
que  lui  fait  de  cet  oracle  l’Auteur  de  l’Epitre  aux 
Hébreux  î Comment  Jefus-Chrift. nous  donne-t-il 
une  fécondé  naiffance  ? Comment  nous  régéne- 
xe-t-il  , nous  crée-t-il  ? Comment  eft-il  notre 
fécond  Adam  ? comment  eft-il  appelle  notre  ré- 
furreétion  & notre  vie  ? Mais  encore  un  coup  , 
il  n’eft  pasf-^celfaite  que  nous  nous  arrêtions  à 
cette  confidération-, l’attribut  de  Pere  peut  fe  pren- 
dre en  deux  maniérés  : ou  il  eft  feul , ou  il  eft  joint 
à d’autres  adjedifs  qui  le  limitent.  Nous  con- 
sultons que  lorfqu’ileft  feul,i!fignifîecéttepertbn- 
ne  de  la  Divinité  , qui  eft  diftincfte  du  Fils  ; mais 
ici  l’attribut  du  Pere  eft  certainement  limité. 


de  Jejus  Chrïft.  397 

Dans  ce  pafïage  il  ne  faut  pas  dire  , nous  avons 
un  feul  Dieu  le  Pere  , & s’arrêter  là  ; mais  , 
nous  avons  un  feul  Dieu  le  Pere , duquel  font 
foutes  chofes.  Si  i’ Apôtre  eut  dit , il  y a un  feul 
Dieu  le  principe  duquel  font  routes  chofes  , nos 
adveriaires  ne  troaveroient  rien  dans  les  paroles 
de  cet  Apôtre/c]ui  leur  lait  favorable  ; & quand 
nous  ne  pourrions  point  trouver  dans  l’Ecritafe 
une  pareille  épithete  donnée  à Jefus-Chrifc  ou' 
au  Saint  Efprit , cela  ne  nous  embarralferoit  pas 
beaucoup  , & ne  nous  empêcheroit  pas  de  con- 
venir que  tous  les  fujets  auxquels  le  titre  deDieu 
convient,  peuvent  aufïi  être  appelles  le  principe 
duquel  font  toutes  chofes.  Or  11  ed  vrai  que  le 
Pere  duquel  font  routes  chofes , (S3  le  Principe 
duquel  font  toutes  chofes  , font  des  expreflions 
équivalentes , & par  canfeq lient  ils  ne  peuvent 
pas  tirer  plus  d’avantage  de  l’une  de  ces  expref- 
dons  que  de  i’autre. 

La  fécondé  réponfe  générale  que  nous  pouvons 
faire  à cette  objedion , edqu’encore'  que  le  Pere , 
le  Pils  & le  Saint  Efprit  participent  à une  même 
eflence , ce  qui  éd  évident  de  ce  que  l’Ecriture  leur 
attribue  la  même  gloire  & les  mêmes  perfedions,. 
trois  Perfonnes  de  la  três-fainte  oc  très-glorieufe 
Trinité  paroilfent  dans  l’ouvrage  de  notre  faîut 
fous  une  forme  toute  différente.  Le  Pere  ordon- 
ne , le  Eils  exécute  , le  Saint  Efprit  applique.  Le 
Pere  qui  envoie  fbn  Fils , qui  traite  l’alliance  , 
eft  proprement  celui  qui  foutient  la  perfonne  Sc 
Je  caradere  de  Dieu  , & c’ed  la  raifon  pour  la- 
quelle il  ed  appellé  plus  fouven^Dieu  que  les 
autres  perfonnes.  Le  Fils  par  oit  *rune  média- 
teur, tenant  la  place  des  hommes , & revêtu  des 
droits  de  la  Divinité.  Le  Saint  Efpritnenr  la  place 
de  Dieu  & de  Jefus-Chrid,  & fupplée  à fabfence 
de  cë  dernier.  Il  ne  faudrait  donc  pas  s etonner  que 
le  nom  de  Dieu  > oui  ed  commun  a toutes  les 
4 L1  iij 


35><5  Traité  de  la  Divinité 

Perfonnes  de  la  très  fairite  & très  glorieufe  Tri- 
nité , fût  attribué  au  Pere,  qui  foutient  ce  carac- 
tère d’une  façon  toute  particulière  dans  le  grand 
ouvrage  de  notre  falut. 

Il  faut  ajouter , en  troifieme  lieu,  que  le  pro- 
nom féal , qui  limite  le  Nom  de  Dieu  en  cet  en- 
droit , rfeft  point  pris  dans  cette  grande  rigueur 
que  predent  nos  adverfaires.  Je  veux  dire  que  ce 
pronom  exclut  bien  les  autres  choies  dont  il  a été 
parlé , & auxquelles  il  a été  fait  allufion  dans  les 
verfets  précédents , mais  non  pas  tous  les  autres 
Jajets  en  général.  Ce  que  j’avance  Ce  prouve  par 
plufieurs  exemples  différents.  Lorfquejefus-  Chrift 
dit  à fes  Difciples  , en  faint  Jean  -.Fous  melaif- 
feref  feul  , le  pronom  feul  exclut  bien  les  hom- 
mes dont  il  étoit  queftion , mais  il  n’exclut  point 
Dieu.  Ce  qui  le  marque  , c’eft  que  Jefus-Chrift 
ajoute  immédiatement  après  : mais  h ne  fuis 
point  feul , car  le  Pere  ejl  avec  moi.  Lorfqu’il  eft 
dit  .*  Il  n'y  a point  de  falut  en  aucun  autre  qu'en 
lui  y cette  exprefïion  exclut  bien  les  hommes  , 
mais  elle  n’exclut  pas  le  Pere.  Lorfqu’il  eft  dit 
cyriily  apn  feul  Doileur , à /avoir , Jefus-Chrijt, 
ce-terme  feul , exclut  les  hommes  de  l’excellence 
de  ce  titre , mais  non  pas  Dieu  ; car  il  a été  dit 
par  les  Prophètes  , Us  feront  tous  enfeigncs  de 
Dieu.  Il  eft  dit  des  pains  de  proportion  , qu’il 
n’étoit  permis  à per fonne  de  les  manger  mais  aux 
Sacrificateurs  Jeuls  ; le  pronom  feul  exclut  ceux 
qui  étoient  d’une  autre  famille , mais  non  pas  les 
enfants  des  Sacrificateurs.  Lorfqu’il  eft  dit  que 
nous  fommes  iuftifiés  par  la  foi  feule,  on  prétend 
exclure  les  ctùvres,  mais  non  pas  Dieu  , Jefus- 
Chrift , la  miféricorde  divine  , le  facrifîce  de  la 
croix  , qui  nous  juftifient  chacun  à fa  maniéré. 
Lorfque  Dieu  dit  par  la  bouche  d’Efaïe  : Je  fuis 
le  Seigneur  il  n'y  a point  de  Sauveur  fi  ce  rifefl 
moi  i (Je.  le  Prophète  n’a  fans  doute  point  voulu 


de  J efus- Ch rifi.  397 

exclure  Jefus-Chrift  qui  porte  le  nom  de  norrç 
Sauveur  dans  l’Ecriture  , 8c  duquel  il  avoit  été 
dit  par  le  Prophète  quil  ferait  appelLé  Le  Dieu  Ç5S* 
Le  Sauveur  de  toute  La  terre.  Le  même  Prophète 
parlant  du  dernier  jour  dit  que  Dieu  feuL  fera, 
exalté  en  ce  jour-là  ; & comme  nos  adverlaires 
eux-mêmes  ne  nient  pas  que  Jefus-Chrift  ne 
doive  venir  juger  les  vivants  & les  morts  , ils  ne 
peuvent  difcon venir  aufli  que  Jefus-Chrift  ne 
doive  avoir  part  à cette  exaltation  ; & ils  doivent 
reconnoître  que  le  pronom  feul  n’exclut  que  les 
idoles  ou  les  créatures  en  générai  , qui  eft 
l’objet  que  le  Prophète  avoit  dans  l’efpric. 

Que  fi  nous  voulions  nous  étendre  à prouver 
que  le  pronom  feul  n'exclut  que  félon  la  matière 
& les  circonstances  du  texte , 8c  que  je  voulufle 
le  juftifier  par  des  exemples , je  n’aurois  jamais 
fait.  Un  homme  auroit  bonne  grâce,  qui , lifant 
ce  paroles  de  Jacob  : Mon  fils  Benjamin  ne  défi 
tendra  point  avec  vous  ; car  fon  frere  ejl  mon  , 
Ü*  celui-ci  m'efi  feul  refié  , en  concluroit , que 
Benjamin  étoit  le  fils  unique  de  Jacob  , & que 
Juda  & les  freres  n’étoient  point  les  enfants  de 
ce  Patriarche.  Et  lorfque  l’Evangélifte  , après 
avoir  fait  l’hiftoire  de  la  transfiguration  de 
Jefus-Chrift  , & avoir  repréfenté  ce  divin  Sau- 
veur s’entretenant  avec  Moïfe  & Elie  , dit  qu’il 
fe  fit  une  voix  dans  le  ciel  , difant  : Celui-ci  ejl 
mon  Ftls  bien- aime  , &c.  & lorfque  cette  voix 
eut  été  entendue  , Jefus-Chrift  fut  trouvé  tout 
Jeul,  pourroit-on  prouver  que  Jefus-Chrift  étoit 
feul  en  toutes  maniérés , & que  feyjifciples  n’é- 
toient point  avec  lui / Marthe  dit  ^Tefus-Chrift: 
Seigneurie  te  foucie-stu  point  de  ce  que  ma  faut 
nfa  laiffée  feule  à la  maifon  pour  fervir  , con- 
cluroit - on  de  là  qu’il  n’y  avoit  dans  la  maifon 
ni  ferviteurs  ni  fervantes  / . 

Ce  langage  n’eft  point  propre  au  Saint- Efpnt* 
Lliv 


3^8  Traite  de  la  Divinité 

Les  hommes  parlent  & ont  toujours  parlé  de  la 
même  maniéré.  Cette  proportion,  Le/eut. Au • 
gujlsa  achevé  la  ruine  de  La  mâifon  de  Pompée, 
n’exclut  point  ni  Agrippa  , ni  les  autres  Lieute- 
nants d’Augufte. 

C’eft  donc  une  maxime  très  certaine  que  le 
pronom  jeul  ne  doit  point  être  pris  dans  toute 
l’étendue  & dans  toute  la  force  dont  fa  lignifica- 
tion naturelle  le  rend  capable  ; mais  qu’il  eft  li- 
mité par  les  objets  dont  on  parle,  & par  les  autres 
circonftances  du  difccurs.  Cela  étant,  je  dis  que 
dans  le  pafiuge  que  nous  examinons,  le  pronom 
feul  qui  ajoute  à Dieu , peut  bien  exclure  les 
idoles  les  divers  fujets  qui  font  fur  la  terre  & 
dans  le  ciel  , & même  les  chofes  qui  ont  été 
honorées  du  nom  de  Dieu  &de  Seigneur,  parce 
que  c’eft  de  cela  qui  s’agit  en  cet  endroit;  mais 
je  nie  que  ce  pronom  exclue  aufti  enmemetemps 
J.  C^  qui  , au  contraire',  nous  eft  repréfenté 
comme  participant  à un  même  empire  , & une 
même  gloire  avec  le  vrai  Dieu. 

Nous  n’en  douterons  point  fi  nous  ajoutons  , 
en  quatrième  lieu,  que  félon  les  idées  que  l’Écri- 
ture nous  donne  fur  ce  fujet,  il  y a une  fi  étroite 
union,  entre  le  Pere  & le  Fils , que  ce  qu’on  dit  de 
l’un  , on  doit  aufli  l’entendre  de  l’autre.  Jefus- 
Chrift  ne  fe  contente  point  de  dire  t]ue  lui  & le 
Pere  font  un  ; ce  qui  , à s’arrêter  là  , fembleroit 
pouvoir  être  expliqué  de  l’unité  de  confentement: 
il  nous  dit  qu’en  poftedant  le  Fils  on  polTede  le 
Pere:  Qui  a le  Fils  a la  vie  ; "qui  n'a  point  le 
Fils  n'a  point-  la  vie.  Il  dit  que  qui  honore  le 
Fils  honore  le’ Pere.  Il  nous  fait  entendre  qu’en 
connoiftant  l’un  on  connoît  l’autre.  Philippe , 
éelui  qui  m'a  vu  il  a vu  mon  Pere  ; & pourquoi 
dis-tu  , M&ntre-moi  le  Pere  ? Il  nous  apprend 
que  tout  ce  qui  eft  au  Pere  eft  à lui. L’Ecriture  leur 
attribue  mêmes  perfections. , mêmes  qualités , 


de  Jefus-Chrift. 

mêmes  ouvrages , mêmes  propriétés  , même 
gloire  , &c. 

Il  réfulte  delà,  en  cinquième  lieu  , que  l'Ecri- 
ture attribuant  quelque  qualité  ou  quelque  perfec- 
tion au  Pere  feul , ne' prétend  point  exclure  le 
Fils.  Nos  adverfaires  eux-mênjes  font  obligés 
d en  demeurer  d’accord  , 8c  de  reconoître  par  là 
combien  eft  foible  leur  obje&ion  ; car  lorfque 
Jefus-Chrift  dit  qu’i/  n'y  a nul  bon  fi  ce  n\Jl 
Dieu  , prétendent  - ils  exclure  Jefus-Chrift  ? Et 
n’eft  il  pas  toujours  véritable  que  Jefus-Chrift 
eft  le  débonnaire  par  excellence  ? Et  lorfque  ce 
divin  Sauveur  nous  dit  : N'appelle % aucun  fur 
La  terre  votre  maître-,  car  un  feul  eft  votre  maî- 
tre, prétend  t-il  s’exclürsjui-même  ? & lorfque 
Dieu  nous  eft  repréfenté  comme  étant  feul  notre 
Sauveur , faudra-t-il  exclure  Jefus-Chrift  * Ou 
lorfque  Jefus-Chrift  nous  eft  repréfenté  comme 
notre  feul  Sauveur  n'y  ayant  point  de  falut  en 
aucun  autre , faudra-t-il  exclure  Dieu?  L’Ecriture 
attribue  à Dieu  d’être  feul  lage  , feul  bon  , & 
d’avoir  feul  l’immortalité;  faudra-t-il  dire  que 
le  pronom  feul  exclue  tellement  tous  les  autres 
fujets  , que  ces  titres  ne  conviennent  point  à 
Jefus-Chrift?Et  lorfque  S. Paul  ne  fe  propofe  de  fa- 
lloir que  Jefus-Chrift  y (5F  que  Jefus-Chrift  cruci- 
fié , aura-t-il  eu  deifein  de  dire  que  la  connoiflan- 
ce  du  Pere  n’eft  point  néceflaire  à notre  falut  ? 
Et  lorfqu’il  eft  dit,  Nukneconnott  les  chofes  de 
Dieu  fi  ce  neft  l'efprit  de  Dieu  qui  eft  en  lui , 
auroit-on  droit  d’en  conclure  que  le  Pere  & le 
Fils  ne  connoiflent  point  les  chofePqui  font  de 
Dieu  ? 

Après  ces  réflexions  générales , je  viens  à mon 
Auteur  que  je  veux  fuivre  pas  à pas.  Saint  Paul , 
dit- il  , expliquant  qui  eft  ce  feul  Dieu  , dit  que 
c'eft  le  Pere  , (JF  ne  dit  point  que  eefoit  ItPen-, 
le  Fils  (J  le  Saint  Efpric. 


400  Traité  de  la  Divinité 

Tous  cela  eft  faux  *,  ni  Saint  Paul  nexpliqùtf 
qui  eft  ce  feul  Dieu,  ni  il  ne  dit  que  ce  feul  Dieu 
eft  le  Pere  exclufivement  au  Fils  & aufaihtÊlprir, 
Saint  Paul  n’explique  point  qui  eft  ce  feul  vrai 
Dieu  ; Ci  l’on  appelle  cela  une  explication  , c’eft 
une  explication  incomplette  , une  defeription  , 
une  explication  proportionnée  au  fujet  dont  on 
parle.  Il  ne  s’agifioit  en  aucune  façon , en  cet 
endroit , d’expliquer  la  nature  & l’eflcnce  du  Pere 
de  notre  Seigneur  Jefus-Chrift  , & de  marquer 
ce  que  le  Pere  avoit  de  plus  élevé  & de  plus  no- 
ble que  fon  Fils  ; mais  il  s’agilFoit  de  décrire  ce 
Dieu  qui  eft  oppofé  aux  idoles  , & de  marquer 
l’avantage  qu’il  a , non  feulement  fur  ces  idoles  , 
mais  encore  fur  les  Rois , les  Magiftrats  & les 
Anges , quf  ont  été  quelquefois  honores  du  nom 
de  Dieu.  Ce  qui  fait  que  l’Apôtre  penfe  à décrire 
ce  feul  Dieu  par  des  caraéteres  qui  l’elevent  au- 
deftus  de  ces  autres  fujets  ; & Ce  fouvenant  que 
lesProphetes  ont  faiteette  defeription  des  Dieux 
créés  .*  Les  Dieux  qui  n' ont  point  fait  Le  ciel  tS* 
la  terre , feront  ra/és  de  deffous  les  deux , il  fait 
cette  defeription  oppofée  du  vrai  Dieu  t 11  y et 
un  feul  Dieu  , pere  de  toutes  chojes  , ou  bien 
duquel  font  toutes  chojes  , nous  par  lui. 

En  effet  ( continue  cet  Auteur  ) ly  Apôtre  a 
voulu  expliquer  qui  eft  ce  feul  Dieu.  Or  vous 
prie  y celui  - là  explique-t  il  bien  une  chofe , 
qui  paffe  fous  Ji'ence  plus  de  chofes  capables  de 
la  faire  connoitre  qu'il  n* en  exprime  , & qui  , 
au  lieu  de  parler  de  trois  perfonnes , ne  fait  men- 
tion que  dSdne  feule  , comme  ferait  V Apôtre  en 
cet  endroit  ? Lequel , je  vous  prie  , de  nos  adver- 
faires  , voulant  expliquer  qui  eft  ce  feul  Dieu  y 
fait  feulement  mention  du  Pere  dit  quil  y 
a un  feul  Dieu , qui  eft  le  Pere  de  Notre  Sei- 
gneur Jifus-Chrif}  , qui  ne  dife  plutôt  quil  y 
a un  feuL  Dieu  Pere , Fils  & Saint  Efprit  » 


de  Jefus-Chrijl.  ' 40 1 

Mais  il  faut  que  l’Apôtre  ait  voulu  expliquer 
à fond  qui  eft  ce  feul  Dieujil  la  voulu  faire  con- 
noître,  autant  que  cela  importoit  pour  fon  fujetf 
en  lui  donnant  un  cara&erequi  l’éleve  au-dedus 
des  Seigneuries  & des  Divinités  créées,  & l’appel- 
lant/tf  Pere , duquel  font  toutes  chefes , C5*  nous 
far  lui.  Il  n’eft  pas  nécedaire  qûe  toutes  les  fois 
qu’on  parle  de  quelque  chofe,  on  entreprenne 
de  l’expliquer  ; mais  il  l’eft  encore  moins  que 
toutes  les  fois  que  par  quelque épithete  on  décrit 
en  padant  une  chofe  , on  l’explique  à fond.  L’A- 
pôtre déclare  en  quelque  endroit  qu 'il  ne  fe  pro- 
pofe  de  lavoir  que  Jefus-Chrijl , & Jefus-Chrijl 
crucifié  ; dira-t-on  que  ce  difcours  ell  abfurde, 
parce  que  l’Apôtre  entreprenant  d’expliquer  la 
connoidance  du  falut , palfe  plus  de  chofes  fous 
lîlence  qu’il  n’en  exprime  , ne  faifant  aucune 
mention  de  Dieu  le  Pere  , quoique  Jefus-Chrift 
déclare  que  c'ejl  ici  la  vie  éternelle  , de  connaî- 
tre ce  feul  vrai  Dieu  , t$c.  & ne  parlant  ni  du 
Saint  Efprit , ni  de  la  vie  éternelle  , &c.  ni  des 
autres  objets  que  l’Ecriture  propofe  à notre  foi  I 
Il  ed  rapporté  au  chapitre  1 6 , verf.  zj.  des 
A&es  des  Apôtres , que  le  Geôlier  qui  avoit  gardé 
Paul  & Silas  , ayant  été  frappé  d'étonnemen» 
parce  que  l'Ange  du  Seigneur  avoit  opéré  en 
leur  faveur  , les  ayant  menés  dehors  , C?  leur 
ayant  dit:  Seigneurs , que  me  faut-il  faire  pour 
être  fauvé  ? Ils  lui  dirent  : Crois  ait  Seigneur 
Jefus-ChiJl , & tu  fera  fauvé  toi  & ta.  mai  fon. 
Dira-t-on  que  ces  Apôtres  on  mal  parlé  dans  cette 
occalîon  ? Il  s’agidoit  de  répondre  #ce  Geôlier 
qui  vouloit  fa  voir  ce  qu’il  falloit  faire  pour  être 
fauvé.  Il  étoit  plus  nécedaire  de  s’expliquer  entiè- 
rement & parfaitement  dans  cette  occafion,  que 
dans  celle  dont  il  s’agit  ici  i_  cependanr  , dans 
cette  occadon  qui  femble  demander  que  l’Apotre 
s’explique  tout-d-fait,  l’Apôtre  ne  s’explique  qu’à 

L 1 ij 


4©i  Traité  de  la  'Divinité 

demi.  Il  nelnidit  point  qu’il  doit  croire  en  Dieu 
& au  Saint  Efprit  , quoique  cela  fût  indifpenfa- 
jblement  néceffaire  , puifqu’ii  devoit  être  baptifé 
au  nom  dn  Pere  , & duffils  & du  Saint  Efprit.  H 
ne  lui  dit  point  qu’il  eftnéceflaire  qu’il  fe  repen- 
te, bien  que  la  repentance  ne  foit  pas  moins  nécef 
faire  que  la  foi.  Il  ne  faut  pas  douter  que  Paul  8c 
Silas  n’aient  expliqué  toutes  ces  chofes  à ce  Geô- 
lier, maison  nedoit pas  douter  aufîi  que  Jefus- 
Chriftn’ait  expliqué  lemyftere;  de  l’Incarnation, 
du  moins  félon  la  mefure  qui  étoit  proportionnée 
Si  convenable  à l’état  où  fe  trouvolent  alors  fes 
Difciples , & que  les  Difciples  ne  l’aient  aulfi 
expliqué  félon  la  portée  des  Chrétiens  de  leur 
temps.  L’Eunuque  de  la  Reine  Candace  décrit 
ainf  la  foiqu’il  a auSeigneur  : Je  crois  que  Jefus - 
Chrifi  eji  Le  Fils  de  Dieu.  Sa  foin’avoit-elieque 
ce  feul  objet?  Èt  peut-on  dire  qu-’un  homme 
explique -bien  une  choie,  qui  fait  plus  de  chofes 
sapables  de  La  faire  connaître  qu'il  n'en  expri- 
me ? U n’eft  ni  nécefiàire  ni  poflible  de  tout  dire 
fur  toutes  fortes  de  fujets  , & il  ne  faut  connoî- 
tre  ni  le  langage  divin , ni  le  langage  humain  , 
pour  s’imaginer  que  les  explications  qu’on  donne 
d’une  chofe  par  quelque  adjeétif  ou  par  quelque 
épithete  , doivent  être  des  définitions  exaéies 
d’une  exaélitude  de  dialectique , & qu’elles  doi- 
vent épuifer  leur  objet.  Les  Philofophes  parlent 
d’une  maniéré  toute  différente.  Il  eft  vrai  que  , 
depuis  que  nous  difputons  fur  ces  grandes  matiè- 
res , nous  aimons  à parier  avec  une  précaution 
qui  nefero^pas  néceffaire  fi  jamais  ces  queftions 
n’avoient  été  agitées  , & que  nous  dilons  volon- 
tiers , le  plûs  foüvcnt  qu’il  nous  eft  portable  , un 
feul  Dieu  Pere  , Fils  & Saint  Efprit.  Mais  com- 
bien de  fois  nous  exprimons  nous  autrement/ 
Et  en  combien  d’occafions  rendons-nous  grâces 
à Dieu  feul , auteur  de  notre  être  & de  notre 


de  Je  fus  Chrifl.  40* 

faîut,  par  Jefus-Chrift  Ton  Fils  , qui  efl:  notre 
divin  médiateur  ! Ce  qui  eft  parler  à peu  près 
comme  parle  notre  Apôrre. 

Qui  ejl-ce  d'entre  eux  ( ajoute  Crellius  ) qui 
manquera  à dire  que  ce  fi  le  Pere,  le  Fils  , le 
Saint  Efprit  ? En  effet , il  faut  qu  il  parle  ainfi 
s il  veut  parler  conjéquemment  à fes  principes  ; 

d'autant  plutôt  que  ü Apôtre  devoit-il  parler 
de  cette  manière , s'il  eut  été  du  fentiment  de  nos 
adverfaires , qu'il  devait  prendre  garde  de  ne  pas 
donner  lieu  à cette  erreur  fi  grave  £5*  fi  pernicieu- 
Je,  comme  ils  efiiment , qui  confifieroit  à croire 
que  Dieu  efi  un  feul , aujjï-bien  enperfonne  qu'en 
effence  : & qu'il  n'y  a que'  le  Pere  de  Notre  Sei- 
gneur Jefus-Chrifi  qui  Joit  Dieu , 

Pour  parler  conféquemmeilt  à fes  principes, 
il  n’eft  pas  néceffaire  qu’un  homme  explique 
toujours  fes  principes  a fond  ; & quoique  nous 
foyons  biens  perfuadés  du  myftere  de  la  Trinité  , 
nous  pouvons  bien  parler  du  Pere,  fans  faire 
mention  du  Fils  ; & du  Fils  fans  faire  mention 
du  Pere  ; & du  Saint  Efprit , fans  faire  mention 
du  Pere  &:  du  Fils  ; 8c  il  n’eft  pas  néceffaire  que 
chaque  mot  que  nous  prononçons  (#it  une  expli- 
cation de  ce  grand  myftere.  Il  n’a  pas  été  nécef- 
faire auffi  qu’à  chaque  parole  que  les  Apôtres 
ont  prononcée  , ils  aient  appréhendé  de  donner 
occafion  à quelque  grande  hérélïe.  Comme  les 
erreurs  8c  même  les  erreurs  graves  & mortelles 
qui  font  poftîbîes  font  infinies  , ils  n’aùroient 
jamais  parlé  s’il  avoit  fallu  qu’ils  les  prévinifent 
toutes.  Mais  j’admire  ici  l’aveugl^nent  de  nos 
advérfaires , qui , voulant  argumenter  contre 
nous  , nous  fourniffent  un  argument  invincible 
contre  eux  mêmes..  Ont-ils  bien  penfé  à ce  qu’ils 
avancent  dans  cette  occafion  ? N’ont-ils  pas  vu 
que  nous  pouvions  les  combattre  & les  défaire 
par  leurs  propres  armes  ? Quoi  I h les  Apôtres 


4»4  _ de  la  Religion  Chrétienne . 

obfçuritez  de  l'impieté  : étant  certain  que 
vous  comprendrez  tout  auffi  peu  l'éternité 
l'infinité,  l’étendue,  la  maniéré  & la  ne- 
çeffité  de  l'exillence  de  la  matière  , que  vous 
connoiflezce  qui  fe  pafife en  Dieu.  IL  Vous 
avez  cette  difpofition  de  coeur  dans  les  chû- 
fes  civiles  & naturelles.  Vous  n'attendez 
point  à manger  , jufqu'à  ce  que  vous  ayez 
îçû  la  maniéré  en  laquelle  fe  fait  la  nutrition, 
& vous  croyez  que  l'aiman  attire  le  fer  * 
encore  qu'on  ne  vous  ait  jamais  dit  corn-» 
ment  cela  fe  fait.  Pourquoi  de  même  ne  croi- 
rons nous  pas  les  Milleres  , encore  que  nous 
n'en  puiffions  pénétrer  la  maniéré  ? III.  Cetr 
te  foimiffion  eft  tellement  raisonnable',  qu'il 
faut  être  infenfé  pour  ne  pas  le  voir.  Car  jufc 
qu'à,  ce  que  nôtre  efprit  foit  infini ,.  il  n'y  aur 
ra  qu'un  côté  des  chofes  que  nous  puiffions 
Voir  * & il  fera  needfaire  que  l'autre  nous 
ibit  inconnu.  I V.  Elle  eft  jufte  & légitimé 
s'il  en  fut  jamais.  Elle  ne  va  qu'à  nous  fai- 
re reconnoître  nôtre  ignorance,  & qu'étant 
dans  le  danger  de  nous  tromper  , nous  de- 
vons fuivre  la  Révélation  comme  un  guide 
fidèle.  Nous  Tommes,  bien  extravagans , fi 
nous  ne  reconnoifibns  point  nôtre  ignorance.,. 
©„u  fi  nous,  craignons  que  Dieu  puilfe  nous 
tromper  ,,  lors  qu'il  lui  plaît  de  fe  fiajr.e  corn- 
noître  à.  nous. 

V..  Mais  ce  qu'il  y.  a de  plus  remarquable , 
ee.  qui  eft  infiniment  glorieux  à la  Religion  , 
& qui  la  fait„reconnoîiie  pour  divine  , c'eft 
que  ce;  renoncement  à fes  lumières  ejt  le  feul 
moyen  que  nous  ayons  de  forrir  d'erreur  ,, 
Sc-  de;  voir,  clair  dans  les  matières,  de.  laRer- 
Ijgioni,. 

<£!eft  un  miracle  propre  à la  Religion? 
^.firéiienne  de  nous,  rendra  heuteux  ? eq 


de  la  Rellgien  Chrétienne.  4*# 
bous  obligeant  à renoncer  à nous*  mêmes  r. 
mais  c'en  ert  un  auffi  grand  , de  nous  ren- 
dre clairvoyans , en  nous  faifant  facrifier  le*, 
lumières  de  nôtre  raifon. 

On  s'aveugle  en  portant  une  vue  trop  fixe- 
& trop  hardie  fur  les  Mifteres  : mais  on; 
apperçoit  la  lumière  de  Dieu , lors  qu'ora 
baifle  les  yeux.  L'on  eft  fçavant , lors  qu’on 
ne  veut  rien  fçavoir  que  ce  que  Dieu  nous 
revele  : 8e  l'on  ne  fçait  rien  , lors  qti'on> 
veut  tout  fçavoir.  Par  tout  ailleurs  le  degré 
de  connoiffance  fait  le  degré  de  l'habileté  ;. 
mais  c'elt  ici  le  degré  de  la  foûmiffion  : 6c 
c'eil  plus  par  l'humilité  du  cœur  , que  par 
les  lumières  de  l'efprit  , qu'on  s'inllruit 
dans  la  fcience  du  falut.  La  preuve  n'en  eflr 
pas  difficile.  On  a vu  quelles  tenebres  les; 
fpeculations  d'une  raifon  indépendante  jet- 
tent fur  les  Mirteres  : 3e  voici  comment  la. 
foûmiffion  de  l'efprit  change  ces  tenebres  en*, 
lumières  , ou.  du  moins  empêche  que  nous, 
n’en  foyons  obfcurcis. 

Si  je  fuis  dans  cette  difpofition  d'humilité  „ 
toutes  les  difficultez  perdront  leur  force.  Je 
ne  ferai  point  furpris  de  ne  pouvoir  biens 
comprendre  la  nature  de  Dieu  ni  fa  manie- 
re  de  connoîcre  d'aimer  Se  d'agir  „ ni  font 
éternité , ni  fon  immenfité  : &.  je  ferai  plu- 
tôt ravi,  en,  admiration  , de  ce  que  moi  qui 
ne  fuis  qu’un  ver.  8e  un  atome,  je  fuis  honoré 
de  fa  conmoiffance  , 8e  fins  élevé,  à.  la  gloire 
d'entrevoir  fes  merveilles.. 

Je  ne  trouverai  encore  rien  qui  me  choque.- 
dans  cet  abandon  que  Dieu  a.voit  fait  autres 
fois  des  Pày.ens,,, 8e  qu’il  a;  rait  de  tant  de.- 
nations  infidèles-  qui  crouphTent  dans  des  té- 
nèbres fi:  profondes  ,,  encore;  qtfilî  n'y,  aie 
^eutrêire  rien":  de  fl  difficile  &.  dé  foincoupte* 


40*  Traité  de  la  Vérité 

prehenfîble  dans  la  conduite  de  Dieu.  Je  me 
regarderai  : je  tâcherai  de  me  connoître.  Je 
me  trouverai  abîmé  , pour  ainfi  dire  , dans 
un  coin  de  ce  vafte  Univers  , dans  un  tems 
ou  dans  une  conjoncture- qui  n’eid  qu’un  point 
auprès  de  ces  efpaces  de  durée  immenfes  qui 
ont  coulé  & de  cette  éternité  qui  coulera  en- 
core, je  n’aperçois  dans  cet  état  que  quelques 
années,&  quelques  peuples, que  je  donne  pour 
objet  à la  Providence  , comme  fi  c’éroient-14 
fes  bornes.  Mais  foible  & imbecille  que  je. 
fuis  î je  ne  vois  point  cette  fucceffion  infinie 
d’objets  qui  roulent  dans  le  plan  de  l’intelli- 
gence Souveraine  : je  ne  vois  ni  les  liaifons  de 
ce  fiécle  avec  le  monde  avenir , ni  la  place 
que  ces  peuples  , dont  je  déplore  i’ignoran- 
ce,  tiennent  dans  cet  enchaînement,  ni  les 
droits  que  la  juilice  de  Dieu  a fait  fur  eux  : ou 
du  moins  je  ne  les  connois  qu’imparfaite- 
ment.  Je  ne  confidere  pas  que  mille  ans  font 
comme  un  jour,  & un  jour  comme  mille 
ans  i qu’un  peuple  eit  comme  cent  peuples  , 
& cent  peuples  comme  un  peuple  à l’égard 
de  celui  qui  en  peut  tirer  une  infinité  du 
néant,  d’où  il  nous  a tirez  nous  - mêmes. 
Nous  fommes  comme  ceux  qui  veulent  voir 
toute  l’étendue  des  Gieux  , encore  qu’ils 
foient  dans  un  puits. 

Si  nous  nous  connoiffons-  nous  - mêmes , 
nous  ne  ferons  ni  curieux  , ni  téméraires,  Sz 
nous  craindrons  le  fort  de  ceux  qui  furent 
frapez  pour  avoir  voulu  regarder  dans  l’Ar- 
che. 11  nous  fera  même  facile  de  recon- 
naître les  dogmes  que  la  Philofophie  8<r  la 
témérité  auront  inventez  : car  en  nous  arrê- 
tant dans  les  barrières  facréès  de  la  Révéla- 
tion , nous  connaîtrons  ceux  qui  font  a fiez 
kârdis  pour  les  franchir.  Nous  difeerneron* 


de  U Religion  Chrétienne.  4©y 
la  Religion  qui  nous  confond  êc  nous  morti- 
fie j de  la  fuperftition  qui  nous  flate  8e  nous 
trompe  agréablement.  Les  hauteurs  8c  les 
fiertez  de  la  politique  , qui  nous  regarde 
comme  des  bêtes  , ne  nous  empêcheront 
point  de  nous  regarder  comme  enfans  de 
Dieu.  Et  ni  les  illufions  de  l'éloquence  , ni  les. 
vétilles  de  la  Grammaire  ne  troubleront, 
point  une  Foi  qui  fe  repaît  des  objets  de  l'E- 
vangile trop  manifeltez  , trop  repetez  s, 
trop  liez  avec  les  principes  du  fens  commun  » 
trop  confirmez  par  les  événemens , trop  at- 
teliez , trop  dignes  de  Dieu  , 8c  trop  utiles  à 
nôtre  fan&ification  , pour  être  révoquez  en 
doute.  En.un  mot,  nous  cefTerons  d'être  in- 
crédules , lorfque  nous  aurons  renoncé  à 
aequi  nous  en  infpiroit  le  fecretdefir. 

11  ell  donc  vrai  que  Dieu  a répandu  une. 
fainte  obfcuricé  fur  les  Milleres  de  la  Reli- 
gion , & a même  permis  que  les  hommes  y 
joignirent  leurs  propres,  tenebres  : mais  ce 
qui  elt  également  admirable  8c  confolant  , 
ce. ne  font  point  les  habiles  ; mais  ceux  qui 
renoncent  à leur  habileté  , qui  voyent  clair 
dans  la  Religion.  C'elt  la  penfée  de  Jefiss- 
Chrift-,  qui  dit  à fon  Pere  , Ptre  , je  te  rends  • 
grâces  de  ce  que  tu  us  caché  ces  choies  aux  J. âges  &. 
aux  entendus  3 & les  as  revelées  aux  petits 
enfans « 

C'eft  ici  où  je  tremble  de  refpeét  8c  d'ad- 
miration , lorfque  je  joins  ce  caraétere  de  la 
divinité  de  ma  Religion  à tous  les  autres.  Je 
renonce  à moi- même,  8c  demande  à Dieu 
fon  illumination  , lorfque  je  vois  qu'une 
fciénce  fi  élevée,  8c  qui  nous  propofe  des 
objets  fi  magnifiques,  n'elf  pourtant  com- 
prife  que  par  les  iîmples  de  cœur  8c  d’intel- 
ligence. je  dis  3 quelle  divine  Religion  3 qui 


Traité  de  la  Divinité 


40  S 

CHAPITRE  Y h 
Ok  Von  continue  à répondre  aux  objeftionfi 

ivr 

J-  ^1  O s adverfaires  prennent  une  de  leurs  plus 
fortes  objections  du  premier  chapitre  de  l’Evan- 
gile félon  faint  Luc  , où  l’Hiftorien  facré  nous 
apprend  que  l’Ange  qui  apparoir  à Marie,  prédit 
a cette  fainte  fille  qu’elle  mettra  au  monde  un 
' fils  qui  fera  formé  par  la  vertu  du  Saint-Efprit, 
qui , par  cette  raifon , fera  appel  lé  le  Fils  du  Sou-- 
verain  ; d’où  il  femble  qu’on  puiffe  conclure  que 
le  titre  de  Fils  de  Dieu  que  Jefus-Chrift  a porté, 
& qui  l’a  diflingué  fi  glorieufement  des  autres 
hommes  , ne  foit  fondé  que  fur  fà  conception 
du  Saint-Efprit.  Il  eft  bon  de  rapporter  les  paro- 
les de  l’Evangélifte  dans  toute  leur  étendue  1 
Alors  VAnge  Lui  dit  : Marie  , ne  crains  point , 
tu  as  trouvé  grâce  devant  Dieu.  Et  voici  tu 
concevras  en  ton  fein  , fff  tu  enfanteras  un  Fils, 
€5*  appelleras  fon  nom  Jefus.  Il  fêta  grand , & 
s'appellera  le  Fils  du  Souverain , & le  Seigneur 
Dieu  lui  donnera  le  trône  de  David  fon  Pere  ,, 
& il  régnera  fur  la  maifon  de  Jacob  éternelle - 
ment , & fon  régné  fera  fans  fin.  Alors  Marie 
dit  à VAnge  : Comment  fe  fera  ceci  , puifque 
je  ne  connois  point  d'homme  f L'Ange  répon- 
dant , lui  dit  : Le  Saint  Efprit  furviendra  en 
toi  , & la  . vertu  du  Souverain  Venombrera  ; 
crefl  pourquoi  auff  ce  qui  naîtra  de  toi  faine 
s'appellera?  le  Fils  de  Dieu. 

Ces  dernieres  paroles  ont  donné  lieu  à l’objec- 
tion. On  demande  comment  l’Evangélifte  a pu 
dire  que  Jefus-Chrift  fetoit  appellé  le  Fils  de 
Dieu,  parce  qu’il  auroit  été  formé  par  la  vertu 
du  Saint  Efprit  , s’il  eft  vrai  qu’il  foit  le  Fils  de 


de  Jefus-Chrifi.  4C9 

£>îeu  de  toute  éternité.  On  a déjà  répondu 
diverfement  à cette  difficulté  , qui  a aflez  d’ap- 
parence 5 mais  peut-être  n’a-t-on  pas  donné  en- 
core toutes  les  ouvertures  néceflaires  pour  la 
réfoudre  parfaitement.  Nous  réduirons  nos 
réponfes  à fïx  principales. 

Premièrement , nous  remarquerons  que  dans 
cette  révélation comme  dans  toutes  les  autres  , 
le  deffein  de  Dieu  eft  de  fe  proportionner  à la 
portée  de  la  perfonne  à laquelle  il  manifefte  fou 
confèil.  Lorfque  Dieu  fe  révéla  à Moyfe , il  s’ac- 
commoda en  quelque  forte  au  préjugé  de  ce 
Prophète  , qui  s’imaginoit  que  Dieu  ayoit  des 
parties  femblables  au  parties  d’un  corps  humain, 
& qui  ne  put  obtenir  de  voir  fa  face.  La  raifon 
pourquoi  Dieu  a révélé  aux  Prophètes  la  voca- 
tion des  Païens  fur  les  idées  de  la  Loi , en  difanù 
tantôt  qu’il  y auroit  un  autel  drefTé  au  milieu 
de  l’Egypte , & tantôt  que  depuis  le  foleil  levant 
jufqu’au  foleil  couchant  , on  offriroit  des  facri- 
fïces  de  profpérité  & des  oblations  pures  , c’eft 
que  les  Prophètes  avoient  Pefprit  rempli  de  ces 
idées  , & quril  falloit  leur  propofer  les  objets 
de  l’avenir  fous  des  images  connues. 

Il  eft  évident  que  l’Ange  qui  apparoir  à Marie 
fait  la  même  chofe  dans  cette  occafion.  Il  pou* 
voit , s’il  eût  voulu , p - rîer  de  Jefus-Chrift  com- 
me du  Médiateur  qui  devoit  réconcilier  le  ciel 
avec  la  terre.  Il  pcuvoit  du  moins  le  faire  con- 
noître  à fa  bienheureufe  Mere , à laquelle  il  pré- 
dit fa  naiffanee  par  anticipation  , comme  un 
monarque  univerfel  qui  regneroir  fur  toute  Na- 
tion , Tribu  & Langue,  fuivant  l#racle  du  Pro- 
phète Daniel  , & comme  un  Roi  fpirituel  qui 
regneroit  fur  les  cœurs  & fur  les  confidences  » 
& comme  le  Maître  du  monde  , auquel  toute 
puifîance  feroit  donnée  au  ciel  & en  la  terre.  Il 
ne  le  fiait  pourtant  point , parce  que  ces  objets- 
M in  ij 


4io  Traite  de  la  Divinité 

if  ont  pas  allez  de  proportion  avec  les  préjugés 
de  cette  fainte  Fille  , & qu’il  faut  la  conduire  par 
degrés  à la  connoi dance  pleine  & entière  du 
Royaume  des  cieux  s mais  il  lui  parle  du  réta- 
blilfement  du  régné  de' David  , qui  étoit  en  ce 
temps-là  l’objet  de  l’efpérance  de  la  Nation  le 
plus  préfent  à l’efprit  & au  cœur  des  Ifraélites. 
Le  Seigneur  Dieu  , dit  l’Ange , lui  donnera  le 
trône  de  David  fon  Pere  , C?  U régnera  fur  Lit 
znaifon  de  Jacob  , (S ?c. 

Cela  étant , il  ne  faudrait  pas  trop  s’étonner 
que  l’Ange  ne  donnât  point  dans  cette  rencon- 
tre l’idée  de  la  génération  éternelle  , & qu’il 
aimât  mieux  commencer  par  les  éléments  de  la 
Religion  , & propofer  la  naiflance  du  Meflie 
fous  des  idées  connues  & familières , que  de  con- 
duire d’abord  l’écrit  de  celle  à qui  il  s’adrelTe  a 
ce  qu’il  y^a  de  plus  fubüpae  8c  de  plus  incom- 
préhenlîble  dans  la  Religion. 

Il  y.en  a qui  répondent , en  fetond  lieu , que 
Jefus-Chrift  peut  être  cdnfidéréou  comme  étant 
iftii  de  Dieu  dans  le  teijnps  , ou  comme  étant 
iffudeDieu  dans  l’éternité.  Ils  diftinguent  auflî 
deux  générations  divine  ; de  Jefus-Chrift;  l’une  p 
par  laquelle  Dieu  le  fai; : être  la  refplendeur  de 
fa  gloire  eftentielle  , lui  communiquant  fa  gloi- 
re Sç  Ces  vertus  infinies  ; IVütre  > par  laquelle  fa 
chair  aété  formée  d’une  ^natiere  épurée  & fanc- 
tifiée  par  l’opération  du  Saint  Efprit.  Ils  préten- 
dent quà  la  vérité' Jefus-Chrift  eft  Dieu  de  tou- 
te éterniré  par  cette  génération  , qui  fait  qu’il 
fort  de  fonPere  comme  la  lumière  fort  dufoleil  j 
8:  c’eft  par  cette  génération  qu’ils  prétendent 
que  Jefus-Chrift  étoit  dès  le  commencement, 
qu’il  étoit  avec  Dieu  , quil  étoit  Dieu  , qu’il 
étoit  en  forme  de  Dieu  , ne  réparant  point  à 
rapine  d’être  égal  à Dieu  , étant  dans  le  feih  de 
fou  Pere  avant  tous  les  fiecles  ; celui  par  qui 


de  Jefus-Chrift.  * j x 

toutes  chofes  ont  été  faites,  les  chofes  vifibles 
& les  chofes  mvifibles  ; le  Verbe  rout-publint 
fjüi  foutient  toutes  chofes,  le  Fils  de  Dieu  qui 
avoit  avant  la  fondation  du  monde  une  gloire 
dont  Jefus-Chrift  a demandé  d’être  glorifié  dans 
laccompliirement  des  temps.  Mais  on  foutient 
aufli  que  Jefus-Chrift  confidéré  comme  un  hom- 
me, eft  ilTu  de  Dieu  en  ce  qu’il  a été  formé  fans 
Je  miniftere  d’aucun  homme  , par  la  vertu  du 
Saint  Elprit.  En  joignant  cette  réponfe  à la  pré- 
cédente, on  pourroit  accorder  que  Jefus-Chrift 
eft  appelle  Fils  de  Dieu  par  l’Ange,  précifément 
parce  qu il  devoir  être  conçu  dû  Saint  Efprit; 
mais  il  faut  ajouter  qu’il  n’a  pas  delTein  de  ré- 
véler a Marie  la  génération  etemelle , comme 
étant  un  myftere  incompréhenfible , dont  la 
connoiflance  eft  réftrvée  à ceux  qui  ont  déjà 
appris  tous  les  éléments  de  la  réligion  chrétienne. 

La  troifîeme  réponfe  rapporte  ces  paroles  , 
Et  cy eft  pourquoi  ce  qui  naîtra  de  toi  faintfera 
appétit  le  Fils  du  Souverain,  non  feulement 
à ce  qui  précédé  immédiatement , lavoir , le 
Saint  Efprit  Jurviendfa  en  toi , & la  vertu  du 
Souverain  dénombrera  : mais  généralement  à 
tout  ce  qui  précédé  , & même  à ces  paroles  de 
Marie  : Corrïment  fe  fera  ceci , puifque  je  ne  con- 
nais point  d'homme  ? De  forte  que  le  fens  de 
ce  palTage  foit  celui-ci  : Si  tu  devais  mettre  au 
monde  unjimple  homme  , il  faudrait  que  tu  l'y 
mijfes  par  les  voies  ordinaires , £2*  que  tu  euffes 
connu  un  homme  ;mais  ce  qui  naîtra  de  toi  fera 
faint , C 2*  doit  êtte  appelle  le  Fds0e  Dieu  , le 
Ftls  du  Souverain  , d eft  pourquoi  il  fera  ne'cef- 
faire  que  le  Saint  Efprit  furvienne  en  toi  , & 
que  la  vertu  du  Souverain  dénombré. 

On  peut  dire  , en  quatrième  lieu  , que  f Ecri- 
ture emploie  fouvent , pour  marquer  l’événe- 
ment des  chofes  , des  exprelfions.  qui  en  femblent 


4ii  Traité,  de  la  Divinité 

marquer  la  caufe  , comme  lorfque  l’Evangelift# 
dit:  Oèfl  pourquoi  ils  ne  pouvoient  croire  , à 
caufe  que  derechef  une  autre  prophétie  dit , C9V. 
Ainfl  l’expreffion  qui  fait  la  force  de  la  difficulté 
& de  fobjeéHon  , femblent  marquer  la  caufe 
pour  laquelle  Jefus-Chrift  feroit  appelle  le  Fils 
de  Dieu  ; c’eft  parce  qu’il  auroit  été  formé  par 
la  vertu  du  Saint  Efprit  : mais  elle  ne  marque 
que  l’événement.  De  forte  que  le  fens  de  ces  pa- 
roles revient  à celui-  ci  : Le  Saint  Efprit  furvi  en* 
dra  en  toi  » la  vertu  du  Souverain  dénombrera  « 
CT  il  arrivera  que  ce  qui  fera  né  de  toi  faint , 
1er  a appelle  le  Fils  de  Dieu* 

En  cinquième  lieu , on  peut  ajouter  à tout  cela 
que  Jefus-Chrift  eftappellé  la  vertu  & la  fageffe 
de  Dieu  ; confédéré  dans  ce  premier  état  où  nous 
avons  dit  qu’il  eft  Dieu  ou  en  forme  de  Dieu  , 
& qu’ainfï  nous  pourrions  entendre  de  Jefus- 
Chrift  , qui  eft  le  Verbe  éternel , ces  paroles  de 
l’Evangélifte  > la  vertu  du  Souverain  dénom- 
brera ; ce  qui  ôteroit  entièrement  la  difficulté. 

Mais  on  confent , en  fixieme  lieu  , que  lTex- 
prefîion  de  l’Ange  foit  prife  dans  la  plus  grande 
rigueur  du  fens  littéral,  & l’on  prétend  que  cela 
ne  fait  rien  contre  nous.  Car  il  eft  vrai  que  la 
vertu  du  Saint  Efprit , qui  a purifié  le  corps  de 
Jefus-Chrift  dans  fa  conception,  a procuré  à 
Jefus-Chrift  homme  l’avantage  glorieux  & inef 
timable  d’être  appelîé  le  Fils  de  Dieu.  Ce  prin- 
cipe eft  véritable  , dans  quelque  fens  que  vous 
preniez  cette  exprefiîon  > il  fera  appelle. r foit  que 
vous  la  pri  iez  pour  il  fera  , foir  qu’elle  ligni- 
fie il  fera  appelle.  Il  eft  terrain  que  la  conception 
de  Jefus-Chiift  par  le  Saint  Efprit  a procuré  à 
ce  qui  eft  né  de  Marie  d’être  le  Fils  de  Dieu. 
Car  comme  la  nature  humaine  de  Jefiis-Chrift 
n’eft  unie  hypoftatiquement  à la  nature  diidne 
que  parce  que  cette  nature  humaine  eft  formée 


de  Jefus-Chrift.  413 

d’une  matière  épurée  & fanétifiée  par  le  Saint 
Efprit , il  eft  vrai  auffi  quelle  ne  participe  au 
titre  glorieux  de  Fils  de  Dieu,  de  Dieu , de  ref- 
plendeur  de  la  gloire  de  Dieu , qu’en  conféquen- 
ce  8c  par  un  effet  de  fa  conception  miraculeufe. 
Le  même  principe  lui  a procuré  l’honneur  d’être 
appellé  le  Fils  de  Dieu  ; car  ce  qui  fait  que  la 
nature  humaine  de  Jefus-Chrift  eft  quelquefois 
honorée  dans  l’Ecriture , quoique  dans  un  fens 
impropre,  des  titres  & des  qualités  glorieufes 
qui  ne  conviennent  qu’au  Fils  éternel  de  Dieu  , 
ou  au  Verbe  incréé , ce  n’eft  que  l’union  de  cette 
nature  avec  le  Verbe.  De  forte  que  cette  union 
de  la  nature  humaine  , formée  dans  le  temps 
avec  le  Verbe  qui  eft  éternel , dépendant  effen- 
tiellement  & principalement  de  l’opération  du 
Saint  Efprit , qui  a uni  la  nature  corporelle 
avec  la  nature  éternelle , en  fanélifiant  cette  pre- 
mière , il  s’enfuit  que  c’eft  avec  jufte  raifon 
qu’on  rapporte  à cette  vertu  & opération  du 
Saint  Efprit  comme  à fon  véritable  principe  , le 
nom  de  fils  de  Dieu  qui  fera  donné  à ce  qui 
naîixa  de  Marie. 

»u  fond  , quand  il  y auroit  dans  ce  paftage 
quelque  difficulté  que  la  fagefTe  de  Dieu  y auroit 
laiffée  pour  exercer  notre  foi , il  eft  bien  certain 
que  nos  adverfaires  n’en  pourroient  tirer  aucun 
avantage  , puifqu’il  n’eft  rien  de  fi  aifé  que  de 
leur  prouver  que  le  titre  de  Fils  de  Dieu  en 
Jefus-Chrift  eft  ncceffairement  établi  fur  d’au- 
tres fondements  que  fur  celui  de  fa  conception. 

En  effet,  il  eft  bon  de  remarqug|que  Jefus- 
Chrift  ne  porte  pas  feulement  le  titre  de  Fils  de 
Dieu , mais  qu’il  eft  encore  ordinairement  nom- 
mé le  Fils  unique  de  Dieu  , ou  l’unique  iffu  du 
Pere,  fon  Fils  bien  - aimé  , fon  Fils  propre  , 

& qu’ainfi  ce  n’eft  pas  du  titre  général  de  Fils  , 
mais  du  titre  de  Fils  par  excellence  que  nous 
devons  chercher  les  raifons. 


414  Traité  de  la  Divinité 

Nos  adverfaires  , qui  font  ce  qu’ils  peuvent 
pour  s’empêcher  de  reconnoître  la  génération 
éternelle  de  Jefus-Chrift,  établilfent  le  titre  de 
Fils  unique  qu’il  porte  fur  cinq  fondements  , 
qui  font , I.  fa  conception  du  Saint  Efprit  ; II. 
fon  iriftallation  dans  les  charges  de  Roi , Sacri- 
ficateur & Prophète,  qui  lui  font  tenir  la  place 
de  Dieu  > III.  fon  onélion  , compofée  des  dons 
& des  grâces  du  Saint  Efprit  qu’il  a reçu  dans 
une  mefure  toute  extraordinaire  ; V ï.  fa  réfur- 
retftion  d’entre  les  morts , par  laquelle  il  a été 
déclaré  Fils  de  Dieu  en  puijfance  par  la  réfur- 
reâion  d'entre  les  morts  ; fon  exaltation  après 
les  fouffrances  , pas  laquelle  il  a été  élevé  au- 
'delfus  de  toutes  les  puilfances > & a hérité  un 
nom  qui  eft  par-deflus  tout  nom. 

A l’égard  de  la  première  , il  eft  certain  que 
l’avantage  d’avoir  été  conçu  du  Saint  Efprit , a 
s’arrêter  là  précifémènt , n’eft  pas  plus  grand 
que  celui  d’être  formé  immédiatement  par  la 
puilfance  de  Dieu , & d’être  formé  dans  un  état 
d’innocence  & defainteté  , comme  l’ont  été  les 
Anges  & l’ame  des  autres  hommes  , ou  , fipur 
emprunter  des  exemples  non  conteftes , comme 
l’a  été  l’ame  de  nos  premiers  parents.  Car  erre 
formé  parl’elpritde  Dieu  ou  pat  la  puilfance  de 
Dieu,  c’eft  à peu  près  la  même  choie.  D ailleurs, 
tout  ce  qui  eft  formé  par  la  puilfance  de  Dieu  , 
eft  formé  par  Ibn.Elprit,  toutes  chofes  ayant 
été  formées  , feront  le  Plaftnifte  , pas  l efprit  de 
fa  bouche.  Et  en  effet , V Efprit  s’explique  dans 
le  texte  d^Hl’Evangélifte  par  la  puijfance  : le 
Saint  Efprtt  furviendra  en  toi  , C55  La  vertu  de 
Dieu  dénombrera  , (S'c.  Cela  eft  certain,  dans 
le  lyftême  de  nos  adverfaires  principalement. 
Cela  étant  , on  pourroit  bien  appeller  Jefus- 
Chrift  le  Fils  de  Dieu  , parce  qu’il  a été  formé 
par  fa  vertu  Sc  par  fon  Efprit  j mais  ce  titre  lui 

feroit 


de  Jefus-Chrift.  ^ 

lêrcît  commun  avec  les  autres  intelligences  , 3c 
fur -tout  avec  les  Anges  que  Dieu  a crées  immé- 
diatement par  fa  vertu.  Jefus  Cbrift  feroit  donc 
le  Fils  ; mais  il  ne  feroit  pas  le  Fils  unique. 
Peut-être  nous  répondra-t-on  c,ue  Jefus- Chrift 
a du  s appeller  le  Fils  de  Dieu  à cet  égard  dans 
un  fens  particulier  , diftingué  des  Anges  , parce 
qu’il  ne  convient  point  aux  Anges  d’avoir  un 
pere  , étant  des  intelligences  créées  , 8c  non  en- 
gendrées i ce  qui  peut  fe  dire  aufti  de  Famé  de 
nos  premiers  parents  , 3c  de  toutes  les  âmes  des 
hommes  fans  exception  : au  lieu  que  Jefus- 
Chrift  étant  un  homme  femblable  aux  autres  , 
& devant  avoir  une  mere  , & être  conçu  dans 
le  fein  d’une  femme , il  lui  convenoit  d’avoir  un 
pere  ; de  forte  que  n’en  ayant  point  eu  comme 
les  autres  hommes  , mais  le  Saint  Efprit  ayant 
fuppléé  au  défaur  de  cette  caufe  ordinaire  de  la 
génération,  il  ne  faut  pas  s’étonner  ni  qu’il  foit 
appelle  Fils  de  Dieu  , ni  qu’il  foit  nommé  ainfi 
exclufivement  aux  pures  Intelligences. 

Cette  réponfe  eft  vaine  , pour  deux  raifons. 
La  première  eft  que  la  qualité  de  Fils , de  propre 
Fils  , de  Fils  unique  de  Dieu  , qui  eft  un  titre  li 
grand  & fi  augufte  , devient  un  titre  vain , fans 
prix  & fans  dignité , à s’arrêter  aux  vues  de  nos 
adverfaires';  car  il  refaite  de  leur  principe  , que 
ce  qui  fait  que  Jefus-Chrift  eft  le  Fils  unique  de 
Dieuexclufîvemene  au  premier  homme  ou  aux 
Anges  , c’eft  que  ceux-ci  ayant  été  produits  8c 
formés  immédiatement , ne  l’ont  point  été  dans 
le  fein  d’une  femme  comme  Jefus-Chrift,  à qui 
cela  eft  propre  & particulier,  fyms  , je  vous 
prie  , quelle  dignité  ou  quelle  excellence  ajoute 
à une  créature  formée  de  Dieu  immédiatement, 
de  l’avoir  été  dans  le  fein  d’une  femme  , ou  de 
l’avoir  été  fans  le  miniftere  d’une  femme?  Ce 
qui  fortifie  & .confirme  notre  pen  fée  en  cela  9 

Nn 


Traité  delà  Divinité 

c’eft  que  l’Ecriture  Sainte  nous  fait  regarder  le 
titre  de  fils , & de  Fils  unique  de  Dieu,  comme 
un  titre  éminent  & glorieux,  qui  diftingue 
Jefus-Chrift  de  tous  les  Anges.  Or  il  y aurait 
de  l’extravagance  à s’imaginer  que  l’éminence 
de  cette  gloire  confiftât  dans  cette  circonftan- 
ce  : c’eft  que  Jefus-Chrift  ayant  cela  de  com- 
mun avec  les  Efprits  céleftes  , d’avoir  été  formé 
de  Dieu  immédiatement , il  l’eût  été  dans  lefein 
d’une  femme.  La  fécondé  raifon  qui  fait  qu’on  ne 
peut  fè  fatisfaire  d’une  telle  réponfe  , eft  qu’il  y < 
a quelque  chofe  de  plus  noble  & de  plus  parfait  a 
être  créé  & formé  de  Dieu  immédiatement  , 
fans  aucun  miniftere  de  pcre  ni  de  mere  , que 
d’être  formé  fans  pere  dans  le  fein  d’une  mere  » 
par  lapuiffance  de  Dieu.  Il  eft  certain  que  moins 
il  intervient  de  eaufes  fécondés  dans  la  produc- 
tion d’un  ouvrage  divin , & plus  il  a des  rapports 
immédiats  avec  Dieu-,  il  eft  vrai  que  la  produc- 
tion immédiate  eft,  dans  fa  maniéré , plus  excel- 
lente que  la  production  médiate,  comme  , par 
exemple  , la  création  de  l’homme  a été  plus 
parfaite  que  fa  génération.  Si  donc  Jefus.Chrift 
d mérité  d'être  appellé  le  Fils  de  Dieu  par  ce  Am- 
plement qu'il  a été  formé  par  la  vertu  de  Dieu» 
avec  l’intervention  d’une  mere  , fans  le  minif- 
tere d’2ucun  pere  , il  s’enfuit  qu’Adam  , qui  a 
été  formé  lans  pere  & fans  mere , par  les  mains 
de  Dieu  , quoique  fofi  corps  ait  été  tiré  du 
limon  de  la  terre  , méritera  quelque  titre  plus 
avantageux  encore  -,  & que  les  Anges  , qui  ont 
été  forméî^i’une  maniéré  plus  parfaite  encore  , 
puifqu’ils  ne  l'ont  pas  été  d’une  maniéré  préexif 
tante  , feront  dignes  d’un  titre  encore  plus  glo- 
rieux. 

On  me  dira  peut-être  ici  que  la  conception 
du  Saint  Efprit  n'eft  pas  le  feul  fondement 
lequel  eû  établi  Je  titre  de  Fils  unique  de  Die& 


de  Jefus-Chrift.  jt~ 

Mais  fi  cela  eft , nous  avons  fujet , première- 
ment , de  chercher  d’autres  raifons  de  ce  nom 
Sue  l’Ecriture  donne  à Jefus-Chrift.  D’ailleurs  , 
il  faut  que  nos  adverfaires  renoncent  à l’avan- 
tage qu’ils  prétendent  tirer  de  ces  paroles  de 

I evangeiifte  »’  C eft  pourquoi  aufti  ce  qui  naîtra 
de  toi  faint  fera  appelle  le  Fils  de  Di2u.  Car 
s’ils  prétendent  que  l’Evangélifte  marque  dans 
cet  endroit  l’unique  fondement  fur  lequel1  eft 
établi  le  titre  de  Fils  de  Dieu,  ilsfe  contredirent 
eux-mêmes  ; & s’ils  veulent  que  cette  exprefliott 
ait  d’autres  fondements , elle  n’a  donc  plus 
aucune  force  pour  exclure  les  autres  , ni  par 
conféquent  pour  combattre  la  génération  éter- 
nelle. Mais  puifqu’il  eft  nécertaire  d’aflîo-ner 
d’autres  fondements  de  ce  titre  glorieux  , con- 
tinuons d’examiner  ceux  qui  font  marqués  par 
nos  adverfaires. 

Le  feconçl  <îu*ds  marquent,  c’eft  J’inftallatioti 
de  Jefus-Chrift  dans  fes  diverfes  charges.  On 
cite  pour  cet  effet  les  paroles  de  Jefus-Chrift 
qui  fe  lifent  dans  l’Evangile  félon  faint  Jean  : 

II  eft  écrit , fai  dit , vous  êtes  Dieux  ;ft  donc 
ceux-là  C >nt  appelles  Dieux  auxquels  la  pa- 
role de  Dieu  a été  addreffée  , a*  /’ Ecriture  ne 
peut  être  enfreinte.  Dites-vous  que  je  blafphê - 
me , moi  que  Le  P ère  a fanéiifié  , parce  que  jyaè 
dit  , je  fuis  le  Fils  de  Dieu  I Nous  avons 
déjà  expliqué  ce  pafTage  ailleurs , & nous  avons 
fait  voir  que  Jefus-Chrift  ne  prétend  pas  répon- 
dre à leurs  paroles  , mais  à leurs  befoins  & à 
leurs  difpofïtious.  Cependant  on  pt£t  bien  dire 
que  les  Rois, les  Princes  ou  les  J ug-es  ont  été  appel- 
les du  nom  de  Dieux  dans  l’Ecriture  ; mais  nous 
n’avens  point  lu  qu’ils  aient  été  nommés  les 
Fils  de  Dieu  , & fur-tout  dans  un  ufage  fré- 
quent, ordinaire  & familier  de  ce  terme,  ^ail- 
leurs, fi  Jefus-Chrift  n’étoit  le  Fils  de  Dieu, 

Nn  ij 


41 3 Traité  de  la  Divinité 

ou  s’il  l’étoit  principalement  à caufe  de  fês  offi- 
ces , il  s’enfuit  qu’il  auroit  été  bien  davantage 
le  Fils  de  Dieu  depuis  qu’il  eut  commencé  de 
prêcher,  qu’il  ne  l’étoit  auparavant;  ce  qui  ne 
peut  fe  dire  en  aucune  façon.  Ajoutez  à cela  que 
lorfque  Jefus-Chrift  reçut  ce  témoignage  du 
Ciel  àprès  fon  Baptême  , Celui-ci  ejl  mon  Fils 
iien  aimé , en  qui  f ai  pris  mon  bon  plaifir  , ces 
paroles  ne  lignifient  pas  que -Jefus-Chrift  com- 
mençât à devenir  fon  Fils  dans  ce  moment. 
Enfin  , on  peut  dire  que  fi  Jefus-Chrift  eft  le 
Fils  de  Dieu  à caufe  de  fes  charges  ou  de  fes 
offices,  il  faut  qu’il  le  foit  ou  par  nature,  ou 
par  adoption  , ou  par  métaphore  ; parce  que 
jufqu’ici  on  n’a  point  trouvé  de  milieu.  On  ne 
peut  pas  dire  que  Jefus-Chrift  foit  Fils  de  Dieu 
par  nature  à caufe  de  fes  offices  ; cela  implique 
contradiélion  , il  eft  inutile  de  s’attacher  à la 
réfuter.  On  ne  dira  pas  auffi  que  Jefus-Chrift 
foit  le  Fils  de  Dieu  par  adoption  à caufe  de  fes 
charges  ; car  comment  la  qualité  de  Sacrifica- 
teur , de  Prophète  ou  de  Roi , fait-elle  formelle- 
ment que  Dieu  adopte  Jefus-Chrift  ? D’ailleurs , 
nous  fommes  tous  les  enfants  adoptifs  de  Dieu  ; 
& fi  Jefus  Chrift  n’étoit  Fils  que  par  adoption, 
il  ne  feroit  pas  diftingué  des  Fideles.  Enfin  , fi 
l’on  dit  qiie  Jefus-CHrift  eft  le  Fils  de  Dieu  par 
métaphore  à caufe  de  fes  offices,  c’eft-à-dire,que 
les  offices  de  Jefus-Chrift  font  qu’il  fe  regarde 
comme  l’héritier  de  Dieu  , & comme  fon  Fils , 
bien  qu’il  ne  foit  point  fon  héritier  de  droit,  ni 
'fon  Fils  qiflv  dans  un  fens  figuré  , vous  tombez 
dans  un  plus  grand  embarras  encore.  Car  , pre- 
mièrement , vous  attribuez  à Jefus-Chrift  d’être 
le  Fils  de  Dieu  d’une  maniéré  moins  noble  8c 
moins  avantageufe  quêla  maniéré  en  laquelle 
Je  font  les  Fideles  : ceui-ci  le  font  par  adoption , 
8c  par  conféquent  plus  particuliérement  que  pat 
$gure  ou  par  métaphore. 


de  J efus-  Chrift.  4 * 9 

D’aîlleurs  dire  cjue  Jefus-Chrift  eft  le  Fils 
de  Dieu  parce  que  Dieu  le  traite  comme  il  traite- 
rait fon  propre  Fils  , s’il  en  pouvoit  avoir  un  , 
c’eft  aller  directement  contre  l’Ecriture  ; c’eft 
d’ailleurs  affoiblir  infiniment  les  idées  que  nous 
avons  de  la  glorieufe  qualité  de  Fils  unique  de 
Dieu  ; c'eft  même  reconnoître  tacitement  que 
Jefus-Chrift  n’eft  pas  le  Fils  de  Dieu  proprement 
8t  véritablement. 

Le  troifieme  fondement  fur  lequel  on  établit 
le  titre  de  Fils  de  Dieu , c’eft  cette  ondion  divine 
& furnaturelle  que  Jefus-Chrift  a reçu  de  fon 
Pere  , & par  laquelle  il  s’eft  trouvé  en  état  de 
remplir  fi  dignement  les  fondions  les  plus  diffi- 
ciles de  Ion  miniftere  , & qui  confifte  dans  les 
dons  du  Saint-Efprit  qui  lui  ont  été  communi- 
qués fans  aucune  mefure.  Mais  premièrement  > 
il  eft  certain  que  Pon  confond  ici  l'effet  3c  fa 
caufe  , le  caradere  Si  la  chofe  caradérifée.  Il 
eft  vrai  que  Dieu  a donné  Ion  Efprit  à Jefusr. 
Chrift  homme  ; mais  il  le  lui  a donné  fans  mé- 
fure  , parce  qu’il  étoir  déjà  fon  Fils  : ainfi  cette 
ondion  ne  l’établit  point , mais  le  fuppofe  Fils 
de  Dieu.  J’avoue  auffi  que  les  dons  du  S.  Efprit 
font  le  caradere  des  enfants  de  Dieu  ; car  i 
ceux  qu'il  a fait  fès  enfants  , il  leur  a donné 
V efprit  d?  adoption  qui  crie  dans  leurs  coeurs  , 
Abba. , Pere.  Mais  comme  Dieu  ne  nous  donne 
fon  Efprit  qu  après  nous  avoir  adoptés,  & nous, 
avoir  donné  ce  droit  d’être  appel  lés  fes  enfants, 
ainfi  nous  eft  il  permis  de  luppofer  que  fi  Jefus- 
Chrift  a été  rempli  du  Saint  Efprit , c’eft  parce 
qu’il  étoit  le  Fils  de  Dieu  , &qi%infi  cette  plé- 
nitude de  dons  & de  grâces  le  fuppofe  & ne  le 
fait  point  le  Fils  de  Dieu.  Ajoutez  à cela  que  fi 
Jefus-Chrift  n’étoit  honoré  du  nom  de  Fils  de 
Dieu  qua  caufe  des  dons  qu’il  a reçus,  il  pour-, 
roit  être  appelle  le  fils  de  Dieu  > mais  non  pas 

Nnnj 


Traité  de  la  Divinité 

fbn  fils  unique  , puifqü’encore  qu’il  ait  reçu  îe 
Saint  Efprit  dans  une  mefure  toute  extraordi- 
naire , il  n’eft  pourtant  pas  Je  feul  qui  la  reçu.. 
Enfin  , il  eft  certain  que  Jefus-Chrift  étoit  le 
Fils  de  Dieu  avant  Ton  inauguration  & fon  bap- 
tême , & par  conféquent  avant  cette  ondion 
extraordinaire. 

Le  quatrième  fondement  fur  lequel  on  établit 
la  gloire  de  ce  titre  , eft  fa  réfurredion  d*entre 
les  morts , fur  quoi  on  cite  ces  paroles  du  chap. 
13.  des  ades  : Et  nous  vous  évangélijons  auffi 
cttie  promeffe  qui  a été  faite  aux  gérés  , [avoir, 
que  Dieu  fa  accomplie  dans  Leurs  emfants  , 
ayant  fufcité  Jejus , comme  il  ejl  écrit  au 
Pfeaume  deuxieme  : tu  es  mon  Fils  ; je  fai 
aujourd' hui  engendré.  Il  y en  a qüi  entendent 
par  cette  exprefîîon  , fujcité  , la  réfurredion 
d’entre  les  morts  > & j’avoue  que  l’original  peut 
louftrir  l’une  & l'autre  de  ces  deux  verfions.  Je 
ne  nie  pas  aufli  que  dans  les  verfets  qui  précé- 
dent, & dans  ceux  qui  fui  vent , il  ne  foit  parlé 
de  la  réfurredion  de  Jefus-Chrift  ; mais  cela 
n’empêche  pas  que  nous  n’entendions  cette  ex- 
prelfion  , ayant  fufcité , de  la  venue  de  Jefus- 
Chrift  au  monde  ou  de  fbn  établiffement  fur  le 
trône  de  David.  Car  c’eft  de  cela  qu’il  s’agit 
principalement  dans  cet  endroit,  L’Apôtre  a 
parlé  dans  les  verfets  précédents  de  la  promeffe 
«jue  Dieu  avoit  faite  aux  peres  ••  De  la  fentence 
de  David  y Dieu , félon  fa  promeffe , a fait  venir 
le  Sauveur  à Ifraéï,  à [avoir  , Jefus.  Il  récite  en- 
fuite  la  vie  , la  mort  & la  réfurredion  de  Jefus- 
Chrift  , & apj£v;  cela  il  revient  à cetre  promefte 
qui  avoit  été  faite  aux  Peres  touchant  l’envoi 
de  Jefus-Chrift  , & y revient  lorfqu'il  ajoute  ces 
paroles  : Et  nous  aujft  f vous  annonçons  qu  e 
quant  d La  promeffe  qui  a été  faite  à nos  Peres , 
Dieu  Va  accomplie  à nous  qui  fommes  leurs- 


de  Jefus-Chrifi.  411 

enfants  , ayant  fufcité  Jefus  , tfc.  Dieu  avoir 
fait  une  promelfe  aux  Peres , qui  étoit  de  faire 
venir  le  Sauveur  à Ifraël  ; voilà  la  promeffe., 
Dieu  a fufcité  Jefus-Chrift  ; il  l’a  envoyé , il  l’a 
fait  venir  au  moi  de  pour  nous  lauver  ; voilà 
l’accompliflernent  ; la  promelfe.  Mais  que 
ferons-nous  de  ces  paroles  que  l’Apôtre  ajoute  : 
Comme  il  efi  écrit  au  Pfeaume  deuxieme  , je 
t'ai  aujourd'  hui  engendré  ? Nous  dirons  que 
cette  déclaration  typique  eft  citée  comme  un 
témoignage  du  deflein  que  Dieu  avoit  d’accom- 
plir la  promelfe  générale  qu’il  avoit  faite  à ce 
peuple  de  leur  envoyer  un  Sauveur  ou  Libérateur. 

Au  fond  y il  eft  extravagant  de  dire  que 
Jefus-Chrift  eft  principalement  fils  de  Dieu 
parce  qu’il  a été  relfufcité  d’entre  les  morts, 
qu’il  étoit  Fils  unique  de  Dieu,  le  propre  Fils  de 
Dieu  , fon  Fils  par  excellence  , avant  fa  réfur- 
reétion  ; ce  qui  paroît  & par  la  maniéré  dont  il 
parle  , & par  la  maniéré  dont  les  autres  parlent 
de  lui.  Je  Juis  , dit-il,  ijfu  de  mon  Pere , £5*  fuis 
venu  au  monde',  (Sf  derechef  je  quitte  le  monde  » 
üf  je  m'en  retourne  du  Pere.  Philippe , qui  m'a 
vu  , il  a vu  mon  Pere  ; C5*  pourquoi  donc  dis-tu  : 
montre-nous  le  Pere  ? Nul , dit  l’Evangélifte  , 
ne  vit  jamais.  Dieu  ; celui  qui  efi  au  J'ein  du 
Pere  lui- même  l'a  manifefié  ou  l’a  fait  connoî-> 
jre.  D’ailleurs  , les  Apôtres  , en  difant  qu il  a 
été  déclaré  le  Fils  de  Di  u par  la  réfurredion 
d'entre  les  morts  , reconnoifient  par  là  même 
qu’il  étoit  le  Fils  de  Dieu  avant  fa  rcfurreélion. 
Ajoutez  à cela  que  lï  Jefus-Chrift  étoit  appcllé  le 
Fils  de  Dieu  proprement  & véritablement , parce 
qu’ii  eft  relfufcité  d’entre  les  morts  , il  pourroit 
être  dit  fon  Fils,  mais  non  pas  fon  Fils  unique, 
puifqu’il  n’eft  pas  feul  relfufcité.  Enfin  > fi  Jefus- 
Chrift  eft  appelle  le  Fils  de  Dieu  à caufe  de  fa  té- 
furre&ion,  il  eft  certain  qu’il  ne  peut  l’être  qu® 
N n iv 


jft'Z  "Traire  de  la  Divinité 

par  quelque  efpece  de  métaphore  & d’analogie, 
dansJe  même  fëns,  à peu  près,  que  les  Intelligen- 
ces que  Dieu  à créées  font  appeîlées  les  enfants 
de  Dieu  ; car  on  ne  voit  pas  que  la  réfurreétion 
d’un  homme  foit  plus  proprement  & plu$  véri- 
tablement une  génération  que  fa  création.  Or  il 
n’y  a perfonne  qui  ne  fût  choqué  d’entendre  que 
Jefus-Chrift  n’eft  le  Fils  de  Dieu  que  par  méta- 
phore , &.  dans  un  fens  purement  figuré.  En 
effet , fi  cela  étoit  nous  aurions  de  l’avantage 
fur  lui,  puifque  nous  fojmmes  les  enfants  de 
Dieu  par  adoption  & qu’on  eft  plus  propre- 
mene  enfants  lorfqu’on  Peft  par  adoption  , que 
lorfqu’on  i’eft  par  une  pure  & nue  métaphore. 

Enfin  , la  dernière  fource  d’où  l’on  fait  venir 
ce  titre  de  Fils , & de  Fils  unique  de  Dieu , c’eft 
l'exaltation  fouveraine  de  Jefus-Chrift  après  fit 
mort  & fa  réfurreétion  bienheureufe.  Nous  ne 
nous  arrêterons  pas  long-temps  à réfuter  cette 
derniere  fpéculation,  parce  que  toutes  les  raifons 
que  nous  avons  rapporté  ci-deffus  reviennent 
for  ce  fujet.  En  effet , eft-ce  que  Jefus-Chrift 
rt’éteit  pas  le  Fils , le  propre  Fils , le  Fils  unique 
de  Dieu  avant  fon  exaltation  ? D’ailleurs  ne  dif- 
ftifïguera-t  on  jamais  entre  être  Fils  & entrer 
dans  factuelle  pofiefïicn  de  fon  héritage  ? Je 
veux  que  Jefus-Chrift  foit  entré  dans  la  pleine 
& actuelle  poffefiion  de  l’héritage  qui  lui  étoit 
préparé  par  fon  afcenfion  dans  le  ciel , s’enfuit- 
il  qu’il  ne  fût  le  Fils  unique  de  Dieu  auparavant! 

Enfin  j on  peut  dire  en  général  que  Dieu  a 
oint  fon.  Fils  , qu’il  a envoyé  fon  Fils  pour  être 
notre  Roi , r£Ve  Prophète  & notre  fouverain 
Sacrificateur  j qu’il  a reflufcité  fon  Fils  , qu’il  a 
fouvérainement  élevé  fon  Fils  ; & par  conféquent 
on  doit  penfer  que  bien-loin  qu’on  puifle  dire 
que  Jefus-Chrift  n*eft  le  Fils  de  Dieu  que  parce 
qu’il -a  été  oint  fpirituellement,  qu’il  a été  revê- 


•de  Jefus-Chrifl.  42.J 

tu  de  Tes  offices  , qu’il  eft  reirufcité  , & qu’il  a 
été  fouverainement  élevé  après  fa  réfurredion  i 
il  eft  néçefiaire'  plutôt  de  reconnoître  que  Jefus- 
Chrift  n’a  été  oint  par-deffus  Tes  compagnons , 
n’a  été  revetu  de  l’office  de  médiateur  & de  Tes 
autres  charges,  dont  un  autre  ne  pouvoir  s'acquit- 
ter n’a  été  les’prémices  des  dormants,  & n’a  été 
exalté  après  fa  réfurredion,que  parce  qu’il  étoit 
déjà,  avant  toutes  ces  chofes  , le  Fils  de  Dieu. 
Et  cela  étant , ou  il  faut  regarder  fa  conception 
du  Saint  Efprit  comme  l’unique  fondement  fur 
Jequel  eft  établi  le  titre  de  Fils  de  Dieu,  ce  que 
nous  avons  démoutré  être  extravagant;  ou  il 
faut  avoir  recours  à une  génération  plus  ancien- 
ne que  celle-ci. 

Mais  ici , comme  dans  toute  cette  matière  9 
il  faut  extrêmement  diftinguer  la  maniéré  du 
myftere,  du  myftere  lui-même:  le  myftere  eft 
certain  , mais  la  maniéré  du  myftere  eft  incom- 
préhenfible.  Je  ne  ferai  point  d’effort  pour  expli- 
quer la  génération  éternelle  du  Fils  de  Dieu.  Je 
demeure  d’accord  quelle  eft  au-deffus  de  toutes 
nos  penfées  , de  toutes  les  images  que  nous 
pourrions  employer , & qu’il  ne  faut  point  s’é- 
tonner qu’on  trouve  des  défauts  dans  tous  les 
parallèles  que  l’efprit  humain  peut  employer  fur 
ce  fujet  ; mais  pour  fatisfaire  ma  railon  & ma 
confidence  , je  n’ai  que  faire  de  ces  parallèles. 
Car  fi  je  ne  conviens  point  de  ce  principe  géné- 
ral , qu’il  y a des  vérités  très-incompréhenfibles, 
qui  font  néanmoins  très-certaines  , je  ne  fuis 
point  capable  de  raifonner  dans  Ja  nature  ni 
dans  la  réligion  : & fi  j’en  convins  , l’incom- 
préhenfibilité  de  la  génération  de  Jefus-Chrift 
n’eft  plus  pour  moi  une  raifon  de  doute  : je  dois 
feulement  examiner  s’il  eft  poffible  que  je  révo- 
que en  doute  la  vérité  de  ce  myftere  , qui  m’elt 
û clairement  révélé  dans  l’Ecriture. 


414  Traité  de  la  Divinité 

Or,  dans  cet  examen  je  me  convainc  de  h 
vérité  de-ces  trois  principes.  Le  premier  eft  que  / 
Jefus  - Chrift  étoit  avant  fa  conception  & fa 
naiffance  ; ceft  ce  que  nous-  avons  juftifié  plei- 
nement dans  les  Seétions  précédentes.  Le  fécond 
eft  que  Jefus-Ghrift  étoit  dans  le  premier  état 
qui  a précédé  fa  manifeftation  en  chair  ; qu’il 
étoit , dis-je  , le  Fils  de  Dieu  , car  l’Lcriture  y 
eft  etfpreffe.  Je  fuis , dit  Jefus.Chrift , je  fuis 
ijfu  de  mon  Pere  , fS  je  fuis  venu  au  monde } (J 
derechef  je  quitte  Le  monde  , U je  m'en  vais  au 
Pere.  Vous  voyez  qu’avant  que  de  venir  ai % 
monde  il  fe  fuppofe  iflii  de  fon  Pere.  Dieu  a 
envoyé  fon  Fils  : vous  voyez  qu’il  eft  le  Fils  de 
Dieu  avant,  qu’il  foit  envoyé.  Nous  avons  , 
difent  les  Difciples  , nous  avons  contemplé  Ja 
gloire , gloire  comme  de  Punique  iffu  du  Pere> 
fleïn  de  grâce  & de  vérité.  Et  afin  que  vous  ne 
foyez  pas  en  peine  de  favoir  de  quelle  gloire  il. 
s’agit  ici,  Jefus-Chrift  demande  lui-même  cette 
gloire  à fon  Pere,lorfqu’il  lui  dit , Glorifie  ton  Fils 
delà  gloire  qu'il  a eue  par- devers  toi  avant  que 
le  monde  fut.  Vous  voyez  donc  qu’en  qualité  de 
Fils  de  Dieu  , ou  d’unique  Fils  de  Dieu  , Jefus- 
Chrift  avoit  une  gloire  par- devers  fon  Pere  avant 
que  le  monde  fût  : & qui  doute  que  ce  ne  foit  à 
ce  même  égard  que  Jefus-Chrift  eft  appelle  la 
refplendeur  de  la  gloire  du  Pere , celui  qui 
fondent  toutes  chofes  par  fa  parole  puijfante  , 
qui  a été  en  forme  de  Dieu  , qui  étoit  Dieu  au 
commencement , un  Dieu  qui  s' eft  manifefté  en 
chair  , &c.  qu’ainfi  Jefus-Chrift  , avant  la 
conception  , hon-  feulement  ne  foit  le  Fils  de 
Dieu  , mais  encore  un  Fils  glorieux  qui  partici- 
pe à fes  perfeétions  infinies  ? Le  troifieme  prin- 
cipe eft  que  Jefus-Chrift  étant  celui-là  même 
duquel  l’Ecriture  nous  apprend  & que  fes  ijfues 
font  dès  les  temps  éternels , & qu’il  eft  le  Pere 


àt  Je  fus  Chriji.  4ir 

de  l Eternité.  ^ er  que  [es  années  ne  défaillent 
l>°int  , & qui/  n'a  ni  commencement  de  jours  , 
enfin  de  vie  , & qu’i/  eJi  par- devers  fort  Pere 
avant  la  fondation  du  monde  y & qui/  tJl  Dieu 
un  avec  fon  Pere  , égal  àfon  Pere  , participant 
de  la  meme  gloire  avec  fon  Pere  ; nous  ne  pou- 
vons , fans  extravagance  , rapporter  fon  être  & 
fon  origine  : j’entends  cet  être  quil  po/Tede 
avant  qu’il  vienne  au  monde;  que  nous  ne  le 
pouvons  , dis  je , rapporter  à aucune  génération 
temporelle  , & qu’ainfî  , quelque  incompréhen- 
lible  que  foit  la  maniéré  du  myftere  , le  myftere 
eft  certain  & inconteftable. 

CHAPITRE  VII. 

Où  P on  continue  de  répondre  aux  objections. 

O s Adverfàires  font  un  grand  cas  de  tous 
les  paffages  de  l’Ecriture  qui  marquent  que  Jefus- 
Chrift  eft  dépendant  de  fon  Pere.  Us  nous  citent 
avec  empreÜèment  les  endroits  de  l’Ecriture 
^i  difent  que  Jefus-Chrift  ne  fait  rien  de  par 
lui-meme  , ou  qu’il  ne  fait  que  les  œuvres  que 
le  Pere  lui  a donné  à faire  ; que  le  Fils  ne  fait 
point  l’heure  du  dernier  Jugement  » que  le  Pere 
eft  plus  grand  que  lui  ; qu’il  doit  remettre  le 
Royaume  à fon  Pere  après  la  fin  des  fiecles. 

Ils  font  de  chacun  de  ces  pafîages  un  argu- 
ment particulier  contre  nous  , & ils  en  rempïif- 
fent  leurs  Livres  ; mais  ils  trouvent  bon  que 
nous  les  joignions  enfemble  , & que , comme  ils 
ne  font  qu’une  même  difficulté  dans  le  fond , 
nous  y fatisfaffions  auffi  par  une  feule  réponfe. 
Nous  ne  dirons  que  peu  de  chofes  là-delfus,  mais 
elles  feront  évidentes  & démonftratives. 
Premièrement  donc  , nous  trouvons  dans 


4i<>  Traite  de  la  Divinité 

l’Ecriture  des  paffages  qui  font  diredement  & 
diamétralement  oppofés  à ceux-ci  , du  moins 
félon  les  apparences  , car  nous  y trouvons  que 
Jefus-Chrift  agir  par  fa  volonté  : Qu'il  te  foie 
fait  félon  que  tu  as  cru.  Je  le  veux  , fois  net- 
toyé. Il  eft  dit  de  lui.  qu’/Z  n a point  réputé  à. 
rapine  d'être  égal  à fon  Pere.  Saint  Pierre  dit 
qu’ZZ  connoit  toutes  chofes.  Et  enfin  , l’Ecriture 
nous  apprend  qui/  ne  doit  y avoir  aucune  fin 
à fon  régné. 

Ces  deux  fortes  de  païfages  paroifTent  contra- 
didoires  ; ils  ne  le  font  pourtant  pas,  puifqu’ils 
viennent  de  l’Eftpritde  vérité  , qui  n’eft  pas  un 
Efprit  de  contradidion  & d’impofture.  De  là  il 
s’enfuit  évidemment  que  de  deux  bypotheles  > 
celle  qui  fait  combattre  ces  paffages  eft  nécefiai- 
rement  faulfe  , & que  celle  qui  les  accorde  , au 
contraire , eft  préférable  à celle  là. 

Or  je  foutiensque  l’hypothefe  Socinienne  fait 
combattre  ces  paft'ages  , & que  notre  hypothefe 
les  accorde  & les  unit-;  & par  conséquent  j’ai 
raifon  d’en  conclure  que  notre  hypothefe  eft 
préférable  à Phypothefe  Socinienne.  Cela  con- 
iifte  en  preuves. 

Comment  eft-ce  que  les  Sociniens  me  feront 
' voir  que  Jefus-Chrift  eft  égal  à fon  Pere  , & in- 
férieur à fon  Pere  \ Jefus-Chrift*  félon  eux  , eft 
inférieur  au  Pere  par  fa  nature  .*  eft- il  donc  égal 
avec  lui  par  fes  offices  ? Nullement  , ce  feroit 
une  contradidion.  Les  offices  de  Jefus  Chrift 
Pétabliffent  miniftre  de  Dieu  : il  n’eft  donc  pas 
égal  avec  DÀeu  par  fes  offices  ; & bieii-loin  qu’il 
puiffie  dire  ai  cet  égard  qu’/Z  n a. point  réputé  à 
rapine  d'être  égal  à Dieu , il  faut  dire  cjue  la 
prétention  d’un  miniftre  feroit  réputée  à info- 
lence  , s’il  fe  difoit  égal  au  Maître  qu’il  fert. . 

Comment  me  feront-ils  voir  que  Jefus-Chrift 
fait  toutes  chofes  , & qu’il  ignore  l’heure  da 


de  Jefus-Chrift.  417 

Jugement  ? La  diftinétion  de  nature  & d’office 
ne  fert  de  rien  en  cet  endroit  ; car  quand  il  s’a- 
git de  la  connoiflance  , il  s’agit  évidemment  rie 
quelque  choie  qui  appartient  à la  nature.  Dira- 
t-on  que,  lorfque  faint  Pierre  dit  à Tefus-Chrift 
qu’il  connoît  toutes  chofes  , il  ne  parle  point  en 
général  ? Mais  qü’eft  ce  que  parler  en  général  , 
h ce  n’eft  fe  fervir  d’une  expreffion  générale  I 
D’ailleurs],  il  paroît  que  d’un  principe  général  il 
tire  une  conséquence  particulière.  Tu  cannois 
toutes  chofes , dit-il  ; tu  fais  que  je  t'aime  ; ce 
qui  lignifie  naturellement,  tu  fais  que  je  t'aime 
fuifque  tu  n'ignores  'rien.  De  dire  que  Paint 
Pierre  s’eft  trompé  lorfqu’il  a parlé  ainfi  , cela 
n’a  point  de  couleur , puifqu’il  n’auroit  pu  fe 
tromper  fins  proférer  un  blafphême  en  faveur 
de  Jefus-Chrift  , en  lui  attribuant  une  connoif- 
fance  infinie  qui  n’appartient  qu’à  Dieu , & que 
Jefus-Chrift  n’auroit  pas  reconipenfé  un  blafphê- 
me , en  lui  difant , Pais  mes  brebis. 

Comment  nos  adverfaires  accorderont-ils  ces 
partages  qui  marquent  que  Jefus-Chrift  ne  fait 
rien  de  par  lui  même , & ces  exemples  qu’ils 
nous  citent  fi  fouvent  de  Jefus-Chrift  priant  fon 
Pere  au  tombeau  du  Lazare  , & difant  que  le 
Pere  ne  manque  jamais  de  l’exaucer  , avec  ces 
autres  palfages  qui  marquent  que  fa  volonté 
commande  les  miracles  & les  opéré  ? Car  fi 
Jefus-Chrift  n’eft  qu’un  firnple  homme,  qui  ne 
fait  que  prier  Dieu  qu’il  falîê  ces  œuvres  mira- 
culeufes , quelle  eft  certe  hardiefte  de  dire,  Je 
Le  veux , fois  nettoyé  ? Si  Moyfegpt  parlé  ainfi , 
il  auroit  alfurément  parlé  avec  mfolence.  Les 
Apôtres  s’exprimentauffi  d’une  maniéré  bien  diffi^ 

rente.  La  diftinetton  de  nature  & d’office , a quoi 
pourra- 1 elle  fervir  dans  cette  rencontre  ? 

Enfin , on  ne  voit  pas  que  leur  hypothefe  (oit 
plus  heureufe  lorfqu’il  s’agira  d’accorder  ce  que 


4*8  Traité  de  la  "Divinité 

l’Ecriture  dit  de  l’éternité  du  régné  de  Jefus- 
Chrift  avec  ce  quelle  dit  de  la  fin  de  ce  régné  , 
lorfqu’elle  nous  fait  entendre  que  Jefus-Chrift: 
doit  remettre  le  Royaume  à Dieu  fon  Pere.  Car 
comme  , félon  eux  , Jefus-Chrift  ne  régné  point 
naturellement , mais  par  fès  offices  qui  doivent 
prendre  fin  : on  ne  voit  pas  que  fon  régné  puifte 
être  éternel , ou  , pour  me  fervir  d’une  expref* 
lion  encore  plus  forte  , & qui  ôte  les  équivo- 
ques , qu’il  ne  doive  y avoir  aucune  fin  à fon 
régné. 

Nos  adverfaires  ne  lauroient  donc  concilier 
ces  paflages.  Mais  que  diront-ils  fi  nous  les  con- 
cilions parfaitement  ? ne  diront-ils  pas  que  notre 
hypothelê  a un  avantage  vifible  fur  la  leur  ? 

Leur  diftindion  de  nature  & d’office  , qui  eft 
fondamentale  dans  leur  hypothefe  , eft  inutile 
pour  cela.  Notre  diftindion  de  deux  natures  difi 
tindes  en  Jefus-Chrift  , qui  eft  eflentielle  à 
notre  fentiment,  aura  un  meilleur  fuccès. 

Rien  n’eft  fi  aifé  en  effet  que  d’accorder  par- 
la l’Ecriture  avec  l’Ecriture.  Jefus-Chrift  eft 
homme  , il  eft  donc  inférieur  au  Pere.  Jefus- 
Chrift  eft  Dieu  , il  eft  donc  égal  au  Pere.  Jefus- 
Chrift  eft  homme , il  ignore  donc  quelque  chofè. 
Jefus-Chrift  eft  Dieu , il  connoît  donc  toutes 
chofes.  Jefus-Chrift  eft  homme  , il  agit  donc 
dépendamment  de  la  caufe  première  ; il  prie , & 
il  eft  exaucé.  Jefus-Chrift  eft  Dieu,  il  n’a  donc 
qu’à  vouloir  pour  agir  ; il  commande  en  vou- 
lant , & il  exécute  en  commandant  : Je  le  veux , 
fois  nettoyé . ^èfus-Chrift  eft  homme  , il  peut 
donc  recevoir  l’empire  & la  puiffance.  qu’il  n’a- 
Toit  pas,  & la  recevoir  jufqu’à  un  certain  temps  ; 
après  quoi  l’économie  de  Médiateur  qui  le  lui  a 
fait  prendre  , finirtant , cet  empire  finit  auffi. 
Jefus-Chrift  eft  Dieu  , & à cet  égard  il  a un 
empire  elfentiel  & nécelfaire  qui  n’aura  jamais 


de ïefus-Chrifl. 

de  nn , non  pas  riieme  quand  l’empire  acquis  & 
économique  ne  fera  plus,  & aura  changé  de 
nature  & d’objet.  ° 

Creillius  nous  dira  ici  que  cette  diftinCtioa 
des  deux  natures  eft  une  diftinCtion  que  nous 
avons  imaginée.  Premièrement,  comment  pou- 
vons-nous l’avoi^imaginée  , puifque  fans  elle 
noijs  ne  faurions  concilier  l’Ecriture  avec  l’Ecri- 
ture , & que  nos  adverfaires,  en  la  rejettant,  fe 
mettent  dans  l’impoflibilité  de  fe  délivrer  de  ces 
contradictions  apparentes. 

D’ailleurs , il  ne  faut  que  confulter  l’Ecriture 
pour  y trouver  le  fondement  de  cette  diftinCtion. 
Car  lorfqu’elle  nous  parle  d’un  Dieu  manifejîe  en 
chair  , elle  nous  fait  comprendre  la  nature  divi- 
ne manifeftéedans  la  nature  corporelle,  comine 
cela  a déjà  été  prouvé  ailleurs.  Or , qu’eftce 
qu’une  nature  divine  manifeftéedans  une  nature 
corporelle,  que  la  diftinCtion  de  deux  natures  de 
Jefus-Chrift  , qui  eft  le  fondement  de  notre 
tiodrine  , & par  lequel  nous  expliquons  toutes 
ces  contradictions  apparentes  de  l’Ecriture. 

Examinez  de  plus  près  tous  ces  palTages , & 
tous  verrez  que  la  diftinCtion  des  deux  natures 
s’accorde  fort  bien  avecdeur  but.  Si  vous  m*ai-  ' 
mie % , dit  Jefus-Çhrift  en  faint  Jean  , Chap. 
XIV.  verf.  2.1  , Ji  vous  m'aimie % , vous  J'erieç 
certes  bien  aife  de  ce  que  je  vous  ai  dit, je  vais  au 
Pere  , car  Le  Pere  eft  plus  grand  que  moi.  On 
▼oit  bien  que  c’eft  en  tant  qu’homme  que  Jefus- 
Chrift  s’en  va;  car  à d’autres  égards  , il  doit 
demeurer  avec  fes  Difciples  jufqugi  laconfom- 
mation  desfiecles.  C’eft  de  Jefus-Chrift  confédé- 
ré comme  s’en  allant  bientôt,  & par  confisquent 
de  Jefus-Chrift  homme  , qu’il  eft  dit,  Le  Pere 
cjl  pLus  grand  que  moi. 

Quant  à cette  dépendance  qu’on  remarque 
dans  ces  expreftions  ; IL  ejl  ijfu  du  Pere  ; Le  Pere 


43 rt  Traité  de  la  Divinité 

a donné  au  Fils  d'avoir  vie  en  foi  ; Le  Pere 
démontre  au  Fils  les  ctudres  qu'il  fait  Lui- 
trié  me  ; £e  Fils  ne  peut  rien  faire  s'il  ne  voit 
le  Pere  qui  le  fait  pareillement  ; Le  Fils  ne 
parle  point  de  lui-méme  ; cela  s’explique  le  plus 
naturellement  du  monde  , & par  la  diftin&ion 
des  deux  natures , & par  la  |plation  du  Média- 
teur , & par  cette  fubor  filiation  qui  eft  entre  le 
Pere  & le  Fils  en  la  maniéré  de  fubfifter  , fi  ce 
n’eft  pas  dans  Peffence  , comme  ce  ne  Peft  pas 
certainement.  Mais  l’Ecriture  étant  fi  fobre  fiir 
la  maniéré  dont  cela  fe  fait , il  y auroit  de  la 
témérité  à pouffer  plus  loin  nos  recherches  ; & 
nous  le  déclarons  encore,  nous  ne  voulons  point 
de  recherches  curieufes  & philosophiques.  La 
Théologie  confifte  à parler  avec  l’Ecriture  , & à 
n’aller  pas  plus  avant. 

CHAPITRE  VIII. 

Où  Von  tâche  de  fe  fatis faire  fur  les  difficultés 
de  ce  grand  myjlere. 

Prés  avoir  fatisfait  aux  principales 
difficultés  que  nos  adver faites  peuvent  objedex 
contre  nous  , & qui  font  prifes  de  l’Ecriture  il 
eft  bon  de  rechercher  les  moyens  de  fe  fatis- 
faire  fur  les  obfcurités  que  nous  trouvons  noas- 
mémes  dans  le  principe  que  nous  avons  établi. 

Pour  cet  effet , il  faut  premièrement  confi- 
dérer  que  tout  eft  rempli  de  difficultés , foit 
dans  la  nat^e  , foit  dans  la  Religion.  Si  vous 
confidérez  les  deux  % vous  ferez  étonné  par  leur 
grandeur  , & vous  ne  pourrez  comprendre  cet 
infini  qui  fê  trouve  néceffairement  au  bout  de 
ces  vaftes  efpaces  qui  nous  environnent.  Si  yous 
jettez  les  yeux  fur  la  terre  , vous  trouverez  au- 
tant de  myfteres  de  la  Nature  qu’il  y a de  plan- 
tes 


de  Je  fus  - Chrijf.  43* 

tes  & d’animaux  , & même  de  créatures  inani- 
mées i vous  trouverez  des  difficultés  infirmons 
tables  à expliquer  la  végétation  des  unes  , la 
fenfation  des  autres  , & le  mouvement  des 
autres'.  Si  vous  regardez  la  mer , elle  vous  éton- 
nera par  les  merveilles  de  Ton  flux  & de  fou 
reflux  : 8e  à confidérer  la  Nature  en  général  , 
vous  ne  comprendrez  ni  l’infini  en  grandeur  , 
ni  l'infini  en  petitefie  ; & fi  vous  joignez  à la 
confidération  des  'chofes  corporelles  celle  de 
leur  durée  , le  temps  vous  fera  voir  des  mer- 
veilles incompréhenfibles  , foit  dans  cette  fuc- 
eeffion  fans  bornes  qui  a coulé  jufqu’à  ce  mo- 
ment , foit  dans  celle  qui  coulera.  Après  les 
corps  viennent  les  efprits  , dans  lefquels  tout 
nous  paffe.  Nous  ne  comprenons  ni  leur  ma- 
niéré d’être  , ni  leur  maniéré  d’agir  ; & notre 
ame  eft  un  fi  grand  paradoxe  à elle- même  , 
quelle  a défefpéré  il  y a long-temps , non- 
feulement  de  fe  comprendre  , mais  même  de 
fe  connaître  elle- même. 

Cela  étant,  y a-t-il  de  la  raifon  à prétendre, 
comme  font  nos  advcrfaires  , qu’il  n’y  a point 
un  objet  dans  la  Religion  que  nous  ne  com- 
prenions parfaitement , & à ne  pouvoir  confen- 
tir  au  dogme  de  la  Divinité  du  Seigneur  , qui 
eft  fi  clairement  révélé  dans  la  parole  de  Dieu, 
fous  prétexte  ou  qu’il  enferme  en  foi  des  diffi- 
cultés fur  lefquelles  notre  raifon  a peine  à fe 
fàtisfaire , ou  que  de  ce  myftere  nous  tirons  des 
conféquences  qui  font  de  la  peine  à notre  efprit. 

L’injuftice  de  nos  adverfaires  eft  d’autant 
plus  grande  en  cela  , que  les  difficultés  de  la 
Religion  , fur-tout  celles  que  nous  trouvons 
dans3 le  dogme  de  la  divinité  de  Notre  Seigneur 
Jefus-Chrift , doivent  être  beaucoup  p us  gran- 
des que  celles  que  nous  trouvons'  dans  la  Na- 
tufc  } pour  deux  Kufons»  première  eft  que  les 


43  * Traite  de  la  "Divinité 

objets  de  la  Nature  étant  en  foi  créés  & fîniV 
ont  auffi  néceflairement  plus  de  proportion  avec 
iin  efprit  comme  le  nôtre  , cjue  les  objets  de  la 
Religion  , 8c  fur  - tout  la  divinité  du  Seigneur 
JeJfus  , qui  eft  un  objet  infini  en  gloire  & en 
perfeédion.  La  féconde  eft  que  Dieu  ne  nous  a 
point  préparés  à ces  grandes  difficultés  que  nous 
trouvons  dans  la  Nature  ; au  lieu  qu’il  nous  a 
tellement  préparés  à celles  de  la  Religion  ? qu’il 
nous  a piufîeurs.  fois  fait  entendre  que  fa  parole 
nous  patoît  une  efpece  de  folie. 

Oui, dira  t on  : mais  la  raifon  de  l’homme  efb  fa 
première  lumière, & en-quelque  forte  la  premiere- 
révélation  par  laquelle  Dieu  fe  fait  connoître  à 
lui.  C’eftia  railbn  qui  nous  conduit  à l'Ecriture  > 
il  n’y  a que  la  raifon  qui  nous  affranchilîe  des 
ténèbres  du  Pyrrhoqifme.Cela  eft  vrai;  la  raifon 
prépare  les  voies  à la  foi , comme  cela  a déjà 
été  remarqué  ailleurs  ; mais  la  raifon  fê  tait  lorf- 
■qu’elle  a trouvé  l’Ecriture  , 8c  rien  n’eft  même 
plus  raifonnable  que  de  renoncer  à fa  raifon  qui 
' peut  fe  tromper  , & qui  fe  trompe  même  affez 
îbuvent  s pour  écouter  la  voix  d’une  autorité 
divine  & infaillible.  Mais  ceci  recevra  du  jour 
de  notre  fécondé  considération. 

Il  faut  donc  ajouter  en  deuxieme  lieu  , qu’il 
y a deux  fortes  de  connoifTances  que  nous  pou- 
vons avoir  dés  objets  ; la  première  , que  nous 
pouvons  appeller  une  connoiffance  de  curiofité  ; 
& là  fécondé  , que  nous  pouvons  nommer  une 
connoiffance  dé  pratique  ; & cette  diftinélion 
a Heu  dans  tous  les  arts  & dans  toutes  les  fcien- 
•ces;,  fans  atf^jne  exception.  Ainfi  dans  l’art  de 
la  navigation  il  faut  connoître  ce  que  c’eft  ou’un 
vaiffeau  , quelles  font  les  mers  les  plus  fûres  & 
les  plus  dangereufes  , en-  que!  temps  la  mer  eft 
navigable  , 3c  en-  quel;  temps-  elle  ne  l'eft  pas.. 


de  J efus  Ch rifi.  433 

Tigation.  Un  homme  ne  peut  manquer  de  ces 
eonnoilTances  Tans  s’expoier  à de  grands  dangers} 
j’appelle  cela  des  eonnoilTances  de  pratique  : mais 
on  peut  rechercher  après  cela  pourquoi  la  mer 
eft  Talée , d’où  vient  que  telle  & teile  mer  a Ton 
flux  & reflux  plutôt  qu’une  autre  , & pourquoi 
ces  vents  régnent  plutôt  dans  cette  plage  que 
dans  celle  qui  lui  eft  oppofée.  Nous  appelions 
cela  des  connoiftances  de  curiolïté , & nous  pré- 
tendons qu’il  y auroit  de  l’extravagance  à man- 
quer de  réduire  les  autres  en  pratique , fous  pré- 
texte que  celles-ci  renferment  des  difficultés  que 
notre  efprit  ne  fauroit  jamais  réfoudre. 

' 11  en  eft  ainfi  de  toutes  les  connoiftances  na- 
turelles. Je  me  détermine  à manger  , & quel- 
quefois fans  avoir  appétit , fur  la  connoiftance 
que  j’ai  que  o’eft  par-là  feulement  que  je  peux 
réparer  mes  forces  ; & je  n’attends  point  à pren- 
dre les  aliments  qui  me  font  néceflaires  , que 
j’aie  compris  la  maniéré  en  laquelle  ces  aliments 
fè  changent  en  chyle  , ce  cïiyle  en  Tang  , & ce 
làng  en  chair , &c, 

Difons  de  même  que  dans  les  matières  de 
Morale  & de  Théologie  il  y a deux  fortes  de 
eonnoilTances  ; les  unes  de  pratique  , & les  au- 
tres de  curiolïté.  Ainft  pour  adorer  JeTus-Chrift,. 
il  Taut  que  je  Tache  qu’il  eft  Dieu  -,  pour  mettre 
en  lui  ma  confiance  , je  dois  le  regarder  com- 
me Dieu  : mais  il  n’eft  pas  néceftaire  que  j’aie 
connu  la  maniéré  & les  Tecrets  myftérieux  & ado- 
rables de  l’union  hypoftatique.  Ce  qui  eft  de  pra- 
tique , c’eft  que  JeTus-Chrift  eft  Dieu  Tur  toutes 
chofes,  béni  éternellement  ,.celui®]ui  a fait  le 
ciel  & la  terre,  la  Parole  qui  Toutient  toutes 
chofes  , lè  Fils  de  Dieu  que  toutes  les  créatures 
doivent  adorer.  Ce  qui  appartient  à la  curiolïté 
humaine  , c’eft  d’entrer  à cet  égard  dans  ces 
recherches  abftraires  & fpéculatives  quidiftipentt 
T efprit  des  Séholaftiqnes,  Q o ij 


434  Traite  de  la  Divinité1 

■ Remarquez  en  effet , pour  un  troisième",  que 
Iédeffein  de  Dieu  dans  fa  révélation  , foit  natu- 
relle, foit  écrite-,  c’eft  de  nous  faire  connoître  le 
mÿftere  , & point  du  tout  la  maniéré  du  my  Ité- 
ré. Dans  là  révélation  de  la  Nature  , Pieu  fe 
montre  à notre  efprit  fous  l’idée  d’un  Dieu  tout- 
puiffant , qui  a créé  la  terre  & les  cieux  ; mais, 
il  ne  fatisfait  point  à une  infinité  de  quefïions 
curieufes  que  îefprit  forme  & a formées  dans 
tous 'les  fiecles  fur  là-maniere  en  laquelle  agit  la 
puiffance  de  Dieu.  Il  ne  vous  dit  point  fi  là  qua~ 
Jîté  de  Créateur  eff  un  accident  qui  lbit  inhérent 
en  Dieu  j cm  une  relation  extérieure.  Il  ne  décide 
point  fi  Dieu.peut  faire  les. choies  qui  impliquent 
contradiction  , &c.  Cette  même  révélation  de 
là  Nature  nous- donne  des  idées  de  la  fagelfe  & 
de  la  providence  de  Dieu  tout-à  fait  capables  de 
ûous  .obliger  à mettre  notre  confiance  en  elle  ». 
mais  elle  ne  rélbut  pas  un  nombre  innombrable 
de  difficultés  qui  naiffent  dece  que  nous  ne  pour 
rcns -comprendre  la  maniéré  en  laquelle  la  fa- 
geffe  de  Dieu  concourt  dans  les  actions  mauvais 
fés, 'par  la  direéfion  du  niai  meme  qu’il  rapporte- 
z de  bonnes  fins  II  en  eft  àinfi  de  la  Révélation 
écrite.  Dieu  nous  apprend  le  myffere  désincar- 
nation ; rien  n’eft  plus  clair  que  ces  paroles  , 
Dieu  fnanïfefié en  chair , quand  on  les  confidere 
dans  le  rapport  qtfeiles  ont  avec  tant  d’autres 
partages  de  l’Ecriture  , qui  nous  expliquent  ou 
nous  cohfirmeî-iî  les  •‘vérités  qu’elles  enferment  ». 
il  par  fàppôft  à l’analogie  de  la  foi  ; mais  elles, 
ne  fatisfont  pas  un  nombre  prefque  infini  dô 
difficultés  h^Yn aines  que  l’on  peut  faire  fur  la 
maniéré  du  myffere  ; & auffi  peut-on  dire  que- 
cela,  n’efï  ni  néçeffaire  , fit  poffible.  Cela  n’eft 
point  poffible  , parce  que  , comme  Iefprit  hu- 
main eft  infini  dans  les  doutes  qu’il  conçoit  ou 
tju’il  peut  concevoir»,  il  faudroit  que  k volume 


de  JeJus  Chrift. 

de  I Ecriture  fut  infini , afin  qu’elle  pût  ftitisfaire 
à toutes  les  obje&ions  fans  aucune' exception. 
Cela  n’eft  point  néceflaire  , parce  que  la  connoif- 
fance  de  la  maniéré  du  myftere  ne  pourrait 
fèrvir  qu’à  nourrir  ou  à flatter  notre  curiofité  v 
au  lieu  que  la  connoiflance  du  myftere  lert  à la 
pratique  , & que  c’eft  la  pratique  , & non  pas  la 
fàtisfadion.  de  notre  curiofité  , que  le  Saint- 
Efprit  a principalement  en  vue.  Il  feroit  à fouhai- 
ter  que  ceux  d’enfeigner  la  Théologie,  entraient 
dans  cetefprit , & qu’ils  fiflent  une  jufte répara- 
tion de  ce  qui  eft  néceffaiie,  & de  ce  qui  ne  l’efi: 
pas,  dans  les  matières  qifilstraitent.  Ils  feroient 
iurptis  de  connoitre  par  cette  difcufiion  , que  la 
plupart  des  hommes  emploient  Ibuvent  leur  vie 
entière  à ramafler  un  favoir  qui  vaut  beaucoup 
moins  que  l’ignorance  ; iis  apprendraient  que 
ces  Théologiens  Philofophes  s’écartent  dès  le: 
premier  pas  qu’ils  croient  faire  dans  la  recher- 
che des  vérités  du  falut,  puifqu’ils  s’amufent  d 
vouloir  comprendre  ce  qui  eft  incompréhenfible, 
au  lieu  de  s’arrêter  Amplement  à ce  qui  eft  véri- 
table. , 

Il  faut  faire  îà-deftiis  une  quatrième  réflexion 
fort  importante;c’eftquedansdaPveligion  l’igno- 
rance des  choies  a fes  u/àges  auiii  bien  que  leur 
co  nn  ci  Iran  ce.  Il  a été  néceiîaire  que  les  Prophè- 
tes & les  Patriarches  ne  connuflent  pas  le  myftere 
de  l'Incarnation  auflî  particuliérement  que  nous 
fe  connoilfons.  Car  il  eft  certain  que  cette  con- 
nSifîànce  aurait  empêché  les  effetsde  la  Loi  les 
plus  néceflàires,&  qui  font  le  plus  dans  le  plan  de 
la  fagefle  de  Dieu  car  fi  les  anffens  I frac! ires 
s’éroient  repré  fente  Dieu  devenant  homme  pour 
les  fauvet , comment  auroient-ils  tremblé  par  le* 
aam.  de  Dieu,  Juge  févere  & redoutable  des 
aérions  des  hommes  ?■  Certainement  la  vue  difi. 

tmde  de  ce  gai  ^eyjoit  fepaâer  for  la.  montagne 


43$  Traité  de  la  Divinité 

de  Sion  , pouvoit  leé  rendre  infeniibles  au  fpec- 
taclede  Sina,  & jamais  ils  ne  fe  fuffent  écriés , 
Nous  mourrons  pour  certain  , car  nous  avons 
vu  Le  Seigneur , s’ils  fefulfent  repréfenté  Dieu- 
même  , non  feulement  fe  faifant  voit  aux  re- 
gards des  hom'mes  dans  l’éclat  de  fà  haute  & 
pleine  majefté , mais  encore  fe  manifeftant  dans 
une  chair  infirme  & miférable.On  me  dira  peut- 
être  ici  que  Dieu  pouvoir  fe  pafier  de  donner  une 
loi  de  rigueur  , & qu’il  pouvoir  fauver  alors  les 
hommes  comme  il  les  fauve  aujourd’hui  par  une 
économie  pleine  de  grâce  & d’amour.  J’avoue 
qu’il  le  pouvoit  ; mais  fans  fe  donner  la  liberté: 
de  trop  fonder  les  voies  de  Dieu  , & de  recher- 
cher s’il  pouvoit  employer  ce  moyen  plutôt  qu’un 
autre  , il  fuffit  de  fa  voir  que  Dieu  a voulu  prépa- 
rer les  voies  à fa  miféricorde  par  une  économie 
de  rigueur  8c  de  vengeance  , qui  fît  fentir  le 
péché  , & defîrer  fon  falut  : il  fuffit , dis- je,  de 
lavoir  que  Dieu  a voulu  employer  ce  moyen  dans 
le  plan  que  fa  fageffe  éternelle  avoit  dreffé  du  fàîut 
des  hommes,  pour  pouvoir  raifonner ^r  cet 
ordre,  comme  fur  un  ordre  qui  devoir  eue  àinfi 
établi.  Et  cela  nous  donne  lieu  de  penfer  que  , 
comme  les  idées  & les  fentiments  de  cette  éco* 
nomie  pleine  de  rigueur , & cet  elprit  de  fcrvi- 
tude  confidéré  dans  toute  fon  étendue  & dans 
tout  fon  régné , ne  s’accordent  point  avec  les 
notions  claires  & diftinétes  de  l'Incarnation  , 
qui  eft  un  objet  le  plus  agréable  & le  plus  capable 
d’infpirer  la  confiance  qui  fût  jamais  , ils  s*en-. 
fuit  que  l’ignorance  de  ce  myftere  a eu  fes  ufages: 
fous  la  Loi  , comme  la  connoiffance  de  ce  myf- 
tere à eu  fes  ufages  fous  l’Evangile. 

Cette  réflexion  éft  bien  capable  de  nous  fatis- 
faire  dans  l’impoffibilité  où  nous  nous  trouvons 
de  pénétrer  & de  fonder  la  maniéré  même  dus 
myitere.  Car  que  favons.-nous  fi  cette  ignorance 


de  Jefus-Chrijt.  ^7 

«te  la.  maniéré  du  myftere  n’a  pas  Ton  rapport  à 
la  vie  a venir  , comme  l’ignorance  de  la  vérité 
du  myftere  gvoit  alors  Ion  rapport  au  fiecle  du 
Mefhe  ? 

Au  refte  , non-feulement  nos  connoifïances 
varient  félon  la  diverfite  des  économies,  elles 
varient  encore  félon  la  diverfité  des  états  où 
nous  nous  trouvons.  Un  enfant  ne  doit  point 
s’agiter  ni  s’embarrafTer  parce  qu’il  ne  comprend 
pas  comment  fe  gouvernent  les  Etats  8t  les  Em- 
pires de  la  terre.  On  peut  dire  de  tous  les  hom- 
mes en  général  , que  leur  état , pendant  qu’ils 
font  fur  la  terre  , ne  leur  permet  point  de  con- 
noître  à fond  les  myfteres  de  la  Religion  , ni. 
Jx^ême  d’en  pénétrer  tout  ce  que  les  créatures  en 
peuvent  connoître. 

Ajoutez  à cela,  en  cinquième  lieu,  que  comme 
nous  avons  trois  fources  de  nos  connoifTances 
qui  font  dépendantes  l’une  de  l’autre  , on  peut 
remarquer  cet  ordre  entre  elles  , que  les  feqs 
fourniffent  bien  leur  mémoire  à la  raifbn , com- 
me la  raifon  fournit  fes  principes  à la  foi;  mais 
cependant  on  peut  dire  que  leur  redort  & leur 
jurifdiétion  font  tous  différents.  Les  fens  ne 
s’élèvent  jamais  fi  haut  que  la  raifon;  il  n’eft  pas 
jufte  auffi  que  la  raifbn  s’élève  auffi  haut  que  la 
foi:  la  raifon  juge  de  ce  que  les  fens  ne  fàuroient 
appercevoir.  Elle  nous  dit , par  exemple  , qu’ri 
y a de  la  matière  èntre  la  terre  & les  cieux , bien 
que  cette  matière  ne  paroiffe  point  ; ainfi  la 
foi  de  même  doit  juger  des  chofes  oui  paffent  la 
raifon.  Ellenous  apprend  que  Dieu  s’gft  manifeflé 
dans  une  chair  infirme  & miférable , quoique  la 
raifon  n’en  apperçbive  rien  par  elle -même; 
la  raifon  de  cela  eft  que  la  foi  eft  fupérieure  à la. 
raifbn  ; comme  la  raifbn  eft  fupérieure  aux  fens.. 
Comme  donc  ce  feroit  un  effroyable  reuverfe- 
mentque  de  vouloir,  en  toute  rencontre , coa- 


43«  Traite ' de  la  Divinité 

noître  par  les  fens  ce  que  la  raifon  ne  peut  Bien  pé- 
nétrer par  elle  même,  c’enferoit  un  peu  différent 
que  de  laifîer  à la  décifion  de  la  railon  ce  qui  eft 
élevé  au- de flus  de  la  foi  elle-même.  Car  comme 
les  fens  font  une  première  voie  de  connoiiTance, 
dont  la  raifon  corrige  les  erreurs  -,  la  raifon  en 
eft  une  fécondé  dont  la  foi  doit  redrefler  les 
égarements.  Que  la  raifon  me  mene  donc  à la 
foi  comme  les  fens  me  mènent  à la  raifon , à la 
bonne  heure  ; mais  que  la  raifon  fe  taife  quand  ' 
la  foi  parle,  comme  les  fens  fe  taifent  pour 
écouter  la  raifon  : car  certainement,  fi  la  raifon 
me  per  fuade  un  nombre  infini  de  vérités  contre  ce 
que  les  fens  femblent  me  dire, fi  elle  me  perfuade 
que  le  foleil  eft  plus  grand  que  la  terre  » bien  que 
mes  yeux  femblent  m’apprendre  le  contraire , 
parce  quelle  juge  de  la  diftance  dont  les  fens 
n’avoient  pas  jugé,  pourquoi  ne  dirons-nous  pas 
tout  de  même  que  la  foi  no, us  apprend  plufieurs 
chofes  que  la  raifon  trouve  ineompréhenfibjes  , 
& dont  elle  a pourtant  le  droit  de  décider  parce 
'qu’elle  eft  fupérieure  à la  raifon  ? 

Et  il  ne  faut  pas  qu’on  nous  dife  ici  que  com- 
me l’accord  des  hommes  à confentir  à un  prin- 
cipe fait  connoître  qu’il  eft  naturellement  véri- 
table , ainfi  la  répugnance  naturelle  que  l’efprit 
de  tous  les  hommes  femble  avoir  pour  un  objet 
qu’on  veut  leur  perfuader  être  véritable , femble 
être  un  caraéfere  certain  de  fauffeté  ; & qu’ai nfi , 
le  myftere  de  l’Incarnation  ayant  en  foi  quelque 
chofe  qui  répugne  à l’efprit  des  hommes  en  gé- 
néral , on  Aoit  penfer  qu’ii  y manque  de  vérité. 

Car  il  y a bien  de  la  différence  entre  rejetter 
pofitivement  un  principe  comme  faux  & contra- 
dictoire , & le  trouver  naturellement  incompré- 
Jàenfible,  Le  premier  feroit  un  caraétere  de  fa 
fauffeté  ; le  fécond  I’eft  feulement  de-fa  fubiimi-j 
té. Il  y a des  répugnances  univerfelks  des  fensÿ»- 


, ÎV  . . de  Jefus-Chrijl 

^imagination,  de  l’efprit  même  , qui  ne  con- 
cluent  point  contre  la  vérité  des  objets  qui  les 
font  naître.  Les  fens  difent  à ceux  qJui  confide- 
rent  d en  bas  les  pyramides  d’Egypte  leu- 
pomte  eft  prefque  lëmblable  à celle  d’un^ocher  • 
& quand  vous  conduirez  tous  les  hommes  en  cet 
endroit  , ils  vous  diront  également  que  le  haut 
, ces ; pyramides  feurparoît  un  point.:  cependant 
Ja  raifon  jugeant  de  la  diftance  & des  propor- 
tions de  1 objet,  & aidée  de  l’expérience  , corri- 
ge cette  erreur  , & vous  dit  , malgré  ce  lano-ao-e 
umverfei  des  fens  de  tous  les  hommes , cSeU 
pointe  de  cette  pyramide  eft  une  plate-forme 
capable  de  contenir  cinquante  hommes.  L’ima- 
gination  des  hommes  a une  répugnance  univer- 
lelle  a fe  repré fenter  des  hommes  qui , fans 
tomber,  aient  leurs  pieds  vis-à-vis  de  nos  pieds  ; 
cependant  la  raifon  corrige  cette  erreur  , & ne 
nous  permet  point  de  douter  qu’il  n’y  ait  des 
Antipodes.  L’efprit  de  tous  les  hommes  eft  cho- 
qué par  tout  ce  qu'on  nous  dit  de  la  divisibilité 
à 1 infini,  & nous  fommes  pourtant  forcés  d’ac- 
cjiiiefcer  a ce  principe , malgré  cette  répugnance 
üniverfelle.  Cela  étant,  n’avons-nous  pas  raifon 
de  dire  que  , quand  tous  les  hommes  trouve- 
roient  quelque  chofe  qui  les  choqueroit  dans  ce 
principe,  que  Dieu  s’eft  fait  homme, la  foi  auroit 
droit  de  corriger  cette  répugnance  univer/elle , 
comme  nous  voyons  que  la  raifon  a celui  de 
corriger  les  répugnances  des  fens  & de  l’ima- 
gination ? 

On  nous  dira  peut-être  ici  , er^fecond  lieu  , 
que  les  erreurs  peuvent  avoir,  comme  les  véri- 
tés , leur  caraéfere  naturel , auquel  gn  peut  les 
reconnoître , & qu’un  de  ces  caraéleres , pour  les 
perlonnes  qui  ont  du  goût , pour  le  bon  fens  & 
pour  la  raifon, c’eft  devoir  dans  ces  myfteres  de 
la  Trinité  & de  l’Incarnation  je  ne  fais  quel  ait 
Tomt  III.  P p 


44® 


Traité  de  La  Divinité 


de  métaphylîque , qui  femble  donner  le  loupçon. 
que  cela  pourroit  être  le  fruit  de  la  méditation 
de  l’Ecole,  plutôt  qu’avoir  aucun  fonds  de  vérité 


eft  bon  de  répéter  ici  ce  que  nous  avons  dit 
ailleurs  > c’eft  que  nous  né  nous  fommes  propofé 
dans  cet  Ouvrage  , que  d’établir  la  divinité  du 
Seigneur  Jefus  , & qu’ainli  il  nous  faut  borner 
aux  obje&ions  qui  regardent  celle-ci  précifé- 
ment  ; après  cela  nous  répondrons  en  général 
au  foupçon  de  métaphylîque  dont  les  gens  de 
bon  fens  3c  de  bon  goût  doivent  en  toutes  cho- 
fes  diftinguer  l’ufage  d’avec  l’abus.  Je  ne  fais 
pourquoi  dans  ces  derniers  temps  , on  s’eft 
déchaîné  contre  la  métaphylîque  , pendant  que 
d’un  autre  côté  on  fait  ce  qu’on  peut  pour  en 
accréditer  la  critique  : car  fi  l’on  veut  confondre 
l’ufàge  avec  l’abus  ,-il  eft  certain  que  la  critique 
peut  être  une  voie  d’erreur  , d’illufion  & d’éga- 
rement , pour  le  moins  autant  que  la  métaphy- 
fique  , puifqu’il  ne  faut  qu’un  terme  mal-enten- 
du , & dont  la  force  eft  ignorée  , une  faulîè 
allulîon  , & quelquefois  la  vifîon  d’un  Rabbin  , 
une  expreftion  équivoque , pour  vous  faire  donner 
dans  les  lentfments  les  plus  extravagants.  Et  fi 
l’on  diftingue  l’ufàge  de  l’abus , je  ne  vois  pas 
qu’on  doive  rejetter  la  métaphylîque  avec  cette  li- 
mitation. En  effet, fuppofer  que  la-  métaphylîque 
fait  vicieufè  par  elle-même  , c’eft  fuppofer  qu’il 
n’y  ait  ni  temps  , ni  éternité  , ni  efprit  diftinét 
du  corps  , nj^Anges  , ni  Divinité  , puifqu’il  eft 
impoffible  d’avoir  de  ces  choies  qu’on  ne  voit  & 
qu’on  ne  ptut  voir , qu’une  connoifTânce  abftraite 
& métaphylîque  ; c’eft  préfendre  qu’on  ne  doit 
jamais  examiner  les  attributs  communs  & géné- 
raux des  çhofes':  ce  qui  ne  fe  peut  fans  une  efpece 
de  inétaphylique.  Que  fi  l’on  demeure  d’accord 


de  latisfaire 


à cette  difficulté  , il 


de  Jëfas-Chrift.  r 

5V1.  Pcut  7 avoir  une  métaphyfique  bonne, 
iolide  Sc  véritable,  il  faut  voir  fi  nous  ne  de- 
vons pas  donner  ce  nom  à celle  dont  il  s'a<m 
ici.  û 

Je  réponds , en  fécond  lieu,  que  je  reconnois 
une  double  métaphyfique  dans  le  myftere  de 
1 incarnation  ; car  j y trouve  la  métaphyfique 
des  Scholaftiques  , & celle  des  Apôtres.  Pour 
la  première  , de  bon  coeur  je  l’abandonne  à 
nos  adverfaires  & je  demeure  d’accord  que  les 
Spéculations  de  l’Ecole  ont  apporté  beaucoup 
d’obfcurité  aux  matières  de  la  Théologie  en 
général,  à ce  myftere  en  particulier  ; mais  fi 
I on  s arrête  a la  métaphyfique  des  Apô» 
très , je  demande  : d’où  elle  eft  venue  cette  mé- 
taphyfique dans  un  temps  comme  cèlui-ld  , 
avant  tous  ces  Scholaftiques  , avant  ce  débor- 
dement de  fpéculations  humaines  ? Qui  eft- ce 
qui  1 a mife  dans  l’efprit  de  quelques  pauvres 
& chctifs  pêcheurs  , à qui  l’éducation  n’avoir: 
rien  appris  de  pareil  ? car  enfin  , ce  n’eft  pas 
nous  , mais  eux  qui  nous  ont  révélé  le  grand 
myfte're  de  piété  , Dieu  manifejlé  en  chair  : 
ce  n’eft  pas  nous  , mais  eux  q.ui  font  Jefus- 
Chrift  Le  Créateur  des  Jiecles , La  Parole  qui 
foutient  toutes  chofes  , Le  premier  ü*  Le  der- 
nier , celui  par  qui  €5*  pour  qui  font  toutes 
chofes , qui  efi  un  avec  fort  Pere  , Fils  du 
Dieu  , propre  Fils  de  Dieu , ijfu  de  fon  Pere 
avant  qu’il  vînt  au  monde , Dieu,  Le  Dieu 
très-haut  , Dieu  fur  toutes  chofes  , béni  éter- 
nellement. C’eft  là  la  métaphyfiqùP  des  Apô» 
très  ; c’eft  la  nôtre , nous  n’en  voulons  poinc 
d’autre  -,  & à Dieu  ne  plaife  que  nous  cher- 
chions jamais  a nous  exprimer  ni  plus  claire- 
ment , ni  plus  fortement , ni  plus  magnifique- 


442-  Traité  de  la  Divinité 

Nous  ne  blâmons  point  lapieufe  fubtilité  de 
ceux  qui  cherchent  divers  emblèmes  pour  fe 
repréfenter  un  myftere  qui  eft  inconteftablement 
au-deftùs  de  toures  les  images  8c  de  toutes  les 
exprefïîons  ; mais  il  faut  demeurer  d’accord  que 
ces  efpeces  de  parallèles  ne  réuftifTent  point  ordi- 
nairement , 8c  cela  pour  trois  raifons.  La  pre- 
mière eft  que  ces  parallèles  ne  parlent  qu'à  notre 
imagination  : or  , ce  n’eft  pas  l’imagination  , 
mais  la  raifon  qu’il  faut  principalement  fatis- 
faire  ; car  comme  les  divers  emblèmes  fous  lef- 
quels  je  peux  me  repréfenter  la  Nature  divine  , 
ont  peu  de  force  pout  me  convaincre  de  fon 
exiftence  ; ainfi  les  diverfes  images  fous  lef- 
quelles  on  me  repréfentera  le  myftere  que  nous  - 
examinons  , auront  peu  de  force  pour  me  con- 
vaincre de  fa  vérité.  La  fécondé  eft  que  ces  paral- 
lèles donnent  occafion  à nos  adverfaires  d’exa- 
miner les  difparités  & les  défauts  de  la  compa- 
iaifon  , qui  ne  peuvent  qu’être  en  grand  nom- 
bre par  la  difproportion  nécelfaire  qui  doit  être 
entre  des  images  prifes  des  créatures  8c  un  objet 
infini  ; d’où  il  arrive  que  Jes  ennemis  de  la  vé- 
rité bàtifient  fur  ces  difparités  des  triomphes 
imaginaires  , 8c  s’en  fervent  enfuite  pour  éblouir 
les  fimples , 8c  féduire  les  ignorants  , qui  ne 
comprennent  pas  trop  bien  le  but  de  ces  parallè- 
les , qui  a été  , non  de  convaincre  l’efprit , mais 
de  foulager  l’imagination  , ou  tout  au  plus  de 
montrer  que  ces  chofes  ne  font  pas  fi  abftraites  , 
qu’il  ne  foit  poffible  d’en  montrer  quelques,  traits 
fenfibles  dÛs  les  objets  les  plus  ordinaires  de 
notre  connoifiance.  Enfin  , la  troifieme  raifon 
pour  laquelle  ces  parallèles  nous  paroiflènt  moins 
avantageux  , c’effc  qu’en  effet  ils  femblent  tendre 
à affoiblir  la  difficulté,  du  myftere  , & à nous  en 
découvrir  la  mar.iere  ce  qui  va  directement 
^onjre  le  génie  de  la  foi , 8c  contre  la  fin  de  la  ; 


de  Jefus-Chrijl.  445 

révélation  , qui  eft  autant  de  nous  humilier  par 
l’ignorance  faiutaire  de  ce  que  nous  ne  pouvons 
comprendre , que  de  nous  éclairer  par  l’idée  des 
chofes  que  nous  ConnoilTons. 

Le  feul  ufageque  je  voudrais  faire  de  cette 
efpece  de  parallèle  , feroit  de  faire  connoître  la, 
différence  qu’il  y a entre  la  connoiffance  intui- 
tive & la'connoiflance  abftradive  que  nous  avons 
des  chofes.  J’appelle  connoiffance  intuitive  * 
une  connoiffance  de  vue  ou  d’expérience;  & con- 
noiflance  abftra&ive  , une  connoiffance  de  foi , 
de  çonjeélure  & de  raifonnement. 

Ainfi  , ce  que  nous  favons  par  une  connoif- 
fance intuitive  , un  aveugle  ne  le  fait  que  par 
une  connoifTanceabftraéHve,  à l’égard  des  mer- 
veilles de  la  Nature.  Attachons-nous  à l’exemple 
particulier  d’un  parélie.  Si  nous  difons  à un 
aveugle  : le  parélie  eft  un  nuage  , & le  parélie 
eft  un  foleil  : ie  parélie  eft  venu  de  la  terre  , & 
Je  parélie  a fon  origine  dans  le  ciel  : ie  parélie 
eft  un  avec  le  foleil , égal  au  foleil  : il  n’eft  point 
effentiellement  différent  du  foleil  : le  parélie 
étoit  avant  qu’il  fût  ; il  étoit  dès  le  commence- 
ment du  monde  , quoiqifil  n’ait  paru  dans  la 
nuée  que  depuis  peu  : ce  foleil  qui  vient  de  paraî- 
tre ne  vient  point  de  naître  , & ne  fort  point  du 
néant  dans  cet  inftant  : celui  qui  voit  le  paréiie 
voit  le  foleil  ; ceux  qui  adorent  le  foleil  , ado- 
reront le  parélie  : la  gloire  du  parélie  n’eft  pas 
une  autre  gloire  que  celle  du  foleil  : le  parélie 
eft  la  lumière  qui  éclaire  & vivifie  la  Nature  : 
le  parélie  eft  le  fils  du  foleil  . & le  foleil  même! 
le  parélie  eft  la  relplendeur  de  <9  gloire  du  fo- 
leil  : le  parélie  eft  un  foleil  manifefté  dans  le 
nuage  ÿ la  vertu  du  foleil  en  ombrant  & puri- 
fiant le  nuage  y l'unit  avec  cet  Aftre  , & fait 
habiter  en  lui  la  plénitude  de  la  gloire  du  fa- 
leil  : le  parélie  n’eft  donc  point  un  fim pie  nuage  -, 
P p iij 


4©4  Traité  de  la.  Divinité 

c’eft  un  foleil  remplifiànt  le  nuage  , pénétrant 
le  nuage  , habitant  dans  le  nuage  , Ce  manifef- 
ïant*dans  le  nuage?  celui  qui  l’a  vu  , il  a vu  le 
foleil.  On  ne  dérohe  point  au  folèiî  l’admiration 
qu’on  a pour  le  parélie,  & quoique  le  foleil 
s’unifie  avec  un  nuage  pour  former  tout , il  y 
a autant  de  différence  entre  ce  nuage  & ce  fo- 
&iî , qu’-entre  le  ciel  & la  terre.  Si  vous  dites 
tout  cela  à un  aveugle  né  , il  croira  que  vous 
fci  direz  autant  d’extravagances  j il  ne  faura 
comment  accorder  tant  de  contradictions  : mais 
fi  vous  dites  rout  cela  à un  homme  qui  a l’ufage 
de  fes  yeux , il  comprendra  d’abord  ce  que  vous 
lui  dites  , & n’aura  pas  un  moment  de  doijte 
fur  ce  fujet.  D’où  vient  cela  J c’eft  que  les 
chofes  qui  font  incompréhenflbles  > lorfqu’on 
ne  les  connoît  que  d’une  connoifiànce  abftrac-  ' 
tive  , devienneuc  très  - faciles  à comprendre 
quand  on  les  conncît  d’une  connoifiànce  intui- 
tive , & que  fouvent  les  difficultés  que  nous 
croyons  qui  font  dans  les  objets , ne  font  que 
dans  notre  efprit , & viennent  uniquement  de 
notre  maniéré  de  les  connoître. 

Je  ne  ferai  aucune  application  de  tout  ce  que 
j’ai  dit  du  parélie  au  myftere  de  l’Incarnation  , 
bien  qu’en  général  on  doive  remarquer  que, 
comme  le  foleil  peut  être  nommé  par  quelque 
forte  de  figure  le  Dieu  des  corps  , Dieu  peut 
être  regardé  comme  le  foleil  des  efprits  , en 
gardant  neanmoins  les  proportions  ; & qu’ainfï 
on  peut  prendre  du  foleil  les  emblèmes  les  plus 
juftes  & les  plus  magnifiques  pour  parler  de 
Dieu  avec  que^ue  dignité.  Mais  au  fond  nous 
reconnoiffons  que  ce  ne  font  là  que  des  images 
très-imparfaites  & très-defeélueufes  , & nous 
ferions  bien  fâchés  de  les  faire  entrer  dans  un 
ouvrage  de  raifonnement , où  il  ne  s’agit  pas 
de  divertir  l’pfprit , mais  de  le  convaincre  ; il 


de  TefuS'Chrifl.  4OJ 

me  femble  feulement  qu’ayant  fait  voir  allez 
clairement  , par  l’exemple  que  je  viens  d’ap- 
porter , que  l’on  peut  trouver  clés  difficultés  ôc 
des  contradictions  apparentes  dans  les  objets 
les  plus  ordinaires  & les  plus  faciles  , quand  on 
les  connoît  d'une  vue  abftraélive  , & que  ces 
difficultés  s’évanouifTent  dès  qu’on  vient  à les 
confidérer  d’une  vue  intuitive , nous  avons  quel- 
que raifon  de  ne  pas  nous  étonner  fi  l’on  nous 
fait  voir  ces  mêmes  difficultés,  & ces  mêmes 
contradictions  dans  le  myftere  de  l’Incarnation, 
que  nous  ne  connoiffons  que  d’une  vue  pure- 
ment abfbaétive  pendant  que  nous  femmes  fur 
k terre  , & que  nous  efpétons-  de  coimorcre 
d’une  vie  intuitive  dans  le  ciel. 

Je  finirai  ce  Chapitre  & cet  Ouvrage  par 
deux  réflexions.  La  première  eff  qu’y  ayant  par- 
tout des  difficultés  , il.  n’y  a jamais  eu  qu’une 
tue  de  comparai ïbn  qui  ait  déterminé  les  gens 
fages  à prendre  un  parti  plutôt  qu’un  autre.  C’eft 
là  une  réglé  inviolable  du  bon  fens  qu’il  faut 
fuivre  en  cette  rencontre.  Il  ne  faut  pas  prendre 
parti  contre  l'Incarnation  parce  qu’on  trouve 
quelque  difficulté  dans  ce  myftere  , ou  qu’on  a 
oui  faire  des  objections  fpécieufes  fur  ce  fujet. 
C’eft  le  défaut  des  jeunes  gens  » des  efprirs 
légers  , précipités  & faibles  , qui  n’ont  ni  affei 
de  force  pour  voir  ptufteurs  objets  à la  fois  arec 
les  rapports  qui  lés  lienr^qui  fe  débermineirt 
fur  les  matières  par  une  feule  difficulté  ; ou  bieti 
c’eft  la  le  défaut  des  gens  pareffeux  , négligents  » 
& qui  ne  confîderent  pas  affez  la  Religion  pour 
le  donner  là  peine  d’examiner  lfcchofesà  fond. 
Il  faut  , comme  c’eft  ici  une  matière  de  la  der- 
nière importance  , comparer  preuves  avec  prcu-* 
ves  , & difficultés  avec  difficultés.  Dans  ce  dotn- 
bte  examen  on  trouvera  fans  aucune  peine  que 
jes  preuves  de  aos  adiv étirés  confiftent  d\i 


44*  Traité  de  La.  Divînitéi 

moins  celles  qui  ont  quelque  force  , ou  en  dey 
fpeculations  humaines  , ou  en  dés  pafïages  de 
1 Ecriture  qui  s expliquent  par  d’autres  paflages  j 
au  lieu  que  nos  preuves  confident  dans  les.paf- 
fàges  de  l’Ecriture , clairs  , exprès  , répétés  , liés 
les  uns  avec  les  autres  , & tels  qu’il  faut , ou 
anéantir  l’impreffion  naturelle  des  termes  , ou 
convenir  du  fens  que  nous  lui  donnons.  Et  à 
1 egard  des  difficultés  , on  trouvera  que  celles  de 
nos  adver/aires  , du  moins  les  plus  fpécieufes  , 
font  prifes  ou  de  ce  qu’ils  ne  comprennent  point 
le  myftere  , ou  des  glofês  des  Scholaftiques 
vinonnaires  , que  nous  leur  abandonnons,  au 
lieu  que  celles  que  nous  faifons  valoir  contra 
eux  , le  font  de  ce  qu’il  y a de  plus  eflentiel  a 
l’Ecriture , qui  eft  la  clarté  , la  bonne  foi  & la 
piété  > de  ce  qu’il  y a de  plus  inviolable  dans 
1 analogie  de  la  foi , qui  eft  ce  qui  recommande 
la  charité  de  Dieu  , de  ce  qui  fonde  la  vérité 
de  la  fatisfadion  & le  mérite  de  la  mort  de 
Jefus-Chrift  , &c.  & fur-tout  de  ce  que  les 
Apôtres  j infpirés  & envoyés  pour  nous  annon- 
cer lesmyfteres  du  royaume  des  deux, ont  le  plus 
dit  , le  plus  répété  , le  plus  prefTé  , & fur  quoi 
ils  ont  appuyé  la  plus  fainte  & la  plus  inviola- 
ble pratique , qui  eft  l’adoration  de  Jefus-Chrift 
Pils  de  Dieu , & Dieu  fur  toutes  chofes  béni 
éternellement  : de  forte  qu’on  ne  peut  fàtisfaire 
à ces  difficultés  que  nous  leur  obje&ons  , & 
qui  font  nos  preuves  , qu’en  renverfant  l’Ecri- 
ture. 

La  fécondé  réflexion  importante  qu‘il  y a à 
faiie  ici , c eftf^iue  les  glofes  Sociniennes  étant 
les  explications  les  plus  vraifemblables  que 
1 efprit , humain  puifîe  donner  aux  paffages 
çonteftes , lorfqu’il  veut  afFoiblir  les  preuves  que 
nous  en  tirons  en  faveur  de  la  divinité  du 
Seigneur  Jefus , comÉfe  lien  faut  convenir  d« 


• . de  Jefus  - Chrtjf. 

bonne  foi  , elles  viennent  avec  cela  fi  peu  natu- 
rellement dans  i’efprit , qu’il  faut  ou  deviner  , 
ou  les  avoir  lues  dans  les  écrits  de  ceux  qui  les 
ont  inventées  avec  tant  d’efforts  pour  les  trou- 
ver. De  forte  que  , comme  nous  ne  fommes  pas 
obligés  d’avoir  l’efprit  de  divination  , ni  de 
déchiffrer  des  enigmes  impénétrables  , nous  ne; 
fommes  pas  aufîi  dans  l’obligation  non  feule- 
ment  d'approuver  , mais  même  de  connoitre  ces 
fubtilités  rafinées  , qui  affoiWiffent  les  idées  que 
1 Ecriture  nous  donne  de  la  gloire  & de  la  divi- 
nité du Seigneur  Jefus.  C’efî  ce  que  nous  avons 
fait  voir  avec  beaucoup  d’étendue. 

La  première  de  ces  deux  réflexions  fait  voir 
h vérité  de  nos  principes  , la  fécondé  en  décou- 
vre la  fureté.  L’une  fatisfait  notre  efprit , 8c 
l’autre  notre  confcience  ; & Tune  8c  l’autre 
jointes  enfemble  , nous  donneront  l’idée  jufte 
ce  cet  Ouvrage  , que  je  confacre  à la  gloire  de 
mon  Sauveur. 

O Dieu  , pardonne-moi  mon  bégaiement  & 
mes  foibleffes  , & établis  toi  - même  par  ton  Ef- 
prit  les  faintes  & éternelles  vérités  de  ton  Evan- 
gile , afin  que , comme  tu  as  voulu  te  manifefter 
en  chair , toute  chair  auffi  recounoiffe  ta  gloire* 
Amen. 


TABLE 

Des  Sections  & des  Chapitres . 

I.  SECTION, 

Ou  Ton  fait  voir  que  fi  Jefus  - Chrift 
n’eft  pas  vrai  Dieu  , d’une  meme  ef- 
fence avec  fon  Pere  , la  Religion  Ma- 
hométane  préférable  à îa  Religion 
Chrétienne  , & Jefus  - Chriû  moin- 
dre que  Mahomet. 

CHAP.  ï.  (~\Ue  fi ytfus-Chrifl  riefi  pas  dfurir 
%£  même  effence  que  fon  Pere  , It 
Chrifiianifme  que  nous  proférons , efi  La.  cor- 
ruption de  la  Religion  Chrétienne  , que  l# 
Mahomitiftne  en  efi  le  rétabliffemem.  pag.  8 
CHAP.  1 1.  Oh  L'en  montre  que  fi  Jefus-Chriji 
n'  efi  pas  d'une  même  effence  avec  fon  P erre. , 
on  ne  peut  fe  difpenjer  de  regarder  Mahomet 
comme  un  homme  divin.  *4 

CHAP.  III.  Où  L'on  fait  voir  que  fi  Jefus- 
Chriji  n' efi  pas  une  même  effence  avec  fon  Vere , 
Mahomet  efi  un  grand  Prophète  , Le  plus 
grand  des  Prophètes  , 0 même  préférable  en 
toutes  marner  es  â Jefus- Chrifi.  19 

CHAP.  I V.  Où  L'on  compare  le  langage  de 
Jefus-Chrifi  avec  celui  de  Mahomet  , C9*  où 
l'on  montre  que  fi  Jefus-Chrift  n' efi  pas  d'une 
même  effence  avec  fon  Vere  , Mahomet  a etc 
flusvéritable  , plus  fage,  plus  charitable , Çf 
fl  us  tpelé  pour  la  gloire  de  Dieu  que  J.  C , t? 


table. 

II.  SECTION, 

Où  l'on  fait  Voir  que  fi  Jefus-Chrift  n’étoit 
pas  le  vrai  Dieu  , d’une  même  eflence 
avec  fon  Pere  , le  Sanhédrin  auroit  fait  un 
acie  de  jûftice  en  ie  faiftmt  mourir  , ou 
du  moins  que  les  Juifs  auroient  bien  fait 
enfuite  de  s’en  tenir  à cette  fentence. 

CHAP.  î.  Premiers  preuve  tirée  de  ce  que  Jefus- 
Chrift  a pris  le  nom  de  Dieu.  44 

CHAP.  1 1,  Suite  de  la  même  preuve.  61 

CHAP.  III.  Seconde  preuve  prife  de  ce  que  les 
Difciples  attribuent  à Jefus-Chrift  tous  les 
litres  principaux  qui  forment  dans  Les  Ecrits 
des  Prophètes  l'idet  du  Dieu  fouverain  , & 
qui  le  dijlinguent  eJfentieLLement  de  fes 
créatures.  vr 

CH  A P.  I Y.  T 'roi, fieme  preuve  t prife  de  ee  qu’on 
fait  Jefus-Chrift  égal  à Dieu. 

CHAP.  V.  Quatrième  preuve  , prife  de  ce  qut 
Jefus-Chrift:  s'ejl  fait  adorer.  $6 

CHAP.  y I.  Cinquième  preuve  , prife  de  l'apli- 
cation  qu'on  fait  à Jefus-Chrift  des  oracles 
de  l'ancien  Tejlament , qui  marque  les  carac- 
tères de  la  gloire  de  Dieu.  no 

III.  SECTION, 

Où  l’on  fait  voir  que  fi  Jefus  - Chrift  n’eft 
point  le  vrai  Dieu  , d’une  mêm^e/Tence  avec 
Ion  Pere  , Jefus  - Chrift  & les  Apôtres  nous 
ont  eux  •*  mêmes  engagés  dans  l’erreur. 

CHAP.  I.  Diverfes  maniérés  d'établir  cette  vé- 
rité , premièrement  , que  le  principe  que 
fions  combattons  , détruit  les  idées  que 


TABLE- 

triture  nous  donne  de  la  char  ite  69*  des  bien 
faits  de  Dieu.  n£ 

CHAP.  IL  Oh  l'on  fait  voir  que  la  Dottrine 
de  nos  adverfaïres  détruit  L'idée  que  l'Ecrit 
ture  nous  donne  de  la  grandeur  de  nos  JkfyJ- 
teres  , É91  la  nature  de  la  véritable  foi.  135 
CHAP.  III.  Que  te  fentiment  de  nos  adverfai - 
res  ote  à Jefus-Chrift  toute  fa  dignité , en  lui 
faifant  pofféder  par  métaphore , les  titres  que 
l'Ecriture  lui  donne  réellement.  147 

CHAP.  IV.  Que  dans  le  fentiment  de  nos  ad - 
verjaires  , La  mort  de  Jefus  - CLrifi:  n'a  au- 
cune véritable  utilité.  «.  154 

CHAP.  V.  Que  Le  fentimtnt  de  nos  adverfaires 
rend  le  langage  .de  L'Ecriture  objcur  C5"  in- 
comprehenfible  , faux  O*  illufoire  , alfurde 
<9*  peu  raifonnable , impie  & plein  de  blafphê- 
mes.  170 

CHAP.  V I.  Preuve  de  la  même  vérité  , tirée  des 
pajjages  de  l'Ecriture  , qui  marquent  La  prée - 
xiftence  de  Jefus  - Chrift,  194 

CHAP.  VII.  Preuve  4e  ba  même  vérité,  tirée  des 
pnffages  de  l'Ecriture  , qui  marquent  la 
préexijlenee  O1  la  Divinité  de  J.  C.  103 

CHAP.  VIII.  Oh  l'on  continue  de  prouver  la 
* même  vérité  par  des  pajfages  qui  marquent  la 
préexijlenee  & la  Divinité  de}.  C.  212 
CHAP.  IX.  Que  la  gloje  Socinienne  fur  tous 
les  pajfages  ci-dejfus  marqués , n'a  été  inven- 
tée que  pour  éluder  des  pajfages  très  - exprès 
qui  prouvent  invinciblement  la  préexijlenee 
iS  la  Difjnité  de  Jefus -Chrift.  2.1 6 

CHAP.  X.  Suite  de  la  même  preuve.  228 
CHAP.  XI.  Qu'on  ne  fe  défend  pas  mieux  con- 
tre l' évidence  des  preuves  en  fuivant  le/ijlème 
des  Ariens.  243 

CHAP.  XII.  Ou  L' fin  fait  voir  que  le  S.  Efgrit 
aurait  parlé  un  lançage  objcur  , cbfurde  tff 


table. 

ftu  conforme  à La  piété  }fi  Laglofe  Socinicn - 
ne  avoit  Lieu « 2 ^ x 

IV.  SECTION, 

Où  l'on  Fait  voir  que  fi  Jefus-Chrift  n’eft 
point  d’une  même  elfence  avec  Ton  Pere  , 
il  n’y  a aucune  harmonie  entre  les  Prophètes 
& les  Apôtres  , ni  entre  le  vieux  & le  Nou- 
veau Teftament. 

CHAP.  I.  Que  Ji  Jefus-Chrifi  n'ejl  pas  <P une 
meme  ejfenceavec  fon  Vere  , Les  Prophètes 
qui  ont  parié  de  Lui  , n'ont  point  prévu  Les 
chofes  comme  eLLes  doivent  arriver.  i6± 
CHAP.  II.  Que  fi  Jefus  . C/irifi  nefi  pas  d'une 
même  ejfence  avec  fon  Pere  t les  Apôtres  n ont 
point  entendu  les  Prophètes  , ou  qu'ils  ont 
voulu  nous  engager  dans  L'erreur.  273 
CHAP.  III.  Suite  de  La  même  preuve.  281 
CHAP.  IV.  Suite  delà  même  preuve.  288 
CHAP.  V.  Ou  L'on  fait  voir  que  Les  Apôtres 
n'ont  point  appliqué  à Jefus  - Chrifi  Les  an- 
ciens oracles  par  fimple  aLlufion  ou  accom- 
modation. 2yf 

V.  SECTION, 

Où  l’on  fait  voir  que  fi  Jefus-Chtift  n’efi;  point 
Dieu  fur  toutes  choies  béni  éternellement  , la 
Religion  doit  être  regardée  çjomme  une  fu- 
perftition  , 8c  comme  une  coimMie  & un  jeu 
de  théâtre  , 8c  quelle  n’a  pas  allez  de  carac- 
tères pour  la  distinguer  de  la  Magie. 

CHAP.  I.  Preuve  de  cette  ajfertion  à l'égard  de 
La  Religion  Mofaique.  303 


TABLE. 

CH  AP.  II  Suite  de  La  même  preuve.  3.14 
CHAP.  III.  Oh  l'on  établit  la  même  chofe  à 
l'égard  de  la  Religion  Chrétienne.  316 
CHAP.  IV.  Suite  de  la  meme  preuve.  311 
CHAP.  V.  Oh  l'on  continue  de  montrer  que 
Jefus-Chrift  s'efi  revêtu  des  caiaâeres  de 
la  gloire  du  Dieu  Souverain.  32.9 

CHAP.  VI.  Que  la  Religion  Chrétienne  ne 
peut  être  dijlinguée  de  Lajuperjlition  3 ni  de 
la  fittion  , ni  même  de  La  Magie  , fi  Jefus- 
Chrift  ji'efi  pas  béni  éternellement.  334 

VI.  SECTION, 

Où  l’on  répond  aux  principales  obje&ions  , 
& où  Ton-tâche  de  fe  fatisfaire  fur  les  dif- 
ficultés de  ce  grand  Myftere. 

CHAP.  I.  Réglé  fondamentale  dans  cette  ma- 
tière. 3 3^ 

CHAP.  II.  Oh  l'on  fatisfait  à la  première 
(J  la  plus  confidérable  objeftion  de  nos 
adverfaires  , prife  du  filence  de  l'Ecri- 
ture. 34  6 

CHAP.  III.  Oh  l'on  répond  à l'objetlion  prife 
du  17.  de  l'Evangile  Jelon  S.  Jean.  C’eft 
ici  la  vie  éternelle.  361 

CHAP.  IV.  Oh  l'on  continue  de  répondre  à la 
même  objcüion.  3 6 

CHAP.  V.  Oh  l'on  continue  à répondre  aux 
oh] e liions  de  nos  adverfaires.  3^1 

CHAP.  VI.  CJV  l'on  continue  à répondre  aux 
ob/ettions.  4. ',8 

CHAP.  VII.  Oh  l'on  continue  de  repondre 

aux  objittions.  41  y 

CHAP.  VIII.  Oh  l'on  tâche  de  fe  fatisfaire  fur 
les  difficultés  de  ce  gtand  myftere.  430 

fin  de  la  Table. 


PRIVILEGE  DU  ROI. 


AiOUIS,  P AK.  IA  GRACE  DEDlEU,  Roi 
de  France  et  de  Navarre  : A nos 
Ames  8c  Féaux  Confeiliers  , les  Gens  tenant  no* 
j0urs  de  Parlement,  Maîtres  des  Requêtes  ordinaires 
de  notre  Hôtel , Grand  Confeii , Prévôt  de  Paris  , 
canuts,  benechaux  , leurs  Lieutenants  Civils,  8c 
autres  nos  Jufticiers  qu’il  appartiendra  : Salut 
Notre  ame  J E an  ,D  e v i l l e , Libraire  à Lyon* 
Nous  a irait  expoler  qu’il  delîreroit  faire  réimpri- 
Kier-Sc  donner  an  Public  , un  Livre  qui  a pour  titre  , 
\nt.e.  de  la  Religion  , pur  Abhadie.  s’il  nous 
plaiioit  lui  accorder  nos  Lettres  de  Permiffion  pour 
ce  neceitaires.  A ces  Causes,  voulant  favorable-, 
ment  tiaiter  I Expofant , nous  lui  avons  permis 
permettons  par  ces  Préfentes,  de  faire  réimprimer 
ledit  ouvrage  autant  de  fois  que  bon  lui  femblera  . 
« de  Je  vendre  * taire  vendre  8c  débiter  par  tout 
notre  Royaume  pendant  le  temps  de  Trois- An- 
ntese ontecireivés,  à compter  du  jour  de  la  date  des 
Prexentes.  Faisons  detenfes  à tous  Imprimeurs, 
îaoraires  8c  autres  peiionrres,  de  quelque  qualité 
C C?rldltI°n  qu’el,es  foieilt  ’ «i’-én  introduire  de  réim- 
prellion  étrange!  e dans  aucun  lieu  de  notre  obéit 
*an^n  */A  LA  charge  que  ces  Préfentes  feront  en- 
regiitrees  tout  au  long  fur  le  Regidre  de  la  Com 
munaute  des  Imprimeurs  8c  Libraires  de  Paris,  dans 

&TSderla  drC-e  d’jcelies  i que  !a  rélmpreiîîon. 
dudit  Livre  fera  faite  dans  notre  Royaume  8c  non 
ailleurs , en  bon  papier  8c  beaux  caraderes , confor- 
mement a la  feuille  imprimée , attachée  pour  modeie 
fous  le  contre-fcel  des  Préfentes,  qur^’împétrant  fe 
conformera  en  tout  aux  Réglemens  de  la  Librairie, 
oc  notamment  à celui  du  i o Avril  milfept  cent  vingt, 
cmq  , qu  avant  de  l’expoler  en  vente , le  manuf- 
crit  qui  aura  fervi  de  copie  à la  réimpreiSon  dudit 
Livre , lera  remis  dans  le  même  état  où  l’appro- 
bation y aura  été  donnée,  ès  mains  de  notre  très- 
cher  8c  fcal  Chevalier  Chancelier  France  lé  Sieur 
DE  la  Moignon,  qu’il  eu  fera  enfuite  remis 


deux  Exemplaires  dans  notre  Bibliothèque  publique  , 
un  dans  celle  de  notre  Château^  du  Louvre  , & un 
dans  celle  de  notre  très-cher  8cfeal  Chevalier  Chan- 
celier de  France  le  Sieur  de  la  Moignon, 
le  tout  à peine  de  nullité  des  Préfentes  : DU  con- 
tenu desquelles  vous  mandons  8c  enjoignons  de 
faire  jouir  lefdit  Expofant  , 8c  les  ayant  caufes  , 
pleinement  & plaifiblement  , fans  fouitrir  qu’il  leur 
jfoit  fait  aucun  trouble  oa  empêchement.  Voulons 
qu’à  la  copie  des  Prélentes,  qui  fera  imprimée  tout 
au  long  , au  commencement  ou  à la  fin  duditLivre  , 
foi  foit  ajoutée  comme  à l’original.  Commandons 
au  premier  notre  Huiiîier^ou Sergent ^fur  ce  requis 
de  faire  pour  1 exécution  d’icelles,  tous  aôes  requis 
8c  nécefiaires  , fans  demander  autre  Permillion  , 
8c  nonobftant  clameur  de  haro , charte  normande  , 
8c  lettres  à ce  contraires  : Car  tel  eft  notre  plaifir. 
Donné  à Verfailles  , le  Seizième  jour  du  mois  de 
Septembre,  l’an  de  grâce  mil  fept  cent  foixante  j 

de  notre  Régné  le  quarante  fixieme. 

PAR  LE  ROI  EN  SON  CONSEIL, 

L E B E G U E. 

Regijîré  fur  le  Regiflre  XV  de  la  Chambre 
Royale  £ Syndicale  des  Libraires  & Imprimeurs 
de  Paris  , i 2 3 , folio  i o y 3 ' conformément 
au  Reglement  de  17^3>  A Paris  ce  3 Ottobre 

êjGo,  Ct  S AUG  RAIN  % Syndic* 


c 


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